Avant et Après Avec les vingt-sept dessins du manuscrit original
Avant et Après
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.
En son enfance émerveillée au mirage nouveau des choses elle situa, parmi les lianes inextricables de ce monde extérieur, les palais enchantés où règnent les fées. Puis vint la période d’abstraction où se formulèrent les méthodes scientifiques riches en divisions, classifications et catégories de toute sorte. Chaque objet fut pris à part, étudié, pesé, disséqué, défini. Fier de sa dialectique, l’Esprit humain en vint à la considérer en elle-même et, sophistiquement, à la croire, comme fit Kant, seule réelle. Mais l’illusion dura peu. Des penseurs hautains rejetèrent loin d’eux ce vain instrument, dont la stérilité est comparable à celle d’une machine qui fonctionne à vide. Les mystiques déjà, pour leur compte ne trouvant point en cette sécheresse des syllogismes la satisfaction du sentiment, s’étaient rejetés vers l’extase comme voie plus directe de connaissance et plus sûre. Mais, outre que cet état est peu accessible aux âmes vulgaires, et, dangereux vertige, la passivité contemplative laisse sans objet toute la part d’action qui est en nous.
L’art, tel qu’il est considéré aujourd’hui, l’art orphique semble donc de venir à point pour succéder à la faveur des modes discursifs de la pensée discrédités et nous conduire à la belle conquête, lui qui attendrit les fauves et fait se mouvoir en cadence harmonieuse les môles informes. L’art, en effet, symbolise avec la nature, étant création: et cette création équivaut à une idée, puisque créer, c’est comprendre. Il renferme donc en lui le trait d’union du conscient et de l’inconscient. D’où il est permis d’espérer que, par un processus analogue à l’intuition de Schelling, qui entrevit le vrai, se formulera une sorte d’agnosticisme esthétique, magnifiant l’Olympe suprême de nos rêves, dieux ou héros.
Entre tous autres, la peinture est l’art qui préparera les voies en résolvant l’antinomie du monde sensible et de l’intellectuel. Et, en présence d’une œuvre telle que celle de Gauguin, on se prend à imaginer quelque des Esseintes, non le maniaque gâteux que nous savons, collectionneur de bibelots inanes, pourvoyeur d’hystéries ou artificier chinois, mais bellement intellectuel qui de libre fantaisie édifierait la haute lice de ses rêves. Les fresques lumineuses d’un Gauguin y figureraient le paysage mural, où chanteraient en mystère les symphonies d’un Beethoven ou d’un Schumann, tandis que les paroles sacrées des lyrismes scanderaient solennellement la légende spirituelle de l’odyssée humaine.
A. D .
Les crevettes roses.
(Avant.) Hiver 86.
La neige commence à tomber, c’est l’hiver; je vous fais grâce du linceul, c’est simplement la neige. Les pauvres gens souffrent. Souvent les propriétaires ne comprennent pas cela.
Or, ce jour de décembre, dans la rue Lepic, de notre bonne ville de Paris, les piétons se pressent plus que de coutume, sans aucun désir de flâner. Parmi ceux-là un frileux, bizarre par son accoutrement, se dépêche de gagner le boulevard extérieur. Peau de bique l’enveloppe, bonnet de fourrure,—du lapin sans doute,—la barbe rousse hérissée. Tel un bouvier.
Ne soyez pas observateur à demi et malgré le froid ne passez pas votre chemin sans examiner avec soin la main blanche et harmonieuse, l’œil bleu si clair, si enfant. C’est un pauvre gueux assurément.
Il se nomme Vincent Van Gogh.
Hâtivement il entre chez un marchand de flèches sauvages, vieille ferraille et tableaux à l’huile à bon marché.
Pauvre artiste! tu as donné une parcelle de ton âme en peignant cette toile que tu viens vendre.
C’est une petite nature morte, des crevettes roses sur un papier rose.
—Pouvez-vous me donner pour cette toile un peu d’argent pour m’aider à payer mon loyer?
—Mon Dieu, mon ami, la clientèle devient difficile, elle me demande des Millet bon marché: puis vous savez, ajoute le marchand, votre peinture n’est pas très gaie, la renaissance est aujourd’hui sur le boulevard. Enfin, on dit que vous avez du talent et je veux faire quelque chose pour vous. Tenez, voilà cent sous.
Et la pièce ronde tinta sur le comptoir. Van Gogh prit la pièce sans murmure, remercia le marchand et sortit. Péniblement il remonta la rue Lepic; arrivé près de son logis, une pauvre, sortie de Saint-Lazare, sourit au peintre, désirant sa clientèle. La belle main blanche sortit du paletot; Van Gogh était un liseur, il pensa à la fille Élisa et sa pièce de 5 francs devint la propriété de la malheureuse. Rapidement, comme honteux de sa charité, il s’enfuit l’estomac creux.
INDD
(Après).
Un jour viendra et je le vois comme s’il était venu. J’entre à la salle nº 9 de l’hôtel des Ventes; le commissaire-priseur vend une collection de tableaux, j’entre. «400 francs les Crevettes roses, 450, 500 francs. Allons, Messieurs, cela vaut mieux que cela.»
Personne ne dit mot. Adjugé les Crevettes roses par Vincent Van Gogh.
*
* *
Au dix-septième de latitude sud, là comme ailleurs, conseillers généraux, juges, fonctionnaires, gendarmes, et un gouverneur. Toute l’élite de la société. Et le gouverneur dit: «Voyez-vous, mes enfants, dans ce pays, il n’y a pas d’autre chose à faire que de ramasser des pépètes.»
Un conseiller général, très sage du reste, propose d’incarner entre deux chapitres du rapport un petit aléa (ne cherchez pas): il veut dire incarcérer un petit alinéa concernant l’argent chilien.
Un gros procureur, procureur de la République, après avoir interrogé deux jeunes voleurs, me rend visite. Dans ma case, il y a des choses bizarres, puisque non coutumières: des estampes japonaises, photographies de tableaux, Manet, Puvis de Chavannes, Degas, Rembrandt, Raphaël, Michel-Ange, Holbein.
Le gros procureur (un amateur qui a un très joli coup de crayon, dit-on), regarde, et devant un portrait de femme de Holbein du musée de Dresde, il me dit: «C’est d’après une sculpture... n’est-ce pas?
—Non. C’est un tableau de Holbein, école allemande.
—Eh bien, ça ne fait rien, ça ne me déplaît pas, c’est gentil.»
Holbein? gentil.
Sa voiture l’attend, et il va plus loin en vue de l’Orofena déjeuner gentiment, sur l’herbe, entouré d’un gentil paysage.
Est-il gentilhomme? je ne sais.
Le curé aussi (la classe instruite), me surprend en train de peindre un paysage.
«Ah Monsieur! vous tirez là une bien belle perspective!»
Rossini disait: «Je sais bien que ze ne souis pas un Bach, mais ze sais aussi que ze ne souis pas un Offenbach.»
Je suis le plus fort joueur de billard, dit-on, et je suis Français. Les Américains enragent et me proposent un match en Amérique. J’accepte. Des sommes énormes sont engagées.
Je prends le paquebot pour New-York, tempête affreuse; tous les passagers sont affolés. Je dîne parfaitement, je bâille et je m’endors.
Dans une grande salle luxueuse, luxe américain, la fameuse partie s’engage: mon partner joue le premier. 140 points! l’Amérique se réjouit.
Je joue. Toc, tic et toc, et toujours comme cela, lentement, également. L’Amérique se désespère. Soudain une fusillade bien nourrie assourdit la salle. Mon cœur n’a pas sursauté: toujours lentement, également, les billes zig-zaguent. Toc tic et toc: deux cents, trois cents.
L’Amérique est vaincue.
Et toujours je bâille; lentement, également, les billes zigzaguent. Toc, tic et tac.
On dit que je suis heureux... Peut-être.
Le grand tigre royal, seul avec moi dans sa cage: nonchalamment il demande la caresse, me faisant signe de sa barbe et de ses crocs que les caresses suffisent. Il m’aime, je n’ose le battre; j’ai peur et il en abuse: je supporte malgré moi son dédain. Et cette peur me rend heureux.
La nuit ma femme cherche mes caresses, elle sait que j’en ai peur et elle en abuse: et tous deux, des fauves aussi, nous menons la vie, avec peur et bravoure, avec joies et douleurs, avec force et faiblesse, regardant le soir à la lueur des quinquets, suffoqués des puanteurs félines, la foule stupide et lâche, affamée de mort et de carnage, curieuse du spectacle horrible des chaînes de l’esclavage, du fouet et de la pique, à jamais assouvie des hurlements des patients. A la sortie, mon vieux perroquet, intelligemment dit aussi son mot: «As-tu déjeuné, Jacquot?»
A ma gauche, la baraque aux animaux savants. L’orchestre cacophone pour entretenir l’harmonie: deux pauvres pitres, des hommes. Les rois de la création se donnent des giffles, des coups de pied. Les singes si instruits ne veulent les imiter.
A ma droite, la modeste baraque des mineurs. Les enfants jolis, innocents entrent là-dedans et suivent de leurs yeux si doux des créatures humaines en fer et en miniature grattant la terre et c’est noir. Au sortir les bébés émerveillés disent que c’est bien joli.
Le marchand de journaux passe en criant: «Demandez la grève des mineurs.»
Image de la vie et de la société.
*
* *
Critiques anodines.
Dans des sentiers convergents des figures campagnardes, nulles de pensées, cherchent on ne sait quoi.
Cela pourrait être de Pissarro.
Sur le bord de la mer un puits: quelques figures parisiennes de rayures habillées et bigarrées, assoiffées d’ambition sans doute, cherchent dans ce puits tari l’eau qui pourrait les désaltérer. Le tout de confetti.
Cela pourrait être de Signac.
Les belles couleurs, sans qu’on s’en doute, existent et se devinent derrière le voile que la pudeur a tiré. D’amour conçues les fillettes évoquent la tendresse, les mains saisissent et caressent.
Sans hésiter je dis que c’est de Carrière.
La vidangeuse, le vin à quatre sous, la maison du pendu.
Impossible à décrire. Faites mieux, allez les voir.
D’un compotier les raisins mûrs dépassent la bordure: sur le linge, les pommes vert pomme et celles rouge prune se marient. Les blancs sont bleus et les bleus sont blancs. Un sacré peintre que ce Cézanne.
Avec un camarade devenu célèbre il se rencontre en se croisant sur le pont des Arts. «Tiens, Cézane, où vas-tu?—Comme tu vois, je vais à Montmartre et toi à l’Institut.»
Un jeune Hongrois me dit qu’il était élève de Bonnat. Mes compliments, lui ai-je répondu, votre patron vient de remporter le prix au Concours du Timbre-Poste avec son tableau au salon.
Le compliment fit son chemin; vous pensez si Bonnat fut content et le lendemain le jeune Hongrois faillit me battre.
X un pointilliste. Ah! oui celui qui les fait le plus rond.
*
* *
Les vases cloisonnés.
Là bas, bien loin de mon patelin, la campagne niponne est couverte de neige; tout le monde est dans les fermes.
Pour vous éviter d’entrer par la cheminée, les portes étant fermées, je vais vous introduire par le seul fait d’une narration au milieu d’une famille niponne. Paysans neuf mois de l’année, artistes les trois mois d’hiver. Et ce que vous aurez vu dans une maison suffira à votre enseignement; toutes sont pareilles, animées de la même vie, des mêmes travaux, et surtout de la même gaieté. L’intérieur est tout ce qu’on veut, une petite fabrique, un dortoir, un réfectoire, etc... rappelant par la petite boîte si bien décrite par notre grand académicien Pierre Loti.
Vous ne trouverez pas non plus la petite Chrysanthème sœur de Rarahu la Tahitienne; toutes deux incapables de comprendre un cœur distingué de jeune homme déjà blasé et pourri. Pourri aussi le jeune homme japonais, mais pas encore désillusionné. Il n’a d’ailleurs pas encore à côté de lui son frère Yves pour pouvoir s’épancher. Dans une maison japonaise tout est simple et composé, la nature et l’imagination. On fonctionne et l’on mange à tous les fruits et la nature est riche en fruits. Vous m’entendez bien, Loti, mais il faut savoir y goûter, oublier qu’on est officier. Que diable! on ne couche pas avec ses épaulettes.
Le sucre et le poivre. Goûtez-y, ce n’est pas si mauvais que cela.
Ah! que le thé a un bon parfum quand on le boit dans une tasse qu’on a faite soi-même, si librement décorée.
Et ces adorables petits paniers que chacun prépare pour la cueillette des cerises au beau temps revenu: tressés par des doigts agiles: arabesques japonaises leur donnent une signature.
Et ces merveilleux vases cloisonnés qui demandent tant de patience, d’adresse et de goût. Chaque paysan japonais fabrique son vase pour y mettre à la belle saison des bouquets.
Paysan! en dehors des lettrés, gens de la campagne, gens de la ville, c’est la même chose.
Voulez-vous que nous assistions à l’opération? ce sera l’affaire de deux ou trois mois pour ceux-là, et quelques instants pour vous et moi. Je ne mettrai pas votre patience à l’épreuve par de longues narrations (histoire de remplir des pages). Les éditeurs n’aiment pas cela quand le livre ne rapporte pas des billets de mille.
D’ailleurs ceci n’est pas un livre, tout au plus un bavardage.
Tout d’abord le paysan nipon fait avec soin son dessin et sa composition sur un morceau de papier qui déroulé est de même surface que celle du vase. Il sait dessiner, pas précisément comme chez nous d’après nature, mais à l’école tout enfant on lui a appris un schéma général établi d’après les maîtres.
Les oiseaux au vol, au repos, les maisons, les arbres, tout enfin dans la nature, a une forme invariable que l’enfant arrive vite à posséder au bout des doigts. La composition seule ne lui est point enseignée et l’imagination la plus vagabonde est encouragée.
Voilà donc notre habitant nipon installé avec un vase de cuivre devant lui, son dessin bien en vue à côté de lui.
Des pinces, des cisailles, fil de cuivre aplati: voilà son outillage.
Avec dextérité il donne à son fil de cuivre placé sur champ toutes les formes exactement semblables au dessin qui est devant lui, puis, au moyen du borax, il soude tous ces contours sur le vase en cuivre, bien entendu à leur place, correspondant au dessin sur le papier. Cette opération terminée, non sans un soin extrême et une grande habileté, remplir tous les vides avec des pâtes céramiques de couleurs différentes n’est plus qu’un jeu d’enfants. Toutefois, avec réflexion et un sens tout particulier des harmonies infiniment variées sans le souci des complémentaires. Le progrès n’est pas encore là: je ne sais si technique il y a. L’artiste a terminé son œuvre d’art et il devient habile céramiste. Il n’a plus qu’à cuire son vase. Le four en terre réfractaire se trouve chez tous les marchands: les paysans en ont toujours de différentes grandeurs. Une petite porte y est ménagée pour y introduire et retirer l’indicateur du degré de cuisson. Les femmes, les enfants entrent en lice: on entoure le four et son contenu avec du charbon qu’on allume doucement, tout doucement. Chacun avec son éventail attise progressivement le feu, et ce sont les jeux innocents.—Monsieur le curé n’aime pas les O—non point des paroles, mais avec des gestes, jeu auquel tous sont très exercés.
Les enchères sont les bijoux, les peignes, tout cela dit et enlevé rapidement. On s’échauffe, l’éventail va, toujours de plus en plus activé: l’œuvre infernale s’accomplit dans la cornue; les rires, les chants accompagnent ce simulacre de Sabbat. Les gages sont vite épuisés et les combattants finissent par être comme au premier âge dans la belle nudité. Pas une seule feuille de vigne. N’ayant plus rien à donner, on se donne, et je vous promets que ni le notaire, ni M. le maire ne régularisent des amours d’un instant qui ne sauraient être éternelles.
Il est tard, et tout se refroidit, les jeunes gens et la terrible cornue, doucement, tout doucement. Le repos après l’œuvre accomplie.
Le matin tout est calme, et sur un de ces petits bahuts japonais incrusté de nacre, le vase fait son apparition première car il n’est pas encore terminé. Mais on veut déjà en jouir un tant soit peu. S’éloignant, se rapprochant, l’artiste examine son œuvre.
S’il gronde, les enfants trouvent le vase très laid, tandis que s’il est gentil et qu’il donne des bonbons, le plus petit, le bébé, dit Oui et se tait; le plus grand admire et dit: «Papa qu’il est beau!» bien entendu il dit cela en japonais.
Pour terminer le vase on travaille chaque jour pour le polir avec soin.
Et au printemps on va par couples gais et heureux, s’égarer dans des forêts de fleurs où au parfum aphrodisiaque les sens reprennent de la vigueur; on fait des bouquets qui vont si bien dans les vases cloisonnés.
P.-S.—Autrefois je racontai cela à quelqu’un que je croyais intelligent et quand j’eus terminé il me dit:
«Mais vos Japonais sont de rudes cochons!»
Oui, mais dans le cochon, tout est bon.
*
* *
A ce propos, Remy de Gourmont dans le Mercure dit:
«C’est vraiment un spectacle unique dans l’histoire que cette furieuse préoccupation de la morale sexuelle qui abrutit sous nos yeux indifférents tant d’hommes doux et tant de femmes aimables.»
Bébé youtre va aux Tuileries jouer; sa bonne l’y conduit.
Bébé youtre aperçoit un petit chrétien bien las aussi de jouer avec son superbe cheval de bois: il s’approche et regardant avec dédain le cheval de bois, il dit: «Bien laid ton dada!» puis il joue avec son ballon rouge avec des éclats de joie.
[image non disponible.]
Croquis de toutes sortes, au hazard de la plume, au hazard de l’imagination;
tendances folles. Mais ce n’est pas de l’illustration. Pourquoi de l’illustration?
n’avez-vous pas la photographie. Mais ce n’est pas sérieux? Vous vous trompez,
c’est ce qu’il y a de plus sérieux; le reste c’est de l’exécution. L’instrument ne vient
qu’après.
Notes de l’auteur—
[image non disponible.]
Les effets ça existe où ça fait bien; ça fait de l’effet. Ne pas trop en abuser
cependant si ce n’est pour éviter le dessin et la couleur.
Quand je doute de l’orthographe l’écriture devient illisible. Que de gens
usent de ce stratagème en peinture—si le dessin et la couleur les
embarrassent.
Chez les Japonais les valeurs n’y sont pas et ma foi tant mieux. Tout cela
dépend du point de vue où on se place—Dans les tirs il y a une décoration de
perspective. Les tapisseries s’en passent:
Les peintures murales sont dans le même cas. On doit toujours sentir le mur.
D’agréable compagnie sans apprêts. Ce ne sont pas des négresses ce sont des
Maories. L’auteur a soin de le dire histoire de renseigner la critique.
P.G
Bébé chrétien pleure, puis en soupirant, timidement il dit: «Veux-tu changer.»
Bébé youtre rentre triomphalement à la maison avec le cheval de bois; et le père s’écrie: «Mamour d’enfant, c’est tout mon portrait. Il ira loin.»
Ne conseillez, ni gourmandez quelqu’un qui vient vous demander un service, surtout si vous ne le lui rendez pas.
Prenez garde de marcher sur le pied d’un imbécile instruit: sa morsure est inguérissable.
*
* *
Ce fut à l’époque des Tamerlan, je crois, en l’an X avant ou après Jésus-Christ. Qu’importe? Souvent précision nuit au rêve, décaractérise la Fable. Là-bas du côté où le soleil se lève ce qui fit appeler cette contrée le Levant, en un bosquet odorant quelques jeunes gens au teint basané, mais cheveux longs contrairement aux usages de la foule soldatesque, indice de leur future profession se trouvaient réunis.
Ils écoutaient, je ne sais si respectueusement, le grand professeur Vehbi-Zunbul-Zadi, le peintre donneur de préceptes. Si vous êtes curieux de savoir ce que pouvait dire cet artiste en des temps barbares, écoutez:
Il disait:
«Employez toujours des couleurs de même origine. L’indigo est la meilleure base; il vient jaune traité par l’esprit de nitre et rouge dans le vinaigre. Les droguistes en ont toujours. Tenez-vous-en à ces trois colorations. Avec de la patience vous saurez ainsi composer toutes les teintes. Laissez le fond de votre papier éclaircir vos teintes et faire le blanc, mais ne le laissez jamais absolument nu. Le linge et la chair ne se peignent que si l’on a le secret de l’art. Qui vous dit que le vermillon clair est la chair et que le linge s’ombre de gris? Mettez une étoffe blanche à côté d’un chou ou à côté d’une touffe de roses et vous verrez si elle sera teintée de gris.
«Rejetez le noir et ce mélange de blanc et de noir qu’on nomme gris.
«Rien n’est noir et rien n’est gris. Ce qui semble gris est un composé de nuances claires qu’un œil exercé devine. Qui peint n’a point pour tâche comme le maçon de bâtir, le compas et l’équerre à la main, sur le plan fourni par l’architecte. Il est bon pour les jeunes gens d’avoir un modèle, mais qu’ils tirent le rideau sur lui pendant qu’ils le peignent. Mieux est de peindre de mémoire, ainsi votre œuvre sera vôtre, votre sensation, votre intelligence et votre âme survivront alors à l’œil de l’amateur.
«Il va dans son écurie quand il veut compter les poils de son âne, voir combien il en a à chaque oreille et déterminer la place de chacun.
«Qui vous dit que l’on doit chercher l’opposition de couleur?
«Quoi de plus doux à l’artiste que de faire discerner dans un bouquet de roses la teinte de chacune. Deux fleurs semblables ne pourraient donc jamais être feuille à feuille?
«Cherchez l’harmonie et non l’opposition, l’accord et non le heurt. C’est l’œil de l’ignorance qui assigne une couleur fixe et immuable à chaque objet; je vous l’ai dit, gardez-vous de cet écueil. Exercez-vous à le peindre accouplé ou ombré, c’est-à-dire voisin ou mis derrière l’écran d’objets, d’autres ou semblables couleurs que lui. Ainsi vous plairez par votre variété et votre vérité, la vôtre. Allez du clair au foncé, du foncé au clair. Votre travail ne sera jamais trop long, l’œil cherche à se récréer par votre travail, donnez-lui joie et non chagrin. C’est au faiseur d’enseignes qu’appartient la reproduction de l’œuvre d’autrui. Si vous reproduisez ce qu’un autre a fait, vous n’êtes plus qu’un faiseur de mélanges: vous émoussez votre sensibilité et immobilisez votre coloris. Que chez vous tout respire le calme et la paix de l’âme. Aussi évitez la pose en mouvement. Chacun de vos personnages doit être à l’état statique. Quand Oumra a représenté le supplice d’Ocraï il n’a point levé le sabre du bourreau, prêté au Khakhan un geste de menace et tordu dans les convulsions la mère du patient. Le sultan assis sur son trône plisse sur son front la ride de la colère: le bourreau debout regarde Ocraï comme une proie qui lui inspire pitié, la mère appuyée sur un pilier témoigne de sa douleur sans espoir, par l’affaissement de ses forces et de son corps. Aussi une heure se passe-t-elle sans fatigue devant cette scène plus tragique dans son calme que si la première minute passée l’attitude impossible à garder eût fait sourire de dédain.
«Appliquez-vous à la silhouette de chaque objet; la netteté du contour est l’apanage de la main qu’aucune hésitation de volonté n’affadit.
«Pourquoi embellir à plaisir et de propos délibéré; ainsi, la vérité, l’odeur de chaque personne, fleur, homme ou arbre disparaît; tout s’efface dans une même note de joli qui soulève le cœur du connaisseur. Ce n’est point à dire qu’il faille bannir le sujet gracieux, mais il est préférable de rendre comme et tel que vous voyez que de couler votre couleur et votre dessin dans le moule d’une théorie préparée à l’avance dans votre cerveau.»
Quelques murmures se font entendre dans le bosquet: si le vent ne les eût emportées, on aurait peut-être entendu quelques paroles malsonnantes: Naturaliste, Pompier, etc... Mais le vent les emporta, cependant Mani fronça le sourcil, appela ses élèves anarchistes puis continua.
«Ne finissez point trop, une impression n’est point assez durable pour que la recherche de l’infini détail faite après coup ne nuise au premier jet: ainsi vous en refroidissez la lave et d’un sang bouillonnant vous en faites une pierre. Fût-elle un rubis rejetez-la loin de vous.
«Je ne vous dirai point quel pinceau vous devez préférer, quel papier vous prendrez et à quelle orientation vous vous mettrez. Ce sont là choses que demandent les jeunes filles à longs cheveux et à esprit court qui mettent notre art au niveau de celui de broder des pantoufles et de faire de succulents gâteaux.»
Gravement Mani s’éloigna.
Gaiement la jeunesse s’envola.
En l’an X tout ceci se passa.
Jugements contemporains.
Une pétulante dame, mûre, trop mûre, une femme qui m’avait effrayé et que moi, Joseph, n’avais pas osé comprendre, dit à ma fiancée: «Voyez-vous, mon enfant, vous allez épouser un honnête garçon, mais ce qu’il est bête! ce qu’il est bête!»
Un peu plus tard, un jeune peintre fraîchement débarqué, dit:
«Gauguin, voyez-vous, c’est un grossier matelot, très adroit à faire des petits bateaux, toutes voiles dessus, et bien encadrés: un tel peut-être le dégourdira.»
Voilà, ce me semble, de quoi se préserver du péché d’orgueil.
Encore plus tard, un autre tout jeune homme précoce écrivit:
«Ardent pionnier j’ai remué la terre, le cerveau plein d’idées, et je n’ai rien trouvé, ce que voyant, Gauguin, plus savant ramassa toutes les richesses.»
De ce chercheur un amoureux d’art a dit: «Il décalque un dessin, puis il décalque ce décalque, ainsi de suite jusqu’au moment où, comme l’autruche la tête dans le buisson il trouve que ça ne ressemble plus et alors!! il signe.
Pour se venger de Gauguin, ce charmant jeune homme entretenu par un mécène croyant écrivit à un ami de Gauguin:
«Mon cher et tendre ami, Gauguin vous a fait cocu.»
Cet ami, convaincu à juste titre de la calomnie répondit: «Que nenni.» Et notre charmant jeune homme pour se venger de cet ami incroyant qui était peintre aussi, mit sur une lettre à son adresse: «Monsieur Z, propriétaire,» ce que voyant l’ami écrivit au Caire: «Monsieur Zéro, locataire.»
Voilà de quoi vous apprendre à ne pas fréquenter les impudents. De tout cela je n’ai garde; le chemin se fait de plus en plus rude, on vieillit. Le souvenir du mal en fumée s’évanouit, le velours sur la conscience cache les épines, adoucit les morsures.
La gloire est peu de chose si le piédestal mal construit s’effondre au moindre souffle. D’ailleurs, les vrais l’évitent; c’est si bon la solitude, si rassérénant l’oubli quand consciencieux du péché, on désire la délivrance tout en redoutant l’Après inconnu.
Géant tu es mortel, cela suffit à t’humilier. Problème qu’on cherche à résoudre, facile au début, sphinx à la mort.
Poignée de menues pièces de monnaie jetées au vent par un Crésus et qu’après dispute le plus fort ou le plus adroit ramasse en minime partie, glorieux de sa victoire. Il doit vite en rabattre quand chez le marchand de tabac il en demande pour sa piécette de deux sous qu’il a si difficilement ramassée.
Mon voisin dit: «C’est quelque chose, la philosophie du Monsieur tant mieux, c’est beaucoup, et moi qui ne suis qu’un serin, je dis c’est bien peu de chose.»
«Mon Dieu, disait-elle, il est très honnête: mais... ce qu’il est bête!!
Ceci n’est pas un livre.
*
* *
Dans le sentier muletier, bleus tous deux, rayés argentés deux braves ondulent devant eux, car la ligne courbe certainement est la plus courte: le vin de l’administration dérigide les jarrets, empâte la langue. Que ce serait la même chose que dans la chanson si ce n’était aux Marquises, quand apercevant une petite frimousse dorée que vous ne sauriez appeler Grille d’Égoût ou la Goulue, le brigadier, s’écria: «Pour moi!» et que subséquemment le gendarme répondit: «Brigadier vous n’avez pas raison.»
Et la petite frimousse de répondre aussi sans se fâcher.
Le premier payera deux piastres: le second n’en payera qu’une.
Cette fois le gendarme pensant que la petite était aussi bécarre qu’à Paris répondit: «Brigadier, vous avez raison. Mais non... mais non, à vous monsieur le gendarme de tirer le premier, tout comme les Anglais.»
Mais un gendarme ne saurait passer devant son brigadier. On a beau être aux Marquises, ces dames sont dans le train; d’ailleurs les missionnaires leur disent. Le péché doit avoir son excuse. La monnaie c’est l’excuse...
*
* *
Lisant le Journal des Voyages, un homme pense quitter Paris, une civilisation qui l’obsède; il prend le train et le bateau à Marseille, navire somptueux.
Déjà sur le navire, quelques jours de marche et il commence à connaître ce monde colonial qu’il ne soupçonnait pas.
Oh! les délices de vivre en troupe sous une férule avec la sécurité de la pâtée et la possible auréole d’une palme!
R G .
Tous les jours, brillants festins, longues tables de mets succulents: un officier préside chaque table.
«Maître d’hôtel! qu’est-ce que c’est que cela: croyez-vous que je sois habitué à manger une pareille nourriture. Le gouvernement paye et j’en veux pour mon argent. Chez lui l’employé déjeune avec deux sous de figues et un sou de radis. Le dimanche la salade et une trempette dans le vinaigre rehaussé d’ail, à bord c’est différent, on est en congé et aux frais de la princesse on veut gobeloter en grognant.»
Palais délicats de ruffian, souvent mari complaisant: des enfants en veux-tu en voilà, boutonneux, scrofuleux, tout le portrait de leurs parents; déjà marqués du sceau de la médiocrité: bienfaits de l’instruction publique et obligatoire.
A travers le grand Océan un navire vient de toucher la terre et c’est un îlot qui n’est pas marqué sur la carte. Trois habitants cependant: un gouverneur, un huissier et un marchand de tabac avec timbres-poste. Déjà!!!
Ah! lecteurs, vous croyez que c’est commode de trouver un coin tranquille à l’abri des méchants. Pas même l’île du docteur Moreau: pas même la planète de Mars. On vient de s’en apercevoir depuis que les Marsiens (histoire de venger les Boërs) sont descendus à Londres afin d’organiser la panique de tous ces braves Anglais.
Arrivée à Tahiti. Les voyageurs pour le retour changent de train. L’arrivée doit une visite (inénarrable le chapeau Gibus), le gouverneur, les balayeurs aussi. On susurre... finalement mais gracieusement, on vous demande: «Avez-vous de l’argent?»
Ne vous désespérez pas cependant: le soir arrive et vous allez enfin goûter l’oubli de la civilisation. Au centre du petit square un petit kiosque à peine suffisant pour contenir tous les membres de la Société philharmonique et les lampions allumés, charmante musique moderne, vous enchantent. Avisant un employé à casquette qui distribue des billets pour les chevaux de bois, vous vous méprenez et vous demandez votre billet d’omnibus Madeleine-Bastille. Toujours distrait, vous prenez place dans un véhicule traîné par des chevaux de bois. Ça tourne, ça tourne encore. Ce n’est pas la Bastille. Erreur!! c’est Tahiti.
Et si jamais pareille mésaventure vous arrive, ne vous avisez pas de faire la connaissance d’un procureur de la République française. Comme à moi, il vous en cuirait.
Au surplus, que je vous raconte l’aventure, non au début. Ce serait vous ennuyer, mais au moment où plus rageur que Meissonier je voulus me fâcher.
Tout le monde, même le commandant du navire de guerre, voulut me dissuader d’une pareille escapade. «Vous ne savez pas ce que c’est qu’un procureur et un gouverneur aux colonies, me disait-on: autant arrêter la marche d’une comète en lui mettant un grain de sel sur la queue.»
Voilà comment je devins journaliste, polémiste si vous voulez. Mais naviguer au milieu de ces récifs sans s’y briser, n’est pas une petite affaire. Il me fallut étudier les détours pour ne pas aller en prison.
Un petit spécimen de mon savoir-faire: «Quant à X... les dit-on sont si formidables que par respect de l’humanité je m’impose le devoir de croire que c’est Peut-être de la calomnie.»
Encore un spécimen: celui-là dans le ridicule.
Démosthène, εσπερα μενγαρ ῆν
C’était pendant l’horreur d’une profonde nuit.
Anecdotes traduites du grec souvent divertissent: en raconter une sans garantir la fidélité de la traduction ne me paraît pas une hardiesse hors de mes moyens mais plutôt un jeu de joyeux compagnon. En l’an X de la XVIIIᵉ dynastie Ramsès, il se passait bien d’étranges choses à Cythère, mais Cythère au peuple crétois n’était pas ce qu’elle est aujourd’hui. Cythère cédée à la Suisse en échange de la fameuse arbalète de Guillaume Tell et de sa pomme qui devint plus tard la pomme Cythère, Cythère devenue suisse perdit son beau temple de Vénus et un semblant d’austérité genevoise la rendit morne, insupportable.
Autrefois donc à Cythère au peuple crétois, le ciel était pur, les femmes adorables et adorées ayant la joie nue de vivre dans la clémence de l’air, dans la caresse des herbes douces, dans la volupté du bain. Et c’était une perpétuelle fête, une ignorance parfaite du travail que les générosités de la nature font inutile.
Rien de plus riant que son port, avec ses boutiques ensoleillées, ses pirogues; et ce fut un jour fameux que le 6ᵉ jour de la XVIIIᵉ dynastie de Ramsès en l’an X. La société commerciale venait d’ouvrir son vaste magasin lorsque se présenta un client, un tout petit jeune homme microscopique, mignon au possible, si bien habillé, pommadé ciré depuis en haut jusques en bas.
D.—Avez-vous du cold-cream à la cannelle?
R.—Oui, certes et du tout frais.
D.—Donnez-m’en un kilo. Et le commis empressé, de fournir la marchandise, de proposer plusieurs articles, entre autres la fameuse découverte du biberon Pastoros contre la rage des dents.
«Figurez-vous que le vaccin a été pris sur un morse tout particulier qui réside seulement au 90ᵉ degré de latitude. On en a fait une expérience concluante sur l’éléphant bleu d’Amsterdam. Cet animal était devenu extrêmement dangereux par suite d’une rage de dents: un cancrelat s’était installé dans une de ses défenses pour y faire son nid.
Or le biberon Pastoros possède une tétine à aspérités. L’éléphant biberonna, se piqua, se vaccina.
O merveilleuse découverte: l’éléphant bleu devint rouge aussitôt, puis ses défenses tombèrent au pied du cornac.
Comme le petit mignon sortait du magasin, les vitres s’assombrirent; la belle, l’immense Toutoua dit tout bas: «A ce soir.»
8 heures sonnaient au beffroi. Bien heureux, le petit mignon suivi de ses deux chiens noirs montait (cette fois avec majesté, les marches de la grande construction).
D.—Tout le monde est à son poste? demanda-t-il.
R.—Oui, Seigneur archonte.
D.—Qu’on me laisse tranquille ce matin, je n’y suis pour personne.
Dans son élégant cabinet capitonné, Mignon est seul, se mire, se pomponne, puis étend une couche de cold-cream sur son petit museau adoré. Il se déculotte (un peu seulement... les convenances!...) et allant on ne sait où, un peu de ce cold-cream à la cannelle s’engloutit aux profondeurs mystérieuses du chérubin.
8 heures du soir. L’immense, la belle Toutoua en son logis gazouille, chemise entr’ouverte, laissant voir de mystérieuses choses aux âcres senteurs dont la vue aurait en des vieillards éteints rallumé le feu de Vénus et particulièrement échauffait son mignon. Tous deux d’amour brûlaient à la recherche des extases suprêmes. Ce fut une nuit superbe.
Le sommeil depuis quelques heures avait engourdi nos deux belles créatures lorsque les voitures du laitier annoncèrent l’heure proche du marché. L’immense Toutoua se réveilla, voulut à gauche, à droite, embrasser son adoré. Oui-da, elle ne trouva rien. Peau de balle, balai de crin. Une sueur froide inonda ses puissants mamelons lorsqu’elle sentit sous elle son cher mignon. L’insecte ne donnait plus signe de vie, tout à fait endommagé.
Que faire? toutes prolonges dehors et pas un verre de ratafia. Toutoua tristement mit l’insecte entre ses deux mamelons et le porta au logis seigneurial. Le docteur fut appelé et trouva que l’insecte devait être mal à son aise. Le grand Hippocrate lui-même n’aurait pas trouvé mieux que son disciple lorsque celui-ci prenant un soufflet d’insecticide Vicat l’introduisit dans les profondeurs mystérieuses car aussitôt l’insecte respira.
En l’an X de la 18ᵉ dynastie Ramsès, tout ceci se passa.
Traduction s.-g.-d.-g.
*
* *
Au café, au grand 9, sur le boulevard, je vais: tout le monde y va, la belle race arienne circule. Au café, au grand 9, sur le boulevard, je dessine, je regarde, j’écoute sans attrait. Au café, les tables de marbre invitent le crayon, les glaces agrandissent la foule: le monde est là sans choix. Sans choix aussi je dessine; tout est beau, tout est laid.
Tiens!!! voilà une tête que je connais; où diable l’ai-je vue. Le profil est anguleux, et je cherche qui cela peut être. Ah! j’y suis, c’est moi, je me résigne sans tristesse. Je me croyais mieux. La vérité!! Au grand 9, Madame dit: «Que prenez-vous? du champagne. N’est-ce pas?» Et moi, plus modeste, je réponds: «Donnez-moi du pippermint!»
Elle, parée, odorante, crasse verveine prend une chopine. Là aussi les glaces renvoient le visage des hommes, des femmes. Ce n’est pas beau. Et je figure à côté de l’hétaïre. L’amour embellit, dit-on. Je m’efforce d’être convaincu; impitoyablement mon crayon s’y refuse. La vérité!!!
*
* *
Souvent, très souvent, le nègre, demi-nègre, quart de nègre, capre même gouverne aux colonies qui ne les ont pas vu naître. Instruits souvent, intelligents même, ils restent nègres, demi-nègres, quart de nègre, capre même. Le coq de la Gaule, l’ancien maître devient esclave et ne chante plus son cocorico d’autrefois; à son tour devient souverain maître le corbeau d’Éthiopie qui croasse.
Allons enfants de la Patrie, le jou... de gloi...e é pa...mi nous!
Durant mon séjour à la Martinique, un nègre, demi-nègre, quart de nègre, capre même, vint à se disputer avec un Bordelais, de là insultes. Le Bordelais exigea le duel qui fut accepté par notre nègre, demi-nègre, etc... et rendez-vous fut pris dans la canne à sucre. Les témoins étaient de part et d’autre des quinbois, c’est-à-dire des porte-chance.
Notre Bordelais sur le terrain eut la colique et excuses faites de l’accident il alla dans la canne à sucre déboucler son pantalon. L’opération (il faut croire?) fut assez longue, car les témoins impatientés vinrent à la rescousse.
[image non disponible.]
[image non disponible.]
«Comment! dit notre Bordelais, le nègre, demi-nègre... n’est pas encore parti? Dites-lui bien: «Cinquante ans, il restera, cinkanttt ans je chierai.»
Les Bordelais n’aiment pas les nègres, demi-nègres, quart de nègre, capres même.
Un journal à Tahiti qui ne serait pas politique ne serait pas respectable. Élections à Tahiti c’est synonyme de Picpus contre l’ours de Berne. Me voilà donc (qui l’aurait cru), devenu picpus pour ne pas être suisse.
D’un bord, sale calotin, de l’autre vil sectaire. Parpaillot, jamais... jamais de ma vie, même lorsque je fis ma première communion, je ne fus aussi catholique et j’eus raison. Vous allez savoir comment.
J’en étais là, lorsque je me dis qu’il était temps de filer vers un pays plus simple et avec moins de fonctionnaires. Et je songeai à faire mes malles pour aller aux Marquises. La terre promise, des terres à ne savoir qu’en faire, de la viande, de la volaille et pour vous conduire, par-ci, par-là, un gendarme doux comme un mérinos.
De ce pas, le cœur à l’aise, confiant comme une pucelle qui serait barrée je pris le bateau et j’arrivai tranquillement à Atuana chef-lieu de Hivaoa.
Il me fallut singulièrement en rabattre. La fourmi n’est point prêteuse, c’est là le moindre défaut: et j’avais l’air d’une cigale qui aurait chanté tout l’été.
Tout d’abord, les nouvelles à mon arrivée furent qu’il n’y avait point de terres à louer ou à vendre, sinon à la mission et encore. L’évêque était absent et il me fallut attendre un mois; mes malles et un chargement de bois de construction restaient sur la plage.
Durant ce mois j’allais comme vous le pensez tous les dimanches à la messe, forcé de jouer mon rôle de vrai catholique et de polémiste contre les protestants. Ma réputation était faite et Monseigneur sans se douter de mon hypocrisie voulut bien (parce que c’était moi), me vendre un petit terrain rempli de cailloux et de brousse, au prix de 650 francs. Je me mis courageusement à l’œuvre et grâce encore à quelques hommes sous la recommandation de l’évêque je fus installé rondement.
L’hypocrisie a du bon.
Ma case finie, je ne songeai guère à faire la guerre au pasteur protestant qui d’ailleurs est un jeune homme bien élevé et d’un esprit très libéral: je ne songeai pas non plus à retourner à l’Église.
Une poule survint et la guerre fut allumée.
Quand je dis une poule je suis modeste, car toutes les poules arrivèrent sans aucune invitation.
Monseigneur est un lapin, tandis que moi je suis un vieux coq, bien dur et passablement enroué. Si je disais que c’est le lapin qui a commencé je dirais la vérité. Vouloir me condamner au vœu de chasteté! c’est un peu fort: pas de ça Lisette.
Couper deux superbes morceaux de bois de rose et les sculpter genre marquisien ne fut qu’un jeu pour moi. L’un représentait un diable cornu (le père Paillard). L’autre, une charmante femme, fleurs dans les cheveux. Il suffit de l’avoir appelée Thérèse pour que tous, sans exception, même les enfants de l’école, y vissent une allusion à ces amours si célèbres.
Si c’est une légende ce n’est toujours pas moi qui l’ai créée.
Mon Dieu que voilà des potins, et si jamais je retourne à Paris je pourrai d’emblée me présenter comme concierge et lire tous les matins le feuilleton du Petit Journal.
D’ailleurs ici, nulle conversation n’est possible, si ce n’est potiner et dire des cochonneries: dès le berceau, l’enfant se tient au courant. C’est, à vrai dire, toujours la même chose, comme le pain quotidien.
Pas toujours spirituel, mais cela repose des travaux d’art; la pensée folâtre, le corps aussi. Les femmes sont simoniennes sans discuter. Puis cela vous préserve de l’ennuyeuse austérité, et de la vilaine hypocrisie qui rend les gens si méchants. Une orange et un regard de côté. Cela suffit.
L’orange dont je parle varie de 1 franc à 2 francs; ce n’est vraiment pas la peine de s’en priver. On peut à son aise faire son petit sardanapale sans se ruiner.
Le lecteur doit sans doute chercher l’idylle, car il n’y a pas de livre sans idylle. Mais...
Ceci n’est pas un livre.
*
* *
A l’interprète indigène j’ai dit: «Mon garçon, comment dis-tu, en langue marquisienne: Une idylle.» Et il m’a répondu: «Que vous êtes rigolo!» Poussant plus loin mes investigations, je lui ai dit: «Quelle est l’expression pour dire vertu?» Et en riant, ce brave garçon m’a répondu: «Vous me prenez donc pour un imbécile?»
Le pasteur lui-même raconte que c’est un péché.
Et les femmes comme des biches étonnées, au regard velouté, semblent dire: «C’est pas vrai.» Une Parisienne dirait: «Cause toujours!»
Je sais bien que là-bas, à Paris comme en province, les fonctionnaires en congé vous en racontent d’extraordinaires. N’en croyez rien: ici, les monstres sont naturels. Ils voient bien, sans en avoir l’air, que nos casques sont ridicules et que nous vantant du contraire nous sommes de fiers cochons.
Ils promettent, disent-elles, et ils ne tiennent pas. Autrement dit, ça ne biche pas.
A part cela ils se foutent de nous comme Colin à Tampon.
Si vous rencontrez jamais au Helder ou un autre bouzin, un gouverneur qui s’appelle Ed. Petit, admirez-le, car c’est un rude serin.
Figurez-vous qu’autrefois! Commissaire à bord du Hugon il vint aux Marquises, fit pas mal de mariages comme celui de Loti, et fier de l’une d’elles il voulut se payer la tête de sa belle-mère qui résidait à quelques pieds sous terre dans cette charmante île qu’on nomme Taoata.
On gratta, on déterra et comme notre commissaire voulait emporter la fameuse tête, le beau-père s’écria: «Combien de piastres?»
«Ça n’a pas de prix,» répondit notre spirituel commissaire. Rien de plus entêté qu’un beau-père qui veut des piastres et la fameuse tête réintégra son domicile éternel.
Comme le petit Poucet notre commissaire par mégarde sema des petits cailloux sur sa route et la nuit déroba la tête convoitée.
Le missionnaire (vigie qui ne laisse rien passer), fit une plainte écrite et le commandant du Hugon, tout à fait courroucé apprit à notre commissaire qu’une belle-mère, c’est sacrée...
A son examen, à l’École coloniale on lui fit cette demande:
D.—Quel est le moyen d’équilibrer un budget?
R.—C’est très simple, il faut le ruiner.
Allez donc coloniser!
*
* *
Un journal américain nous apprend que le président Mac Lean assassiné est mort, d’après l’avis des médecins, par faute de vitalité!!
Ici se pose une question de procédure. Manque de vitalité: n’est-ce pas un vice de forme? et alors dans ce cas n’aurait-on pas chance de gagner en allant en Cour de cassation.
Cet extraordinaire gouverneur qu’on nomme Ed. Petit écrit au ministre.
«Aux Marquises, la race disparaît de plus en plus. N’y aurait-il pas lieu de nous envoyer le trop-plein de la Martinique.»
Ceci écrit après la catastrophe du volcan.
Cela ressemble un peu à cet aide de camp qui vient trouver l’empereur Napoléon Iᵉʳ.
«Sire! cent mille hommes vous attendent en bas. N’y aurait-il pas lieu de les faire monter par le petit escalier dérobé?» Et Napoléon Iᵉʳ de répondre. «Dites-i qu’ils entrent, mon bon!»
Si au Helder ou autre bouzin, voire même aux Folies-Bergère, vous rencontrez Ed. Petit, dites-lui qu’il n’a pas son pareil.
*
* *
Dieu, que j’ai si souvent offensé, m’a cette fois épargné: au moment où j’écris ces lignes un orage tout à fait exceptionnel vient de faire des terribles ravages.
Dans l’après-midi d’avant-hier, le gros temps qui s’accumulait depuis quelques jours prit des proportions menaçantes. Dès 8 heures du soir, c’était la tempête. Seul, dans ma case, je m’attendais à chaque instant à la voir s’écrouler: les arbres énormes qui au tropique ont peu de racines sur un sol qui une fois détrempé n’a plus de consistance, craquaient de toutes parts et tombaient sur le sol avec un bruit sourd. Surtout les maiore (arbre à pain qui ont un bois très cassant). Les rafales ébranlaient la toiture légère en feuilles de cocotier, s’introduisaient de tous côtés, m’empêchant de tenir la lampe allumée. Ma maison démolie avec tous mes dessins, matériaux accumulés depuis vingt ans, c’était ma ruine.
Vers 10 heures un bruit continu, comme un édifice de pierre qui s’écroulerait attira mon attention. Je n’y tins plus et je sortis dehors de ma case, les pieds aussitôt dans l’eau.
A la pâle lueur de la lune qui venait de se lever, je pus voir que j’étais ni plus ni moins au milieu d’un torrent qui charriait les cailloux venant se heurter aux piliers de bois de ma maison. Je n’avais plus qu’à attendre les décisions de la Providence et je me résignai. La nuit fut longue.
Aussitôt le petit jour je mis le nez dehors. Quel étrange spectacle que, dans cette nappe d’eau, ces blocs de granit, ces énormes arbres venant d’on ne sait où. La route qui était devant mon terrain avait été coupée en deux tronçons: de ce fait je me trouvais sur un îlot enfermé moins agréablement que le diable dans un bénitier.
Il faut vous dire que ce qu’on nomme la vallée d’Atuana est une gorge très resserrée en certains endroits où la montagne forme muraille. En pareil cas toutes les eaux des plateaux du haut descendent à pic dans le torrent. L’Administration toujours peu intelligente a fait là, juste le contraire de ce qu’il y avait à faire. Au lieu de faciliter l’écoulement des grandes eaux, elle a fait juste le contraire barrant de toutes parts avec un amoncellement de cailloux. De plus, sur les bords, même au milieu du torrent, elle laisse pousser des arbres, qui naturellement sont renversés par les eaux et forment autant d’instruments de démolition, renversant tout sur leur passage. Les maisons dans ces pays chauds et pauvres sont de construction légère et un rien les renverse: autant d’éléments de désastre. La raison n’est donc rien, pour qu’on la foule de pareille façon; déjà il n’est plus question que de reboucher sommairement les trous faits par le torrent. Mais des ponts! où est l’argent, l’éternelle question. Où est l’argent?
Qu’on nous laisse, nous simples colons, gérer nos affaires, employer nos fonds à des ouvrages utiles, au lieu d’entretenir tous ces employés insolents et médiocres. On verra alors ce que peut devenir une petite colonie. Je dis... Une petite colonie, comme celle des Marquises.
Ma case a résisté et lentement nous allons tâcher de réparer les dégâts. Mais à quand la prochaine inondation?
*
* *
Le Journal des Voyages (auteurs autorisés), la géographie de Élisée Reclus nous ont fait la description des Marquises avec leurs côtes inaccessibles, leurs montagnes à pente rapide, granitiques. Je ne veux rien ajouter de mon cru; ce ne serait pas scientifique.
Je veux vous parler des Marquisiens ce qui sera assez difficile aujourd’hui. Rien de pittoresque à se mettre sous la dent. Jusqu’à la langue, qui aujourd’hui, est abîmée par tous les mots français mal prononcés. Un cheval (chevalé), un verre (verra), etc...
On ne semble pas se douter en Europe qu’il y a eu soit chez les Maories de la Nouvelle-Zélande, soit chez les Marquisiens un art très avancé de décoration. Il se trompe, Monsieur le fin critique quand il prend tout cela pour un art de Papoue!
Chez le Marquisien surtout, il y a un sens inouï de la décoration.
Donnez-lui un objet de formes géométriques quelconques, même de géométrie gobine, il parviendra,—le tout harmonieusement,—à ne laisser aucun vide choquant et disparate. La base en est le corps humain ou le visage. Le visage surtout. On est étonné de trouver un visage là où l’on croyait à une figure étrange géométrique. Toujours la même chose et cependant jamais la même chose.
Aujourd’hui même à prix d’or on ne retrouverait plus de ces beaux objets en os, en écaille, en bois de fer qu’ils faisaient autrefois. La gendarmerie a tout dérobé et vendu à des amateurs collectionneurs et cependant l’Administration n’a pas songé un seul instant, chose qui lui aurait été facile, à faire un musée à Tahiti de tout l’art océanien.
Tous ces gens qui se disent cependant si instruits n’ont pu se douter un instant de la valeur des artistes marquisiens.
Il n’y a pas la moindre femme de fonctionnaire qui devant cela ne se soit écrié: «Mais c’est horrible! c’est de la sauvagerie!» De la sauvagerie! elles en ont plein la bouche.