Avant et Après Avec les vingt-sept dessins du manuscrit original

Paul Gauguin · Chapitre 3 sur 3 · partie 4/6

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Avant et Après Avec les vingt-sept dessins du manuscrit original

Avant et Après

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.

Dans la balance du Nord le cœur le plus vaste ne résiste pas contre une pièce de cent sous. Moi aussi j’ai observé le Nord, et ce que j’y ai trouvé de meilleur ce n’est pas assurément ma belle-mère mais le gibier qu’elle cuisinait si admirablement. Le poisson aussi est excellent. Avant le mariage tout est familial, mais après, gare dessous, tout est dissolvant.

A Copenhague une grande dame oublie dans un magasin son porte-monnaie marqué à son chiffre. Dans le porte-monnaie il y avait un préservatif en baudruche. Mais dans ma maison, dans une mansarde, un couple vivait en concubinage; il fut bel et bien conduit en prison.

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* *

A propos d’Ibsen, parlons du théâtre. Il y a là, il me semble, un futur cadavre qu’on ne peut sauver mais qu’on voudrait empailler pour le montrer à la foule, à distance, pour lui faire croire toujours à son existence.

Certainement l’art littéraire du théâtre demande droit à la vie et je le lui accorde grandement. Dieu merci, il y a encore des lecteurs. Mais des lecteurs seulement. Je crois même que l’art du théâtre dégagé du théâtre y gagnerait. Il y a là au théâtre des exigences scéniques qui gênent l’auteur. Tout d’abord le style gêne les acteurs et le public.

Sur la scène trois choses existent seulement, les acteurs, le décor et l’intérêt ou l’amusement. Là tout est truc, trompe-l’œil.

Quand une mère a perdu son enfant et le retrouve, ce ne sont pas les paroles qui précèdent qui amènent la larme au coin de l’œil, pas même ce cri: «Ciel! ma fille,» mais l’arrivée de la chère petite qui dit: «Maman.»

Un Sardou et de bons acteurs, voilà tout ce qu’il faut au théâtre.

Ne criez pas après Sardou, lui seul est dans le vrai.

Par maints détours, trucs aussi, on veut prouver le contraire.

L’éducation du public... un public éclairé, etc...

Dites un public-lecteur éclairé... vous serez dans le vrai.

A la scène dans le théâtre de Labiche, le bourgeois est un atroce bouffon; à la lecture le bourgeois est ma foi très respectable et très bon. Il s’en dégage une certaine philosophie bonne et aimable autant que familiale.

Mais, dira-t-on, à la scène l’acteur fortifie l’émotion, éclaire la situation. Un public éclairé a-t-il besoin de cela?

Et si l’auteur est vraiment grand, pourquoi demander à autrui, et qui nous dit quoique éclairés, que notre émotion ne vient pas uniquement de l’acteur et du décor.

Avouez plutôt que le théâtre est une grande source de fortune. Faites alors comme Sardou qui a eu le talent d’avoir du talent au théâtre. Le langage parlé est-il vraiment œuvre littéraire, et s’il l’est, n’est-il pas assommant d’invraisemblance et de pédantisme? Jouez la pièce de théâtre de Remy de Gourmont, je n’ai mémoire du titre, pièce publiée dans le Mercure, et vous verrez si le vieux roi père n’est pas un déplorable gaga, les filles d’atroces goules et tous les combattants des chevaliers de mardi-gras. Et cependant à la lecture c’est bien autre chose.

Le directeur du théâtre de l’Œuvre nous dit avec juste raison: «Donnez-moi des bonnes pièces, mais qui soient jouables.»

Paul Fort qui a commencé ce théâtre, beaucoup trop artiste pour ne pas voir la mort prochaine du théâtre littéraire a abandonné la partie pour écrire d’admirables écrits qui ne sont pas jouables.

Je pourrais accumuler des exemples en plus grand nombre sans toutefois convaincre personne. Je le sais. Mais amoureux d’art littéraire à ma façon, je dis ici ma façon de penser.

Mon théâtre, à moi, c’est la vie: j’y trouve tout, l’acteur et le décor, le noble et le trivial, les pleurs et le rire.

En émotion souvent, d’auditeur je deviens acteur. On ne saurait croire comme dans la vie sauvage on change d’opinion et combien le théâtre s’agrandit. Rien ne trouble mon jugement, pas même le jugement des autres. Je regarde la scène à mon heure, à moi, à moi seul, sans contrainte, sans même une paire de gants.

 

J’ai écrit quelque part, et je ne m’en repens pas, que lire à Paris ce n’était pas la même chose que de lire dans les forêts.

A Paris on se presse. Au restaurant en mangeant je ne saurais lire autre chose que le Journal. Poste restante je lis les lettres séance tenante, quitte à les relire après. En chemin de fer, sur les rapides, je lis invariablement les Trois Mousquetaires. Je lis le dictionnaire chez moi. En revanche je ne lis jamais les livres dont j’ai lu une critique auparavant. Là, en ce qui me concerne, la réclame se fout dedans.

Tout au plus si je goûterai la moutarde Bornibus pour en avoir vu les affiches. Ici je vous mens atrocement car je n’aime pas la moutarde, mais un homme prévenu en vaut deux.

Ne vous avisez pas de lire Edgar Poë autrement que dans un endroit très rassurant. Quoique très brave, ne l’étant guère (comme dit Verlaine), il vous en cuirait. Et surtout, après n’essayez pas de vous endormir avec la vue d’un Odilon Redon.

Laissez-moi vous raconter une histoire vraie.

Ma femme et moi nous lisions tous deux devant la cheminée. Dehors il faisait froid. Ma femme lisait le Chat noir d’Edgar Poë et moi, Bonheur dans le crime de Barbey d’Aurevilly.

Le feu allait s’éteindre et dehors il faisait froid. Il fallut aller chercher du charbon. Ma femme descendit à la cave d’une petite maison que nous avait sous-louée le peintre Jobbé Duval.

Sur les marches, un chat noir bondit effrayé: ma femme aussi. Elle continua cependant son chemin après hésitation. Deux pelletées de charbon, lorsque se détacha du bloc de charbon une tête de mort. Transie de peur ma femme laissa le tout dans la cave et remonta au galop l’escalier, finalement s’évanouit dans la chambre. Je descendis à mon tour et voulant continuer à reprendre du charbon je mis à jour tout un squelette.

Le tout était un ancien squelette articulé servant au peintre Jobbé Duval qui l’avait jeté à la cave lorsqu’il fut tout démantibulé.

Comme vous le voyez, c’est d’une simplicité extrême; mais cependant la concordance est bizarre. Défiez-vous d’Edgar Poë, et moi-même reprenant ma lecture, me souvenant du chat noir, je me pris à songer à cette panthère qui sert de prélude à cette extraordinaire histoire qui est: Bonheur dans le crime, de Barbey d’Aurevilly.

Souvent aussi on retrouve dans une lecture semblable un même événement que celui que l’auteur raconte.

J’allais quelquefois aux mardis de cet admirable homme et poète qui se nommait Stéphane Mallarmé. Un de ces mardis on parla de la Commune, j’en parlai aussi.

Revenant de la Bourse quelque temps après les événements de la Commune, j’entrai au café Mazarin. A une table se trouvait un monsieur, air militaire, qui me rappelait sûrement un ancien camarade de collège et comme je le regardais par trop attentivement, il me dit hautainement, tirant sa moustache: «Est-ce que je vous dois quelque chose?—Excusez-moi, lui ai-je dit, n’auriez-vous pas été à Lorial, je me nomme Paul Gauguin.» Et lui: «Je me nomme Denneboude.»

La reconnaissance fut faite aussitôt et mutuellement se raconter ce qu’on était devenu. Lui officier sorti de Saint-Cyr avait été fait prisonnier par les Prussiens et à l’entrée des troupes de Versailles à Paris il commandait un bataillon. Avec son bataillon, arrivant par les Champs-Élysées, place de la Concorde, puis remontant jusqu’à la gare Saint-Lazare, il rencontra une barricade, fit des prisonniers. Parmi ces prisonniers se trouvait un brave gamin de Paris d’environ 13 ans, pris le fusil à la main.

«Pardon, mon capitaine, s’écria le gamin, je voudrais avant de mourir aller dire adieu à ma pauvre grand’mère qui habite, là-haut, dans la mansarde que vous voyez là; mais soyez tranquille ce ne sera pas long.

—Fous-moi le camp!»

J’allais serrer la main de ce brave Denneboude, un camarade d’enfance: je ne le fis pourtant et il continua.

Nous remontâmes la rue jusqu’à la barrière Clichy, mais avant d’arriver, le gamin arrivait essoufflé s’écriant: «Me voilà, mon capitaine.»

Et moi, Gauguin, anxieux, de dire: «Qu’en as-tu fait?—Eh bien! dit-il, je l’ai fusillé. Tu comprends, mon devoir de soldat...»

De ce moment je crus comprendre ce qu’était cette fameuse conscience de soldat, et le garçon passant, sans mot dire, je payai les bocks, me sauvant presto, illico, le cœur en désordre.

Stéphane Mallarmé alla chercher un superbe volume de Victor Hugo et avec cette voix de magicien qu’il maniait si bien, il se mit à lire cette histoire que je viens de raconter: seulement, à la fin, Hugo, trop respectueux de l’humanité, ne fait pas fusiller le jeune héros.

J’étais confus en peur de passer pour un mystificateur. Heureusement qu’entre gens comme il faut, on se comprend. N’est-ce pas!

Rien que la reliure portant le nom de Lamartine me rappelle mon adorable mère qui ne perdait jamais une occasion de lire son Jocelyn.

Les livres! que de souvenirs!

Le marquis de Sade, ça ne m’intéresse pas, je vous assure, mais grand Dieu, ce n’est point par vertu.

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Devant moi une photographie d’après un tableau de Degas.

Lignes de parquet se dirigeant au point d’horizon planté là-bas, très loin, très haut, ligne de danseuses les croisant, marche cadencée, maniérée, d’avance ordonnée. Leur regard étudié s’adresse au mâle du premier plan, au coin de gauche. Arlequin un poing sur la hanche, l’autre main tenant un masque. Il regarde aussi. Où est le symbole; est-ce l’éternel Amour, les traditionnelles singeries qu’on appelle coquetteries? Rien de tout cela. C’est de la chorégraphie.

Dessous: un portrait de Holbein, musée de Dresde. De toutes petites mains, des mains trop petites, sans os et sans muscles. Ces mains me chiffonnent et je dis: «Ces mains ne sont pas de Holbein.»

Une chose en amène une autre, ce qui me fait dire qu’autre chose me chiffonne: c’est l’expertise de tableaux entre les mains de gens qui en aucun cas ne peuvent être experts.

Ainsi toutes les ventes de tableaux à l’hôtel des Ventes sont faites par un Commissaire-priseur doublé d’un expert qui est un marchand. Il en est du marchand comme du critique (surtout du marchand); c’est-à-dire qu’il parle de ce qu’il ne connaît pas. Quelquefois le marchand a du flair au point de la hausse ou de la baisse, et encore, il ne voit que le moment, car dans l’avenir, il se fourre toujours le doigt dans l’œil: mais en ce qui concerne le vrai ou le faux tableau il n’en sait rien. Sait-il si c’est un bon ou un mauvais tableau? Jamais. C’est ce qui fait d’ailleurs le malheur du peintre qui n’a pas un marchand capable de reconnaître son talent.

Ceci admis, et il faut l’admettre tellement c’est évident, que dire de ce titre: Expert!!! expert qui s’impose et qu’il faut bel et bien payer.

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L’allégorie, le symbole, les attributs. En ce qui concerne les monuments de sculpture, en notre bonne ville de Paris, on patauge considérablement.

L’écrivain ne saurait se passer de son bouquin et de sa plume d’oie. A l’inventeur d’un clysopompe il faut un clysoir.

Si jamais on élève à Londres une statue à Wells, je réclame pour lui son rayon ardent. Mais demain si l’on élève une statue à Dumont Santos, faudra-t-il sculpter un ballon. Par contre comment indiquera-t-on pour Pasteur la culture des microbes?

Autre chose qui n’a l’air de rien et qui est quelque chose. C’est la glorification de toutes les allégories, agriculture, pisculture, etc., à 50 mètres au-dessus du sol. Au Trocadéro tout le haut se trouve ainsi garni sans qu’on puisse dire: «Ce sont des chefs-d’œuvre ou des navets,» puis où est la signature? Il est question de Mécénat; c’est qu’il faut récompenser les artistes... admettons-le aussi, mais alors descendez-moi tout cela et ornez les galeries d’en bas. Mais voilà, voilà... il y aurait des artistes parmi ceux-là dont la réputation descendrait encore plus bas.

Il y a des gens qui se disent Espagnols et qui ne sont que de faux Espagnols...

A l’hôtel de ville, c’est la même chose. Dans des niches, les prévôts de Paris nous regardent de là-haut et nous trouvent bien petits. Nous les regardons aussi, histoire de voir si le temps est beau, et nous les trouvons encore plus petits.

Quelquefois en regardant en l’air on voit des choses curieuses. Une jeune Danoise en ballade dans notre capitale passait un jour près de Notre-Dame de Paris. Les corbeaux se mirent à croasser, ce qui lui fit lever la tête. Elle vit se détacher d’une des deux tours un singulier drapeau noir en forme de flamme.

Étrangement ce drapeau zigzagua. C’était une jeune femme qui resta suspendue sur la grille, le fer de lance lui ayant traversé la poitrine (souvenirs de la Morgue).

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* *

Au Concours, les monuments de sculpture: un sculpteur et un architecte pour le piédestal. Le sculpteur trouve qu’un grand piédestal abîme sa statue, et l’architecte trouve que son piédestal doit surtout être important.

Dans ce monument où est le gibier et quelle est la sauce?

Oh! les Concours...

Heureusement que Saint-Pierre de Rome n’a pas été décoré au Concours.

Au Concours du fameux char qui devait orner l’arc de triomphe je vis la maquette de Falguière. C’était comme on dit crânement torché. Les chevaux avaient une souplesse de reins qui nous enchantait.

Une fois le monument en place je ne vis plus que le ventre des chevaux. Un sculpteur de renom, à qui j’en fis l’observation, me répondit: «Après tout, une figure placée là-haut doit être identique à ce personnage vivant placé là-haut! Hum! hum!»

Je dînais un jour avec Dalou chez ce sculpteur en renom, et il me dit: «Monsieur, la sculpture sera républicaine ou ne sera pas...»

Enfoncé Déroulède.

 

Les jeunes gens qui se destineront à l’art ne trouveront pas le lait nourricier dans les boîtes à conserve. Ici la boîte à conserve c’est l’école.

Ne soyez avare que du titre d’ami, et gardez-vous de prodiguer vos sottises.

On emprunte beaucoup à Degas et il ne s’en plaint pas. Dans son escarcelle à malices il y en a tellement qu’un caillou de plus ou de moins, ça ne l’appauvrit pas.

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D’Albert Wolff dans le Figaro.

«La postérité remet toujours les hommes à leur rang, en faisant descendre les uns du piédestal où ils se sont hissés par surprise, pour faire de la place aux autres qui y ont droit. De la sorte, les grands méconnus peuvent continuer leur route dans la conviction de la justice éternelle, souvent tardive, mais toujours certaine, à un moment donné.»

Albert Wolff? un crocodile.

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Ma grand’mère était une drôle de bonne femme. Elle se nommait Flora Tristan. Proudhon disait qu’elle avait du génie. N’en sachant rien je me fie à Proudhon.

Elle inventa un tas d’histoires socialistes, entre autres l’Union ouvrière. Les ouvriers reconnaissants lui firent dans le cimetière de Bordeaux un monument.

Il est probable qu’elle ne sut pas faire la cuisine. Un bas bleu socialiste, anarchiste. On lui attribue d’accord avec le père Enfantin le Compagnonnage, la fondation d’une certaine religion, la religion de Mapa dont Enfantin aurait été le Dieu Ma et elle, la déesse Pa.

Entre la Vérité et la Fable je ne saurai rien démêler et je vous donne tout cela pour ce que cela vaut. Elle mourut en 1844: beaucoup de délégations suivirent son cercueil.

Ce que je peux assurer cependant c’est que Flora Tristan était une fort jolie et noble dame. Elle était intime amie avec Mme Desbordes-Valmore. Je sais aussi qu’elle employa toute sa fortune à la cause ouvrière, voyageant sans cesse, entre temps elle alla au Pérou voir son oncle le citoyen Don Pio de Tristan de Moscoso (famille d’Aragon).

Sa fille qui était ma mère fut élevée entièrement dans une pension, la pension Bascans, maison essentiellement républicaine.

C’est là que mon père Clovis Gauguin, fit sa connaissance. Mon père était à ce moment-là, chroniqueur politique au journal de Thiers et Armand Marast le National.

Mon père, après les événements de 48 (je suis né le 7 juin 48), a-t-il pressenti le coup d’État de 1852? je ne sais; toujours est-il qu’il lui prit la fantaisie de partir pour Lima avec l’intention d’y fonder un journal. Le jeune ménage possédait quelque fortune.

Il eut le malheur de tomber sur un capitaine épouvantable ce qui lui fit un mal atroce, ayant une maladie de cœur très avancée. Aussi lorsqu’il voulut descendre à terre à Port-Famine dans le détroit de Magellan, il s’affaissa dans la baleinière. Il était mort d’une rupture d’anévrisme.

Ceci n’est pas un livre, ce ne sont pas des mémoires non plus, et si je vous en parle ce n’est qu’incidemment ayant en ce moment dans ma tête un tas de souvenirs de mon enfance.

Le vieux, le tout vieil oncle, Don Pio, devint tout à fait amoureux de sa nièce, si jolie et si ressemblante à son frère bien-aimé, Don Mariano. Don Pio s’était remarié à l’âge de 80 ans et il eut de ce nouveau mariage plusieurs enfants, entre autres Etchenique qui fut longtemps président de la République du Pérou.

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Bonjour Monsieur Gauguin

 

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Tout cela constituait une nombreuse famille et ma mère fut au milieu de tout cela une véritable enfant gâtée.

J’ai une remarquable mémoire des yeux et je me souviens de cette époque, de notre maison et d’un tas d’événements; du monument de la Présidence, de l’église dont le dôme avait été placé après coup, tout sculpté en bois.

Je vois encore notre petite négresse, celle qui doit selon la règle porter le petit tapis à l’Église et sur lequel on prie. Je vois aussi notre domestique le Chinois qui savait si bien repasser le linge. C’est lui d’ailleurs qui me retrouva dans une épicerie où j’étais en train de sucer de la canne à sucre, assis entre deux barils de mélasse, tandis que ma mère éplorée me faisait chercher de tous les côtés. J’ai toujours eu la lubie de ces fuites, car à Orléans, à l’âge de 9 ans, j’eus l’idée de fuir dans la forêt de Bondy avec un mouchoir rempli de sable au bout d’un bâton que je portais sur l’épaule.

C’était une image qui m’avait séduit, représentant un voyageur, son bâton et son paquet sur l’épaule. Défiez-vous des images. Heureusement que le boucher me prit par la main sur la route et me reconduisit au domicile maternel en m’appelant polisson. En qualité de très noble dame espagnole, ma mère était violente et je reçus quelques giffles d’une petite main souple comme du caoutchouc. Il est vrai que quelques minutes après, ma mère, en pleurant, m’embrassait et me caressait.

Mais n’anticipons pas et revenons à notre ville de Lima. A Lima en ce temps, ce pays délicieux, où il ne pleut jamais, le toit était une terrasse et les propriétaires étaient imposés de la folie, c’est-à-dire que sur la terrasse se trouve un fou attaché par une chaîne à un anneau et que le propriétaire ou locataire doit nourrir d’une certaine nourriture de première simplicité. Je me souviens qu’un jour, ma sœur, la petite négresse et moi, couchés dans une chambre dont la porte ouverte donnait sur une cour intérieure, nous fûmes réveillés et nous pûmes apercevoir juste en face, le fou qui descendait l’échelle. La lune éclairait la cour. Pas un de nous n’osa dire un mot, j’ai vu et je vois encore le fou entrer dans notre chambre, nous regarder puis tranquillement remonter sur sa terrasse.

Une autre fois je fus réveillé la nuit et je vis le superbe portrait de l’oncle pendu dans la chambre. Les yeux fixes, il nous regardait et il bougeait.

C’était un tremblement de terre.

On a beau être très brave, et même très malin, on tremble avec le tremblement de terre. Il y a là une sensation commune à tout le monde et que personne nie l’avoir ressentie.

Je le sus plus tard quand je vis en rade d’Iquique une partie de la ville s’effondrer et la mer jouer avec les navires comme des balles maniées par une raquette.

Je n’ai jamais voulu être franc-maçon, ne voulant faire partie d’aucune Société par instinct de liberté ou défaut de sociabilité. Je reconnais pourtant l’utilité de cette institution quand il s’agit des marins; car sur cette même rade d’Iquique, je vis un brick de commerce, traîné par un très fort raz de marée, forcé d’aller se briser sur les rochers. Il hissa au haut des mâts son guidon de franc-maçon et de suite une grande partie des navires sur rade lui envoya des embarcations pour le remorquer à la bouline. Par suite il fut sauvé.

Ma mère aimait à raconter ses gamineries à la Présidence, entre autres.

Un officier supérieur de l’armée qui avait du sang indien dans les veines s’était vanté d’aimer beaucoup le piment.

Ma mère, à un dîner où cet officier était invité, alla commander aux cuisines deux plats de piment doux. L’un était ordinaire, l’autre extraordinaire, assaisonné à tout casser avec des piments forts. Au dîner ma mère se fit inscrire sa voisine et tandis que tout le monde était servi du plat ordinaire, notre officier était servi du plat extraordinaire. Il n’y vit que du feu surtout quand s’en étant servi une énorme assiette il sentit le sang lui monter à la figure. Et ma mère très sérieuse de lui dire: «Est-ce que le plat est mal assaisonné et ne le trouvez-vous pas assez fort?»

«Au contraire, Madame, ce plat est excellent!» et le malheureux eut le courage de vider l’assiette rubis sur l’ongle.

Ce que ma mère était gracieuse et jolie quand elle mettait son costume de Liménienne, la mantille de soie couvrant le visage et ne laissant voir qu’un seul œil: cet œil si doux et si impératif, si pur et caressant.

Je vois encore notre rue où les gallinaças venaient manger les immondices. C’est que Lima n’était pas ce qu’elle est aujourd’hui, une grande ville somptueuse.

Quatre années s’écoulèrent ainsi lorsqu’un beau jour des lettres pressantes arrivèrent de France. Il fallait revenir pour régler la succession de mon grand-père paternel. Ma mère si peu pratique en affaires d’intérêt revint en France à Orléans. Elle eut tort, car l’année suivante 1856, le vieil oncle fatigué d’avoir taquiné avec succès Mme la Mort se laissa surprendre.

Don Pio de Tristan de Moscoso n’existait plus. Il avait 113 ans. Il avait constitué, en souvenir de son bien-aimé frère, à ma mère une rente de 5.000 piastres fortes, ce qui faisait un peu plus de 25.000 francs. La famille, au lit de mort, contourna les volontés du vieillard et s’empara de cette immense fortune qui fut engloutie à Paris en folles dépenses. Une seule cousine est restée à Lima, vit encore très riche à l’état de momie. Les momies du Pérou sont célèbres.

Etchenique vint l’année suivante proposer un arrangement à ma mère qui, toujours orgueilleuse, répondit: «Tout ou rien.» Ce fut rien.

Quoiqu’en dehors de la misère ce fut désormais d’une très grande simplicité.

Beaucoup plus tard, en 1880 je crois, Etchenique revint à Paris comme ambassadeur chargé d’arranger avec le Comptoir d’escompte la garantie de l’emprunt péruvien (affaire du Guano).

Il descendit chez sa sœur qui avait rue de Chaillot un splendide hôtel et en ambassadeur discret, il raconta que tout allait bien. Ma cousine joueuse comme toutes les Péruviennes s’empressa d’aller jouer à la hausse sur l’emprunt péruvien dans la maison Dreyfus.

Ce fut le contraire, car quelques jours après, le Pérou était invendable. Elle but un bouillon de quelques millions.

«Caro mio! m’a-t-elle dit, je souis rouinée; je n’ai plus maintenant que 8 chevaux à l’écurie. Que vais-je devenir?»

Elle avait deux filles admirables de beauté. Je me souviens de l’une d’elles enfant de mon âge, que j’avais—il paraît—essayé de violer. J’avais à ce moment 6 ans. Le viol ne dut pas être bien méchant, et nous eûmes probablement tous deux l’idée des jeux innocents.

Comme on le voit, ma vie a été toujours cahin-caha, bien agitée. En moi, beaucoup de mélanges. Grossier matelot. Soit. Mais il y a de la race, ou pour mieux dire, il y a deux races.

Je pourrais me passer de l’écrire, mais aussi, pourquoi ne l’écrirais-je pas: sans autre but que celui de me divertir.

*

* *

Et j’ai eu ces jours-ci besoin de me divertir, enfermé dans un petit îlot par suite d’inondation, comme je vous l’ai raconté plus haut. L’inondation et l’orage sont à peine terminés, chacun se débrouille comme il peut, coupant les arbres déracinés, installant de tous côtés des petites passerelles pour circuler de voisin à voisin. On attend le courrier qui n’arrive pas et en admettant une chance énorme nous avons l’espoir que dans un an l’Administration voudra bien réparer nos désastres et nous envoyer un peu d’argent.

Le courrier doit nous envoyer par extra un juge pour faire l’instruction d’un crime. Voici une lettre que j’ai préparée pour le juge, lettre qui vous mettra un peu au courant de la façon qu’on emploie pour administrer les colonies françaises.

«Atuana, janvier 1903.

«M J ’ ,

«Permettez-moi, en ce qui concerne cette affaire de meurtre dont vous allez faire l’instruction, de vous donner quelques éclaircissements.

«Il s’agit d’un homme qui, peut-être, faute de renseignements à sa décharge, serait condamné à tort pour meurtre.

«Nous, public, ne saurions connaître qu’imparfaitement ce que le brigadier de gendarmerie a pu déclarer: par contre, nous savons tout ce qui n’a pas été fait. Et cela parce que nous nous sommes donné la peine de faire la besogne, nous-mêmes.

«Est-ce donc à nous de faire la police?

«Le brigadier aurait interrogé le nègre, puis sommairement la victime et l’amie. C’est tout, c’est-à-dire presque rien.

«Cela fait, la victime a été remise à l’examen et aux soins d’un infirmier qui, pour avoir fait un petit apprentissage à l’hôpital de Papeete, n’en est pas moins un tout jeune homme léger et sans expérience.

«Deux jours après, la rumeur publique m’apprit que cette femme avait une horrible blessure au vagin qui se trouvait en pleine décomposition.

«Ne pouvant soupçonner un seul instant que cette blessure puisse avoir passé inaperçue, je n’y fis pas attention et ce n’est que 15 jours après l’affaire que le pharmacien vint me demander conseil déclarant que, tout à fait à bout de souffrances, cette femme avouait avoir une grave blessure faite au vagin. Les vers de mouche circulaient en grande quantité et il s’en dégageait une telle puanteur qu’il était suffoqué, prêt à s’évanouir, ne pouvant donner des soins que très imparfaitement. Le tout était déchiré. Déjà la gangrène s’était déclarée et survint la mort.

«On peut d’ores et déjà assurer que cette dernière blessure est l’unique cause de la mort de cette femme.

«Le nègre en est-il l’auteur?

«Et qu’a-t-on fait pour le savoir?

«A qui incombe la responsabilité de cette négligence? Ce n’est pas assurément à vous, Monsieur le Juge, qui arrivant ici très longtemps après, n’êtes pas à même d’être renseigné.

«La gendarmerie s’est contentée d’interroger presqu’au hasard, dès le début, le nègre, la victime et l’amie.

«Depuis elle n’a fait aucune enquête, ignorant ou voulant ignorer quand même cette dernière blessure; ignorant l’amant, tandis que le public s’en inquiétait, à tel point qu’un colon avertit le brigadier que l’amant, malgré son habitation très éloignée de celle du nègre, se trouvait à 3 heures de l’après-midi à cet endroit en compagnie de la victime et de son amie.

«Le parti pris de sauver cet amant apparaît presqu’en évidence.

«Le brigadier savait pertinemment, comme tout le monde ici, que le pasteur Vernier et moi (surtout M. Vernier), nous avions des notions étendues en médecine.

«Pourquoi ne nous a-t-il pas consultés en cette occasion? Par vanité, sans doute: cette vanité d’un gendarme sot et autoritaire.

«Je déclare sans crainte que si j’avais été appelé, cette troisième plaie n’aurait pu passer inaperçue et qu’il m’aurait été facile de voir si elle avait été faite avec un couteau.

«Je reconnais cependant que les deux autres blessures ont été examinées et sondées: examen qui a établi qu’elles avaient été faites toutes deux avec un couteau de moyenne grandeur et non avec un coutelas à débrousser.

«Ce couteau aurait été retrouvé dans la brousse. Si toutefois il y a contradiction entre les déclarations des deux femmes et le fait observé, n’y aurait-il pas lieu de soupçonner un mensonge intéressé, fait pour dérouter la justice?

«Mais ce qui n’est pas douteux, c’est le mutisme complet, avant et après, au sujet de cette troisième plaie qui a entraîné la mort; ne voulant accuser personne, pas même le nègre.

«Son amant tous les jours à son chevet avec force protestations d’amour entremêlées de menaces, l’entraînant au silence. Silence que fit la pauvre victime jusqu’à sa dernière heure.

«On doit reconnaître forcément qu’il y a là un grand intérêt passionnel (qui est l’amour), à sauver un meurtrier qui est l’amant. Et ce qui vient donner encore de la force à cette supposition, c’est que la blessure horrible faite au vagin, avec acharnement, a été faite avec un morceau de bois, déchirant en tous sens et dont quelques éclisses (selon l’aveu de la victime) ont été par elle retirées de la plaie.

«Cela est le fait d’un indigène, de nombreux précédents nous ont éclairés sur les habitudes et mœurs marquisiennes. Le sauvage reparaît quand la passion est en jeu et qu’il est possédé du démon de la jalousie. Il s’acharne sur cette partie, imaginant un coït cruel et meurtrier.

«La rumeur publique ainsi que la logique indiquaient cependant que c’était là qu’il fallait chercher l’éclaircissement du mystère. Et c’est justement ce qui n’a pas été fait.

«L’amant n’a jamais été interrogé et inquiété par la gendarmerie et personne questionné à son sujet.

«Je dis bien: la gendarmerie, intentionnellement, car le nouveau brigadier suivant les errements de son prédécesseur, ne veut rien, rien savoir.

«Aujourd’hui, trop tard, cet indigène trouverait autant qu’il le voudrait des faux témoins qui lui constitueraient un alibi, selon la règle des Marquises.

«Où est notre sécurité dans l’avenir si la gendarmerie toujours couverte par ses chefs doit continuer cette funeste tradition, tracasser le colon et l’indigène sans jamais les défendre?

«Je dis bien: cette funeste tradition, car avec cette façon de procéder, tous crimes commis aux Marquises ont toujours été considérés par la justice comme obscurs, et par suite impunis; tandis que le public toujours indirectement informé arrivait à connaître immédiatement la vérité.

«Quand un crime est commis, le coupable menace de mort les indiscrets et cela suffit. Tous, sinon officieusement, se taisent officiellement, et ils ont la partie belle avec les gendarmes si volontairement peu clairvoyants.

«P G .»

*

* *

Permettez que je vous présente une classe d’individus que vous ne soupçonnez pas. Ce sont des inspecteurs coloniaux. Chacun nous coûte en moyenne de 50 à 80.000 francs par an.

Ils arrivent dans la colonie, charmants au possible, avec ordre d’écouter tous ceux qui auront quelque chose à dire, distribuant à chacun l’eau bénite de cour.

A leur départ chacun s’écrie: «Enfin! cela va changer, le ministre va savoir ce qui se passe.»

Turlututu, chapeau pointu.

Il y a, en effet, quelquefois des changements, mais c’est pire, et le colon dit: «On ne m’y repincera plus,» ce qui n’empêche qu’à nouveau il se fait repincer.

Moi aussi je veux m’y faire pincer.

Deux inspecteurs nous arrivent aux Marquises annoncés comme libéraux charmants, intelligents, bref des merles blancs.

Et je leur écris.

A Messieurs les Inspecteurs des Colonies, de passage aux Marquises.

 

«M ,

«Vous venez nous demander, nous engager même à venir vous dire par écrit tout ce que nous connaissons concernant la colonie; vous faire part des réformes que nous pourrions désirer. Tout cela avec les commentaires qui en découlent dans notre pensée.

«En ce qui me concerne personnellement je ne voudrais pas vous présenter le schéma éternel de la situation financière, de l’administration, agriculture, etc..., ce sont là de graves questions déjà longtemps débattues et qui ont cette particularité que plus on les agite avec fortes réclamations, mettons même avec violentes polémiques—plus elles aboutissent à une augmentation de tous les maux signalés et finalement à la ruine de la colonie et à la nécessité qui s’impose à bref délai, celle pour le colon maltraité d’aller à la recherche d’une autre terre meilleure, moins arbitraire et plus féconde.

«Je veux simplement vous prier d’examiner par vous-mêmes quels sont les indigènes ici dans notre colonie des Marquises, et le fonctionnement des gendarmes à leur égard; et en voici la raison.

«C’est que la justice, pour raisons d’économie, nous est envoyée tous les 18 mois environ.

«Le juge arrive donc pressé de juger, ne connaissant rien... rien de ce que peut être l’indigène; voyant devant lui un visage tatoué, il se dit: «Voilà un brigand cannibale,» surtout quand le gendarme intéressé le lui affirme. Et voici pourquoi il le lui affirme. Le gendarme dresse un procès-verbal à une trentaine d’individus qui jouent, dansent, et dont quelques-uns ont bu du jus d’oranges. Les trente individus sont condamnés à 100 francs d’amende (ici 100 francs représente 500 francs pour tout autre pays), soit 3.000 francs plus les frais, soit aussi pour ce gendarme 1.000 fr., son tiers d’amende.

«Ce tiers d’amende vient tout dernièrement d’être supprimé, mais qu’importe! la tradition est là, puis aussi la basse vengeance: quand cela ne serait que pour prouver qu’ils font leur devoir malgré cette suppression.

«Je tiens aussi à faire remarquer que rien que cette somme de 3.000 francs avec les frais, dépasse tout ce que peut rapporter la vallée dans une année, à plus forte raison quand il y a encore d’autres contraventions pour cette même vallée; et c’est toujours le cas.

«Je ferai remarquer aussi que cette condamnation vient après le désastre du cyclone qui a brûlé toutes les pousses du maiore (l’arbre à pain), c’est-à-dire qu’ils vont être privés pendant 6 mois de leur unique nourriture.

«Est-ce humain, est-ce moral?

«Le juge arrive donc, et, de par sa volonté, s’installe à la gendarmerie, y prend ses repas, ne voyant personne autre que le brigadier qui lui présente les dossiers avec ses appréciations: «Un tel, un tel... tous des brigands, etc. Voyez-vous, monsieur le Juge, si l’on n’est pas sévère avec ces gens-là, nous serons tous assassinés...» Et le juge est persuadé.

«Je ne sais si intelligence il y a.

«A l’audience, l’accusé est interrogé de par l’intermédiaire d’un interprète qui ne connaît aucune des nuances de la langue et surtout de la langue des magistrats, langage très difficile à interpréter dans cette langue primitive, sinon avec beaucoup de périphrases.

«Ainsi, par exemple, on demande à un indigène accusé s’il a bu. Il répond non et l’interprète dit: «Il dit qu’il n’a jamais bu.» Et le juge s’écrie: «Mais il a déjà été condamné pour ivresse!»

«L’indigène très timide de par sa nature devant l’Européen qui lui paraît plus savant et son supérieur, se souvenant aussi du canon d’autrefois, paraît, devant le tribunal, terrifié par le gendarme, par les juges précédents, etc..., et préfère avouer, même quand il est innocent, sachant que la négation entraînera une punition beaucoup plus forte. Le régime de la terreur.

«Dire qu’il y a eu un gendarme qui a dressé procès-verbal à plusieurs indigènes qui n’avaient pas voulu envoyer leurs enfants à l’école de Monseigneur, école congréganiste, inscrite sur l’annuaire, École libre.

«Dire aussi que le juge les a condamnés!

«Est-ce légal?

«En regard de ces indigènes nous avons des gendarmes dans des postes ayant un pouvoir absolu, dont la parole fait foi en justice, n’ayant aucun contrôle immédiat, intéressés à faire fortune, à vivre sur le dos des indigènes généreux, quoique pauvres. Le gendarme fronce le sourcil et l’indigène donne poules, œufs, cochons, etc..., sinon gare la contravention.

«Quand par hasard, ce qui est difficile, un colon un peu courageux pince un gendarme en délit, immédiatement, tout le monde tombe sur ce colon. Et le pire qui puisse arriver c’est un petit sermon soi-disant de la part de son lieutenant (à huis clos) et un changement de poste. Ici le gendarme est grossier, ignorant, vénal et féroce dans l’exercice de ses fonctions, très habile cependant à se couvrir. Ainsi s’il reçoit un pot-de-vin, vous pouvez être sûr qu’il possède en main des factures. Comment dire officiellement ce que tout le monde dit officieusement?

«Et sans y réfléchir il est ici nommé en outre de son poste de gendarme... notaire, sous-agent spécial, percepteur, huissier, maître de port... tout enfin sauf la garantie du savoir et de l’honnêteté.

«Il est à remarquer cependant qu’il est toujours marié, sans compter les nombreuses maîtresses, qui se donnent, toujours par peur de contraventions pour avoir été vues dans la rivière sans la feuille de vigne réglementaire.

«Il est à remarquer aussi que la femme, quoique de très basse condition, ne peut se passer de domestique et pour ce on prend tout ce qu’on trouve sous la main, soit un prisonnier, soit le gardien de prison, le tout aux frais du contribuable.

«Mais s’il s’agit de crime, assassinat... le tout change de face. Le gendarme qui tient à sa personne s’empresse de favoriser le silence en allant

 

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Etude. PG

 

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Changement de résidence.

 

à gauche au lieu d’aller à droite, n’interrogeant personne, même prévenu par les colons, et disant «Quand le juge d’instruction viendra, il verra.»

«Consulter crimes et en particulier le dernier (affaire en instruction à Atuana, février 1903).

«A côté des crimes, très rares heureusement, la population est très douce en général, il ne reste donc uniquement que les contraventions délits de boisson.

«Les naturels n’ayant rien, rien pour se distraire, ont en tout et pour tout le recours à la boisson fournie gratis par la nature, c’est-à-dire le jus d’oranges, de fleurs de coco, bananes, etc., fermenté quelques jours et qui sont moins nuisibles que nos alcools en Europe.

«Depuis cette défense de boire qui est toute récente et qui supprime un commerce rémunérateur pour les colons, l’indigène ne pense plus qu’à une chose, c’est de boire et pour cela il fuit les centres pour aller se cacher ailleurs, et de là l’impossibilité de trouver des travailleurs. Autant leur dire de retourner à la sauvagerie. Et qui plus est, la mortalité augmente.

«Le gendarme se trouve à son affaire. La chasse à l’homme. C’est comme on voit d’une haute moralité.

«Je demande donc à Messieurs les inspecteurs d’examiner sérieusement la question afin de demander aux autorités en France, aux hommes qui s’occupent de justice et d’humanité, ce que je vais leur demander à eux.

«1º Afin que la justice aux Marquises soit respectable et respectée, je demande que les juges ne communiquent avec la gendarmerie que rigoureusement pour les affaires, logeant et mangeant tout ailleurs (on les paye pour cela).

«2º Il faudrait que le juge n’accepte les rapports de gendarme qu’après un contrôle sérieux, sollicitant même chez les colons les renseignements officieux qui lui seraient utiles, et surtout qu’il n’applique la loi que lorsque le gendarme a agi régulièrement. Et pour cela, je demande que les règlements concernant la gendarmerie soient affichés dans le bureau de cette gendarmerie: que toute infraction à ces règlements commise par le gendarme soit un cas de cassation immédiate en justice et punie sévèrement.

«3º Je demande que les amendes concernant la boisson soient proportionnelles à la fortune du pays, car il est immoral et inhumain qu’un pays qui rapporte 50.000 francs par exemple de produit soit imposé en contraventions de 75.000 francs plus les impôts, les prestations et les octrois de mer qui, entre parenthèses, rentrent dans une autre caisse que celle de la colonie, à la disposition fantaisiste d’un gouverneur.

«Et c’est le cas, Messieurs les inspecteurs, vérifiez les chiffres pendant que vous êtes ici.

«Je demande aussi que le rapport du gendarme ne fasse pas foi en justice jusqu’au jour où il pourra avoir un contrôle sérieux comme dans nos pays, jusqu’au jour aussi où la population indigène sera susceptible (connaissant la langue française) de témoigner contre ce gendarme sans être terrorisée, sans passer aussi par les mains d’un interprète si sujet à caution, attendu qu’il est à la disposition complète du gendarme (sa position en dépend) et qu’en sorte il ne connaît que très imparfaitement le français, comme on peut le vérifier.

«Si d’une part vous faites des lois spéciales qui les empêchent de boire, tandis que les Européens et les nègres peuvent le faire; si d’autre part leurs paroles, leurs affirmations en justice deviennent nulles, il est inconcevable qu’on leur dise qu’ils sont électeurs français, qu’on leur impose des écoles et autres balivernes religieuses.

«Singulière ironie de cette considération hypocrite de Liberté, Égalité, Fraternité, sous un drapeau français en regard de ce dégoûtant spectacle d’hommes qui ne sont plus que de la chair à contributions de toutes sortes, et à l’arbitraire gendarme. Et cependant on les oblige à crier: «Vive monsieur le Gouverneur, vive la République.»

«Vienne le 14 Juillet, on trouvera dans la caisse pour eux 400 francs, tandis qu’ils auront payé en outre de leurs contributions, directes ou indirectes, plus de 30.000 francs d’amendes.

«De ce fait, nous colons, nous pensons que c’est un déshonneur pour la République française et ne vous étonnez pas si ici un étranger vous dit: «Je suis bien heureux de ne pas être Français,» tandis que le Français vous dira: «Je voudrais que les Marquises soient à l’Amérique!»

«Que demandons-nous, en somme? Que la justice soit la justice, non en vaines paroles, mais effectivement et pour cela qu’on nous envoie des hommes compétents et animés de bons sentiments afin d’étudier sur place la question et ensuite agir énergiquement... Au grand jour.

«Quand par hasard les gouverneurs passent par ici c’est pour faire de la photographie et quand quelqu’un d’honorable ose leur parler, leur demander de réparer une injustice, c’est une grossièreté et une punition qui sont la base d’une réponse.

«Voilà, Messieurs les inspecteurs, tout ce que j’ai à vous dire si toutefois cela vous intéresse, à moins que vous ne disiez comme Pangloss:

«Tout est pour le mieux, dans le meilleur des mondes.»

*

* *

 

Il y en a qui pleurent et d’autres qui pleurnichent

Il y en a qui rient et d’autres qui sourient.

 

Nuances de toutes sortes.

 

Au présent on peut dire jamais.

Pour l’avenir ce serait présomptueux.

Dire toujours, c’est de la fidélité.

Aurélien Scholl se désespérait de ne plus trouver un lorgnon qui lui permette d’apercevoir. Un ami lui dit: «C’est très simple, prenez un numéro plus fort.»

—C’est que, répondit tristement Aurélien: «Il n’y a plus que le caniche.»

C’est le mot fidélité prononcé plus haut qui me remet en mémoire le mot d’Aurélien.

Je voudrais dire par là que tout s’enchaîne, et qu’on est jamais sûr d’avoir inventé. Savoir voir et savoir écouter.

On ne connaît bien la sottise qu’après l’avoir expérimentée sur soi-même. On se dit quelquefois: «Mon Dieu! que j’ai été bête.» C’est justement pour cela même qu’on s’aperçoit qu’on aurait pu faire autrement. Malheureusement on est déjà vieux quand on s’aperçoit qu’il est temps de réfléchir.

Laissons donc les choses comme elles sont, faute de pouvoir faire autrement, laissons-nous vivre sans école par conséquent sans contrainte.

En ce moment, le brigadier s’évertue à dire aux indigènes que c’est lui le chef et non M. Gauguin.

Ce qu’il se fout dedans!!!

Lui et Pandore font la paire.

La petite Taia qui le blanchit n’est pas bête.

Quand elle veut lui carotter dix sous elle lui dit: «Vous êtes beaucoup savant» et il les donne.

C’est moi le chef, ce n’est pas M. Gauguin.

Comment trouvez-vous la petite Taia? je vous la sers pour une vraie Marquisienne. Des gros yeux ronds, une bouche de poisson et une rangée de dents capables de vous ouvrir une boîte de sardines. Ne la lui laissez pas longtemps, car elle la mangerait. En tous cas elle connaît déjà par cœur son brigadier.

Ce brigadier ce fut celui-là même qui eut une fois aux îles basses à recueillir un noyé involontairement ayant eu la jambe coupée par un requin. Il hésitait à le mettre dans le cercueil et le lieutenant impatienté lui dit: «Qu’attendez-vous?

—Pardon, mon lieutenant, mais il manque une jambe!

—Eh bien, mettez-le sans sa jambe.

—Pardon, mon lieutenant, mais il y a des vers.

—Eh bien, mettez-le avec les vers.»

C’est lui le chef et non M. Gauguin.

Sur sa poitrine, les médailles brillent de tout leur éclat.

Sur sa rubiconde face l’alcool brille sans éclat.

En foi de quoi, conséquemment, subséquemment, lui avons délivré son certificat d’identité, suivi de son signalement.

Saluez-le car c’est un chef. En avant marche, par file à droite, hue Coco! prenez garde il rue avec ou sans bottes.

*

* *

Me remémorant certaines études théologiques de jeunesse; plus tard certaines réflexions à leur sujet; quelques discussions aussi, l’esprit des autres... j’eus la fantaisie d’établir un certain parallèle entre l’Évangile et l’Esprit moderne scientifique: de là la confusion entre l’Évangile et son interprétation dogmatique et absurde par l’Église catholique. Interprétation qui amène et le scepticisme et la haine à son égard.

Une centaine de pages ayant pour titre:

L’esprit moderne et le catholicisme.

Indirectement, très indirectement je fis parvenir ces feuillets manuscrits à l’évêque.

Pour m’écraser sans doute, toujours indirectement, on me fit parvenir en réponse un énorme livre richement illustré d’après photographies, très documenté en histoire de l’Église depuis son début.

Toujours très indirectement, je fis parvenir avec le livre en retour, mes appréciations critiques si l’on veut.

Ce fut la fin de la discussion.

Voici ma réponse à ce livre.

Devant nous, à notre soin, à la lecture d’un profane un livre saint.

La France, au dehors. Hum!! Rome serait plus exact.

Les missions catholiques françaises au dix-neuvième siècle sont-elles françaises? Cela est douteux. Quoi qu’il en soit, la France protège, et Rome commande... Doux Concordat.

430 pages éditées avec luxe, photographies à l’appui et la collaboration de 12 vénérables.

Avant de parler des 96 pages d’introduction, le seul point contestable du livre, nous voulons exprimer ici notre profonde admiration, notre dégoût aussi pour l’œuvre considérable (celle-là incontestable) signalée par la deuxième partie du livre. Le lecteur édifié peut parcourir l’Orient sans le secours de la géographie Élisée Reclus, sans le livret Chaix.

Le collège de la Sainte famille au Caire.

Saint François Xavier à Alexandrie.

Voilà deux monuments qui, à eux seuls, sont suffisants pour prouver que ce n’est pas l’Église, mais bien la République française qui a fait vœu de pauvreté.

N.-Dame de Sion à Ramleh et surtout les Sœurs de Nazareth à Beyrouth éclipsent tous les palais.

Espérons qu’un nouveau sardanapale ne viendra pas transformer ces palais en maisons de plaisir et prendre pour esclaves de chair toutes ces charmantes nonnes.

Quel meilleur argument contre cette Église que l’étalage de tout cet or, de cette puissance presque sans égale entre les mains d’un seul homme revêtu, par lui-même, du manteau de l’infaillibilité.

Deux mille ans d’ère chrétienne, et arriver à un pareil résultat avec le secours de tous les souverains, des torrents de sang et de larmes versés pour la cupidité de quelques-uns, prenant de gré ou de force l’or des fidèles, au nom de la Charité!

N’est-ce pas significatif? On ne dit plus aujourd’hui: nous sommes grands, mais on dit: «Nous sommes riches.»

L’histoire politique de l’Église catholique et surtout de l’œuvre des Congrégations, troupes régulières, très documentée et admirablement décrite en ce livre, nous met presque brutalement en face d’une machine infernale avec des rouages bien organisés et presque insaisissables. Nous le savions, mais il était bon que l’Église vienne nous le préciser et l’affirmer.

Cette histoire politique se trouve former la majeure partie de l’Introduction, et elle ne nous intéresse que médiocrement: ne laissant place à la théologie que quelques lignes, si toutefois on peut appeler théologie, une série d’arguments pour expliquer la raison d’être de cette Église. Série d’arguments tout à fait extraordinaires et contradictoires pour un lecteur attentif et habitué à ces exercices, mais qui, détournés de leur vrai sens par cet esprit filandreux de rhétorique si particulier aux disciples de Loyola, ont un semblant très trompeur de vérité.

Examinons-les quelques instants.

Page 4. La philosophie a pour guide la Raison.

Page 8. La troisième forme de l’idolâtrie, la foi aux dieux publics et nationaux détruit un autre élément essentiel de la civilisation, la paix.

La civilisation ne peut avoir pour fondements le mensonge.

Page 10. Or les idolâtries, impuissantes à maintenir les sociétés et les individus en ordre par des lois morales ont dû assurer cet ordre par l’Artifice d’une hiérarchie forte et qui tint les peuples immobiles.

Conclusion contradictoire et artificieuse.

Mais continuons. D’autre part, Platon disait: «Connaître le Créateur et le père de toutes choses est une entreprise difficile, et quand on l’a connu, il est impossible de le dire à tous.»

Page 12. Au lieu d’appartenir à une caste de nobles, la Chine appartint à une caste de lettrés et tous les droits appartiennent à l’intelligence.

Ici nous venons compléter les renseignements. En Chine tous les droits en effet appartiennent à l’intelligence et toutes les places se donnent au concours entre ces lettrés. Mais ces lettrés ne peuvent être une caste pas plus qu’aujourd’hui en Europe les savants forment une caste. Tout le monde y a droit.

Il est à remarquer que Platon, Confucius et l’Évangile sont tout à fait d’accord sur ce point d’une société conduite par une aristocratie intellectuelle animée du sentiment du juste et basée sur la raison et la science, n’enseignant aux autres incapables que des préceptes très simples d’honnêteté, telles les lois de Moïse que les docteurs de la loi maintenaient publiques; soit par la clarté de l’enseignement parlé, soit par la simplicité d’une écriture facile à comprendre.

Continuer : partie 5 sur 6