California Girls : Tome 1 : Mecs mode d'emploi
Chapitre 12
La fin de cette journée aurait pu figurer dans un dictionnaire comme illustration de l’adjectif « surréaliste ». Cordélia eut l’impression de vivre un songe éveillé, à mi-chemin entre rêve et cauchemar. Le dîner fut atroce. Paul avait préparé du gratin de chou-fleur dont l’odeur donna la nausée à Jake et à Cordélia. Les deux jeunes gens se contentèrent donc de tartines de pain complet et de beurre de cacahuète bio. Puis ils durent supporter quatre heures de chansons autour d’un feu de camp. La soirée se conclut par une bruyante interprétation du grand classique de Woody Guthrie, « This Land Is Your Land » (« Cette Terre est Votre Terre »). Une seule chose la rendit à peu près tolérable pour Cordélia : au bout de cinq minutes, Jake avait arraché les bongos des mains de Maya afin d’accompagner la très médiocre performance de Stewart à la guitare.
Puis tous se retirèrent dans leurs chalets respectifs. Maya ne semblait pas du tout enchantée de partager sa chambre avec Cordélia. Elle ne lui adressa la parole que pour lui demander quand elle repartirait. Lorsque les deux aiguilles de sa Swatch furent sur le douze, Cordélia s’endormit en regrettant de ne pas avoir serré Jake dans ses bras pour lui souhaiter une bonne nuit, en se demandant combien de messages Molly avait laissé sur son Treo et en espérant que Paul ne viendrait pas toquer à la porte.
Par chance, personne ne la dérangea, et elle bénéficia d’une nuit complète pour se tourner et se retourner dans ses draps.
Le lendemain matin, Cordélia ouvrit les yeux sur une journée ensoleillée et magnifique. Mais son bien-être fut de courte durée. Un quart d’heure après le petit déjeuner, elle se tenait à la lisière d’un champ, s’efforçant de réprimer une angoisse grandissante. Qu’est-ce que Paul avait encore bien pu inventer? Pourquoi lui avait-il fait fermer les yeux et promettre de ne pas tricher? Dieu qu’elle avait hâte d’arriver à Eurêka ! Jamais elle n’avait eu autant envie de voir sa sœur.
— Ne regarde pas avant que je te le dise, insista Paul.
Encore un ordre. Génial.
— Tu sais que je n’aime pas les surprises, lui rappela-t-elle.
Aussitôt, elle se mordit la lèvre. Si c’était venu de Jake, peut-être aurait-elle été tout excitée. Mais le jeune homme était parti de bonne heure. Il avait l’intention de louer un VTT pour faire le tour du parc.
— Celle-ci te plaira, je te le promets.
Soudain, un vrombissement se fit entendre. Tandis qu’il s’amplifiait, une violente rafale manqua jeter Cordélia à terre. La jeune fille sentit sa jupe à volants Anthropologie lui gifler les cuisses.
— Que se passe-t-il? s’époumona-t-elle pour couvrir le vacarme.
— Maintenant, tu peux ouvrir les yeux! hurla Paul.
À la vue de l’hélicoptère qui venait de se poser à quelques mètres d’eux, Cordélia paniqua.
— C’est une nouvelle attraction qu’on met en place, expliqua fièrement Paul. Les touristes adorent survoler le
Grand Canyon en hélico, alors on s’est dit : pourquoi pas Yosemite? Officiellement, ça n’a pas encore commencé, mais je connais le pilote, et il a accepté de nous emmener.
Cordélia sentit la bile envahir sa gorge.
— Tu es malade? glapit-elle quand elle eut recouvré l’usage de sa voix. J’ai peur de voler!
— Je sais! cria Paul à son oreille. C’est exactement ce dont tu as besoin, Cordy : une demi-heure dans un hélicoptère avec moi pour te tenir la main. Tu surmonteras ta peur, et, à la fin de l’été, tu pourras rentrer à San Diego en avion !
Les pales de l’hélicoptère tournoyaient au-dessus de la tête de Cordélia, l’empêchant de réfléchir.
— Je ne peux pas faire ça. Je suis désolée, mais c’est hors de question.
Paul ne se laissa pas désarçonner.
— Cordélia, écoute-moi, dit-il avec un sourire entendu. La peur paralyse les gens et les empêche de se réaliser.
La jeune fille repensa à ce que Jake lui avait raconté - que sa sœur s’inquiétait pour elle. Paul avait peut-être raison. Il la connaissait peut-être mieux qu’elle ne se connaissait elle-même.
— Faire ce tour d’hélicoptère, c’est le meilleur moyen de vaincre ta phobie. Tu ne peux pas rester comme ça toute ta vie, sinon, tu passeras à côté d’un tas de choses.
C’était très bizarre d’entendre Paul lui répéter presque mot pour mot les paroles de Jake.
— Hé, que se passe-t-il?
Cordélia pivota. Jake venait de sauter de son VTT et courait vers eux.
— Ne t’inquiète pas, Jake ! brailla Paul. Je contrôle la situation !
Jake jeta un coup d’œil à Cordélia, qui tremblait de la tête aux pieds et claquait des dents. On aurait dit que quelqu’un l’avait jetée dans un mixeur.
— Elle a peur de voler, tu ne comptes quand même pas la faire monter dans ce truc?
— Ça ira, promit Paul. (Il prit la main de Cordélia.) Allez, on y va.
La vision de la jeune fille se brouilla. Elle ne parvenait même plus à distinguer Paul et Jake. Elle se laissa entraîner par celui qui tirait sur son bras en priant pour qu’un éclair frappe l’hélicoptère et mette un terme à cette folie.
Au lieu de quoi, Paul la poussa sur la banquette arrière, et Jake bondit à sa suite.
— Je suis là, Cordy. On va le faire ensemble, d’accord? dit Jake en entrelaçant ses doigts avec ceux de la jeune fille.
Le cœur de Cordélia semblait coincé dans sa gorge. En guise de réponse, elle ne put émettre qu’un gargouillement.
Paul s’assit à côté de Jake sans discuter. Mais en voyant que l’autre garçon tenait la main de sa petite amie, il eut une grimace contrariée.
— Tu peux décoller, Bob.
Le pilote leva le pouce, et, soudain, Cordélia sentit l’hélicoptère s’arracher du sol. Sa tête se mit à tourner aussi vite que les pales.
Je peux peut-être survivre à ça. L’esprit est plus fort que la matière. Concentre-toi, ma fille. Non. Laisse plutôt dériver tes pensées; fais comme s’il ne se passait rien de spécial. Reste zen. Non : ne reste pas zen. Ne traîne surtout pas dans le « ici et maintenant ». Au contraire, projette-toi ailleurs dans ta tête.
— Hé, ça va? Tu es toute pâle !
Elle ne savait même pas qui lui parlait - Jake, Paul, le pilote? Son ouïe se brouillait autant que sa vue. Mais quand elle regarda par la vitre et qu’elle vit que l’hélicoptère se trouvait à plus de trente mètres du sol, sa poitrine se comprima comme si elle faisait une crise cardiaque.
— Non, non, non...
Elle ne reconnut pas sa propre voix.
— Cordélia, tu peux le faire! Reste centrée! ordonna quelqu’un - Paul, probablement.
— Elle est en train de péter un câble, contra quelqu’un d’autre. Il faut se poser tout de suite.
Cordélia voulait renchérir, mais elle était incapable d’articuler la moindre syllabe. Ses dents claquaient si fort qu’elle ne pouvait que gémir en continu. Elle crut entendre Paul lui dire : « Cordélia, sois forte », mais elle sut que c’était la main de Jake qui serrait fermement la sienne.
— Ça suffit! Bob, vous pourriez nous ramener à terre?
— Non ! Il faut qu’elle le fasse ! C’est bon pour elle !
— Tu ne vois pas qu’elle est terrifiée? Bob, posez-vous tout de suite !
Cordélia n’aurait su dire ce qui se passa ensuite. Mais à l’instant où l’hélicoptère toucha le sol et où le pilote coupa le moteur, ses facultés mentales commencèrent à lui revenir. Jake la souleva dans ses bras et la porta dehors. Elle s’accrocha à son cou, et il lui chuchota à l’oreille :
— N’aie pas peur.
Si elle avait encore eu la moindre goutte d’énergie, elle l’aurait embrassé.
Mais soudain, Jake se mit à haleter et à siffler comme s’il était à bout de forces. Ses genoux cédèrent sous lui, et les deux jeunes gens s’écroulèrent dans l’herbe. Cordélia roula sur elle-même pendant que Jake tombait sur le dos.
— Dieu que tu es lourde ! Je suis surpris que l’hélicoptère ait réussi à décoller, dit-il en tendant un index pour le lui enfoncer dans les côtes.
C’était plutôt méchant comme plaisanterie, mais à la vue de son expression taquine, Cordélia ne put s’empêcher de sourire. Puis de glousser. Puis de s’esclaffer si fort qu’elle ne tarda pas à hoqueter. Son hilarité fut contagieuse. Quand
Paul les rejoignit et les regarda d’un air perplexe, les deux jeunes gens se roulaient par terre en se tenant le ventre.
— Cordy, ça va? demanda Paul, inquiet. Tu ne serais pas en train de faire une crise d’hystérie, par hasard?
— Non, non... c’est juste que... Jake a dit quelque chose de drôle, bredouilla Cordélia.
Elle ne savait pas si elle riait ou pleurait, mais elle se sentait tellement soulagée !
Paul pinça les lèvres.
— Bon. Alors..., je vais dire à Bob qu’on réessaiera une autre fois.
Jake et Cordélia se remirent à glousser de plus belle. Secouant la tête, Paul rebroussa chemin vers l’hélicoptère.
Cordélia réalisa que son petit ami ne l’avait jamais fait rire comme ça, et que l’ex de sa sœur devenait un vrai pro en la matière. Elle jeta un coup d’œil à Jake, qui était allongé dans l’herbe, les mains croisées derrière la nuque. Le jeune homme tourna la tête vers elle et grimaça.
— Ce n’est pas bien grave, Cordy. Les nuages sont très bien aussi vus d’en bas.
Le cœur de Cordélia battait toujours la chamade. Elle se rapprocha de Jake.
— Je suppose que oui. Mais...
Le jeune homme leva une main et écarta une mèche de cheveux qui lui tombait sur le visage.
— Mais quoi ? Tu es déçue que ton écolo n’ait pas réussi à faire disparaître ta phobie ?
— Je ne veux pas passer à côté de ma vie, lâcha-t-elle un peu trop fort.
Jamais elle ne s’était sentie aussi partagée. Elle n’arrivait même pas à déterminer la cause de son agitation intérieure : reste de panique ou euphorie inexplicable ?
— Tu te souviens de ce que je t’ai dit à propos des risques? C’est toujours mieux quand ils sont calculés. (Jake reporta son attention sur le ciel.) Quand tu seras prête, tu le sauras.
Cordélia ferma les yeux et se concentra sur la brise qui lui caressait le visage. Les battements de son cœur se calmèrent; ses poings crispés s’ouvrirent. Son anxiété s’envola, et bientôt, elle ne sentit plus que la chaleur du soleil de Californie qui l’inondait de tendresse.
Quand tu seras prête, tu le sauras.
Pour se remettre de ses émotions - elle avait quand même frôlé la mort, ou du moins, elle l’avait vu -, Cordélia prit sa deuxième douche de la journée et se lava avec le gel douche sauge-citron de Bliss. Puis elle se sécha, enfila des vêtements propres (un jean indigo foncé et un T-shirt J. Crew fin comme du papier à cigarettes) et se jura solennellement de rompre avec Paul Morgan. C’était la meilleure solution, elle le savait.
Mais le temps qu’elle arrive à l’endroit où elle était censée retrouver Paul, sa belle assurance s’était envolée. Elle se sentait épouvantablement nerveuse et se tordait les mains si fort que des traces rouges zébraient sa peau. Tu peux y arriver, se répétait-elle. Il faut juste le dire très vite : « Paul, toi et moi, on n’a rien à faire ensemble ».
Plus elle tentait de se raisonner, plus elle avait envie de vomir son petit déjeuner dans un des conteneurs de tri sélectif qui bordaient le chemin. Pourquoi était-elle si terrifiée? Appréhendait-elle la réaction de Paul? Craignait-elle de regretter sa décision? Possible. Le seul autre garçon qu’elle ait jamais plaqué était David Decker, l’ex d’Alexis. Sa meilleure amie n’ayant pas eu le courage de le faire elle-même, elle lui avait demandé d’annoncer la nouvelle à David après la fin des Olympiades de Science. Traumatisé, le pauvre David n’avait plus jamais fabriqué de trottinette à propulsion solaire.
Mais quelque chose soufflait à Cordélia que sa peur était liée à Jake. Il ne faut pas penser à lui, se morigéna-t-elle. Ce n'est pas pour lui que tu romps : c’est parce que Paul n’est pas le garçon qu’il te faut. Et puis, Jake était et serait toujours l’ex de sa sœur. Grossier, horripilant, et pas du tout son genre en prime. Affaire classée.
En approchant de l’endroit où ils avaient fait leur feu de camp la veille, Cordélia repéra Paul. Elle prit une profonde inspiration et se dirigea vers lui avant de réaliser qu’il était avec Maya. Elle se tapit derrière un arbre pour les observer. À quatre pattes dans la poussière, les deux jeunes gens fouillaient les cendres de plusieurs fosses pleines de charbon refroidi.
— J’en ai trouvé un! glapit Maya.
Cordélia aperçut quelque chose de brillant dans sa main.
— Qu’est-ce que c’est? demanda Paul.
— Un emballage de chewing-gum.
— Ça fait deux points.
— Youpi ! (Maya était si vive, si animée que Cordélia avait du mal à reconnaître la fille maussade de la veille.) Hé, on pourrait peut-être inclure ce jeu dans nos visites guidées. Tout en admirant le paysage, les gens chercheraient les petits détritus qui échappent au personnel d’entretien.
— C’est une idée géniale! s’exclama Paul. On établirait un classement, et la personne qui aurait obtenu le plus de points gagnerait quelque chose -une nuit gratuite à l’hôtel Wawona ou un truc dans le genre.
— Je ne sais pas trop, dit Maya d’un ton dubitatif. En faire une compétition avec des prix à la clé... Ça va à rencontre du principe que nous avons tous des obligations envers la Terre et qu’on ne doit pas s’attendre à être rétribué pour protéger notre planète.
— C’est une bonne remarque, approuva Paul. D’un autre côté, qui sait combien d’années s’écouleront avant que le grand public accepte la réalité? Et d’ici là, la Terre aura bien souffert. Je pense que cette compétition serait justifiée.
Malgré la distance qui la séparait de Maya, Cordélia crut voir étinceler les yeux de la jeune fille.
— Oh, Paul, tu as toujours raison.
Cordélia était fascinée. Maya vénérait Paul avec une ferveur qu’elle ne pourrait jamais égaler. Elle l’appréciait, partageait ses valeurs et était même prête à ramper dans la poussière en quête de détritus pour passer du temps avec lui. Soudain, Cordélia comprit pourquoi elle s’était montrée aussi désagréable la veille : Maya était jalouse d’elle !
Cordélia savait qu’elle aussi aurait dû ressentir la morsure de la jalousie, ce coup de poignard qu’il lui avait semblé recevoir quand Jake avait évoqué les massages de Molly. Rien que d’y repenser, ça lui donnait des frissons. Les choses étaient très claires. Paul méritait une fille comme Maya, et Cordélia méritait... Elle ne pouvait poursuivre ce raisonnement jusqu’au bout. Peut-être était-elle condamnée à une vie amoureuse minable. Peut-être Molly avait-elle monopolisé tous les gènes capables d’attirer les garçons. Mais malgré son abattement, la jeune fille savait ce qu’il lui restait à faire.
Elle sortit de sa cachette et pénétra dans la clairière. Maya l’aperçut la première, et toute bonne humeur quitta son visage.
— Qu’est-ce que vous faites? s’enquit Cordélia.
Paul se leva et l’étreignit sans conviction. Apparemment, il n’était pas ravi de la voir.
— On joue à un jeu, c’est tout.
— Tu veux te joindre à nous? demanda Maya sur un ton moqueur.
A présent que Cordélia connaissait la raison de son attitude, elle ne se sentait pas offensée le moins du monde.
— Non, merci. En fait... Paul, je voulais te parler.
— Pas de problème. (Son petit ami lui prit la main.) Il y a une très jolie cascade là-bas.
— Super, répondit-elle tandis qu’il l’entraînait vers un chemin de terre battue. (Elle jeta un coup d’œil à Maya par-dessus son épaule.) On ne devrait peut-être pas la laisser seule, non?
— Elle se débrouillera. Et puis, je suis sûr que nous n’en aurons pas pour longtemps, lâcha Paul sur un ton soupçonneux. À moins, évidemment, que Jake veuille se joindre à nous...
Doux Jésus.
Cordélia était sonnée. Paul avait raison : il possédait vraiment une intuition hors du commun. Il semblait connaître ses sentiments et deviner ses préoccupations. Du coup, elle n’avait plus de raison de faire traîner les choses, même si elle n’était pas certaine de trouver les mots appropriés. Si seulement son Treo avait été chargé ! Elle aurait pu préparer cette conversation : noter quelques phrases d’introduction, prévoir un plan et des enchaînements entre les différentes parties, mettre au point une conclusion...
Tant pis. Il va falloir que je me débrouille sans fiches.
Paul et elle marchaient en silence le long du chemin surplombé par d’immenses séquoias. Cordélia tenta de se remémorer la discussion qu’elle avait eue avec Jake à propos de Molly et du fait que sa sœur voulait qu’il change. Il avait essayé, pour lui faire plaisir, mais n’avait pas réussi à devenir ce qu’il n’était pas. Molly avait besoin de quelqu’un qui puisse la rendre heureuse sans avoir à changer. Et ce principe était valable pour tout le monde.
En arrivant au pied de la cascade, Paul s’arrêta et se tourna vers Cordélia.
— Maintenant, dis-moi ce qui ne va pas, réclama-t-il en la fixant dans les yeux.
La jeune fille n’hésita qu’un instant.
— Je pense que tu es quelqu’un de merveilleux.
— C’est réciproque.
— Mais j’ai beaucoup réfléchi, et je ne crois pas que nous soyons faits l’un pour l’autre, poursuivit Cordélia en essuyant son front couvert de sueur.
Entre la chaleur et le stress, elle devait sembler dégoûtante.
— C’est à cause de ce qui s’est passé tout à l’heure, avec l’hélico? interrogea Paul d’un air penaud. Parfois, je me laisse emporter par mon enthousiasme.
— Oui et non. Ce que j’essaie de te dire, c’est que...
— Je comprends, Cordy, l’interrompit-il.
Cordélia posa les mains sur ses hanches et le regarda sévèrement. N’allait-il même pas la laisser rompre comme elle l’entendait?
— Tu ne m’as pas laissé finir, Paul, lui reprocha-t-elle.
— Inutile, dit tristement le jeune homme. J’en ai assez entendu.
— Je pense juste que tu devrais sortir avec une fille qui est sur la même longueur d’onde que toi. Maya, par exemple.
— Maya? (Paul croisa les bras sur sa poitrine et détourna les yeux.) Pourquoi me parles-tu d’elle?
Cordélia grimaça.
— Tu lui plais, ça se voit.
Paul fit nerveusement craquer ses phalanges.
— Elle est très intéressée par le mouvement écologiste, c’est tout.
— À d’autres ! Paul, quelqu’un d’aussi intuitif que toi l’a forcément remarqué bien avant moi, le taquina Cordélia.
— C’est possible, concéda le jeune homme avec un petit sourire embarrassé.
— Alors, il y a peut-être quelque chose à explorer entre vous deux, suggéra Cordélia, espérant atténuer le coup qu’elle venait de lui porter.
— Un peu comme entre Jake et toi? répliqua-t-il.
Cordélia fut saisie d’une irrépressible quinte de toux.
— Non, bien sûr que non. Jake et moi, on est...
Elle marqua une pause, cherchant les mots justes pour définir leur relation, mais Paul la prit de vitesse.
— ... Parfaitement assortis ?
— Je n’en sais rien, avoua-t-elle. Et ça me désole. Si je le savais, ça serait bien plus facile.
Paul se rapprocha d’elle et déposa un tendre baiser sur son front, comme son père le faisait quand elle était plus petite.
— Tu vas me manquer.
Cordélia leva les yeux vers lui.
— Je ne suis pas obligée de sortir de ta vie, on pourrait rester amis.
— Ça serait bien. (Paul sourit et glissa une main dans la poche arrière de son jean.) Et tu sais ce que font les amis? Ils te prêtent de l’argent pour que tu ne voyages pas sans un sou.
— Non, protesta Cordélia, je ne peux pas accepter.
— Parce que tu viens de me briser le cœur en mille morceaux? Ne t’en fais pas : je suis un spécialiste du recyclage, dit malicieusement Paul.
Elle éclata de rire.
— Oh, mon Dieu, tu as le sens de l’humour en fin de compte !
Le jeune homme lui fourra quelques billets de vingt dollars dans la main.
— Et toi, tu as autant d’intuition que moi. Tu veux un conseil ?
Cordélia hocha la tête.
— Écoute-la plus souvent.
Elle passa ses bras autour du cou de Paul et le serra très fort dans ses bras.
— C’est promis.
Pour une fois, Paul ne lui avait pas dit ce qu’elle devait ressentir ou faire. La suite des événements allait dépendre entièrement d’elle.