California Girls : Tome 1 : Mecs mode d'emploi

Hailey Abbott · Chapitre 5 sur 17

Pages du PDF

California Girls : Tome 1 : Mecs mode d'emploi

Chapitre 4

 

 

Cordélia et Jake réussirent à s’extraire des embouteillages sans se massacrer l’un l’autre. En fait, Cordélia était restée tellement zen pendant les deux heures où ils avaient roulé à une allure d’escargot que Jake avait commencé à manifester des signes de nervosité. Il gémissait chaque fois qu’il apercevait un panneau de limitation de vitesse et réalisait que sa Dodge ne dépassait pas les cinquante à l’heure. Cordélia ne pouvait s’empêcher de glousser. C’était tellement agréable de voir Jake perdre patience avec ce genre de détails - lui qui était soi-disant si cool !

Mais dès qu’ils commencèrent à doubler d’autres véhicules, l’anxiété de la jeune fille refit surface.

— Je croyais que tu n’avais pas l’intention de la pousser à plus de quatre-vingts?

Jake grimaça et enfonça un peu plus l’accélérateur.

— Je ne voudrais surtout pas chambouler ton précieux emploi du temps. Qui sait? Ça pourrait provoquer la fin du monde.

Cordélia consulta sa Swatch.

— Il n’est que sept heures et demie. On peut arriver à Santa Barbara avant la nuit. Pas la peine de se presser.

À cet instant, la voiture fut saisie de convulsions. Cordélia aurait juré qu’elle faisait une crise d’allergie à son chauffeur

- comme elle-même le ferait si ce tas de ferraille rendait l’âme sur le bord de la route.

— Et maintenant? demanda-t-elle.

De la fumée s’échappait du capot. Jake se gratta la tête.

— On dirait qu’elle est en surchauffe.

Il mit son clignotant, se rabattit dans la file de droite et prit une sortie qui les conduirait vers un des quartiers les plus mal famés de Los Angeles.

Cordélia ne s’était jamais sentie aussi impuissante. La situation échappait totalement à son contrôle. Le pire, c’est que Jake ne semblait pas préoccupé le moins du monde. Il se comportait comme si ce genre d’incident lui arrivait tous les jours. Elle trouvait ça exaspérant.

— Il suffit de la laisser se reposer cette nuit, et tout ira bien, promit Jake. Ce bouchon l’a vraiment vidée.

Cordélia leva les yeux au ciel.

— Oui, je suis sûre qu’elle est épuisée, pauvre chérie.

— Tu es obligée de te moquer de moi? aboya Jake.

— Et toi, tu es obligé de parler de cette voiture comme si c’était une personne?

— Pffff ! Laisse tomber.

— Pourquoi on n’irait pas voir un garagiste? Ce serait quand même plus logique...

— Parce que je n’ai aucune confiance dans les garagistes. Ils arnaquent toujours leurs clients. Ce n’est pas la première fois que j’ai ce problème, d’accord? Demain matin, elle sera comme neuve.

Cordélia croisa les bras sur sa poitrine et laissa dériver son regard vers les devantures couvertes de graffitis qui défilaient à travers la vitre. Soudain, elle sentit un doigt s’enfoncer dans ses côtes. Elle pivota vivement vers Jake.

— ARRÊTE ! S’ÉGOSILLA-T-ELLE.

Le jeune homme désigna un motel miteux, ironiquement baptisé le « Renaissance », où une enseigne au néon affirmait qu’il restait encore des chamres libes.

— On n’a qu’à dormir ici, suggéra-t-il.

Dès qu’elle vit que le motel était coincé entre un vidéo-club pour adultes et une salle de billard, le cœur de Cordélia fit un bond dans sa poitrine.

— Pas question !

— Pourquoi?

— Ça n’a pas l’air très sûr.

— Toi et ton obsession de la sécurité, grogna Jake en pénétrant dans le parking. Allez, Cordy. D’après le panneau, ce motel est recommandé par l’Association des Automobilistes. Elle ne nous conseillerait pas un coupe-gorge, pas vrai?

Cordélia secoua la tête.

— Désolée, mais je refuse de passer la nuit ici.

Jake marmonna quelque chose entre ses dents. Il ressortit du parking et se mit en quête d’un autre établissement.

— Que dirais-tu de celui-là ?

Cordélia frémit.

— Tu vois ces dames très maquillées et très court-vêtues sur le trottoir? Ce motel loue des chambres à l’heure.

Le visage de Jake se crispa, et la jeune fille se retint d’éclater de rire. C’était rare de le sentir si tendu et agité. En fait, ça le rendait presque... attendrissant.

Soudain, la Dodge fumante s’immobilisa devant un Holi-day Inn Express dans un crissement de pneus. Sur le tableau de bord, un voyant rouge clignotait comme une luciole.

— On passe la nuit ici, un point c’est tout, déclara Jake en coupant le contact.

— Qui te dit qu’ils ont des chambres libres? répliqua Cordélia.

Le jeune homme lui jeta un regard dur.

— Est-ce que j’ai l’air de m’en soucier?

— D’accord, je vais demander.

Elle descendit de voiture et se dirigea vers la réception. À sa grande satisfaction, l’intérieur était propre, meublé dans un style sobre, et le concierge portait un costume-cravate. C’était un million de fois mieux que le Renaissance. Ici, elle pourrait dormir sur ses deux oreilles.

— Puis-je vous aider?

— Oui. Vous reste-t-il deux chambres libres pour cette nuit?

— Désolé, mademoiselle. Nous recevons les invités d’un mariage, et je crains qu’il ne nous reste plus qu’une seule chambre. Mais elle a un lit extra-large. Cela vous conviendrait-il?

Les paumes de Cordélia se mirent à transpirer dès que le concierge prononça les mots « une seule chambre », et quand il arriva à « un lit extra-large », ses jambes se changèrent en gelée de groseille.

— Je reviens tout de suite.

En rebroussant chemin vers la voiture, elle examina la situation sous tous les angles possibles. Jake et elle pourraient partager la chambre et dormir dans le même lit. Il aurait sa moitié de matelas et elle la sienne; ce serait très innocent. Il ne se passerait rien, et elle garderait sa virginité pour Paul (qu’elle devrait appeler dès qu’elle aurait une seconde à elle). Mais, connaissant Jake, elle se doutait qu’il ronflait sans doute comme un saint-bernard, monopolisait les couvertures et faisait un tas d’autres choses horripilantes qui l’empêcheraient de fermer l’œil.

Cordélia s’approcha du côté conducteur en déglutissant. Jake qui avait réussi à remonter la vitre en son absence ne pouvait plus la baisser, aussi ouvrit-il la portière. Quand leurs regards se croisèrent, il y eut un instant de flottement. Jake semblait si inoffensif, assis derrière le volant avec ses baguettes à la main et ses cheveux ébouriffés par la brise... Cordélia crut même déceler un soupçon de gentillesse dans son sourire en coin. À quoi pouvait-il bien penser? Une partie d’elle ne voulait pas le savoir. Mais l’autre était titillée par la curiosité.

— Je me suis renseignée. Il ne reste qu’une chambre avec un grand lit, annonça-t-elle fermement.

Jake ricana et tapa sur la portière avec ses baguettes.

— Elles disent toutes ça.

Cordélia se rembrunit.

— Dans tes rêves.

— Je plaisantais, détends-toi un peu, Cordy.

Elle détestait qu’il fasse ce genre de commentaire. Elle n’était pas coincée, c’est lui qui avait un problème, lui qui était aussi insupportable qu’une crise d’hémorroïdes.

— Alors, tu veux la partager avec moi ou pas?

Jake sortit de la voiture et s’étira. Le mouvement releva son T-shirt, découvrant des abdos qui, sans mériter l’appellation de tablettes de chocolat, étaient bien dessinés et absolument craquants. Surtout avec la petite ligne de poils qui descendait sous son nombril et allait se perdre dans son jean noir taille basse.

— Non, c’est bon, tu n’as qu’à la prendre, dit-il en bâillant. Je ronfle super fort et je donne des coups de pied dans mon sommeil; il vaut mieux que je dorme dans la voiture.

Cordélia fut agréablement surprise. Elle ne s’attendait pas à ce qu’il se montre aussi généreux et renonce à un bon lit, surtout après avoir passé plusieurs heures au volant.

— On pourrait peut-être essayer un autre hôtel.

— Pas la peine. Je m’incline devant les exigences de ma Dodge.

— Tu en es sûr?

— Oui, elle m’a déjà fait le coup. J’ai l’habitude, ne t’inquiète pas.

Cordélia jeta un coup d’œil à la banquette arrière. Elle était assez large, mais Jake ne pourrait pas étendre ses jambes. Puis elle se souvint que le quartier était plutôt du genre agité la nuit.

— Et si quelqu’un vient t’embêter?

Jake glissa ses baguettes dans la poche arrière de son jean. Sans crier gare, il lui saisit les deux bras et la plaqua contre lui. Cordélia laissa échapper un petit cri tandis que son cœur battait la chamade comme si elle venait de courir dans les rues de Pampelune avec des taureaux.

— Je suis capable de me défendre, souffla Jake à son oreille droite ; et de régler son compte à quiconque me chercherait des noises.

Cordélia eut un rire nerveux.

— J’ai pigé. Ce n’était pas la peine de me sortir tes techniques de judo.

Jake grimaça.

— Tu ne t’attendais pas à ça, hein?

— Eh bien, non.

— Et si je t’aidais à porter tes bagages ? Ta stupéfaction serait-elle complète ?

— Il n’y a qu’un moyen de le savoir, répliqua Cordélia avec un sourire malicieux.

Ils contournèrent la voiture, et Jake ouvrit le coffre. Cordélia fit mine de saisir un énorme sac de sport, mais Jake lui donna une tape sur l’épaule et s’en empara lui-même. Cette fois, elle ne fut pas agacée qu’il l’ait touchée. Peut-être parce qu’il se montrait si gentil. Peut-être parce qu’elle était trop fatiguée pour s’offusquer de quoi que ce soit. Ou bien était-ce à cause du soleil couchant qui parait le ciel californien de si beaux reflets indigo ?

Quelle qu’en soit la raison, Jake et elle avaient baissé la garde. Avec un peu de chance, ils réussiraient à s’entendre pendant la suite de leur voyage. Une idée étrange traversa l’esprit de Cordélia : Pourquoi ne pas devenir amis ?

Quelques minutes plus tard, un aimable employé montrait à Cordélia comment régler l’air conditionné et tirer les stores de sa chambre. Elle lui donna deux dollars de pourboire et referma la porte derrière lui.

Cet endroit n’était pas si minable, en fin de compte. Même la salle de bains semblait d’une propreté immaculée. Il y avait une petite télé qui captait HBO (depuis la fin de The Practice, la série préférée de Cordélia était The Comeback, avec Lisa Kudrow), un mini réfrigérateur contenant quelques sodas et un lit gigantesque avec une montagne d’oreillers moelleux.

Cordélia contempla ce dernier en se mordant la lèvre inférieure. Puis elle se dirigea vers la fenêtre, écarta deux lamelles du store vénitien et regarda dehors. Jake était garé devant sa chambre. Il faisait trop noir pour voir à l’intérieur de la Dodge, mais elle supposait que le jeune homme s’était déjà installé sur la banquette arrière. Elle l’imaginait recroquevillé en position fœtale sur le cuir déchiré, au milieu des sacs-poubelle noirs qu’il avait qualifiés de « bagages assortis », alors qu’elle s’apprêtait à dormir dans un lit assez grand pour accueillir toute la population de Los Angeles.

Puis son Treo sonna sur le bureau où elle l’avait posé, et elle traversa la chambre en courant pour prendre la communication. « MPAM » indiquait l’écran - le Meilleur Petit Ami du Monde.

— Je suis si contente que tu m’appelles, lança-t-elle dès qu’elle eut décroché.

— Vraiment?

La voix de Paul la fit littéralement fondre.

— Tu ne peux pas savoir à quel point.

— La journée a été si terrible que ça?

— Jack est passé me prendre en retard; du coup, j’ai dû renoncer à mon bel itinéraire. J’ai annulé mes réservations, et je n’ai plus rien de prévu pour la suite.

Cordélia soupira.

— Et sa voiture ! On devrait l’envoyer à la casse. On a dû s’arrêter dans un Holiday Inn Express à Los Angeles pour qu’elle puisse refroidir ou je ne sais quoi.

— Vous partagez une chambre? interrogea Paul sur un ton inquiet.

— Non. Il n’en restait qu’une seule, et il me l’a laissée. Il dort dans sa voiture, le rassura Cordélia.

— C’est très galant de sa part. Il ne doit pas être si mauvais que ça.

Une fois de plus, Paul avait raison : Jake n’était pas si mauvais. Il se pouvait même qu’il y ait du bon en lui - caché tout au fond, sous ses nombreux défauts.

— Il est un peu pénible, c’est tout, lâcha Cordélia du bout des lèvres.

Paul éclata de rire.

— Tu veux dire, comme toi?

Hé! Une minute! D’accord, elle avait ses petites manies, mais de là à la comparer à Jake...

— Je suis quelqu’un d’organisé et de méticuleux, se défendit-elle. Il n’y a rien de mal à ça.

— Bien sûr que non. C’est juste que..., comment dire? (Il y eut un long silence embarrassé tandis que Paul cherchait ses mots.) Parfois, tu es vraiment exigeante. Tu places la barre très haut.

Cordélia eut l’impression qu’elle venait de recevoir un coup de marteau dans Jes dents. Elle n’avait pas l’habitude que Paul la critique. Certes, il ne l’avait pas traitée de thon ou de débile, mais ça la blessait quand même.

— Moi, je suis exigeante?

— J’ai dit quelque chose de mal ? demanda Paul sur un ton hésitant.

Au tremblement de sa voix, Cordélia comprit qu’elle était en train de faire une montagne d’une taupinière. Elle prit une profonde inspiration et tenta de se calmer.

— Non, mais..., je croyais que tu appréciais que j’aie des principes et que je m’y tienne.

— Évidemment j’apprécie. Je ne voulais pas... Une seconde, ne quitte pas.

— D’accord.

Avec une moue boudeuse, Cordélia attendit que Paul reprenne la ligne. Je suis exigeante, hein? Autrement dit, rigide et coincée. C’était très exactement la façon dont Jake l’aurait décrite... et Molly aussi, peut-être. Paul était censé la prendre pour une charmante excentrique, aussi pétillante que Russell Crowe dans Un Homme d’Exception - mais sans le côté schizophrénique.

— Voilà, je suis là, lança Paul, un peu essoufflé.

— Coucou, marmonna Cordélia.

— Écoute, oublie ce que j’ai dit. Je te trouve merveilleuse.

Cela la rasséréna quelque peu.

— Continue.

Elle devina que Paul souriait à l’autre bout de la ligne.

— Et extraordinairement belle, ajouta-t-il.

— Autre chose?

— Euh... Oui. J’aimerais vraiment que tu sois là. Yosemite est un endroit fabuleux. Tous ces animaux, ces arbres énormes... Ça me file une pêche d’enfer. (Sa voix se fît basse et enjôleuse.) Je voudrais être en train de t’embrasser, là, maintenant...

Oh, j’aime le tour que prend cette conversation, songea Cordélia.

DRING ! DRING ! DRING !

Le téléphone de la chambre la fit sursauter.

— Ne quitte pas, dit-elle à Paul. (Puis elle bondit pour décrocher le combiné.) Allô ?

— Tu n’aurais pas de la Listerine dans ta trousse de toilette, par hasard? J’ai une haleine de chacal.

Maudit Jake.

— Je suis occupée, aboya Cordélia. Ça ne peut pas attendre ?

— Mais j’ai vraiment un sale goût dans la bouche. Me rincer ne prendra qu’une seconde.

— Rappelle-moi dans un quart d’heure.

— Tu es en train de faire quoi, au juste ?

Cordélia jetait des coups d’œil désespérés vers son Treo. Elle voulait tuer Jake pour avoir interrompu ce qui s’annon-çait comme sa première conversation téléphonique coquine avec son fabuleux petit ami dont l’haleine sentait toujours la menthe fraîche.

— Je parle avec Paul.

Jake éclata de rire.

— Qu’y a-t-il de si drôle? demanda-t-elle, furieuse.

— Rien du tout. À plus.

À présent, Cordélia n’avait qu’une envie : défoncer le crâne de cet empêcheur de flirter en rond qu’était Jake. Elle reprit son Treo et tenta de se calmer.

— C’est moi.

— Désolé, Cordy, je dois y aller. Stewart et moi voulons assister à une réunion d’information des Ecoguerriers.

La main de Cordélia se crispa sur son Treo.

— Oh, d’accord, lâcha-t-elle, déçue. Amuse-toi bien.

— Merci. On s’appelle demain. Tu me manques.

— Tu me manques aussi. Bye.

À peine avait-elle raccroché qu’elle s’enferma dans la salle de bains avec tous ses produits préférés, histoire de noyer son amertume dans la baignoire. Quand l’eau commença à refroidir et sa peau à se rider comme un pruneau, elle sortit, se sécha et s’enduisit de lotion hydratante au thé vert Elizabeth Arden. Ça va déjà mieux, songea-t-elle en respirant les effluves parfumées avec délices.

Puis elle enfila son caraco et son boxer en satin rose Victoria’s Secret et décida de se mettre au lit avec un bon roman. Avant de partir, elle avait acheté Peaches, l’histoire de trois adolescentes qui deviennent amies lors d’un été passé dans un verger, en Georgie. Elle avait hâte de l’entamer.

Au bout d’une heure de lecture, ses paupières se firent lourdes. Elle posa le livre sur sa table de chevet, éteignit la lumière et ferma les yeux.

Mais quelques instants plus tard, elle les rouvrit brusquement, roula sur le ventre et les referma avec un soupir agacé. Trois quarts d’heure plus tard, elle n’avait toujours pas réussi à s’endormir. Elle essaya de s’allonger sur le côté

- sans résultat. Alors, elle s’assit dans son lit et ralluma.

D'accord, que se passe-t-il? Cordélia s’était attendue à sombrer immédiatement dans un profond sommeil. Pourquoi n’y arrivait-elle pas? Était-elle encore préoccupée par sa conversation avec Paul? S’attendait-elle à ce que Jake lui téléphone pour lui réclamer des cotons-tiges ? Non, c’était autre chose qui la tracassait. Ça lui coûtait de se l’avouer, mais c’était la vérité. Elle se sentait... coupable.

Elle était là, allongée dans une chambre confortable, pendant que Jake se recroquevillait sur la banquette arrière d’une voiture pour ne pas la gêner. Oui, il était horripilant et il la rendait folle, mais la température chutait pas mal la nuit, et il n’avait même pas de couverture. Ce n’était pas juste qu’il doive grelotter et attraper des crampes à cause d’elle.

Cordélia songea à ce que Paul lui avait dit plus tôt. D’accord, elle était peut-être un peu pénible, elle aussi. Elle avait amplement rendu la monnaie de sa pièce à Jake. Et puis, elle craignait que quelqu’un s’attaque à lui. Seul dans sa voiture, il était vulnérable. Elle avait du mal à y croire, mais elle éprouvait un élan protecteur envers lui.

Cordélia sortit de son lit, se dirigea vers la fenêtre et regarda de nouveau entre les lamelles du store vénitien. Elle n’y voyait rien. Si ça se trouve, il est déjà mort dans sa voiture, songea-t-elle. Et ça sera ma faute, parce que je l’ai laissé dormir dehors.

Elle s’approcha de la porte de sa chambre et l’entrouvrit. Dehors, il faisait frisquet, mais il ne lui faudrait que quelques secondes pour courir jusqu’à la Dodge et jeter un coup d’œil à l’intérieur, histoire de s’assurer que Jake allait bien. Dans sa grande bonté, elle pourrait même lui proposer d’entrer et de dormir sur la moquette.

Cordélia promena un regard à la ronde. Personne. Elle se faufila hors de sa chambre et fonça vers la voiture. En collant son visage contre le pare-brise arrière, elle put distinguer la silhouette de Jake sur la banquette. Le jeune homme était profondément endormi. Sa poitrine se soulevait et s’abaissait à un rythme régulier. Un petit sourire flottait sur ses lèvres, comme s’il était en train de faire un rêve particulièrement agréable. Cordélia le trouva presque attendrissant. Puis elle remarqua qu’il ne ronflait ni ne s’agitait. Il n’avait même pas l’air de respirer fort. Il avait tout inventé pour lui laisser la chambre.

Pourquoi a-t-il fait ça? s’étonna Cordélia.

Soudain, la porte de sa chambre claqua derrière elle, la faisant sursauter. Elle rebroussa précipitamment chemin, posa sa main sur la poignée et tourna ou du moins, tenta de tourner. Car la poignée refusa de bouger. Une nausée familière l’assaillit. Elle venait de faire quelque chose de stupide : elle s’était enfermée dehors !

Doux Jésus.

Cordélia se dirigea vers la fenêtre, mais il n’y avait aucun moyen de l’ouvrir. Elle essaya de nouveau la poignée, sans plus de succès. Alors, elle tourna la tête vers la réception et tenta d’envoyer un message télépathique au concierge. Venez m’aider! Bien sûr, rien ne se produisit. Elle allait devoir marcher jusque là, avec son caraco et son boxer en satin rose quasi transparent.

Comble de malchance, le concierge n’était pas seul. Trois hommes venaient juste d’arriver et réclamaient leur clé. Quand ils l’aperçurent, ils durent penser qu’elle était fournie avec l’une des chambres les plus chères.

Cordélia croisa les bras sur sa poitrine pour préserver un semblant de sa dignité, mais c’était sans espoir. Elle se sentait si humiliée ! Elle ne put s’empêcher de penser que Molly ne se serait jamais fourrée dans ce genre de situation - et que dans le cas contraire, elle aurait quand même assuré. Depuis sa plus tendre enfance, Molly possédait une assurance inébranlable, un aplomb que rien ne pouvait entamer. Voilà pourquoi les garçons comme Jake - non, tous les garçons sans exception - étaient attirés par elle. Enfin... l’assurance, et des seins gros comme des pamplemousses.

Cordélia déglutit et parla en fixant ses pieds.

— Excusez-moi, monsieur... la porte de ma chambre s’est refermée sur moi. Je pourrais avoir une autre clé, s’il vous plaît?

— Un instant, répondit le concierge. Mary, vous voulez bien aider cette demoiselle?

Mary s’avéra être une femme d’âge mûr, aux cheveux grisonnants, qui arborait d’énormes fausses lunettes Gucci. Cordélia trouva cela étrange car le soleil était couché depuis plusieurs heures. La femme sortit de son bureau, jeta un coup d’œil à la jeune fille et haussa les sourcils avec une moue désapprobatrice.

— La porte de ma chambre s’est refermée sur moi, répéta Cordélia, penaude.

Un des clients ricana. Puis la porte d’entrée s’ouvrit. Un homme et une femme l’air fatigué entrèrent, chargés de plusieurs valises et suivis par un petit garçon de quatre ou cinq ans.

— Regarde, maman ! La dame est presque toute nue ! s’exclama l’enfant.

Ce commentaire eut au moins le mérite de faire bouger Mary. Elle saisit une clé sur le tableau et aboya :

— Venez.

Les bras toujours croisés sur la poitrine et la tête rentrée dans les épaules, Cordélia lui emboîta le pas.

Elles avaient presque atteint sa chambre quand la jeune fille entendit un son léger mais familier. Levant les yeux, elle vit Jake assis sur la banquette arrière de sa voiture. Il riait si fort que la Dodge oscillait sur ses amortisseurs fatigués. Il tenta de baisser la vitre, sans doute pour lui lancer une vanne qui la rabaisserait un peu plus.

Et dire que j’avais presque cru qu’on pourrait être amis! fulmina Cordélia. Il ne sera jamais autre chose pour moi qu’un emmerdeur de première !

Mary ouvrit la porte à l’instant où Jake gagnait son combat contre la vitre récalcitrante. Cordélia la remercia rapidement, puis rentra dans sa chambre et referma la porte derrière elle. Elle courut jusqu’à son lit défait, se jeta dessus, enfouit son visage dans l’oreiller et rabattit les couvertures sur sa tête.

Mais même comme ça, elle aurait juré qu’elle entendait encore le rire de Jake.