California Girls : Tome 1 : Mecs mode d'emploi
Chapitre 3
Cordélia fulminait. Pour la milliardième fois ce mardi-là, elle consulta sa Swatch. Il était presque quatre heures de l’après-midi. Quatre heures ! Elle attendait Jacob Stein depuis dix heures du matin, l’heure à laquelle ils étaient convenus de se mettre en route.
Non qu’elle soit très surprise par ce monstrueux retard. Le côté irresponsable de Jake s’était manifesté pour la première fois alors que Molly et lui sortaient ensemble depuis un mois. Un soir, tous deux devaient aller à une fête, et Cordélia leur avait demandé s’ils pouvaient la déposer chez Alexis au passage. Elle voulait y être avant huit heures pour regarder The Practice, et Jake le savait. Mais il n’avait cessé de repousser le moment du départ. D’abord, il s’était mis à parler de blues avec M. Packer. Puis il avait filé à la cuisine se servir une tasse du bon café Arabica fraîchement préparé par Mme Packer. Quand Molly, Cordélia et lui étaient enfin montés en voiture, à neuf heures et demie, il était ressorti en courant pour aller aux toilettes.
C’était un comportement typique chez lui. Difficile à supporter...
À onze heures, ce matin-là, il avait appelé Cordélia pour la prévenir qu’il avait quelques problèmes avec sa voiture - rien de grave, mais il devait s’arrêter au garage. Il serait là à midi au plus tard, promis. À midi et demi, Cordélia l’avait appelé sur son portable, et il lui avait dit qu’il avait dû repasser chez lui parce qu’il avait oublié ses baguettes de batterie. À une heure, elle l’avait rappelé, et il avait aboyé « Cesse de me harceler! » avant de lui raccrocher au nez. À trois heures, trois heures et quart et trois heures et demie, il n’avait même pas daigné lui répondre.
Soudain, Cordélia sentit vibrer son Treo. À la vue du nom de Jake sur l’écran, elle eut du mal à contenir son irritation.
— As-tu la moindre notion de temps? lui demanda-t-elle, les dents serrées.
— À peu près autant que Sir Sandford Fleming, répondit Jake sur un ton suprêmement désinvolte.
Elle fronça les sourcils.
— De qui parles-tu?
— De Sir Sandford Fleming, président de la Conférence sur l’Heure universelle de 1884. Un rat de bibliothèque comme toi devrait savoir ce genre de choses.
Avant qu’elle puisse trouver une repartie cinglante, Jake enchaîna :
— Je viens de tourner dans ta rue. Tu es prête?
— Depuis environ six heures, lâcha-t-elle avant de raccrocher.
Si elle avait continué à parler, elle aurait sans doute dit quelque chose de vraiment insultant. Or, elle s’était juré vers deux heures de l’après-midi qu’elle ne s’abaisserait pas au niveau de Jacob Stein. Quoi qu’il puisse dire ou faire, elle ne perdrait pas son sang-froid. Durant ce voyage, elle resterait imperturbable. Sinon, sa réaction risquerait de la conduire tout droit à Alcatraz.
Cordélia se planta devant la fenêtre du salon pour guetter
Jake. Ses parents avaient attendu le jeune homme jusqu’à midi, puis son père avait dû partir pour assister à une réunion qu’il ne pouvait manquer. Sa mère, qui avait également des obligations professionnelles, avait demandé à Cordélia d’embrasser Jake pour eux. La jeune fille avait réprimé un haut-le-cœur.
Haut-le-cœur qui revint en force à l’instant où une épave ambulante au pare-chocs orné d’un autocollant qui clamait : « JE SUIS PEUT-ÊTRE AMBIGU, ET PEUT-ÊTRE PAS », Se garait dans l’allée. Incrédule, elle secoua la tête. À l’époque où il sortait avec Molly, Jake conduisait un 4x4, mais, apparemment, il l’avait échangé contre une boîte de conserve à roulettes. Cordélia colla son nez à la vitre pour mieux voir. Était-ce du Chatterton, là, sur le siège passager? Et les roues étaient-elles dépareillées? Outre le fait qu’il s’annon-çait usant pour les nerfs, ce voyage allait être épuisant pour le corps. De quoi regretter de ne pas avoir pris le bus...
Un coup de klaxon tonitruant fit sursauter Cordélia et secoua toute la maison - presque autant que le tremblement de terre de force 3.1 qui avait frappé San Diego l’année précédente.
Il n'est pas question que je bouge, songea-t-elle en regardant ses bagages. Elle savait qu’elle devait imposer ses règles dès le départ, et faire comprendre à Jake qu’elle ne répondait pas quand on la sifflait. Quand le jeune homme descendit enfin de voiture, elle savoura quelques secondes d’intense satisfaction. Puis ses yeux s’écarquillèrent, et sa bouche s’ouvrit sans qu’aucun son n’en sorte.
Jacob Stein s’était miraculeusement transformé en canon. Tandis qu’il se dirigeait vers la porte d’entrée, Cordélia le détailla en se retenant de baver. Il avait coupé et effilé ses cheveux mi-longs. Son visage bronzé irradiait la santé, et ses yeux bleus scintillaient au soleil. Il avait dû faire une poussée de croissance car, désormais, il était aussi grand que Paul.
Si je l’avais croisé dans la rue, je crois que je ne l’aurais pas reconnu. On dirait une tout autre personne.
Mais dès qu’elle ouvrit la porte, Cordélia comprit que seule l’apparence de Jake avait changé.
— Tu ne m’as pas entendu klaxonner? aboya-t-il.
— Si, répliqua-t-elle froidement. En fait, tous les habitants de San Diego t’ont entendu, y compris ceux qui reposent six pieds sous terre.
Jake croisa les bras.
— Alors, que fais-tu plantée là?
Cordélia se laissa distraire un instant par la contemplation de ses biceps, mais elle se ressaisit très vite.
— J’attendais que tu viennes m’aider à porter mes bagages, dit-elle en les montrant du doigt.
Jake sursauta.
— Tu emmènes tout ça? s’exclama-t-il. Je ne sais pas s’il y aura assez de place dans mon coffre.
— Je dois passer deux mois à Eureka, lui rappela-t-elle. Et puis, je croyais que tu avais un 4x4.
— C’était celui de mon père. (D’un geste théâtral, il désigna le tas de ferraille garé dans l’allée.) Mais cette beauté est toute à moi. Une Dodge Charger de 82. Je l’ai achetée le mois dernier.
— Félicitations. Vous allez bien ensemble, railla Cordélia.
Jake ne dut pas capter le sarcasme car il lui adressa un sourire rayonnant.
— Je sais. Elle est géniale.
Cordélia leva les yeux au ciel. Décidément, Jake se faisait autant d’illusions que Molly sur son propre compte. Mais il l’aida quand même à porter ses valises et réussit à toutes les caser dans le coffre de sa voiture.
Cordélia ouvrit la portière passager et regarda à l’intérieur. Le contenu d’une poubelle entière semblait répandu sur le plancher de la Dodge. Elle poussa un soupir, puis jeta un coup d’œil à sa montre et sentit la panique lui comprimer la poitrine - comme chaque fois que tout ne se passait pas conformément à ses prévisions. Elle savait qu’elle devait rester calme, mais c’était difficile avec Jake Stein à moins de cinquante mètres d’elle.
Une fois sur la route, je serai sans doute moins stressée. Tâchons d’accélérer le mouvement.
— Il est déjà tard, et je voudrais être à San Luis Obispo à huit heures grand maximum. On ferait bien de partir tout de suite, suggéra-t-elle.
Elle avait pris rendez-vous pour un massage au spa de l’hôtel, et elle ne voulait pas le manquer.
Jake sortit un chiffon de sa poche et essuya son pare-brise constellé de moustiques écrasés.
— À San Luis Obispo? Ça ne va pas la tête? protesta-t-il.
Cordélia se raidit.
— Tu as regardé l’itinéraire que je t’ai envoyé?
— Bien sûr, mais San Luis Obispo, c’est à au moins cinq heures d’ici.
Il jeta le chiffon sur la banquette arrière, et Cordélia frémit en le voyant atterrir sur son vanity case.
— Elle roule bien maintenant, mais je ne veux pas la pousser à plus de quatre-vingts.
— Dis-moi que c’est une blague.
Jake monta dans la voiture et tapota affectueusement le tableau de bord.
— Tout va bien se passer, fais-moi confiance.
Cordélia réalisa combien ça allait être difficile à la seconde où il tenta de démarrer. Il dut s’y reprendre à trois fois avant que le moteur de la Dodge consente à toussoter. La jeune fille était en train de penser que tout acharnement thérapeutique serait vain quand elle entendit un vacarme de mauvais augure.
— Qu’est-ce que c’est? demanda-t-elle en frissonnant.
— Sans doute le pot d’échappement qui vient de tomber.
Elle foudroya Jake du regard. Le jeune homme grimaça.
— Je plaisantais.
Son soi-disant sens de l’humour ne me fait pas rire du tout, songea Cordélia en s’enfonçant dans son siège et en tentant d’ignorer la protubérance qui lui meurtrissait la cuisse au travers de la housse déchirée. Elle ne chercha pas à savoir de quoi il s’agissait.
Tandis que Jake traversait la ville, elle sortit son Treo et afficha leur itinéraire. Elle l’étudia attentivement pour voir s’ils pourraient rattraper le temps perdu ou s’ils devraient rallonger le voyage d’une journée.
— Jusqu’où pouvons-nous aller en deux heures? interrogea Jake. Los Angeles? Santa Barbara? Je n’ai pas arrêté de courir dans tous les sens aujourd’hui; je suis crevé.
Cordélia ricana.
— Crevé? Parce que tu as dû rentrer chez toi pour prendre tes baguettes ?
— Elles sont aussi importantes que ton joujou, répliqua Jake en regardant par-dessus son épaule. Mon Dieu, Cordy, tu étais vraiment obligée de dresser la liste de toutes les aires d’autoroute qui ont des toilettes accessibles aux handicapés?
Cordélia serra le Treo contre sa poitrine.
— Regarde la route !
Jake éclata d’un rire si contagieux qu’elle ne put réprimer un sourire.
— J’aime avoir de la place, c’est tout, expliqua-t-elle, embarrassée.
— Je n’en doute pas.
Soudain, Jake vira un peu brutalement vers la droite, et Cordélia fut projetée contre la portière.
— La ceinture de sécurité ne tient pas! glapit-elle.
Son chauffeur haussa les épaules.
— Personne n’est parfait.
Dans un crissement de pneus, la voiture s’immobilisa devant une station-service 7-Eleven.
— Pourquoi on s’arrête?
— Je dois faire le plein. Et j’ai faim. Tu veux quelque chose?
Cordélia pensa à la promesse qu’elle avait faite à Paul de manger plus de légumes. Des tortillas de maïs avec du guacamole, ça compte? Le visage de son petit ami s’imposa à son esprit. Son sourire éclatant, sa bonne humeur perpétuelle...
Jake claqua des doigts sous son nez.
— Ne fais pas ça, s’indigna-t-elle, c’est très impoli.
— Alors, dis-moi ce que tu veux.
— Hum. Un sac de chips végétariennes. Et un thé glacé à la pêche.
— C’est tout?
Et une boîte d’aspirine, se retint-elle d’ajouter.
— Oui, c’est tout.
Jake descendit de la voiture.
Pendant les vingt minutes suivantes, Cordélia se tordit les mains et balança nerveusement son pied gauche. Elle n’arrivait pas à croire qu’il mette aussi longtemps à revenir. Que pouvait-il bien faire? Un hold-up? Si c’était le cas, il était le braqueur le plus lent de toute l’histoire de la criminalité...
Dix minutes plus tard, Jake réapparut tenant une énorme boîte de biscuits soufflés au fromage sous un bras et un magnum de Coca décaféiné sous l’autre.
— Désolé, ils n’avaient pas ce que tu voulais, s’excusa-t-il en se glissant derrière le volant. J’espère que ça t’ira.
Cordélia sentit ses joues s’empourprer.
— Il t’a fallu une demi-heure pour acheter deux articles ?
Jake tenta de démarrer, sans succès.
— Tu ne devrais pas faire une fixation sur ta montre. Ce n’est pas sain.
— Qu’est-ce qui t’a retenu si longtemps? insista Cordélia.
— Il m’est arrivé un truc de dingue, expliqua le jeune homme en s’acharnant à tourner la clé de contact. Le caissier était au cours préparatoire avec moi. Je ne l’avais pas revu depuis que ses parents l’avaient envoyé dans une école privée. Il a drôlement changé! Dans le temps, il était petit et tout maigrichon. J’ai failli ne pas le reconnaître.
La voiture fut prise d’une quinte de toux.
— C’est incroyable, Jake. Tu veux que je prévienne les médias? railla Cordélia.
— Tu comptes être comme ça pendant tout le voyage ? Oh, pardon, j’oubliais : c’est ton humeur de chien habituelle, grinça Jake.
Cordélia se renfonça dans son siège et tourna un regard maussade vers la fenêtre. Paul ne lui aurait jamais dit quelque chose d’aussi méchant.
Enfin, la Dodge s’ébranla. Jake déboîta et s’engagea dans l’avenue. Cordélia jeta un coup d’œil à la jauge. L’aiguille était dans le rouge.
— Hé, tu as oublié de faire le plein d’essence ! s’exclama-t-elle.
Jack voulut remonter sa vitre. Au bout de quelques centimètres, celle-ci se coinça. Il n’insista pas.
— Je n’ai rien oublié du tout. Tu as vu les prix? Plus de cinquante cents le litre ! Rends-moi service : cherche une station qui vend du sans plomb à un prix raisonnable.
Le cœur de Cordélia se serra. Elle s’agita dans son siège. Jake naviguait à vue, et ça l’angoissait.
— Et si on tombe en panne avant d’en avoir trouvé une ?
Le jeune homme tapota le tableau de bord.
— Mon bébé ne nous laissera pas tomber. Ne t’en fais pas.
— Et si jamais tu te trompais? C’est quoi, ton plan de rechange ?
— Aucune idée. J’improviserai le moment venu, répondit-il nonchalamment.
Cordélia en avait des palpitations. Elle ferma les yeux et tenta de se calmer. C’était le moment où jamais d’apprendre à méditer. Que lui avait conseillé Paul, déjà? Je dois trouver mon centre et penser à quelque chose d’agréable. Mais je ne sais plus à quel moment je dois commencer à respirer en rythme. Elle ne demandait qu’à suivre les instructions à la lettre. Malheureusement, il était difficile d’atteindre la paix intérieure entourée de voitures qui klaxonnaient.
Elle jeta un coup d’œil à Jake. Les sourcils froncés, le jeune homme fixait la route.
— C’est l’heure de pointe, annonça-t-il.
Ils étaient coincés dans une file interminable de voitures immobilisées pare-chocs contre pare-chocs. Cinq heures de l’après-midi, et ils n’étaient pas encore sortis de San Diego. Adieu, massage relaxant, songea Cordélia. En fait, tout son itinéraire allait être chamboulé par ce retard.
— Si on était partis à l’heure, on serait déjà à San Luis Obispo, fit-elle remarquer.
Jake eut un haussement d’épaules désinvolte.
— Oui, mais on est partis en retard.
Puis il s’extirpa de son siège, se retourna et se pencha vers la banquette arrière - collant ainsi ses fesses incroyablement rondes et musclées sous le nez de Cordélia - avant de se rasseoir dans le bon sens. Il fourra la boîte de biscuits soufflés entre ses jambes et entreprit d’engloutir son contenu.
Cordélia n’arrivait pas à y croire. Moins d’une heure qu’elle était avec lui, et elle implorait déjà Dieu de faire un miracle en la téléportant ailleurs.
Jake lui enfonça un index dans l’épaule et lui tendit une poignée de soufflés au fromage.
— Tu en veux?
La jeune fille vit qu’un peu de poudre orange s’était incrustée sous ses ongles; elle en perdit immédiatement l’appétit.
— Non, merci. J’ai bien mangé à midi, je n’ai pas encore faim.
— Bah, ça m’en fera plus, dit Jake en enfournant les biscuits dans sa bouche.
Les mains tremblantes, Cordélia sortit son iPod de son sac. À l’instant où elle allait enfoncer les écouteurs dans ses oreilles et laisser la musique noyer tous les bruits qui l’entouraient, Jake lui enfonça de nouveau un index dans l’épaule.
— Arrête ça, s’il te plaît, articula-t-elle, les dents serrées.
Il est tellement agaçant!
— Je t’embête parce que je t’aime bien, grimaça Jake.
— Ben voyons. Tu voulais quelque chose?
— Juste te dire que j’ai emmené l’adaptateur de mon iPod. Tu veux te brancher au lecteur de CD?
Oooh. Ça, c’est limite attentionné de sa part. Il essaie de me mettre à l’aise. Autant en profiter : ça ne durera probablement pas.
— Oui, merci, c’est gentil.
Cordélia brancha son iPod au poste de Jake et l’alluma. Le volume était réglé très fort, constata-t-elle. Assez pour couvrir le tintamarre des embouteillages et empêcher toute conversation hostile. Soulagée, elle commença à se balancer au rythme de la musique en souriant. Quand elle se tourna vers Jake, elle vit qu’il avait pâli.
— C’EST LES BACKSTREET BOYS? HURLA-T-IL.
Cordélia fit semblant de ne pas l’avoir entendu.
— HÉ, TOI ! INTERDICTION D’ÉCOUTER LES BACKSTREET BOYS
DANS MA VOITURE ! S’ÉPOUMONA-T-IL.
La jeune fille éteignit son iPod avec un soupir,..
— Incomplète a été un tube monstrueux. Si ça t’ennuie, adresse-toi à Ryan Seacrest.
Jake poussa un grognement.
— Une cochonnerie commerciale, voilà ce que c’est.
— Ce n’est pas parce qu’une chanson est populaire qu’elle ne vaut rien d’un point de vue artistique.
— Bien sûr que si.
Cordélia savait qu’elle aurait dû ressortir ses écouteurs et se conduire comme la plus adulte des deux. Mais elle ne pouvait pas laisser Jake prétendre que tous ses compatriotes étaient dépourvus de goût et qu’il était le seul capable de reconnaître la musique de qualité.
— Alors, tu n’as qu’à mettre un morceau que tu aimes, le défia-t-elle. J’ai hâte d’entendre ce que tu considères comme de la bonne musique.
Jake se pencha vers elle, ouvrit la boîte à gants et en sortit son lecteur de MP3. Cordélia se plaqua contre la portière pour lui laisser un peu de place, mais l’épaule du jeune homme effleura son sein gauche. Une fraction de seconde plus tard, son estomac se serra et ses poils se hérissèrent sur ses avant-bras.
Doux Jésus ! Qu’est-ce que c’est que ça?
Elle n’eut pas le temps d’analyser cette étrange réaction car une mélodie mélancolique, presque plaintive, emplit la voiture. C’était une de ces chansons de rock alternatif qui décrit la forme d’une graine de coquelicot et s’en sert de métaphore pour expliquer aux gens de quelle façon ils devraient regarder la vie. Jake tapait sur sa cuisse (admirablement moulée par son jean) en rythme, comme s’il jouait de la batterie.
— C’est Pedro le Lion, révéla-t-il. Ils sont de Seattle. Je compte aller les voir là-bas - peut-être écrire un article sur eux et essayer de le vendre au magazine Rolling Stone.
Cordélia acquiesça poliment. Elle l’avait défié pour pouvoir lui rabattre le caquet, mais elle n’osait plus piper. Son corps était en train de la trahir; elle ne voulait rien faire qui soit susceptible d’empirer la situation.
— Alors, comment tu les trouves? fit Jake.
Elle se contenta de hausser les épaules. Mais le jeune homme semblait déterminé à lui soutirer une réponse.
— Tu n’aimes pas ce style de musique, pas vrai?
— Ça se laisse écouter, lâcha prudemment Cordélia. La mélodie n’est pas vilaine.
Jake ricana.
— Ces gars-là sont des génies. Si tu arrivais à te détendre un peu, je suis sûr que tu les apprécierais autant que moi.
Cordélia éclata de rire.
— Pitié. Je peux parfaitement me détendre en écoutant Nick Carter.
— Bien entendu. C’est tout à fait ton genre de faire le choix le plus sûr, répliqua Jake pompeusement.
Cordélia en resta abasourdie. Le culot de ce type! Il la connaissait à peine, et il se permettait de la juger en s’appuyant sur ses goûts musicaux.
— Si je comprends bien, le fait d’aimer Pedro le Lion signifie que tu es un mec cool et éclairé, tandis qu’aimer les Backstreet Boys fait de moi une pauvre fille coincée? C’est ça?
A peine avait-elle fini sa phrase qu’elle entendit une autre mélodie - un air qui lui était familier, cette fois. Et qui semblait venir du portable de Jake.
La conversation qui suivit ne fut guère intéressante - « oui », « non », « d’accord » -, mais Cordélia était déjà suffisamment intriguée.
— Ta sonnerie, dit-elle après que le jeune homme eut raccroché, c’était « Jazzy Belle » d’OutKast, pas vrai?
— Ouais.
Elle fit un large sourire.
— Ça, c’est une cochonnerie commerciale, si tu veux mon avis.
Jake ne répondit pas. Il se contenta d’éteindre la musique et de se concentrer sur la circulation. Alors, Cordélia remarqua quelque chose de très inhabituel. Elle se sentait détendue, presque sereine. Le concert de klaxons se poursuivait autour d’elle, mais elle avait réussi à trouver son centre, comme Paul le lui avait dit.
Elle était y était parvenue sans s’en rendre compte, grâce à la satisfaction d’avoir eu le dernier mot dans une discussion avec Jacob Stein.