Beautiful Paradise - volume 9 (French Edition)

L. Powell Heather · Chapitre 1 sur 5

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Beautiful Paradise - volume 9 (French Edition)

1. Folle de douleur

 

– Ne t’inquiète pas, « ma princesse », je n’ai pas l’intention de te tuer. Pas du tout, grince une voix inquiétante dans ma tête.

Un cauchemar.

J’essaie de bouger, mais quelque chose entrave mes mouvements. Mes bras, mes jambes refusent de m’obéir. Je voudrais crier, mais je ne peux pas. On dirait que ma bouche est scellée et, chaque fois que j’ouvre les yeux, je me trouve face à l’obscurité. Une sorte de lueur inquiétante provient de derrière moi et je voudrais me tourner vers elle, mais j’en suis incapable. J’ai l’impression qu’une main invisible me barre le torse, m’empêchant de respirer à pleins poumons.

Et cette voix sardonique, cruelle, qui me donne froid dans le dos. Une voix féminine. Qui est-ce ? Elle tourne autour de moi, dit des choses incompréhensibles…

Mon esprit tente de former une image mentale de la situation, mais tout m’échappe. Je n’ai aucun point de repère auquel me raccrocher.

– Tu resteras en vie, Solveig. Enfin… j’espère. Mais avant ça, on va s’amuser un peu, toutes les deux, susurre la femme qui me parle, avec une méchanceté joueuse.

Dans ma tête, une alarme se met en place. Maria Lima… Maria Lima serait-elle revenue ?

Il faut à tout prix que ce soit un cauchemar. Car sinon…

Sinon, je suis perdue…

Hélas ! mon esprit, doucement, devient plus clair. Je suis bien réveillée et quelle que soit la situation dans laquelle je me trouve, elle est on ne peut plus réelle. Pour ne pas paniquer, j’essaie de reconstituer ce dont je peux me souvenir.

Le cyclone, le Grand Hôtel transformé en poste de secours géant, l’île en forme de cœur, ce cadeau complètement fou de William et… je me rappelle maintenant.

William venait de me déposer sur son île pour que je rassemble quelques affaires, lui avait rendez-vous au Grand Hôtel, un rendez-vous important à propos de Hannah Beach. Seule dans la grande maison de William, je me souviens du sentiment d’angoisse irrationnel qui m’étreignait. J’ai refermé la porte du dressing et… c’est ici que tout se brouille.

Une personne était là. Une personne que je connaissais. Mais qui ?

Ma tête me fait un mal de chien.

Soudain, je me rappelle. Ce visage, transfiguré par la haine, presque méconnaissable.

En un éclair, tous mes sens se mettent en éveil en même temps. Je peux sentir par tous les pores de ma peau que je cours un grave danger. Instinctivement, je tente de m’extraire de l’étau qui me rend prisonnière, mais je suis attachée aux bras, aux jambes, aux épaules, au ventre… Mon buste, en particulier, est totalement immobilisé. Le dossier de la chaise sur laquelle je suis assise forme un point dur en son milieu qui me force à cambrer le dos pour éviter la douleur, mais c’est peine perdue. Je suis prise au piège. L'aiguille va-t-elle me traverser le corps, la colonne vertébrale ? Qu'est-ce que c'est que ce truc ! ! Je ne veux pas mourir ! !

Je voudrais hurler, mais un chiffon enfoncé dans ma bouche m’en empêche. Je ne sais même pas où je suis…

– Tiens ! Te voilà réveillée, murmure une voix rieuse et froide, alors que d’un coup, une lumière aveuglante m’éblouit.

Je ferme les yeux pour éviter le faisceau de lumière brûlant que la femme dirige sur mes yeux.

– Ouvre les yeux, petite dinde, commande la voix.

Le cœur sur le point d’exploser, je force mes paupières à se desceller. Petit à petit, l’image se fait plus nette et je peux distinguer la pièce où je me trouve. Une sorte de garage où est entreposé du matériel. Du matériel informatique, en particulier. Mais je ne connais pas cet endroit. Impossible non plus d’avoir une idée de l’heure ou du jour qu’il est. Qui sait si je suis ici depuis dix minutes ou des heures ?

Tout à coup, une apparition, devant moi, me fait sursauter. Elle est à contre-jour et je ne peux pas distinguer ses traits. Mais cette voix… Bien sûr que je sais qui elle est… et ce n’est pas Maria Lima.

Mais pour le moment, c’est comme si je refusais de l’accepter. Je ne peux croire que cette femme me veuille du mal. Et cette voix… elle est si différente, si dure.

Pourquoi ? Pourquoi suis-je ici ? Tout ceci n’a aucun sens. Et cette douleur dans mon dos, cet étau qui me bloque la poitrine et les reins, m'empêchant de respirer, de bouger…

– Tu es bien silencieuse, dis-moi… Ah ! C’est vrai, tu ne peux pas me parler, ajoute-t-elle en riant. Alors je vais t’expliquer le programme. C’est assez simple, en fait : je vais te briser la colonne vertébrale en petits morceaux, poursuit-elle en tournant autour de moi, appuyant lentement sur chacun des mots qu’elle prononce.

Un son guttural, furieux, s’échappe de ma gorge.

– Pas mal, hein ! s’exclame-t-elle avec une satisfaction mauvaise. Mais attends, je ne t’ai pas encore tout dit ! L’idée, c’est de faire de toi… une loque, ma belle. Tu vois, je n’ai pas l’intention de te tuer. Ça gâcherait tous mes plans.

De nouveau, prise de panique, je tente de me débattre. Pas un millimètre ne bouge. Et j’ai beau tenter de crier, aucun son ne parvient à s’échapper de ma gorge.

Les contours effrayants de la femme s’approchent à nouveau de moi.

– Tout compte fait, je vais te laisser la parole. De toute façon, personne ne peut t’entendre, ici, dit-elle tout en retirant le tissu de ma bouche.

– Libérez-moi immédiatement ! hurlé-je instinctivement.

– Ha, ha, ha ! rit la femme en me caressant les cheveux d’un geste qui me provoque un haut-le-cœur. Tu es une vraie furie, dis-moi, petite dinde. Je commence à comprendre pourquoi Burton est tellement attaché à toi.

– Ne parlez pas de William ! aboyé-je, horrifiée d’entendre son nom en ce moment terrible.

– Je suis désolée, Solveig. Parce que justement, on va beaucoup parler de William Burton. Le courageux, le brave, le si parfait William Burton, crache-t-elle avec haine. Parce que figure-toi que c’est grâce à lui que tu es ici, ma mignonne. Grâce à lui que je vais te briser les os. Nous avons un vieux compte à régler tous les deux…

Je me sens incapable de parler, tout à coup. Ce que je viens d’entendre me glace, littéralement.

Lana… le bras droit de William. Cette jeune femme glaciale, mais professionnellement irréprochable en qui il a une confiance presque aveugle.

Lana est devenue folle.

Un mince sourire aux lèvres, elle me contemple, le regard dur, étincelant comme de l’acier. Sa beauté ravageuse a déserté ses traits et quelque chose qui ressemble à une douleur insurmontable la défigure totalement.

– Arrêtez, dis-je aussi calmement que possible, le cœur battant à tout rompre. Vous vous apprêtez à faire une bêtise…

– Une bêtise ? s’esclaffe-t-elle, hystérique. Des mois de travail et vous voudriez que j’arrête maintenant ? ajoute-t-elle en poussant légèrement quelque chose, dans mon dos, qui rend plus douloureuse encore la pointe dure, entre mes vertèbres, m’arrachant un gémissement de douleur.

Je comprends alors que Lana est déterminée. Si j’ai la moindre chance de m’en sortir, je dois à tout prix conserver mon calme et mon énergie, autant que j’en suis capable.

Je tente donc de faire taire mon tumulte intérieur, mais la peur que j’éprouve est si vive que c’est à peine si je parviens à ne pas fondre en larmes.

– Je vais commencer par te raconter une histoire, Solveig.

– Je ne veux pas de vos histoires, rétorqué-je, le souffle coupé, pendant qu’une rigole de sueur glacée se dessine entre mes omoplates.

– Pourtant tu vas l’entendre ma belle… Tais-toi, maintenant. Je suis sûre que tu as envie de savoir qui est vraiment l’homme que tu aimes.

J’ai envie de hurler que je ne veux rien savoir, que je ne croirai rien de ce qu’elle me dira, mais je sais aussi que plus elle parlera, plus je gagnerai du temps. Je me contente donc de répondre par un silence mutique, décidée à la laisser parler et même… à la faire parler.

– Tu ne dis rien ? s’impatiente-t-elle, visiblement déconcertée par mon silence. Tant mieux, je vais pouvoir commencer.

Mon sang se fige dans mes veines. Je dois à tout prix garder la tête froide. Mais pour le moment, je me sens, moi aussi, à deux doigts de l’hystérie.

– Je veux d’abord que tu saches que William Burton a ruiné ma vie et tué mon frère. Tu m’entends ? aboie-t-elle méchamment. Ton héros a tué mon frère !

William ? Non, c’est impossible, jamais il n’aurait commis un meurtre.

Je dois faire des efforts terribles pour ne pas le défendre. Il le faut pourtant. Je dois rester calme et me taire.

– Je vois que ça ne t’émeut pas beaucoup, se fâche Lana. Tiens, pour te punir, ajoute-t-elle en enfonçant encore un peu plus le point dur en travers de mon dos.

J’essaie de toutes mes forces de ne pas gémir à nouveau, bien que ma posture soit devenue, d’un coup, à peine supportable.

– J’admire ton courage, Solveig. Mais il ne te sera d’aucune utilité… Bon, reprend-elle alors. Où en étais-je ? Tout commence il y a trois ans, aux îles Caïmans. À cette époque, on travaillait, avec Marco, pour la Mano Bianca. J’avais la beauté et l’intelligence, il avait la force et assez d’innocence pour ne pas comprendre exactement ce qu’il faisait… et le faire sans poser trop de questions. Évidemment, la Mano Bianca, ça ne te dit rien.

Je tressaille. Inutile d’être passionnée par le sujet pour me douter que la Mano Bianca est une organisation mafieuse.

Lana a donc travaillé pour la mafia…

– Ne me juge pas trop vite : quand on est pauvre, chez nous, et qu’on veut réussir dans la vie, on n’a pas d’autre solution. Et puis… c’est un travail comme un autre, reprend-elle avec détachement. J’espionnais, je leur vendais mes compétences en informatique et mon frère jouait les gros bras. C’était facile et ça rapportait gros. À nous deux, on était promis à un avenir brillant, tu sais.

Un avenir brillant ? La mafia ? Chacun de ses mots provoque en moi une colère que j’ai du mal à contenir. Mais je dois à tout prix garder la tête froide.

– Sans la brillante intervention de William Burton, nous serions à l’abri du besoin à l’heure qu’il est, et heureux, vocifère-t-elle, plongée dans ses souvenirs.

Je ne peux pas m’empêcher d’avoir envie de savoir ce qui s’est passé, à présent. Qu’est-il arrivé ?

– Ce jour-là, la mission était facile, raconte-t-elle comme si je n’étais plus là. On devait simplement récupérer une cargaison sur un bateau. Je gérais la communication, mon frère devait se contenter d’intimider en cas de problème. C’était la routine.

Pendant quelques secondes, Lana semble très loin d’ici, plongée dans ses souvenirs. Puis elle reprend.

– Ce qu’on ne savait pas, c’est que le bateau ne contenait pas seulement de la drogue… Les abrutis avec lesquels on travaillait n’avaient rien trouvé de mieux à faire que d’utiliser un bateau volé à un couple de millionnaires âgés pour effectuer leur convoi et en gardant en otage leur petit-fils pour éviter les représailles.

De nouveau, elle marque une pause.

– Une bande d’amateurs stupides, comme il y en a tant. Mais on maîtrisait la situation. On se serait même chargés de rendre le jeune garçon à sa famille. Rien ne serait arrivé si Burton ne s’était pas mêlé à tout ça… achève-t-elle entre ses dents.

Le souffle coupé par la douleur et l’immobilité, je suis suspendue à son récit : chaque mot prononcé est du temps de gagné pour moi…

– Nous étions tous sur le bateau lorsqu’il est arrivé, occupés à vérifier la marchandise. Tout se passait bien. Une mission de routine. Danger minimum, gain maximum. Sans ça, je n’aurais jamais laissé mon petit frère y participer, raconte-t-elle avec une douleur palpable dans la voix. Ton chevalier blanc, bien entendu, était mandaté pour retrouver et ramener le gamin, ajoute-t-elle avec mépris. Il a débarqué alors que nous étions à bord, a sommé les voleurs de se rendre et…

… Et je commence à comprendre ce qui a pu se passer, mais une douleur fulgurante me traverse tout à coup le corps, comme si on venait d’enfoncer un clou entre mes côtes. Je ne peux retenir un cri.

– Tais-toi, Solveig. Je n’ai pas terminé, commente Lana froidement, après avoir avancé encore d’un cran la tige de métal qui pointe sur ma colonne vertébrale.

Je dois faire un effort surhumain pour retenir mes larmes. Cette fois, je suis à deux doigts de craquer. Mais je dois tenir bon.

Tant que je suis en vie, rien n’est perdu. Pour m’aider à me calmer, je pense à la slackline. Lorsque je suis sur le fil, c’est comme si tout devenait silencieux, en moi et autour de moi. C’est Luke qui m’a appris à faire ça. Je me remémore nos séances d’entraînement et, comme s’il était là, je me concentre sur sa voix pendant que Lana reprend son récit.

– Alors William Burton est monté sur le bateau, secondé par ses deux chiens de garde, Cole et Matt, poursuit-elle. Et tout a dégénéré. William est parvenu à récupérer le gamin qui pleurait dans une cabine, à l’avant du bateau, mais c’est à ce moment-là que les voleurs ont paniqué. Ils ont ouvert le feu et mon frère a pris une balle, achève-t-elle douloureusement avant de hurler : il aurait pu le sauver, tu m’entends ! Il aurait pu ! Et au lieu de ça, il s’est enfui sans demander son reste ! Il aurait mieux valu qu’il l’achève, plutôt que le laisser dans cet état, ajoute-t-elle enfin, folle de rage. Mais non ! Au lieu de ça, il l’a laissé là, baignant dans son sang, la colonne vertébrale fracturée, incapable de faire le moindre geste. Alors voilà, Solveig. Voilà pourquoi il va devoir payer, conclut-elle, une lueur folle dansant dans son regard.

Elle veut me faire subir ce qu’elle pense que William a fait à son frère…

Alors je suis perdue.

– Lana, ne faites pas ça, je ne suis pas responsable de ce qui est arrivé…

– Désolé, ma petite, on ne fait pas toujours ce qu’on veut, dans la vie. Tu n’as pas eu de chance, c’est tout. Je ne peux rien faire pour toi.

– Mais pourquoi maintenant ? m’écrié-je instinctivement.

– Pourquoi maintenant ? rit-elle. Mais parce qu’il faut du temps, pour se venger. Une vengeance, ça se prépare ! Il faut de la patience, de la constance et… une opportunité. Toi, en l’occurrence.

La faire parler… la faire parler à tout prix.

Malgré la terreur qui m’envahit, je trouve la force d’articuler quelques mots.

– Alors vous avez fait croire à William que vous étiez de son côté…

– Mieux que ça, ma belle ! se rengorge-t-elle. Le début, ça a été facile. Ton don Juan est d’une naïveté désarmante. Il a suffi que je me repentisse, que je demande une chance de m’en sortir, de me libérer de la Mano Bianca… Bref, il a suffi que je joue les oies blanches, nées au mauvais endroit. Ensuite, j’ai dû sourire, montrer patte blanche et bien entendu, assurer dans le boulot, ce qui est facile pour moi, figure-toi. Je suis plutôt douée, dans mon genre.

– Alors vous avez quitté la Mano Bia… commencé-je.

– Quitter l’organisation ? me coupe-t-elle avec mépris. On ne quitte JAMAIS la Mano, petite dinde. Mais ton chevalier blanc est bien trop honnête pour accepter cette idée. Non, j’ai seulement pris, disons… des grandes vacances. Mes chefs sont compréhensifs quand il s’agit de venger sa famille. Alors j’ai pris mon temps. Je me suis d’abord intégrée à l’équipe et j’ai attendu qu’une occasion se présente.

Petit à petit, les pièces du puzzle commencent à trouver un ordre logique dans ma tête et malgré ma peur, une part de moi désire connaître le fin mot de cette histoire.

– L’explosion, dans la maison de William… c’était vous, n’est-ce pas ? demandé-je d’une voix rendue hachée par les sangles qui me coupent le souffle.

– Attends, attends, ne va pas trop vite en besogne, me reprend-elle. D’abord, il y a eu cette lettre d’amour. La folle.

– Maria Lima…

– Elle-même. Cette pauvre vieille femme pitoyable. Cette lettre, ça a été ma première opportunité. J’avais enfin une raison de m’amuser un peu en faisant croire à William qu’il courait un danger avec cette histoire. La pauvre femme était bien incapable d’envoyer un e-mail, d’installer des explosifs ou de proférer la moindre menace sérieuse, pourtant, explique-t-elle en riant.

Je me rappelle alors avec horreur des e-mails anonymes reçus au début de notre histoire.

– C’était donc vous… Et William vous confiait les recherches pour en découvrir la provenance…

– Oui, évidemment que c’était moi ! triomphe-t-elle. Elle était l’alibi parfait : je pouvais faire peur à William sans risquer de me mouiller. Mais le coup de maître, ma belle, c’est quand tu es arrivée.

– Moi ?

– Oui, toi, idiote. Qui aurait cru que le mystérieux William Burton tombe amoureux de la fille la plus insipide de l’île, hein ? Au début, j’en n’en revenais pas moi-même. Tout cela me semblait si improbable, si… contraire aux lois de la nature… Alors j’ai seulement cherché à t’éloigner. Juste pour le plaisir de le faire souffrir. Je voyais bien que tu doutais de lui. Comme c’était amusant de vous regarder jouer au chat et à la souris tous les deux, dit-elle en riant.

L’entendre railler ainsi notre histoire m’est insupportable et je suis à deux doigts de l’insulter, mais le visage de William s’impose à moi. Je suis certaine qu’à l’heure qu’il est, il a compris que quelque chose était arrivé. Je dois à tout prix tenir bon et me montrer aussi courageuse qu’il le serait, en pareil cas.

Instinctivement, mes muscles se relâchent. Et je découvre que le simple fait de penser à lui m’aide à ne pas devenir folle, de peur et de rage. Mon corps plus relâché, je sens moins la pointe qui veut me transpercer le dos, peut-être que Lana ne sait pas exactement ce qu'elle fait, que son plan ne va pas marcher… Je ferme les yeux et laisse le beau visage de mon amant s’imprimer derrière mes paupières. Son sourire angélique, ses yeux brun clair pailletés de vert…

– Et puis j’ai appris par hasard que ce gros benêt de Hermann convoitait depuis toujours Hannah Beach. Il m’a suffi de chercher des failles dans le système administratif et de les lui soumettre. Mes contacts, via la Mano, ont suivi et la firme Carter & Drew qui entretient certains liens avec l’organisation, s’est montrée très intéressée par l’idée d’avoir un pied-à-terre sur l’île. Je n’ai eu qu’à mettre en relation les uns et les autres. Hermann et ses rêves de grandeur au rabais ont fait le reste, conclut-elle, au comble de la jubilation.

Je suis effarée. Elle est donc aussi à l’origine de l’expulsion de Sabine… Jamais je n’aurais imaginé une chose pareille.

– Vous avez fait exproprié ma tante… murmuré-je, percluse de douleurs.

– C’était amusant de voir Burton déployer tous les efforts possibles pour cette cause ridicule et perdue d’avance.

– Perdue d’avance… répété-je en écho, en songeant aux derniers efforts de William pour tenter de sauver la maison.

Lorsqu’il m’a quittée, il avait justement rendez-vous avec un représentant du gouvernement pour tenter quelque chose…

– Où en étais-je ? reprend Lana, comme si elle ne m’avait pas entendue. Je parlais de toi. J’ai vu que petit à petit, William tombait vraiment amoureux de toi et j’ai décidé que tu serais ma meilleure arme pour le mettre à terre. J’allais me servir de toi.

Je réprime un haut-le-cœur en l’entendant ainsi parler. Pendant tout ce temps, elle nous observait en silence, comme une araignée guette sa proie.

– Et vous croyez que William ne se doute de rien ? ne puis-je m’empêcher de menacer. Il sait que vous me détestez depuis toujours !

– Tu es d’une innocence accablante, Solveig. Pour ça aussi j’avais une parade, et la plus simple d’entre elles : tout le monde a pensé que j’étais secrètement amoureuse de lui. Les gens ont les idées si étriquées…

Je dois admettre qu’elle marque un point. Sans y avoir jamais réfléchi vraiment, c’est aussi ce que je me suis toujours dit… Je pensais que Lana était secrètement jalouse. Quelle idiote je fais.

Mais une fois de plus, la douleur vrille mon dos lorsque Lana appuie encore un peu plus loin en travers de ma colonne vertébrale. À présent, je ne sais pas si je vais tenir longtemps. La sueur brouille mon regard et la douleur m’arrache maintenant de violents frissons.

– Mais… pourquoi avoir attendu jusqu’à maintenant ? questionné-je au terme d’un effort surhumain.

– Pourquoi ? vocifère-t-elle tout à coup. Parce que tant que mon frère était en vie, j’avais le temps de réfléchir à un plan, de vous pourrir la vie. Sa paraplégie était presque totale, mais j’aimais lui raconter ce que je vous faisais subir… C’était notre passe-temps, à tous les deux, tu vois, fait-elle méchamment. Les lettres sur le bateau, par exemple. J’aurais tout donné pour être là au moment où vous les avez découvertes. J’aurais pu prendre plaisir à faire ça pendant des années, avant de trouver le moyen de le réduire à néant.

Mais son frère est mort… juste avant le cyclone. Je me souviens, à présent. Nous l’avons découverte, avec Jason, le petit génie de l’équipe de William, alors qu’elle pleurait. Par la suite, William m’a confié le malheur qui l’avait frappée. Son frère venait juste de mourir.

– Je… suis… désolée pour votre frère, murmuré-je, sincère.

– Moi aussi, rétorque-t-elle durement. Je n’ai même pas pu me rendre à ses funérailles, hurle-t-elle ! Bloquée sur cette maudite île, je n’ai même pas pu lui dire au revoir et je…

Mais je n’écoute plus ce qu’elle me dit. Je viens tout à coup de déceler une lueur d’espoir.

Elle a dit : « Sur cette maudite île. »

Cela signifie forcément que nous sommes sur l’île de William. Je n’ai pas quitté sa maison. Je suis certaine qu’ils sont déjà à ma recherche. Peut-être même que William est ici…

Pour la première fois depuis que je suis enchaînée ici, j’entrevois une solution.

Mais il faut absolument que Lana continue de parler. Il en va de ma vie.

– Je voulais prendre l’avion ! explose-t-elle. Je le voulais, mais William m’en a empêchée, sous prétexte que c’était dangereux. Je sais que j’aurais pu partir et dire au revoir à Marco ! Je le sais !

– Alors vous avez décidé de m’utiliser pour vous venger…

– Exactement. Je veux que William Burton connaisse la même douleur que celle qu’il m’a fait subir. Je veux qu’il regarde la personne qu’il aime le plus au monde souffrir le martyre. Qu’il la regarde dépérir dans un fauteuil roulant, le corps inerte. Je veux qu’il regarde ce qu’il a de plus cher s’éteindre lentement au fil des ans, jusqu’à ne devenir qu’une ombre. Mon frère était le garçon le plus gentil de la terre, Solveig ! Il était innocent comme un enfant. Il a seulement eu la malchance de naître au mauvais endroit, de rencontrer les mauvaises personnes… Mon frère était un ange, tu entends ! Un ange et je l’ai regardé s’éteindre lentement, perdre tout espoir. Et enfin il est mort. Admets que j’ai quelques raisons d’en vouloir à ton héros, aboie-t-elle.

Lana jette sur moi un regard fou. Je sens qu’elle perd progressivement le contrôle d'elle-même et que le danger, pour moi, se rapproche encore davantage.

– Parlez-moi de votre frère… dis-je aussi doucement que possible, espérant l’attendrir et gagner encore un peu de temps.

Un long silence s’installe alors entre nous. Lana ne répond rien.

Lentement, elle s’éloigne de moi, comme pour me contempler en prenant du recul. Puis elle se contente de me dire.

– Tu essaies de gagner du temps, Solveig. Bien essayé, commence-t-elle froidement. Mais le temps presse, maintenant. Ils ne vont pas tarder à se demander où tu es. On n’a plus le temps de rire. Je voulais seulement que tu puisses expliquer à Burton pourquoi tu es dans l’état dans lequel je vais te mettre.

Alors, Lana s’approche de moi puis se place à l’arrière de la chaise sur laquelle je suis ligotée.

– Un système tout simple d’étau de chantier vissé au dossier d’une chaise, explique-t-elle tout à coup, comme si cela avait pour moi la moindre importance de savoir par quel moyen elle me torture. Et une petite pointe qui va doucement transpercer ton dos et ta colonne vertébrale… Pas pour tuer, non, ça on verra plus tard… Pour te paralyser, comme mon frère l'est devenu ! !

– Lana, ne faites pas ça, dis-je. Que ferez-vous ensuite ? Où irez-vous ? Il est encore temps de tout arrêter…

– La Mano Bianca, ma chère… Vous savez, je travaille pour des gens qui apprécient tout particulièrement que leurs employés soient capables de martyriser une jeune et jolie innocente…

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