Avant et Après Avec les vingt-sept dessins du manuscrit original

Paul Gauguin · Chapitre 3 sur 3 · partie 3/6

Pages du PDF

Avant et Après Avec les vingt-sept dessins du manuscrit original

Avant et Après

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.

Modes surannées, tourtes depuis les pieds jusqu’à la tête, communes de hanche, corset tripaillant, bijouterie en toc, coudes ou menaçant ou saucissonnant, elles déparent une fête dans ces pays. Mais elles sont blanches, et leur ventre bedonne.

Toute élégante, la population qui n’est pas blanche. Monsieur le critique se trompe considérablement quand il dit avec dédain... des Négresses... à moins que ce soit moi qui me sois trompé, les décrivant, les dessinant aussi.

L’un dit: «Ce sont des Papoues;» l’autre: «Ce sont des négresses.» Voilà de quoi sérieusement me donner des doutes sur ma valeur artistique. Loti! à la bonne heure; c’est charmant.

Rétablissons un instant dans mon sens la désignation de cette race et nommons-la la race Maorie, quitte à un autre, plus tard, plus ou moins photographe, à la décrire et la peindre avec un art plus civilisé et plus vrai.

Je dis bien, toute élégante. Toute femme fait sa robe, tresse son chapeau, et lui met des rubans à en remontrer à n’importe quelle modiste de Paris, arrange des bouquets avec autant de goût que sur le boulevard de la Madeleine. Leur joli corps sans contrainte sous la chemise de dentelle et de mousseline, ondule gracieusement. Des manches, sortent des mains essentiellement aristocratiques: en revanche les pieds larges et solides, sans bottine, nous offusquent quelque temps seulement, car plus tard ce serait la bottine qui nous offusquerait. Autre chose aussi aux Marquises qui révolte quelques bégueules c’est que toutes ces jeunes filles fument la pipe, sans doute, le calumet, pour ceux qui voient dans tout la sauvagerie.

Quoi qu’il en soit, envers et contre tout, le voulant même, la femme Maorie ne saurait être fagotée et ridicule, c’est qu’il y a en elle ce sens du beau décoratif que j’admire dans l’art marquisien après l’avoir étudié. Puis ne serait-ce que cela? n’est-ce donc rien qu’une jolie bouche qui, au sourire, laisse voir d’aussi belles dents. Cela des négresses! allons donc.

Et ce joli sein au bouton rosé si rebelle au corset. Ce qui distingue la femme Maorie d’entre toutes les femmes et qui souvent la fait confondre avec l’homme, ce sont les proportions du corps. Une Diane chasseresse qui aurait les épaules larges et le bassin étroit.

Si maigre que soit le bras d’une femme il est toujours d’une ossature peu visible, et souple, et joli de lignes. Avez-vous remarqué dans un bal les jeunes filles de l’Occident, gantées jusqu’au coude: bras maigres, coudés, archicoudés, vilains en somme, ayant l’avant-bras plus fort que l’arrière-bras.

J’ai dit intentionnellement les femmes d’Occident, car le bras de la Maorie est le même que celui de toutes les femmes d’Orient: plus fort cependant.

Avez-vous remarqué aussi, au théâtre, les jambes des figurantes. Ces cuisses énormes (les cuisses seulement), le genou énorme et en dedans. Cela tient probablement à un écartement exagéré de l’emmanchement du fémur.

Tandis que chez la femme d’Orient, et surtout chez la Maorie la jambe depuis la hanche jusqu’au pied donne une jolie ligne droite. La cuisse est très forte, mais non dans la largeur, ce qui la rend très ronde et évite cet écart qui a fait donner pour quelques-unes dans nos pays la comparaison avec une paire de pincettes.

Leur peau est d’un jaune doré, c’est entendu et c’est vilain pour quelques-uns, mais tout le reste, surtout quand il est nu, est-ce donc si vilain que cela; et ça se donne pour presque rien.

Une chose cependant m’ennuie aux Marquises c’est ce goût exagéré pour les parfums; car c’est alors que le marchand leur vend une parfumerie épouvantable de musc et de patchouli. Réunis dans une église, tous ces parfums deviennent insupportables. Mais là encore, la faute en est aux Européens.

Quant à l’eau de Lavande vous ne la sentirez pas parce que l’indigène, à qui il est défendu de vendre une goutte d’alcool, la boit aussitôt qu’il peut mettre la main dessus.

Revenons à l’art marquisien. Cet art a disparu grâce aux missionnaires. Les missionnaires ont considéré que de sculpter, décorer, c’était le fétichisme, c’était offenser le Dieu des chrétiens.

Tout est là, et les malheureux se sont soumis.

La nouvelle génération, depuis le berceau, chante en un français incompréhensible les cantiques, récite le catéchisme et puis encore...

Rien. Vous m’entendez bien.

Si une jeune fille ayant cueilli des fleurs fait artistement une jolie couronne et la met sur sa tête, Monseigneur se fâche!

Bientôt le Marquisien sera incapable de monter à un cocotier, incapable d’aller dans la montagne chercher les bananes sauvages qui peuvent le nourrir. L’enfant retenu à l’école, privé d’exercices corporels, le corps (histoire de décence), toujours vêtu, devient délicat, incapable de supporter la nuit dans la montagne. Ils commencent à porter tous des souliers, et leurs pieds, désormais fragiles, ne pourront courir dans les rudes sentiers, traverser les torrents sur des cailloux.

Aussi nous assistons à ce triste spectacle qui est l’extinction de la race en grande partie poitrinaire, les reins inféconds et les ovaires détruits par le mercure.

Voyant cela, je suis amené à penser, rêver plutôt; à ce moment où tout était absorbé, endormi, anéanti dans le sommeil du premier âge, en germes.

Principes invisibles, indéterminés, inobservables alors, tous par l’inertie première de leur virtualité, sans un acte perceptible ou percevant, sans réalité active ou passive, sans cohésion par là même n’offraient évidemment qu’un caractère, celui de la nature entière sans vie, sans expression, dissoute, réduite à rien, engloutie dans l’immensité de l’espace, qui sans forme aucune et comme vide et pénétrée par la nuit et le silence dans toutes ses profondeurs devait être comme un abîme sans nom. C’était le chaos, le néant primordial, non de l’Être, mais de la Vie, qu’après on appelle l’empire de la Mort, quand la vie qui s’en était produite y revient.

Et mon rêve avec la hardiesse de l’inconscience tranche bien des questions que ma compréhension n’ose aborder. Soudainement je suis sur la terre et au milieu d’animaux étranges; je vois des êtres qui pourraient bien être des hommes, mais que peu ils nous ressemblent. Sans crainte je m’en approche: vaguement, sans étonnement ils me regardent. Un singe à côté semblerait de beaucoup supérieur.

Et tirant une pièce de monnaie de ma poche je la présente à l’un d’eux. C’est tout ce que j’ai trouvé de plus intelligent à ce moment. Il s’en empare, la porte à sa bouche, puis, sans colère, il la rejette. A-t-il pensé, je n’ose l’espérer.

Par moments quelques sons rauques sortent de sa gorge comme d’une caverne.

Et dans mon rêve, un ange aux ailes blanches vient à moi souriant. Derrière lui un vieillard tenant dans sa main un sablier.

«Inutile de m’interroger, me dit-il, je connais ta pensée. Apprends que ces êtres sont des hommes comme tu étais autrefois lorsque Dieu a commencé à te créer. Demande au vieillard de te conduire à l’infini plus tard et tu verras ce que Dieu veut faire de toi et tu trouveras qu’aujourd’hui tu es singulièrement inachevé. Que serait l’œuvre du créateur si elle était d’un jour; Dieu ne se repose jamais.»

Le vieillard disparut, et réveillé, levant les yeux au ciel, j’aperçus l’ange aux ailes blanches qui montait vers les étoiles. Sa longue chevelure blonde laissait dans le firmament comme une traînée de lumière.

*

* *

Laissez-moi vous faire part d’un cliché qui existe ici et qui a le don de m’énerver.

Les Maoris viennent de la Malaisie.

Sur les bateaux qui circulent dans l’océan Pacifique, et à leur débarquement à Tahiti, les fonctionnaires toujours instruits vous disent: «Monsieur, les Maoris sont d’exportation malaise.—Mais pourquoi?» vous écriez-vous!

Il n’y a pas de pourquoi. C’est le cliché, vu, revu et corrigé par tous les photographes.

 

[image non disponible.]

[image non disponible.]

 

N’essayez pas, vous peintre observateur, de vous rebiffer, on vous écrasera.

Ou si l’on ne connaît pas le cliché, l’un dira: «Ce sont des Papoues», et l’autre: «Ce sont des nègres.»

A quelle époque a eu lieu le déluge? Seule la Bible a osé l’affirmer.

Des plus hautes montagnes les eaux se sont retirées, notre belle France est sortie de la mer.

Les eaux de l’autre côté ont envahi l’Océanie. Qu’importe! Seule la Malaisie a fourni des hommes. L’ancienne terre océanienne, fabriquer des hommes. Fi donc!

A quelle époque les hommes ont-ils commencé à exister sur notre globe? Qu’importe, puisque je vous dis que seule la Malaisie...

A quelle époque la pensée dégagée de son animalité a-t-elle eu quelques éléments rudimentaires et par suite fait un commencement de langage dont les premiers sons rudes sortis du gosier ont fourni les premiers éléments?

Réflexion faisant n’y aurait-il pas lieu de supposer que le premier mode de penser ainsi que celui du langage ont été les mêmes, à peu près les mêmes.

Rien d’extraordinaire alors à ce que tous les serins sur cette terre chantent tous l’air des Noces de Jeannette. Rien d’extraordinaire que même plus tard, beaucoup plus tard, on retrouve aussi bien en Malaisie qu’en Océanie et en Afrique, etc., les quelques mots génériques que selon le gosier l’être primitif a pu prononcer, de même le mode de penser.

Ce qu’il voit, ce qu’il touche, ce qu’il sent sont d’abord, avant tout et pour tout, ce que l’homme a dû penser, le désir de prendre ensuite avec sa désignation du moi, et le moyen de prendre qui est la main.

De là ce mot rima ou lima qui veut dire main et qu’on retrouve dans presque toutes les langues, en Malaisie comme partout ailleurs, plus ou moins transformé comme prononciation. Le mot rama en latin n’y ressemble-t-il pas. De même pour le chiffre 5 qui représente une main et 10, deux mains. De tous temps connus les sauvages se sont servis de la brasse comme mesure du pied aussi.

Comme dans la Lettre volée d’Edgard Poë, notre esprit moderne ne peut voir ce qui est trop simple et trop visible, perdu dans les détails d’analyse. Comme dans la Bible, l’esprit des hommes monte en haut et l’esprit des hommes descend en bas. Nous ne saurions voir si bas et, malgré toutes nos recherches, nous n’arrivons pas à percevoir le mode de penser des animaux quand, hirondelles par exemple, elles arrivent à revenir à leur endroit de naissance. Soit avec la voix, soit avec leur queue, les chiens expriment leurs sentiments.

Nous nous en tirons, il est vrai, avec un cliché qui est l’instinct.

Cette question de langue a été une des grandes causes qui ont fait adopter ce cliché. Malaisie-Maoris.

Vaut mieux ne pas savoir que de savoir à tort.

Et j’affirmerai que pour moi, les Maoris ne sont pas des Malais, des Papoues ou des Nègres.

*

* *

Quand vous arrivez aux Marquises, vous vous dites, voyant ces tatouages qui couvrent et le corps et la figure tout entière: ce sont de terribles gaillards. Et puis ils ont été anthropophages.

On se méprend complètement.

L’indigène marquisien n’est point un gaillard terrible; c’est même au contraire un homme intelligent et tout à fait incapable de ruminer une méchanceté. Doux à en être bête et timoré envers tout ce qui commande. On dit qu’il a été anthropophage et l’on se figure que c’est fini: c’est une erreur. Il l’est toujours, sans férocité: il aime la chair humaine comme un Russe aime le caviar, comme un Cosaque aime la chandelle. Demandez à un vieillard endormi s’il aime la chair humaine et réveillé cette fois, l’œil brillant, il vous répond avec une douceur infinie: «Oh! que c’est bon.»

Naturellement il y a quelques exceptions, mais tellement exceptionnelles qu’elles inspirent à tous les autres une grande terreur.

A propos du vieux Père Orans qui est mort, il y a fort peu de temps, je me suis laissé raconter une histoire qui va peut-être vous intéresser. Le missionnaire, père Orans, jeune alors, s’en allait gaillardement sur le sentier vers un district où il avait affaire; il fut suivi par quelques mauvais diables, les exceptions dont je viens de parler, qui décrétèrent que le missionnaire était tout à fait à point pour être mangé. Et ils se préparaient à exécuter leur dessein lorsque le Père Orans qui avait l’oreille fine se retourna subitement, et avec beaucoup de sang-froid leur demanda ce qu’ils désiraient. L’un d’eux intimidé comme tous demanda s’il avait des allumettes pour allumer sa pipe. Le missionnaire sortit de sa poche une grosse lentille et avec le bord de sa soutane il fit du feu. Étonnés de la puissance du Blanc, ils s’inclinèrent respectueusement, mais la lentille devint la propriété de l’indigène.

Une autre histoire, celle-là beaucoup plus récente.

Un jeune homme américain, séduit par les femmes probablement, débarqua de son navire et resta aux Marquises. Il était installé dans un district de Hivatroa et forcé par la nécessité essaye de faire un peu de commerce pour le compte des autres. Il eut un jour la malheureuse idée de revenir d’Atuana avec un sac de piastres visiblement attaché sur le pommeau de la selle. La nuit était proche: il disparut.

Les soupçons se portèrent immédiatement sur un Chinois, et comme en toutes choses le gendarme est un malin, il dit: c’est lui, et cela suffit. Ce n’est que 3 mois après, c’est-à-dire 3 courriers, que la justice revint à Papeete avec le Chinois et quelques témoins. Naturellement le Chinois fut acquitté d’emblée.

Ce mot naturellement demande une explication.

C’est d’ailleurs la règle aux Marquises quand il s’agit d’un crime. Le gendarme fait son instruction, la tête creuse et toujours à côté, quels que soient les avertissements des hommes intelligents d’alentour. Le juge d’instruction arrive longtemps après et son opinion devient aussitôt semblable à celle du gendarme. D’ailleurs, la mesure n’est pas commode aux Marquises.

Les indigènes ont pour règle de baser leur conduite sur la terreur que leur inspirent les méchants. Un seul qui ne se conformerait pas à la règle serait aussitôt condamné à mourir. Le crime commis, tout le monde le sait; mais devant la justice, personne ne sait rien.

Les témoins embrouillent la question, leur langue toujours mal interprétée leur en donne toutes les facilités; puis il sait avec une remarquable intelligence et un sang-froid imperturbable arranger toutes les contradictions. «Mais pourquoi as-tu dit une chose tout à l’heure et maintenant juste le contraire?

—C’est que la justice me fait peur, et quand j’ai peur, je ne sais ce que je dis.»

Ils sont deux: ils s’accusent réciproquement, et chacun de répondre invariablement: «J’accuse mon voisin, parce que sinon le juge dira que c’est moi!»

Je me souviens de cette naïveté d’un président du tribunal à Papeete.

—Interprète, dites à cet homme qu’à toutes mes questions il répond très intelligemment: c’est donc qu’il a songé à toutes mes questions avant de les avoir entendues.

R.—Cet homme dit qu’il ne comprend pas pourquoi on lui demande cela, et qu’il répond comme il peut.

Pour en revenir à notre Chinois il était clair pour quiconque réfléchit et connaît les habitudes des indigènes que ce Chinois ne pouvait commettre son crime seul et surtout faire disparaître le cadavre malgré la proximité de la mer. Un Chinois est trop intelligent pour cela, car il sait (Dieux maories président peut-être à tout ce qui se passe), que rien ne peut être fait sans que les indigènes le sachent et que par suite il serait immédiatement dénoncé, lui étranger.

Il était donc clair que ce Chinois avait des complices, d’autant plus que l’amant d’une de ses filles était connu parmi les exceptions méchantes et criminelles. Mais le brigadier de gendarmerie ne voulut rien écouter.

Voici ce qui s’était passé et d’après tous les renseignements qu’on m’a fournis à moi comme à tout le monde. Tous disent la même chose, sauf une. L’heure et l’endroit où le crime a été commis: il y a différentes versions à ce sujet, mais je soupçonne que ce sont des contradictions volontaires.

Aussitôt son arrivée dans le district près de sa case, le fameux sac de piastres fut aperçu et notre jeune Américain vigoureux et résolu, confiant comme en général la jeunesse, ne prit garde de le cacher.

Notre jeune Américain aurait été tué par un vigoureux coup de bâton sur le cou, tout comme le ferait une guillotine.

Ils étaient deux, le Chinois et son gendre. Ceux-ci se seraient battus pour le partage des piastres.

Puis après, le gendre et deux autres indigènes se seraient livrés à leur gloutonnerie. L’Américain fut mangé.

Je passe bien des détails qui ne sont pas intéressants pour l’importance de ce récit.

Ici, le lecteur va me poser une question à laquelle je vais répondre immédiatement.

D.—Pourquoi, maintenant que tous ces faits sont connus ne pas revenir à la charge en ce qui concerne tous les complices?

R.—Parce qu’immédiatement le silence se ferait et que tous ces racontars affirmés deviendraient de la fable inventée pour s’amuser du crédule Européen.

La langue indigène marquisienne est très peu riche, on le sait: par suite, l’indigène s’exerce à manier habilement la périphrase. Ainsi, par exemple, les gendarmes se présentent en quête de renseignements, et très ostensiblement on continue à causer sans aucune gêne.

L’un dit: «Je crois que la lune sera très claire et que par suite on ne prendra pas du poisson.»

Cela veut dire: «Prenons garde et faisons l’obscurité: il faut se défier de la clarté de la lune.»

Les Européens n’y voient que du feu. Et verraient-ils que ce serait de l’incertitude.

*

* *

En Océanie une femme dit: «Je ne peux savoir si je l’aime puisque je n’ai pas encore couché avec lui.» La possession vaut titre.

En Europe, la femme dit: «Je l’aimais, depuis que j’ai couché avec lui, je ne l’aime plus.» Une autre encore dit: «Je ne l’aime que quand il est là.»

Même dix minutes avant le mariage une femme ne sait se donner: vous pouvez être sûr qu’elle se vend.

Mais elle n’a pas confiance. C’est alors à votre tour de ne plus avoir confiance.

Une femme riche se fait faire un enfant par son domestique. Encore un qui abandonne son enfant. Pauvre femme! Tant que ça. Et le domestique dit qu’il a été abandonné.

Une femme un peu folle dit qu’elle ne veut pas se marier désirant avoir un enfant pour elle seule. Égoïsme d’amour maternel.

C’est très facile de dire: ceci est à moi, mais qu’il en coûte de dire: c’est à vous.

D.—Comment? Vous avez-vu quelqu’un se noyer et vous ne lui avez pas porté secours.

R.—Mais il ne me l’a pas demandé.

Les maximes! ce n’est pas pratique, c’est fait pour jaser et faire dire: «Tiens... voilà un philosophe!»

Savoir donner, c’est très bien.

Savoir recevoir, c’est encore mieux.

Ah! la vanité de l’argent...

Avoir de la volonté, c’est vouloir en avoir.

On dit: le fils à papa... Les enfants ne sont pas responsables des fautes de leur père. J’ai pas le sou... c’est la faute à mon père.

Et la chanson dit: «Si mon père est cocu, c’est que ma mère l’a bien voulu...»

Il y a de ces dit-on de morale qui évitent d’en avoir. Laissez-moi vous raconter un instant quelque chose de Bretagne. D’Océanie en Bretagne il n’y a pas loin quand on est tranquille la plume à la main: imagination qui vagabonde... Pourquoi pas? Du reste rien n’arrive par hasard.

Un journal que je parcours me signale qu’il y a certains hommes avec Déroulède qui viennent de découvrir la vraie République, patriotique. Parmi ceux-là un certain nom qui me rappelle un triste personnage que nous avons connu à Pont-Aven, c’est d’ailleurs celui-là même Marcel H..

Très distingué, le monsieur, quand tapant sur les épaules de sa femme il nous disait: «Voilà de la belle viande.» C’était en effet de la viande, rien que de la viande.

Et son petit œil de porc humain ajoutait, «Cette viande est à moi, moi seul.»

Pendant la première semaine il allait régulièrement au-devant du coche qui faisait le courrier et demandait: «Il y a-t-il un colis pour moi?»

Nous étions très intrigués et nous nous demandions: «Quel peut être ce colis?»

Le fameux colis arriva.

Dès le lendemain on put voir notre Marcel H... installé dans la rivière qui coudoie la propriété du meunier David. Une grande toile devant lui sur le chevalet et plus loin sur un superbe caillou le fameux colis. Un grand cygne empaillé. Le monsieur faisait son tableau pour le Salon prochain (une Léda).

La belle viande qu’on connaît—mais sans tête—peinte à Paris. Il ne restait plus qu’à peindre le cygne.

Assise à côté de lui, mais avec tête et vêtements, la belle viande tricotait une paire de bas.

«Pour le blanc de cygne, disait-il, je n’emploie que le blanc de zinc, et pour la belle viande j’emploie la laque bitume.»

A la table d’hôte s’adressant à son voisin un peintre impressionniste, il disait: «Manet, voyez-vous, fait tous les jours une pochade, et quand il en trouve une qui lui convient il l’envoie au Salon. Et puis c’est fait de chic...»

Quand le mois de septembre arrivait, il disait: «Je suis obligé de rentrer à Paris, car c’est l’époque où arrive mon marchand qui fait l’exportation de tableaux pour les îles du Guano.»

*

* *

Croquis japonais, estampes d’Hokusaï, lithographies de Daumier, cruelles observations de Forain, groupés en un album, non par hasard, de par ma bonne volonté tout à fait intentionnée. J’y joins une photographie d’une peinture de Giotto. Parce que d’apparences différentes je veux en démontrer les liens de parenté.

Les conventions imposées par les critiques (ceux qui classent) ou par la foule ignorante, classeraient ces différentes manifestations d’art parmi les caricatures ou les choses d’art léger.

Les artistes ne font pas de caricatures. Suivant le bœuf gras, un mousquetaire reste un chienlit.

Voltaire a écrit Candide. Daumier a modelé Robert Macaire.

Dans Sagesse, Gaspard ne me fait pas rire.

Louis Veuillot méprise. Forain aussi.

Chez ce guerrier d’Hokusaï, Saint-Michel de Raphaël se japonise, de lui encore un dessin. Michel-Ange se devine. Michel-Ange le grand caricaturiste! Lui et Rembrandt se donnent la main.

Hokusaï dessine franchement.

Dessiner franchement, c’est ne pas mentir à soi-même.

De cette petite Exposition, Giotto est le morceau capital.

La Magdalena et sa compagnie arrivent à Marseille dans une barque, si toutefois une section de calebasse figure une barque. Les anges les précèdent, les ailes déployées. Aucune relation à établir entre ces personnages et la tour minuscule où entrent des hommes encore plus minuscules.

D’apparence taillés dans du bois, ces personnages dans la barque sont immenses ou bien légers puisque la barque ne sombre pas, tandis qu’au premier plan une figure drapée, beaucoup plus petite, se tient invraisemblablement sur un rocher, on ne sait par quelle prodigieuse loi d’équilibre.

Devant cette toile, j’ai vu Lui, toujours Lui, l’homme moderne qui raisonne ses émotions comme les lois de la Nature, sourire de ce sourire d’homme satisfait et me dire: «Vous comprenez cela!»

Certainement, en ce tableau, les lois de beauté ne résident pas en des vérités de la nature; cherchons ailleurs.

Dans cette merveilleuse toile on ne peut nier une immense fécondité de conception. Qu’importe! si la conception est naturelle ou invraisemblable. J’y vois une tendresse, un amour tout à fait divins.

Et je voudrais passer ma vie en si honnête compagnie.

Giotto avait des enfants très laids. Quelqu’un lui ayant demandé pourquoi il faisait de si jolis visages dans ses tableaux, et en nature de si vilains enfants, il répondit: «Mes enfants: c’est le travail de nuit... et mes tableaux, travail de jour.» Giotto connaissait-il les lois de perspective? je ne veux pas le savoir. Ses procédés d’éclosion ne sont pas à nous, mais à lui; estimons-nous heureux de pouvoir jouir de ses œuvres.

Avec les maîtres je cause, leur exemple fortifie. En tentation de péché je rougis devant eux.

Trois caricaturistes:

Gavarni élégamment plaisante;

Daumier sculpte l’ironie;

Forain distille la vengeance.

 

Trois genres d’amour.—L’amour moral, l’amour physique, l’amour manuel. Moralité, Débauche, Prudence.

 

A un homme qui n’a pas réussi on dit: «Vous vous êtes trompé.»

A celui qui n’a pas gagné à la loterie: «Vous n’avez pas de chance.»

 

A vingt ans deux choses sont bien difficiles à faire. Choisir une carrière, choisir une femme. Toutes les carrières sont bonnes, mais on ne peut pas dire: «Toutes les femmes sont bonnes.»

*

* *

Anomalies.—De tous les animaux, l’homme est certainement celui qui a le moins de logique, celui qui sait le moins ce qu’il veut et aussi celui qui commet le plus d’extravagances. A quoi cela tient si ce n’est qu’il sait mieux raisonner. Cela donnerait beaucoup à réfléchir sur l’importance du raisonnement et de l’instruction.

Sans être un Buffon on saurait cependant observer un tant soit peu. Tous les jours à l’heure du repas, pas mal de chats s’invitent à ma table et je leur fais honneur régulièrement avec abondance de riz à la sauce.

Tous sont à peu près sauvages. Ils veulent leur pitance, sans caresse, du regard seulement. Une chatte cependant, la seule civilisée, à tel point que je ne saurais aller sur la route sans qu’elle suive à mes côtés, est féroce en tous points, égoïste, jalouse.

La seule qui grogne en mangeant et tous la craignent même les mâles, à moins que pour l’un d’eux elle ait un caprice. Mais alors, elle mord, elle griffe et le mâle subit les coups s’inclinant devant celle qui porte si bien les culottes. Tous les animaux savants deviennent stupides sachant à peine trouver d’eux-mêmes leur nourriture, incapables de chercher les médicaments qui guérissent. Les chiens finissent par avoir de mauvaises digestions, font des incongruités, le sachant, mais ne se doutant pas qu’ils sentent mauvais.

Les hommes ont à se plaindre et l’on décrète de faire une pétition. Le plus courageux rédige, mais quand il s’agit de trouver des signatures, les moineaux s’envolent. La foule est réunie, le plus imbécile de tous se mouche par trop extraordinairement et la foule au même instant sans invite aux signatures, tous sans hésiter, se met en mouvement et assassine. Les braves ont marché bravement devant la mitraille, puis un repos dans le camp, la sentinelle de garde se met à péter criant: «Les Prussiens!» Ces mêmes braves foutent le camp jusqu’à ce que l’aide de camp, arrivant au galop, leur crie: «C’est rien, mes amis, c’est un fusil qui a permuté.»

Je me trouvais en rade de Rio-de-Janeiro. J’étais pilotin. Chaleur extrême, tout le monde couchait sur le pont. Qui derrière, qui devant. Le mousse endormi, rêva trop brusquement, brusquement aussi il tomba dans l’eau. «Un homme à la mer!» et tout le monde réveillé regardait imbécilement le mousse entraîné par le courant qui défilait le long du navire vers l’arrière. Un matelot nègre s’écria: «Lui foute, qué tonnerre, il va se noyé.» Sans raisonnement le terre-neuve se jeta à la mer et conduisit le petit mousse à l’échelle de l’arrière.

Hier c’était le Congrès en faveur de la paix; on connaît le résultat. Que demain cent mille Français animés d’un je ne sais quoi, et entraînés par un imbécile quelconque qui ne serait pas Déroulède, refusent le service militaire et tout le monde suivra l’exemple.

Deux locomobiles suivent le 0 degré de longitude, mais en sens inverse. Que va-t-il se passer, et le choc sera-t-il terrible?

Je ne le pense! Faute de charbon elles ne se rencontreront pas.

C’est cela en ce moment. Les deux machines sont en route vers l’Avenir (roman de Zola). Faute d’argent, sans Congrès, la guerre sera terminée. Ce sera la paix. A force de raisonner, les engins de guerre devenus beaucoup trop chers, le charbon manquera. Ce sera le moment de réunir de nouveaux

 

[image non disponible.]

 

[image non disponible.]

Les anges à tout le monde.

Congrès pour rétablir la guerre à bon marché. Que deviendront tous ces hommes de devoir pénétrés de l’honneur militaire; que deviendront ces fameuses consciences élastiques selon qu’elles sont juives ou chrétiennes. Que deviendront les panaches, les médailles; que deviendront les fournitures de l’armée, toutes les retraites (pâtée du fonctionnaire).

Non, cela ne sera pas, car le monde qui raisonne se révoltera.

Les mathématiques, c’est fatalement juste. Que serait-ce si ce n’était pas fatalement? Le colonel n’est pas de cet avis, car il dit que de sa maison à celle de son soldat, il y a beaucoup, beaucoup plus loin que de la maison de son soldat à la sienne.

Quelqu’un parlant d’une réunion dit: «Ils étaient là vingt imbéciles.» Un fumiste ajoute: «vous compris!»

Oh! Non. Sans nous comprendre. Question de mathématiques. Combien il y avait-il d’imbéciles dans cette réunion?

Je voudrais donc vous demander si ayant appris le calcul nous sommes si fatalement juste. Justes au pluriel n’aurait pas le même sens. D’ailleurs je n’aime pas les jeux de mots, ne sachant pas les faire.

J’avais remarqué, sans toutefois bien m’expliquer la raison, qu’en général les ânes avaient beaucoup de succès près des femmes. Ce n’est que très longtemps après je lus une traduction de: la Luciade et l’âne, et je compris alors les raisons sérieuses qui animent le beau sexe.

Citons ce passage: «C’était bien la peine de changer pour te réduire en ce point, et le beau profit pour moi d’avoir un pareil magot au lieu de ce tant plaisant et caressant animal.»

La Bible a raison. La chair est chair, l’esprit est esprit. C’est ce que le docteur Faust comprit un peu tard, disant: «Fi donc, l’esprit! et laissons là tous ces travaux inutiles. Monseigneur le diable, venez à mon aide.» Et le diable en fit un âne chargé, de trésors, il est vrai. C’est que Faust voulait une pucelle. Or les pucelles sont des âmes pures et ne changent pas facilement leurs trésors de candeur sans de vrais trésors.

Très observateur, Monseigneur le diable.

Prenez garde aux âmes pures, et si vous faites quelqu’un cocu ne surveillez pas le mari, mais votre escarcelle.

Il s’agit de déboucher une bouteille qui fait son étroite.

Sans y parvenir chacun exerce ses forces préparant la besogne, le dernier, un malin, sans effort débouche la bouteille.

Intentionnellement, plutôt par traîtrise que par instinct, par-ci par-là, je gauloise. C’est que je veux interdire la lecture de ce recueil aux bégueules. Ces insupportables bégueules qui ne savent s’habiller qu’avec une livrée.

«Tu comprends, mon ami, que je ne puis aller avec ma femme légitime à tes réceptions où il y a ta maîtresse.»

Quand Madame est là (c’est une femme honnête, puisque mariée), personne ne grivoise. La soirée finie, tout le monde rentré chez soi, Madame la femme honnête qui a bâillé toute la soirée, cesse de bâiller et dit à son mari: «Si nous disions des cochonneries avant d’en faire.» Et le mari de dire: «Disons des cochonneries seulement (car ce soir j’ai trop mangé).»

Une jeune femme célibataire qui a passé brillamment son doctorat en médecine n’ose être spécialiste pour les maladies secrètes et dit, en rougissant: le machin.

A propos du machin, aujourd’hui que c’est la mode d’envoyer les jeunes filles pures étudier la peinture dans les ateliers en même temps que les hommes, il est à remarquer que toutes ces vierges dessinant le modèle mâle tout à fait nu font avec beaucoup de soin le machin plus ressemblant que la figure. Sorties de l’atelier, ces jeunes vierges, étrangères pour la plupart, toujours respectables, l’œil pudique légèrement baissé, le regard entre les cils, vont se soulager à Lesbos.

Curieuse anomalie...

Je me souviens de l’une d’elles, très jolie Écossaise. Elle venait manger à une petite crémerie fréquentée par des artistes. Survint un beau jour une jeune Belge très fadasse, dont le corset très plat semblait une cuirasse. Notre Écossaise vint se placer à côté d’elle et avec beaucoup de minauderie l’interrogea sur son arrivée à Paris, sur ce qu’elle comptait faire; si l’on aurait le plaisir de la voir à l’atelier. Et l’œil très enflammé, les pommettes rosées, elle ajouta: «Venez chez moi!» Sèchement la Belge cuirassée répondit: «Je vous remercie.» Ce que la fameuse Minna en a rigolé!!!

Le grand savant, le fameux misogyne, tremblait devant elle. Ce qu’il y a de misogynes qui sont misogynes pour trop aimer les femmes et trembler devant elles...

Moi aussi j’aime les femmes, comme on sait, quand elles sont grosses et qu’elles sont vicieuses; mais je ne suis pas misogyne et je ne tremble pas devant elles. Je crains cependant en pareil cas de ne pas avoir un penny en poche. Et que m’importe celle-là plus qu’une autre. Malheureusement, c’est moi et non les femmes qui dis: «il n’y a pas mèche.» Tant que le cerveau reste fort, qu’importe le machin.

*

* *

Lettre de Paul-Louis Courier:

«Vous devriez songer, Madame, à ce que je vous ai dit hier, et vous souvenir un peu de moi. Je veux que la chose en elle-même vous soit indifférente; mais le plaisir de faire plaisir, n’est-ce donc rien? Entre nous, allons, j’y consens... Cela ne vous fait ni chaud ni froid, ni bien ni mal, plaisir ni peine; belle raison pour dire non, quand on vous en prie. Fi! n’avez-vous point de honte de vous faire demander deux fois des choses qui coûtent si peu, comme disait Gaussin, et pour lesquelles, après tout, vous n’avez aucune répugnance?»

Une autre lettre, un passage seulement:

 

«Sans m’apercevoir elle ouvrit, et moi, en deux pas et un saut me voilà entré avec elle: grand débat, scène de théâtre: elle veut me chasser; je reste, elle se désolait, je riais:

 

Piause, prego, ma in vano ogni parola sparse.

 

Salvat pouvait venir, il venait même; c’était l’heure, le danger augmentait à chaque instant. Je lui dis, sans finesse et sans fleur de langage, le prix que je mettais à ma retraite. Dunque fa presto, dit-elle; je fis presto et je partis. J’en pourrais prendre désormais avec elle tant que j’en voudrais, car elle est à ma discrétion, ou bien lui faire quelque noirceur, et vous autres vauriens vous n’y manqueriez pas. Mais vous savez que je ne me pique pas de vous imiter: je la vois, je lui parle tout comme auparavant: même ton, mêmes manières, etc...»

Fi donc! monsieur Courier: j’aime mieux l’autre lettre.

Moi, si une femme me dit: «Fais vite» ou me demande cent sous de plus... Ça me la coupe.

*

* *

Catherine la grande, Catherine de Russie n’avait plus qu’un désir, elle aurait voulu qu’un simple soldat beau et fort soit assez amoureux et hardi pour oser pénétrer dans son appartement, et la violer.

Ce que voyant, l’amant, le grand favori, alla trouver le plus beau de l’armée et lui dit: «Voici une petite clef qui t’ouvrira la porte de l’appartement de Catherine. Va et viole avec force et rudesse. Si tu le fais, tu seras récompensé: si tu ne le fais pas tu auras cent coups de knout.»

Catherine eut une jouissance extrême.

Un beau jour le favori avoua sa supercherie. Il fut tué, ordre de Catherine. Est-ce une anomalie et le favori ne fut-il pas cruellement stupide?

L’auteur ajoute à son récit une réflexion.

Est-il vraiment permis d’appeler la grande une pareille femme.

Stupide l’auteur.

Je te crois qu’elle était grande! A cause de cela même.

*

* *

Les Chinois dans une redoute protégée par des grands bambous taillés en pointe.

Les assaillants, un bataillon français, ne s’attendaient pas à pareille résistance et ils furent obligés de reculer presqu’en panique. Seul, le porte-drapeau piqua son drapeau en terre et mourant de peur se cacha parmi les bambous.

Le bataillon reprit l’offensive: ce que voyant notre porte-drapeau toujours en tête fit son arrivée dans la redoute. Ce que voyant aussi le Gouvernement lui donna la croix, la fameuse croix. Ce que voyant aussi, tous dirent: «Celui-là, c’était un brave.»

Aux Invalides, les vaincus, les drapeaux glorifient le vainqueur à la tête de bois. C’est drôle; sur ce bois les cheveux blanchissent. Glorification des morts, glorification des vivants.

J’eus pour maître d’études le père Baudoin, grenadier survivant de Waterloo. Il culottait admirablement les Jean Nicot. Au dortoir la chemise levée, irrespectueusement nous disions: «Garde à vous! Portez arme!» Et le vieux, la larme à l’œil, se souvenait du grand Napoléon. Le grand Napoléon savait les faire mourir: il sut aussi les faire vivre. «Des soldats, disait le père Baudoin, il n’y en a plus.» A l’étude Lui c’était l’enfant et nous les hommes. L’un dit: «Je serai Mirabeau,» et ce fut Gambetta; moi je dis: «Je serai Marat...» Sait-on bien ce que l’on sera?

A Taravas, le père Lucas dit à sa femme: «Lillia, sois aimable avec le gouverneur quand il arrivera; notre congé en dépend.»

Et fièrement le missionnaire ravi dit: «C’est nous qui avons marié le père Lucas. N’est pas maquereau qui veut.» Cette phrase a été prononcée par Manet à qui on reprochait d’avoir fait le portrait de Pertuiset. Dans toutes les branches il y a des forts et des faibles.

*

* *

Depuis quelque temps trois navires baleiniers naviguent dans nos eaux et la gendarmerie est sur les dents. Pourquoi tout ce brouhaha, ces sourdes colères. Des baleiniers!... Des baleiniers.

Mais enfin, que veut dire tout cela? Les baleines sont-elles porte-malheur, arrivent-elles avec le choléra, ou bien encore la peste baleine qui dégénère en peste humaine? Toujours est-il que le gendarme me dit: «Monsieur..., les baleines c’est la peste.»

Voyons voir, dit l’un, ou tâchons moyen de savoir, dirait l’autre et l’un et l’autre racontent une histoire. Moi je vais vous la raconter l’histoire... mais la vraie.

Or, en ce temps qui est de tous les temps, les baleiniers ont pour habitude de ne pas emporter de monnaie sachant très bien qu’en mer la monnaie ça ne se mange pas et qu’à terre il y a des philosophes qui méprisent le vil métal.

C’est ainsi, imbus de ces fausses idées, qu’ils arrivèrent aux Marquises, notamment à Tasata. Ils comptaient faire leur provision d’eau et échanger de la bimbeloterie et flanelles légères contre bananes, bestiaux et autres provisions de bouche.

Que nenni! descendre à terre des marchandises qui n’ont pas payé l’octroi de mer! mais les indigènes contents de livrer des productions de la terre dont ils ne savent que faire contre des objets qui leur plaisent, se demandent vraiment si nous leur voulons du bien ou du mal. Mais trois ou quatre pelés et un tondu, marchands de morue s’écrient: «Que c’est de la concurrence déloyale.»

Somme toute, le gendarme est essoufflé et le navire nuitamment, de gauche et de droite, soulagé de ses marchandises. Bien approvisionné, il repart.

L’île de Tasata se trouve enrichie de quelques produits Européens. Où est le mal? et pourquoi tous ces cris? Quand donc l’homme comprendra ce que Humanité veut dire!

*

* *

Différents épisodes, maintes réflexions, certaines boutades, arrivent en ce recueil, venant d’on ne sait où, convergent et s’éloignent; jeu d’enfant, figures de kaléidoscope. Sérieux quelquefois, badin souvent au gré de la nature si frivole; l’homme traîne, dit-on, son double avec lui. On se souvient de son enfance: se souvient-on de l’avenir? Mémoire d’avant. Peut-être mémoire d’après, je ne saurais préciser. Dire: «Il fera beau demain.» N’est-ce pas se souvenir d’auparavant; expériences qui déterminent une raison.

Je me souviens d’avoir vécu; je me souviens aussi de ne pas avoir vécu. Pas plus tard que cette nuit j’ai rêvé que j’étais mort, et chose curieuse c’était le moment vrai où je vivais heureux.

Rêver réveillé, c’est à peu près la même chose que rêver endormi. Le rêve endormi est souvent plus hardi, quelquefois un peu plus logique.

Je veux en venir à ceci, que je vous ai dit déjà.

Ceci n’est pas un livre.

Et puis aussi, je crois que vous tous, vous êtes comme moi bien moins sérieux que vous voulez bien le dire, tout aussi pervertis, les uns plus intelligents, les autres moins.

On le sait bien, direz-vous! Il est bon de le dire encore, sans cesse, toujours... Comme les inondations, la morale nous écrase, étouffe la liberté, en haine de fraternité.

Morale du cul, morale religieuse, morale patriotique, morale du soldat, du gendarme... Le devoir en l’exercice de ses fonctions, le Code militaire, dreyfusard ou non dreyfusard.

La morale de Drumont, de Déroulède.

La morale de l’instruction publique, de la censure.

La morale esthétique; du critique assurément.

La morale de la magistrature, etc...

Mon recueil n’y changera rien, mais... ça soulage.

*

* *

20 janvier 1903.

D

 

Qui connaît Degas? Personne, ce serait exagéré. Quelques-uns seulement. Je veux dire le connaître bien.

Même de nom, il est inconnu pour les millions de lecteurs des journaux quotidiens. Seuls, les peintres, beaucoup par crainte, le reste par respect admirent Degas. Le comprennent-ils bien?

Degas est né... je ne sais, mais il y a si longtemps qu’il est vieux comme Mathusalem. Je dis Mathusalem parce que j’estime que Mathusalem à cent ans devait être comme un homme de 30 ans de notre époque.

En effet, Degas est toujours jeune.

Il respecte Ingres, ce qui fait qu’il se respecte lui-même. A le voir, son chapeau de soie sur la tête, ses lunettes bleues sur les yeux, il a l’air d’un parfait notaire, d’un bourgeois du temps de Louis-Philippe, sans oublier le parapluie.

S’il y a un homme qui cherche peu à passer pour un artiste c’est bien celui-là; il l’est tellement. Et puis il déteste toutes les livrées, même celle-là.

Il est très bon, mais spirituel il passe pour être rosse.

Méchant et rosse. Est-ce la même chose?

Un jeune critique qui a la manie d’émettre une opinion, comme les Augures prononcent leurs sentences, a dit: «Degas, un bourru bienfaisant!» Degas un bourru! Lui qui dans la rue se tient comme un ambassadeur à la cour. Bienfaisant! c’est bien trivial. Il est mieux que cela.

Degas avait autrefois une vieille bonne hollandaise, relique de famille, qui, malgré cela, ou peut-être, à cause de cela, était insupportable. Elle servait à table; Monsieur ne causait pas. Les cloches de Notre-Dame de Lorette devenaient assourdissantes et elle de s’écrier: «C’est toujours pas pour votre Gambetta qu’elles sonneraient comme ça.»

Ah! je vois ce que c’est. Bourru. Degas se défie de l’interview. Les peintres cherchent son approbation, lui demandent son appréciation et lui, le bourru, le rosse, pour éviter de dire ce qu’il pense, vous dit très aimablement: «Excusez-moi, mais je ne vois pas clair, mes yeux...»

En revanche, il n’attend pas que vous soyez connu. Chez les jeunes, il devine, et lui le savant ne parle jamais d’un défaut de science. Il se dit (assurément plus tard il saura) et vous dit tel un papa comme à moi au début: «Vous avez le pied à l’étrier.»

Parmi les forts, personne ne le gêne.

Je me souviens aussi de Manet. Encore un que personne ne gênait. Il me dit autrefois ayant vu un tableau de moi (au début...) que c’était très bien, et moi de répondre avec du respect pour le maître: «Oh! je ne suis qu’un amateur.» J’étais en ce temps employé d’agent de change et je n’étudiais l’art que la nuit et les jours de fête.

«Que non, dit Manet... Il n’y a d’amateurs que ceux qui font de la mauvaise peinture.» Cela me fut doux.

Pourquoi aujourd’hui me remémorant tout l’autrefois jusqu’à maintenant, suis-je obligé de voir (cela crève les yeux) presque tous ceux que j’ai connus, surtout les derniers jeunes que j’ai conseillés et soutenus ne plus me connaître.

Je ne veux pas comprendre.

Je ne peux pas cependant me dire en fausse modestie:

 

Qu’as-tu fait, ô toi que voilà

Pleurant sans cesse,

Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà,

De ta jeunesse.

V .

 

Car j’ai travaillé et bien employé ma vie; intelligemment même, avec courage. Sans pleurer. Sans déchirer: j’avais cependant de très bonnes dents.

Degas dédaigne les théories d’art, nullement préoccupé de technique.

A ma dernière exposition chez Durand Ruel, Œuvres de Tahiti, 91, 92, deux jeunes gens bien intentionnés ne pouvaient s’expliquer ma peinture. Amis respectueux de Degas ils lui demandèrent, voulant être éclairés, son sentiment.

Avec ce bon sourire paternel, lui si jeune, il leur récita la fable du Chien et du Loup.

«Voyez-vous, Gauguin, c’est le loup.»

Voilà l’homme. Quel est le peintre?

Un des premiers tableaux connus de Degas c’est un magasin de coton. Pourquoi le décrire: voyez-le plutôt, et surtout voyez-le bien et surtout ne venez pas nous dire: «Nul ne sut mieux peindre le coton.» Il ne s’agit pas de coton, pas même de cotonniers.

Lui-même le sut si bien qu’il passa. D’autres exercices, mais déjà les défauts s’affirmaient, imprimaient leur marque et on put voir que jeune il était un maître. Bourru déjà. Peu visibles les tendresses des cœurs intelligents.

Élevé dans un monde élégant, il osa s’extasier devant les magasins de modistes de la rue de la Paix, les jolies dentelles, ces fameux tours de main de nos Parisiennes pour vous torcher un chapeau extravagant. Les revoir aux Courses campés crânement sur des chignons et des pardessus ou pour mieux dire à travers tout cela un bout de nez mutin au possible.

Et s’en aller le soir pour se reposer de la journée à l’Opéra. Là, s’est dit Degas, tout est faux, la lumière, les décors, les chignons des danseuses, leur corset, leur sourire. Seuls vrais, les effets qui en découlent, la carcasse, l’ossature humaine, la mise en mouvement, arabesques de toutes sortes. Que de force, de souplesse et de grâce, à un certain moment le mâle intervient avec série d’entrechats, soutient la danseuse qui se pâme. Oui elle se pâme, ne se pâme qu’à ce moment-là. Vous tous qui cherchez à coucher avec une danseuse n’espérez pas un seul instant qu’elle se pâmera dans vos bras. C’est pas vrai: la danseuse ne se pâme que sur la scène.

Les danseuses de Degas ne sont pas des femmes. Ce sont des machines en mouvement avec de gracieuses lignes prodigieuses d’équilibre. Arrangées comme un chapeau de la rue de la Paix avec tout ce factice si joli. Les gazes légères aussi se soulèvent et l’on ne songe pas à voir les dessous, pas même un noir qui dépare le blanc.

Les bras sont trop longs à ce que dit le monsieur qui le mètre à la main calcule si bien les proportions. Je le sais aussi, en tant que nature morte. Les décors ne sont pas des paysages, ce sont des décors. De Nittis en a fait aussi et c’était beaucoup mieux.

Des chevaux de course, des jockeys, dans des paysages de Degas.

Très souvent des haridelles montées par des singes.

Dans tout cela il n’y a pas de motif: seulement la vie des lignes, des lignes, encore des lignes. Son style c’est lui.

Pourquoi signe-t-il. Nul n’en a moins besoin que lui.

En ces derniers temps, il fit beaucoup de nus.

Les critiques en général virent la femme. Degas voit la femme... Mais il ne s’agit pas de femmes pas plus qu’autrefois il ne s’agissait des danseuses; tout au plus certaines phases de la vie connues par indiscrétion.

De quoi s’agit-il? Le dessin était à terre. Il fallait le relever, et regardant ces nus, je m’écrie: «Maintenant il est debout.»

Chez l’homme, comme chez le peintre, tout est exemple. Degas est un des rares maîtres qui n’ayant qu’à se baisser pour en prendre, a dédaigné les palmes, les honneurs, la fortune, sans aigreur, sans jalousie. Il passe dans la foule si simplement! Sa vieille bonne hollandaise est morte, sinon elle dirait: «C’est toujours pas pour vous qu’on sonnerait les cloches comme ça.»

 

[image non disponible.]

En course.

 

[image non disponible.]

 

*

* *

Un de ces peintres qui figurent comme tant d’autres aux Indépendants pour se dire indépendant dit à Degas:

«Voyons, monsieur Degas, est-ce que nous n’aurons pas le plaisir un jour de vous voir parmi nous aux Indépendants?»

Degas a souri aimablement... et vous dites que c’est un bourru!

 

Dans la pièce d’Ibsen, l’Ennemi du peuple, la femme (seulement à la fin), devient à la hauteur de son mari. Aussi banale et intéressée,—si ce n’est plus,—que la foule durant toute son existence, elle a juste une minute qui fond toute la glace du Nord qui est en elle. Et elle va au pays où vivent les loups.

C’est peut-être très observé, quoique je le conteste étant, moi aussi, humainement de la partie. Il faut bien peu de chose pour faire tomber une femme, tandis qu’il faut soulever tout un monde pour la relever.

Je connais un autre ennemi du peuple dont la femme non seulement n’a pas suivi son mari, mais encore a si bien élevé les enfants qu’ils ne connaissent pas leur père; que ce père toujours au pays des loups n’a jamais entendu murmurer à son oreille:... «Cher père.» A la mort s’il y a héritage ils se présenteront.

Suffit.

Quoi qu’il en soit, par cette fin le drame croule subitement. Une œuvre littéraire, un drame au théâtre, n’est pas œuvre de hasard soumis aux nécessités de convention et d’observation, pesée avec prudence au degré sentimental de vraisemblance.

Dans Pot-Bouille de Zola, Mme Josserand reste toujours Mme Josserand.

En cette matière je suis peu compétent, et sans contester en aucune façon le génie d’Ibsen je voudrais dire ceci que nous autres Français nous sommes peut-être aussi sérieux: moins lourds cependant.

Dans cette mythologie du Nord les vents me paraissent bien rudes et me mettent en quête d’un rayon de soleil.

Tous ces pasteurs, ces professeurs, ces jeunes filles, qui, pour sentimentales qu’elles soient, n’oublient pas cependant force repas, poissons fumés et jambons sans oublier le gibier; tout ce monde-là nous arrive sur la scène française, comme de lourdes statues, solidement construites il est vrai, mais qu’un statuaire grec voudrait affiner.

Entre les mains d’un Rodin, je commencerais à les aimer. Ibsen les observe avec son œil. Il est bon qu’à notre tour nous les observions aussi, en crainte d’un envahissement protestant, de ces fiançailles au sens pratique où l’on joue avec le tout mais pas ça, de toute cette boueuse philosophie à cheval sur les convenances.

Continuer : partie 4 sur 6