Avis au peuple sur sa santé ou traité des maladies les plus fréquentes
Section 6
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
AVIS
AU PEUPLE
SUR SA SANTÉ.
CHAPITRE PREMIER.
Causes communes des Maladies du Peuple.
§. 1. Les causes des maladies les plus fréquentes parmi les gens de la campagne sont 1º. l’excès du travail pendant longtems. Quelquefois ils tombent tout d’un coup dans l’épuisement, & dans un état de langueur, dont ils se guérissent rarement: plus souvent ils sont attaqués de quelque maladie inflammatoire, comme esquinancie, pleurésie, inflammation de poitrine.
Il y a deux moyens de prévenir ces maladies; l’un est, d’éviter la cause qui les produit, mais souvent il est impossible: l’autre, est, lorsqu’on est obligé à ces excès, de diminuer leurs effets par un grand usage de quelque boisson rafraichissante, & surtout par du petit lait, ou du lait de beure (de la battue), ou par de l’eau, dans chaque pinte de laquelle on met un verre de vinaigre, ou même de jus de raisins encore verds, de groseilles, de cerises: cette boisson salutaire & agréable rafraichit & soutient les forces. Si on n’a pas pris ces précautions, ou qu’elles n’aient point été suffisantes pour empêcher l’effet des excès, il en résulte ou des maladies inflammatoires ou l’épuisement qui ayant, dans ce cas là, pour cause un dessechement général des parties solides du corps & un épaississement du sang, se rapproche par là des maladies inflammatoires. Les symptomes ni la cure ne sont cependant pas les mêmes; j’ai vu guerir l’épuisement par l’usage du petit lait, ensuite des bains tiedes, & enfin du lait de vache. Dans ce cas, les remedes échauffans, & les nourritures trop succulentes tuent.
§. 2. Une seconde cause très ordinaire de maladie, c’est de se reposer dans un endroit froid, ayant extrêmement chaud, ou de se coucher sur la terre humide & même sur celle qui paroît seche dont il s’éleve continuellement une humidité froide: l’on arrête, tout à coup, la transpiration; & cette humeur, se rejettant sur quelque partie intérieure, occasionne plusieurs maladies très violentes; surtout des esquinancies, des Rhumatismes, des inflammations de poitrine, des pleurésies & des coliques inflammatoires[1]. L’on est toujours maître de prévenir le mal en évitant la cause, qui est une de celles qui tuent le plus de gens: mais quand il est fait, dès qu’on commence à sentir les premiers symptomes de maladie, ce qui n’arrive quelquefois qu’au bout de plusieurs jours, il faut sur-le-champ se faire saigner, mettre les jambes dans de l’eau médiocrement chaude, se frotter près du feu avec des linges secs & chauds, & boire abondamment de l’infusion tiede Nº. 1. Ces secours préviennent souvent la maladie, qui devient au contraire plus facheuse, si l’on cherche à se faire suer par des choses chaudes.
[1] Il arrive aussi que le sang, qui dans de grandes chaleurs & pendant de violens travaux du corps est poussé dans de petits vaisseaux, où il ne pénetre pas quand la circulation n’est pas très accélerée, s’y trouve arrêté par l’effet du froid, & donne lieu à des inflammations dans ces parties.
§. 3. Une troisieme cause; c’est l’eau froide, qu’on boit quand on a fort chaud: cette cause agit comme la précédente; mais ses suites facheuses sont ordinairement plus promptes & plus violentes. J’en ai vu les plus terribles exemples; des esquinancies, des inflammations de poitrine les plus fortes, des coliques, des inflammations du foie, & de toutes les parties contenues dans le ventre, avec un gonflement prodigieux, des vomissemens, des suppressions d’urine & des angoisses inexprimables. Les meilleurs remedes sont, une ample saignée dès le commencement du mal, une abondance d’eau tiede, à laquelle on joint une cinquieme partie de lait, ou la tisane Nº. 2, ou les laits d’amandes Nº. 4, le tout bu tiede; des fomentations d’eau tiede, sur la gorge, la poitrine, le ventre; des lavemens d’eau tiede & d’un peu de lait. Dans ce cas, & dans le précédent, un demi bain tiede, après la saignée, a quelquefois soulagé très promptement.
§. 4. Il est bien étonnant, que les laboureurs se livrent si souvent à cette mauvaise coutume, dont ils connoissent le danger, même pour leurs bêtes. Il n’y en a point, qui n’empêche ses chevaux de boire quand ils ont chaud, surtout s’ils doivent se reposer: il sait que, s’il les laissoit boire, peut-être ils en creveroient; mais il ne craint point de s’exposer au même danger. Ce n’est pas, au reste, le seul exemple, dans lequel il paroisse faire plus de cas de la santé de ses bêtes que de la sienne.
§. 5. Une quatrieme cause, qui influe sur tout le monde, mais plus cependant sur le laboureur, c’est l’inconstance des tems. Nous passons tout-à-coup, quelquefois plusieurs fois par jour, du chaud au froid, & du froid au chaud, d’une façon plus marquée & plus prompte que dans le plus grand nombre des autres pays. C’est là ce qui rend les maladies catharales & rhumatismales si fréquentes. La grande précaution qu’on doit avoir, c’est d’être ordinairement un peu plus vêtu que la saison ne l’exige, de prendre les habits d’hiver de bonne heure en automme, & de ne pas se presser de les quitter au printems. Les ouvriers prudens, qui se déshabillent pendant le tems du travail, ont soin de remettre leurs habits le soir en se retirant[2]. Ceux qui, par négligence, se contentent de les remporter perchés sur leurs outils, s’en trouvent quelquefois très mal[3].
[2] Les variations dans la température de l’air, ou les changemens du chaud au froid & à l’humide, qui sont très fréquens & subits dans ce pays-ci, doivent faire suivre aux Ouvriers de tout genre le conseil que l’on donne ici sur les habillemens: cela est encore plus important dans les lieux où des rivieres, des bois, des montagnes entretiennent une humidité considérable, & où les soirées sont froides & humides en tout tems.
[3] Il y a beaucoup d’endroits dans ce royaume où l’air est très mal sain, soit parcequ’il y a beaucoup d’eau qui étant sans mouvement, se corrompt, & infecte l’air d’exhalaisons putrides; soit parceque des montagnes ou des bois y entretiennent l’humidité, empêchent que l’air ne se renouvelle, & mettent ces lieux à l’abri des vents salutaires du Nord & de l’Est, qui pourroient dissiper les exhalaisons & l’humidité.
§. 6. Ces variations promptes amenent souvent des ondées de pluie, & même de pluie froide, au milieu du jour le plus chaud; & l’ouvrier, baigné dans une sueur chaude, est tout à coup trempé dans l’eau fraiche; ce qui occasionne les mêmes maux, que le passage prompt du chaud au froid, & exige les mêmes remedes. Si le soleil, ou un air chaud, revient d’abord, il n’y a pas un grand mal; si le froid dure, souvent plusieurs en sont incommodés.
Un voyageur est quelquefois mouillé en route, sans pouvoir l’empêcher; le mal n’est pas fort grand, moyennant, qu’en arrivant, il quitte ses habits: mais j’ai vû des pleurésies mortelles, pour avoir négligé cette précaution. Quand on a eu le corps ou les jambes mouillés, il n’y a rien de plus utile, que de se laver avec de l’eau tiede, ou du moins de se frotter devant le feu avec des linges secs & fort chauds. Quand il n’y a eu que les jambes mouillées un bain tiede de jambes est très utile. J’ai gueri radicalement des personnes sujettes à avoir des coliques violentes, toutes les fois qu’elles avoient eu les pieds mouillés, en leur donnant ce conseil. Le bain est encore plus efficace, si l’on fait fondre dans l’eau un peu de savon.
§. 7. La cinquieme cause à laquelle on ne pense gueres, & qui produit en effet des accidens moins violens, mais qui nuit cependant très réellement, c’est l’usage ordinaire, dans presque tous les villages, d’avoir les courtines ou fumiers précisément dessous les fenêtres; il s’en exhale continuellement des vapeurs corrompues, qui, à la longue, ne peuvent que nuire & contribuer à produire des maladies putrides. Ceux qui sont accoutumés à cette odeur, ne s’en apperçoivent plus; mais la cause n’en agit pas moins: & ceux qui n’y sont pas accoutumés, jugent de toute la force de l’impression.
§. 8. Il y a des villages dans lesquels, après que les courtines ou fumiers sont enlevées, on conserve des mares dans la même place. L’effet en est encore plus dangereux; parceque cette eau pourrie, qui croupit pendant toutes les chaleurs, laisse exhaler ses vapeurs avec plus de facilité, & plus abondamment que les fumiers. Etant allé à Pully le grand en 1759, à l’occasion d’une fievre putride épidémique, qui y faisoit des ravages, je sentois, en traversant le village, l’infection de ces mares, & je ne pus pas douter qu’elles ne fussent la principale cause de cette maladie, & d’une semblable, qui y avoit regné cinq ans auparavant. Le village est d’ailleurs dans une exposition saine. Il seroit à souhaiter qu’on prévînt ces accidens en renonçant aux mares, ou du moins en les éloignant, ainsi que les fumiers, le plus qu’il est possible du lieu que l’on habite & où l’on couche.
L’on peut joindre à cette cause, le peu de soin que le paysan a d’airer sa chambre. L’on sait qu’un air trop renfermé, occasionne les fievres malignes les plus facheuses; & le paysan ne respire jamais chez lui, qu’un air de cette espece. Il y a de très petites chambres, qui renferment jour & nuit, le pere, la mere, sept ou huit enfans & quelques animaux, qui ne s’ouvrent jamais pendant six mois de l’année, & très rarement pendant les six autres. J’ai trouvé l’air si mauvais, dans plusieurs de ces chambres, que je suis persuadé, que si ceux qui les habitent n’alloient pas souvent au grand air, ils périroient tous en peu de tems: on y voit presque partout de la moisissure qui est un indice de corruption. Il est aisé de prévenir les maux que cette cause produit, en faisant deux croisées opposées, ou une seule, mais qui se trouvât vis-à-vis la porte, & en ouvrant journellement les fenêtres. Cette précaution, si simple, auroit les plus heureux effets.
§. 9. Je mets, pour sixieme cause, l’ivrognerie, qui ne produit pas les épidémies, mais qui tue, dans tous les tems, & partout. Les misérables qui s’y livrent sont sujets à de fréquentes inflammations de poitrine, & pleurésies, qui souvent les emportent à la fleur de l’âge: s’ils réchappent quelquefois de ces maladies violentes, ils tombent longtems avant l’âge de la vieillesse, dans toutes ses infirmités, & surtout dans l’asthme, qui les conduit à l’hydropisie de poitrine. Leurs corps, usés par les excès, ne répondent point à l’action des remedes, & les maladies de langueur qui dépendent de cette cause sont presque toujours incurables. Heureusement la société ne perd rien, en perdant ces sujets qui la déshonorent, & dont l’ame abrutie est, en quelque façon, morte longtems avant leur corps.
§. 10. Les alimens sont aussi souvent une cause de maladie pour le peuple; cela arrive, 1º. quand les grains, mal mûrs, ou recueillis encore humides dans les étés facheux, ont acquis une mauvaise qualité: heureusement cela est rare, & l’on peut diminuer le danger par quelques précautions, telles que celles de laver & de secher exactement la graine, de mêler un peu de vin à la pâte en la pêtrissant, de la laisser lever un peu plus longtems, & de faire cuire davantage le pain. 2º. Les graines les plus belles & les mieux recueillies, s’alterent très souvent dans la maison du paysan, ou parcequ’il ne se donne pas les soins qu’il devroit se donner, ou parcequ’il n’a pas d’endroit propre à les conserver, même d’un été à l’autre. Il m’est très souvent arrivé, en entrant dans quelqu’une de ces maisons, d’être frappé d’une odeur de graine mal conservée. Il y a des moyens aisés & connus de parer à cela avec un peu de soin; mais je n’entrerai là-dessus dans aucun détail, il suffit de faire sentir, que la graine étant notre principale nourriture, la santé souffre nécessairement, quand elle n’est pas bonne. 3º. Avec de bonne graine, on fait souvent de mauvais pain, en ne le laissant pas assez lever, en le cuisant trop peu, & en le gardant trop longtems dans des lieux humides. Tous ces défauts ont des suites facheuses, pour tous ceux qui en mangent, mais d’une façon plus marquée chez les enfans & les gens qui sont malades, sujets à l’être, ou qui sont convalescens[4].
[4] On a vu plusieurs fois dans quelques Provinces de France des maladies Epidémiques accompagnées des symptomes les plus terribles causées par l’usage du seigle ergoté; voyez le supplément à l’article des maladies Epidémiques, ou à la table le mot Ergot.
Il y a quelques autres causes de maladies, tirées des alimens, mais moins facheuses ou moins générales, & dans lesquelles il est impossible d’entrer[5]. Je finirai par cette remarque générale; c’est que l’attention que le paysan a de manger lentement, & de mâcher avec beaucoup de soin, diminue infiniment les dangers d’un mauvais régime; & je suis convaincu, que c’est une des plus grandes causes de la santé dont il jouit. Il faut y ajouter l’exercice qu’il prend; le long séjour qu’il fait au grand air, où il passe les trois quarts de sa vie, &, ce qui est aussi un avantage très considérable, l’heureuse habitude de se coucher de très bonne heure, & de se lever de grand matin. Il seroit à souhaiter, qu’à tous ces égards, & peut-être à bien d’autres, les gens de la campagne servissent de modele à ceux des villes.
[5] La mauvaise qualité de l’eau est encore une cause ordinaire des maladies dans les campagnes, où les eaux sont mauvaises par le terrein dans lequel elles se trouvent, comme lorsqu’elles coulent & reposent sur des bancs de coquilles, ou elles le deviennent par le voisinage ou l’égout des fumiers & des mares.
Lorsque l’on a de l’eau trouble, il suffit le plus souvent de la laisser en repos pour qu’elle s’éclaircisse en déposant; si cela n’arrive pas, ou si on a de l’eau limoneuse, bourbeuse, il n’y a qu’à la jetter dans un vaisseau rempli à moitié de sable fin, ou, à son défaut, de craie, & l’y agiter & remuer violemment pendant quelques minutes. Quand l’agitation sera cessée, le sable en retombant au fond du vaisseau y entraînera les saletés que l’eau tient suspendues: ou ce qui est encore mieux & très facile, on peut approcher deux tonneaux, dont l’un sera beaucoup plus élevé que l’autre, le plus élevé sera rempli de sable à moitié, on y mettra l’eau trouble, bourbeuse, limoneuse, elle se filtrera à travers ce sable, sortira claire par une ouverture pratiquée au fond du tonneau, & tombera dans celui qui est plus bas, & qui servira de réservoir. Lorsque l’on a de l’eau seleniteuse, c’est ce qu’on nomme ordinairement de l’eau dure, parceque le savon s’y fond difficilement, & que les semences farineuses & les legumes y deviennent dures au lieu de s’amollir, il faut exposer cette eau au soleil, ou la faire bouillir, & y mettre quelques légumes ou du pain grillé ou non grillé. Quand on a de l’eau corrompue, on peut la garder jusqu’à ce qu’elle ait repris son état naturel qui succedera à la putréfaction; si on ne peut attendre, on y fera fondre un peu de sel marin, on y mêlera du vinaigre, ou on y fera cuire quelque plante aromatique. Il arrive fort souvent que les eaux des puits publics sont infectées par un limon qui est au fond, & par des animaux qui y tombent & s’y putrefient. Il faut éviter de boire l’eau de neige aussitôt qu’elle est tombée, il paroît que c’est cette eau qui cause les goitres aux Habitans de quelques montagnes, & des coliques à beaucoup de personnes. L’eau étant d’un usage si fréquent, on doit être attentif à en avoir de bonne: la mauvaise est, après l’air, la cause la plus commune des maladies, & celle qui en produit davantage & de plus facheuses, elle cause souvent des Epidémies.
§. 11. L’on ne doit point omettre, dans le dénombrement des causes des maladies du peuple, la construction de leurs maisons, dont un grand nombre sont, ou appuyées contre un terrein élevé, ou un peu creusées en terre. L’une ou l’autre de ces situations les rend humides; ceux qui les habitent en sont incommodés, & s’ils ont quelques provisions, elles se gâtent & deviennent une nouvelle source de maladies. Le Manoeuvre robuste ne sent pas d’abord les influences de cette habitation marecageuse; mais elles agissent à la longue, & j’en ai vu surtout les mauvais effets les plus sensibles sur les femmes en couche & les enfans. Il seroit fort aisé de remedier à cet inconvénient, en élevant le sol de la maison de quelques pouces au-dessus du niveau du voisinage, par une couche de sable, de petits cailloux, de brique pilée, de charbon, ou d’autres choses semblables, & en évitant de bâtir contre un terrain plus élevé. Cet objet mériteroit peut-être l’attention de la police; & j’exhorte fortement tous ceux qui bâtissent à prendre les précautions nécessaires à cet égard. Une autre attention, qui couteroit encore moins, c’est de tourner leur maison au midi oriental, c’est l’exposition, toutes choses d’ailleurs égales, la plus salutaire & la plus avantageuse: cependant je l’ai vue très souvent négligée, sans qu’on pût assigner la moindre raison pour ne l’avoir pas choisie.
Ces conseils paroîtront peu importans aux trois quarts du public. J’avertis qu’ils sont plus de conséquence qu’on ne pense, & tant de causes contribuent à détruire les hommes, qu’il ne faut négliger aucun des moyens qui peuvent contribuer à leur conservation[6].
[6] Le fréquent usage que le peuple fait du vin, de la bierre, du cidre, doit faire regarder ces différentes boissons comme des causes communes des maladies, lorsque ces liqueurs deviennent nuisibles au corps humain par des qualités qu’elles ont reçues de la nature ou de l’art; mais souvent il ne peut les connoître, d’autres fois son gout est plus fort que sa raison: ainsi c’est à la Police générale à empêcher la vente du vin, de la bierre, du cidre, lorsqu’ils peuvent causer des maladies.
CHAPITRE II.
Causes qui augmentent les Maladies du Peuple. Attentions générales à avoir.
§. 12. Les causes, que j’ai détaillées dans le premier chapitre, produisent les maladies; & le mauvais régime, que le peuple observe quand il en est attaqué, les rend beaucoup plus facheuses, & beaucoup plus souvent mortelles. Il est imbu d’un préjugé, qui coute toutes les années la vie, dans ce pays, à beaucoup de ceux qui sont attaqués de maladies aigües, & qui n’ont point de Medecin; c’est que toutes les maladies se guérissent par la sueur, & que, pour procurer la sueur, il faut prendre beaucoup de choses chaudes & échauffantes, se tenir dans un endroit très chaud, & être excessivement couvert. Ce sont des erreurs funestes à la population de l’état; & l’on ne peut trop inculquer aux gens de la campagne, qu’en cherchant à se faire suer au commencement de la maladie, ils se tuent. J’ai vu des cas dans lesquels les soins qu’on s’étoit donnés pour forcer cette sueur, avoient procuré la mort du malade, aussi évidemment que si on lui avoit cassé la tête d’un coup de pistolet. La sueur emmene ce qu’il y a de plus liquide dans le sang; elle le laisse plus sec, plus épais, plus inflammatoire; & comme dans toutes les maladies aigües, excepté un très petit nombre qui sont très rares, il est déja trop épais, la sueur augmente évidemment le mal. Bien loin d’ôter l’eau du sang, l’on doit chercher à lui en donner. Il n’y a point de paysan, qui ne dise, quand il a une pleurésie, ou une inflammation de poitrine, que son sang est trop épais, & qu’il ne peut pas circuler. En le voyant dans le vase, il le trouve noir, sec, brulé. Comment le sens commun ne lui dit-il pas, que, bien loin de faire sortir l’eau d’un tel sang par les sueurs, il faut y en ajouter?
§. 13. Mais quand il seroit aussi vrai, qu’il l’est peu, que la sueur est utile au commencement des maladies, les moyens qu’on emploie pour la procurer, n’en seroient pas moins mortels. Ces moyens sont, 1º. d’étouffer le malade par la chaleur de l’air & des couvertures. L’on redouble de soins, pour empêcher qu’il n’entre de l’air, qui, par là même, est bientôt extrêmement corrompu; & l’on procure une telle chaleur, par le poids des couvertures, que ces deux causes seules sont capables de produire, dans un homme sain, la fievre la plus ardente, & une inflammation de poitrine. Plus d’une fois je me suis senti saisi en entrant dans ces chambres, d’une difficulté de respirer, que je dissipois en faisant ouvrir. Les gens instruits devroient se faire un plaisir de faire comprendre au peuple, dans les fréquentes occasions qui s’en présentent, que l’air nous étant plus nécessaire, que l’eau ne l’est au poisson, dès qu’il cesse d’être pur, notre santé souffre nécessairement; & rien ne le corrompt plus promptement, que les vapeurs qui sortent du corps de plusieurs personnes, renfermées dans une petite chambre qu’on n’aire point. Il n’y a qu’à vouloir ouvrir les yeux, pour sentir le danger de cette conduite. Si l’on donne de l’air frais à ces pauvres malades, & qu’on les découvre, on voit sur-le-champ la fievre, l’oppression, l’angoisse, les rêveries, diminuer.
§. 14. 2º. On ne leur donne que des choses chaudes, & surtout de la thériaque, du vin, du faltran ou des vulneraires de suisse (dont la plupart des herbes ou fleurs sont dangereuses dès qu’il y a de la fievre) & du safran, qui est encore plus dangereux. Dans toutes les maladies fievreuses, il faut rafraichir & tenir le ventre libre. Tous ces remedes échauffent & resserrent: l’on peut juger quel mauvais effet ils produisent. Un homme bien portant, tomberoit infailliblement dans une fievre inflammatoire, s’il prenoit la quantité de vin, de thériaque, de faltran, que le paysan prend quelquefois, lorsqu’il est déja attaqué d’une de ces maladies. Comment pourroit-il n’en pas mourir? Aussi il en meurt, & quelquefois avec une promptitude étonnante. Malheureusement, chacun peut en voir autour de soi de terribles & fréquens exemples.
§. 15. L’on me dira peut-être, que souvent les maladies se guerissent par la sueur, & que l’expérience doit guider. Je réponds, que la sueur guerit, il est vrai, quelques maladies dès le commencement, comme ces points qu’on appelle fausses pleurésies, quelques douleurs de rhumatisme, quelques fluxions: mais c’est seulement quand ces maladies dépendent d’une transpiration arrêtée, que la douleur se déclare tout de suite, & que, sur-le-champ, avant que la fievre ait épaissi les humeurs & enflammé quelque partie, on donne quelque boisson chaude, comme du faltran & du miel, qui, en rétablissant la transpiration, enleve la cause du mal[7]. La sueur est aussi utile dans les maladies, quand à force de boire, on en a détruit les causes: elle sert à entraîner avec elle, une partie des humeurs qui causent les maladies, après que les plus grossieres ont passé par les selles & par les urines, & à emmener cette quantité d’eau qu’on avoit été obligé de mettre dans le sang, & qui y est devenue superflue. Il est, à cette époque extrêmement important, de ne pas l’empêcher volontairement ou par imprudence; il y auroit souvent autant de danger à le faire, qu’il y en a à vouloir faire suer dans les commencemens; & cette sueur, si on l’arrête, se rejettant sur quelque partie intérieure produit souvent une nouvelle maladie plus dangereuse que la premiere. Il faut donc être aussi attentif à ne pas arrêter imprudemment la sueur, qui vient naturellement à la fin des maladies, qu’à ne pas l’exciter au commencement: celle-là est presque toujours utile; celle-ci presque toujours dangereuse. D’ailleurs, si elle étoit nécessaire, on s’y prendroit très mal pour la faire venir, puisqu’en échauffant si fort les malades, on allume une fievre prodigieuse; on les met en feu, & la peau reste extrêmement seche. L’eau tiede est le meilleur des sudorifiques. Si les malades suent abondamment & par un effort de la nature seule pendant un ou deux jours, cela leur procure un soulagement de quelques heures: bientôt ces sueurs finissent, on croit alors reconnoître la nécessité de l’exciter de nouveau pour augmenter le soulagement, on réitere les mêmes remedes sans qu’ils rappellent les sueurs. On double les doses, on augmente l’inflammation; le malade meurt dans des angoisses horribles, & avec une inflammation générale. L’on attribue la mort à ce qu’il n’a pas sué assez, pendant qu’elle dépend réellement de ce qu’il a trop sué au commencement, & de ce qu’il a pris des remedes sudorifiques & du vin. Il y a longtems qu’un habile Medecin Suisse a averti ses compatriotes, que le vin leur étoit mortel dans les fievres. Je le réitere; mais je crains fort que ce ne soit avec aussi peu de succès. Le paysan, qui naturellement n’aime pas le vin rouge, le boit en maladie par préférence; & c’est un grand mal, parceque le vin rouge empêche les selles plus que le vin blanc, n’aide pas autant les urines, & augmente l’épaississement du sang, qui est déja trop considérable.
[7] Alors même, il faut éviter de produire un trop grand mouvement dans le sang, qui empêcheroit plus qu’il n’aideroit la sueur.
§. 16. L’on augmente encore leurs maux, par les alimens qu’on donne trop tôt ou en trop grande quantité, ou de mauvaise nature. La maladie affoiblit nécessairement, & la folle crainte, que l’on a que le malade ne meure de foiblesse, porte à lui donner des alimens, qui, en augmentant sa maladie, le tuent en augmentant ou en redonnant la fievre. Cette crainte que l’on a que ce défaut de nourriture ne donne la mort, est absolument chimerique; jamais cette cause n’a tué aucun fievreux. Ils peuvent être plusieurs semaines à l’eau, & n’en sont que plus forts au bout de ce terme; au lieu qu’en cherchant à les nourrir, bien loin de les fortifier, la nourriture augmente la maladie, & par-là-même le malade est plus foible.
§. 17. Dès qu’il y a de la fievre, l’estomac ne digere plus; tout ce qu’on avale se corrompt, & devient une source de pourriture, qui n’ajoute rien aux forces du malade, mais qui augmente beaucoup celles de la maladie; ainsi, tout ce qu’on prend devient un vrai poison, qui détruit les forces: mille exemples le prouvent. On voit ces pauvres malheureux, qu’on oblige à prendre de la nourriture, perdre leurs forces, & tomber dans l’angoisse & dans les rêveries, à mesure qu’ils avalent.
§. 18. On leur fait du mal, non-seulement par la quantité de la nourriture, mais aussi par sa qualité. On leur fait avaller des bouillons de viande les plus forts, des oeufs, des biscuits, & de la viande, s’il leur reste la force de la mâcher. Il faut absolument que les malades succombent sous le poids de ces choses données mal-à-propos. Si l’on donne à un homme sain de la viande corrompue, des oeufs pourris, du bouillon gâté, il est attaqué par des accidens violens, comme s’il avoit pris du poison, & c’en est réellement; il a des vomissemens, des angoisses, une diarrhée horrible, de la fievre, du délire, le pourpre. Quand on donne ces alimens en bon état à un fiévreux, la chaleur & les matieres corrompues qui sont déja dans son estomac, les ont bientôt pourris, & au bout de quelques heures ils produisent tous les effets dont je viens de parler. Qu’on juge s’ils peuvent convenir.
§. 19. C’est une vérité établie par le plus grand Médecin, il y a plus de deux mille ans, & constatée par ses successeurs, que tant qu’un malade a de mauvais levains dans l’estomac, plus on lui donne d’alimens, plus on l’affoiblit. Ces alimens, gâtés par les matieres infectes qu’ils trouvent, sont incapables de nourrir, & deviennent un nouveau germe de maladie: aussi ceux qui savent observer, remarquent constamment, que quand un fiévreux a pris ce qu’on appelle un bon bouillon, il a plus de fievre, & il est par-là même plus foible. Donner un bouillon à la viande bien frais, à un homme qui a beaucoup de fievre ou des matieres corrompues dans l’estomac, c’est précisément lui rendre le même service que si on lui donnoit deux ou trois heures plûtard un bouillon corrompu.
§. 20. Je dois le dire: ce préjugé mortel, qu’il faut soutenir les malades par de la nourriture, est encore trop répandu parmi les personnes même que leurs talens & leur éducation devroient soustraire à des erreurs aussi grossieres que celles-là. Il seroit bienheureux pour le genre humain, & le terme de ses jours seroit en général bien plus long, si l’on pouvoit lui persuader cette vérité si bien démontrée en médecine; c’est que les seules choses qui puissent fortifier un malade, sont celles qui peuvent affoiblir la maladie. Mais l’opiniâtreté est inconcevable à cet égard; elle est un second fléau attaché à la maladie, & plus fâcheux qu’elle. De vingt malades qui périssent dans les campagnes, il y en a souvent plus des deux tiers qui auroient guéri, si, mis simplement dans un endroit où ils fussent à l’abri des injures de l’air, ils eussent eu de l’eau fraîche en abondance; mais les soins mal entendus dont je viens de parler, n’en laissent réchaper aucun.
§. 21. Ce qu’il y a de plus horrible dans cet acharnement à échauffer, dessecher & nourrir les malades, c’est qu’il est totalement opposé à ce que la nature indique. Le feu, l’ardeur dont ils se plaignent, la sécheresse de la peau, des lévres, de la langue, de la gorge; la rougeur des urines, l’ardeur qu’ils ont pour les choses rafraîchissantes, le plaisir, le bien que leur fait l’air frais, sont des signes qui nous crient à haute voix, que nous devons les rafraîchir par toutes sortes de moyens. Leur langue sale, qui prouve que l’estomac est dans le même état, leur dégoût, leur envie de vomir, leur horreur pour les alimens, & surtout pour la viande, la puanteur de leur haleine, celle des vents qu’ils rendent par haut & par bas, souvent celle de leurs selles, prouvent que tout leur intérieur est plein de matieres corrompues, qui corromproient tous les alimens qu’on y mettroit; & que tout ce qu’il y a à faire, c’est de délayer ces matieres par des torrens de boissons rafraîchissantes, qui les disposent à être évacuées aisément. Je le redis, & je souhaite qu’on y fasse attention, tant qu’on a un goût d’amertume ou de pourriture, qu’on a du dégoût, ou que l’haleine est mauvaise, qu’on a de la chaleur & de la fievre, que les selles sont puantes & les urines rouges, la viande, le bouillon à la viande, les oeufs, tout ce dans quoi l’une ou l’autre de ces choses entrent, la thériaque, le vin pur, toutes les choses chaudes, sont de vrais poisons.
§. 22. Je paroîtrai peut-être outré au public, & à quelques Médecins; mais les Médecins éclairés, les vrais Médecins, ceux qui observent les effets de chaque chose, trouveront au contraire que bien loin d’outrer, j’expose foiblement leur sentiment, qui est celui de tous les bons Médecins depuis plus de deux mille ans; celui que la raison approuve, & que l’expérience confirme tous les jours. Les erreurs que je viens de combattre coûtent des millions d’hommes à l’Europe.
§. 23. Il ne faut pas omettre que, lors même que le malade a le bonheur de ne pas mourir, malgré tout ce qu’il a fait pour cela, le mal n’est pas fini, & les effets des alimens & des remedes échauffans sont de lui laisser le germe de quelque maladie de langueur, qui, se fortifiant peu à peu, éclate au bout de quelque tems, & lui fait acheter, par de longues souffrances, la mort qu’il desire.
§. 24. Je dois encore montrer le danger d’une autre pratique; c’est de purger un malade, ou de lui donner l’émétique dès les commencemens de la maladie. L’on fait par-là des maux infinis. Il y a des cas dans lesquels les évacuans, au commencement du mal, conviennent; ils seront indiqués dans d’autres chapitres: mais tant qu’on ne les connoît pas, il faut établir comme une regle générale, que ces remedes sont nuisibles; ce qui est vrai le plus souvent, & toujours quand les maladies sont inflammatoires.
§. 25. L’on espere, par leurs secours d’enlever les embarras de l’estomac, la cause des envies de vomir, de la mauvaise bouche, de la soif, du malaise, & de diminuer le levain de la fievre. L’on se trompe le plus souvent; parceque les causes de ces accidens ne sont point ordinairement de nature à céder à ces évacuations. La tenacité des ordures qui sont sur la langue, doit nous faire juger de celles qui tapissent l’estomac & les intestins. L’on a beau la laver, la gargariser, la racler; tout est inutile: ce n’est qu’après avoir fait boire le malade pendant plusieurs jours, & avoir diminué la chaleur, la fievre, & la viscosité des humeurs, qu’on peut enlever ce sédiment, qui se détache même peu à peu de lui-même; le mauvais goût se dissipe, la langue redevient belle, la soif cesse. L’histoire de l’estomac, est la même que celle de la langue; aucun secours ne peut le nettoyer dans les commencemens. En donnant beaucoup de remedes délayans & rafraichissans, il se nettoie lui-même; & les envies de vomir, les rapports, l’inquiétude passent naturellement & sans purgatif.
§. 26. Non-seulement on ne fait point de bien par ces remedes, mais on fait un mal très considérable, en appliquant des remedes acres & irritans, qui augmentent la douleur & l’inflammation; qui attirent les humeurs sur ces parties, où il y en a déja trop; qui n’évacuent point la cause de la maladie, parcequ’elle n’est pas prête à être évacuée, qu’elle n’est pas mûre; mais qui évacuent ce qu’il y a de plus liquide dans le sang qui par-là même reste plus épais; qui évacuent la partie utile, & laissent la nuisible.
§. 27. L’émétique, surtout donné dans une maladie inflammatoire, & même inconsidérément dans toutes les maladies aigües, avant que d’avoir diminué les humeurs par la saignée, & les avoir délayées par d’abondantes boissons, produit les plus grands maux; les inflammations de l’estomac, des poulmons, du foie; les suffocations, les phrénésies. Les purgatifs occasionnent quelquefois une inflammation générale des boyaux, qui conduit à la mort. Il n’y a point de ces cas dont l’étourderie, l’imprudence & l’ignorance ne m’aient fait voir quelques exemples. L’effet de ces remedes, dans ces circonstances, est le même que celui du sel & du poivre, qu’on mettroit sur une langue séche, enflammée & sale, pour l’humecter & la nettoyer.
§. 28. Il n’y a personne qui, avec du bon sens, ne soit en état de sentir la vérité de tout ce que j’ai dit dans ce chapitre; & il y auroit de la prudence, pour ceux mêmes qui ne sentiroient pas la solidité de ces avis, à ne pas les braver, & à ne pas les heurter trop hardiment. Il s’agit d’un objet important; & dans une matiere qui leur est étrangere, ils doivent, sans doute, quelque déférence aux avis des gens qui en ont fait l’étude de toute leur vie. Ce n’est pas moi que je veux qu’on écoute, ce sont les plus grands Médecins, dont je ne suis dans ce cas que le foible organe. Quel intérêt avons-nous tous à défendre aux malades de manger, de s’étouffer, & de boire des choses chaudes qui enflamment leur fievre? Quel avantage peut-il nous en revenir, de nous opposer au fatal torrent qui les entraîne? Quelle raison peut persuader que des milliers de gens, pleins de génie, de savoir, d’expérience, qui passent leur vie au milieu des malades, uniquement occupés à les soigner & à observer tout ce qui leur arrive, se font illusion & se trompent sur l’effet des alimens, du régime, des remedes? Peut-il entrer dans des têtes sensées, qu’une garde qui conseille un bouillon, un oeuf, un biscuit, mérite plus d’être crue, qu’un Médecin qui les défend? Il n’y a rien de plus désagréable pour celui-ci, que d’être obligé de disputer continuellement pour ces miseres, & de craindre toujours que des soins mortellement officieux ne détruisent, par des alimens qui augmentent toutes les causes du mal, l’effet de tous les remedes qu’il emploie pour les combattre, & n’enveniment la plaie à mesure qu’il la panse. Plus on aime un malade, plus on veut le faire manger; c’est l’assassiner par tendresse.
CHAPITRE III.
Ce qu’il faut faire dans les commencemens des maladies. Diete des maladies aiguës.
§. 29. J’ai fait voir les dangers du régime, & des principaux remedes qu’on emploie généralement parmi le peuple. Je dois indiquer actuellement ce qu’on peut faire, sans aucun risque, dans les commencemens des maladies aigües quelconques, & le régime général qui convient à toutes. Ceux qui auront envie de tirer quelque fruit de ce Traité, doivent faire attention à ce chapitre, parceque dans le reste de l’ouvrage, pour éviter les répétitions, je ne parlerai du régime, que quand la maladie en exigera un différent de celui que je détaillerai actuellement; & quand je dirai qu’il faut mettre un malade au régime, cela signifiera qu’il faut le traiter de la façon prescrite dans ce chapitre; & l’on fera ce que je vais indiquer relativement à l’air, aux alimens, à la boisson, aux lavemens, excepté quand je prescrirai expressément autre chose, comme d’autres ptisanes, ou d’autres lavemens.
§. 30. La plûpart des maladies (j’entens toujours aigües ou fiévreuses) s’annoncent souvent, quelques semaines, ordinairement quelques jours à l’avance, par quelques dérangemens dans la santé, comme un leger engourdissement, un peu moins d’agilité, moins d’appétit, un peu de pesanteur d’estomac, plus de facilité à se fatiguer, quelques embarras de tête, un sommeil plus pesant, mais moins tranquille, & qui ne répare pas les forces comme auparavant, moins de gaieté, quelquefois un peu d’embarras dans la poitrine, un pouls moins régulier, une disposition au froid, plus de facilité à suer, quelquefois la cessation des sueurs ordinaires. L’on peut à cette époque prévenir ou, au moins, diminuer considérablement les maux les plus fâcheux, par des attentions aisées, que je réduis à quatre. 1º. Renoncer à tout travail violent; mais continuer cependant un exercice très doux. 2º. Se réduire à très peu, ou à point d’alimens solides; renoncer surtout entiérement à la viande, au bouillon, aux oeufs & au vin. 3º. Boire abondamment, c’est-à-dire, une couple de pintes par jour, par petits verres, de demi-heure en demi-heure, de la ptisane (Nº. 1, ou 2.), & même de l’eau tiede, sur chaque pinte de laquelle on mettra un demi verre de vinaigre. Il n’y a personne à qui ce secours puisse manquer. Si l’on n’avoit pas de vinaigre, on boiroit l’eau tiede pure, & l’on mettroit sur chaque pinte quinze ou vingt grains de sel de cuisine. Ceux qui auroient du miel, feroient très bien d’en mettre deux ou trois cuillerées dans l’eau. L’on pourroit aussi employer avec succès une infusion de fleurs de sureau ou de tilleul. Le petit lait bien clair, peut également servir. 4º. Prendre des lavemens. En suivant cette méthode, on a souvent coupé racine aux maladies les plus graves; & lorsqu’on ne peut pas les empêcher de paroître, au moins on les rend plus douces, & l’on diminue beaucoup le danger.
§. 31. Malheureusement l’on suit une méthode toute contraire; & quand on sent ces dérangemens, l’on se borne à ne manger que de la viande, des oeufs, du bouillon, l’on renonce aux légumes & aux fruits, qui seroient si utiles; & l’on boit, pour se fortifier l’estomac & chasser les vents, du vin ou quelques liqueurs, qui ne fortifient que la fievre, & ne chassent que les restes de la santé. L’on empêche par-là toutes les évacuations; l’on ne détrempe point les matieres qui occasionnent la maladie; on ne les rend point propres à être évacuées; au contraire, elles deviennent plus acres & plus difficiles à être emmenées; au lieu que la quantité d’une boisson délayante & rafraîchissante, détrempe & détache toutes les matieres étrangeres; elle délaie le sang; & au bout de quelques jours, tout ce qu’il y avoit de nuisible s’évacue par les selles, par les urines, ou par la sueur.
§. 32. Quand la maladie a fait de plus grands progrès, & que le malade est déja saisi par ce froid plus ou moins violent, qui précede presque toutes les maladies, & qui est ordinairement accompagné d’un accablement total & de douleurs dans tout l’extérieur du corps, il faut ou le mettre au lit, s’il ne peut pas rester debout; ou qu’il se tienne tranquillement assis un peu plus couvert que de coutume, & qu’il boive tous les quarts-d’heure un petit verre chaud, de la boisson (Nº. 1, 2); ou si elle manque, de quelqu’une de celle dont je viens de parler.
§. 33. Les malades veulent qu’on les couvre beaucoup pendant le froid; il faut être extrêmement attentif à les découvrir dès qu’il diminue, afin que quand la chaleur commence, ils n’aient rien de plus que les couvertures ordinaires; il seroit même à souhaiter qu’ils en eussent moins. Les paysans couchent sur un lit de plume, & sous des couvertures de laine qui sont ordinairement d’un poids immense. La chaleur que donne la plume est très fâcheuse pour les fiévreux; cependant comme ils y sont accoûtumés, on peut tolérer cette coutume pendant une partie de l’année; mais pendant les chaleurs, ou toutes les fois que la fievre est extrêmement forte, ils doivent coucher sur la paillasse, ils en seront infiniment mieux, & rejetter les couvertures de laine trop épaisses, pour ne se couvrir que de draps, de couvertures de laine moins lourdes, ou même de quelqu’autre chose moins chaude. L’on ne peut croire, comme moi, que quand l’on en a été témoin combien l’on soulage le malade en lui ôtant son lit de plumes; le mal prend sur le champ une nouvelle face.
§. 34. Dès que la chaleur est venue, & que la fievre est bien déclarée, l’on doit pourvoir au régime du malade. 1º. Il faut avoir soin que l’air de la chambre ne s’échauffe pas trop; qu’il y ait le moins de monde, & qu’on y fasse le moins de bruit possible; que personne ne parle au malade sans nécessité. Il n’y a rien qui augmente plus la fievre & fasse plus rêver, que la multitude des gens qui sont au tour du malade, & qui font du bruit. Il faut, quand il a été à la selle ou qu’il a uriné, emporter ces excrémens le plutôt possible. Il faut nécessairement ouvrir les fenêtres soir & matin, au moins un quart-d’heure chaque fois, & ouvrir en même-tems une porte, afin que l’air se renouvelle. Mais, comme il ne faut pas qu’il y ait un courant d’air sur le malade, on tirera, dans le même-tems, les rideaux de son lit; & s’il n’en avoit point, on en fait dans le moment, en mettant au tour de lui des chaises, avec quelques habits qui le garantissent. Si la saison est extrêmement rigoureuse, il suffit de l’ouvrir une fois le jour. Il est aussi très utile de brûler du genievre ou autre bois aromatique; ou bien, on jettera un peu de vinaigre sur une pelle rouge; cette fumée corrige la putridité de l’air. Dans les grandes chaleurs, quand l’air de la chambre est brûlant, & que le malade en est fort incommodé, on peut arroser de tems en tems le plancher, & mettre dans la chambre quelques grosses branches de saule, ou d’aulne, ou de fresne, qui trempent dans des seaux d’eau.
§. 35. 2º. Par rapport à la nourriture du malade, il ne prendra rien du tout de solide; mais on peut lui préparer, par tout & en tout tems, la nourriture suivante, qui est une des plus saines, &, sans contredit, la plus simple. Prenez une demi-livre de pain, la grosseur d’une noisette de beurre, ou même point, & un pot d’eau; faites cuire le tout jusqu’à ce que le pain soit presque entierement défait: on le passe, & l’on en donne un demi-septier au malade, de trois en trois, ou de quatre en quatre heures, et même plus rarement, si la fievre étoit extrêmement forte. Ceux qui ont des gruaux, de l’orge, des pois, des feves, de l’aveine, du ris peuvent en prendre, cuits de la même façon, avec quelques grains de sel[8].