Ces gens du fleuve

Jacynthe-Mona Fournier · Chapitre 2 sur 31

Pages du PDF

Ces gens du fleuve

Chapitre 2

2

 

Le jour n’était pas encore tout à fait levé qu’Isabelle tirait déjà son fils hors de son lit.

— Allez, Patrick, c’est l’heure de te lever, lui lança-t-elle sur le pas de sa chambre.

Le jeune garçon ouvrit péniblement un œil.

— Voyons donc, sa mère, il fait encore noir.

— Justement, si tu veux avoir le temps de te laver et de déjeuner, c’est le temps de te lever. À la barre du jour, je te l’ai dit encore hier, tu commences ton ouvrage à la barre du jour, insista- t-elle, et ce sera ainsi tous les matins. Envoye, je t’attends en bas. Dépêche-toi, il faut que je me rende au magasin, je suis en retard dans la réalisation de mon inventaire.

En maugréant, Patrick sauta en bas de son lit et se prépara pour aller déjeuner.

Quelque temps plus tard, lorsqu’il arriva au chantier naval, les hommes étaient tous présents et s’apprêtaient à commencer leur journée de travail sous les recommandations du contremaître et propriétaire, son oncle Mike, le frère d’Isabelle.

Devant les hommes réunis, Mike les avisa :

— Aujourd’hui, le chantier accueille trois nouveaux : Lachance- Hébert, Jourdain et Gagné. Ne tenez pas compte de leur nom ni d’où ils viennent, ils sont là pour apprendre. Toi, dit-il en faisant signe à Patrick, tu vas rejoindre M. Bernatchez, le charpentier. Les autres, vous me suivez. Bonne journée à tous et, surtout, ne prenez pas de retard.

Patrick emboîta le pas à M. Bernatchez et ils pénétrèrent dans le hangar qui abritait les outils et les pièces de bois à tailler.

— Bon là, je sais que tu n’as pas d’outils à toi, alors tu vas prendre ceux-là, dit le charpentier en lui pointant ceux qui étaient rangés sur l’établi. Prends une des herminettes, c’est le premier outil de la rangée, pis passe-moi l’autre. À côté, c’est la plane. Quand t’auras fini, tu les remettras à la même place. Tiens-la comme ça, lui indiqua-t-il. Ensuite de ça, continua le charpentier en tenant l’outil de sa main expérimentée, là, tu vas me regarder faire. Pis regarde ben parce que si tu maganes un bon morceau de bois, ça peut nous causer du retard et le patron sera pas content. Inutile de te demander si tu le connais. Maintenant, mon garçon, à l’ouvrage.

À midi, lorsqu’on sonna l’Angélus, tous les travailleurs lâchè rent leurs outils et s’assirent pour prendre leur repas. Patrick les suivit. Malgré la fatigue et de nombreuses ampoules aux mains, les heures avaient filé sans qu’il s’en aperçoive. Mais il continuerait, il leur prouverait à tous qu’il deviendrait un travailleur aussi compétent que les autres employés.

Lorsque la journée tira à sa fin, Patrick constata qu’il avait travaillé douze heures. Ses mains étaient abîmées et rougies par le sang qui imbibait les bouts de tissu qu’il avait enroulé autour d’elles pour ne pas ralentir son travail. En regardant ses mains, il haussa les épaules, car il savait qu’il devrait recommencer le lendemain. À la fin de la journée, il retourna chez lui, les bras ballants, en traînant un peu les pieds. L’épuisement se lisait clairement sur son visage.

Lorsqu’Isabelle l’aperçut, elle regretta presque de lui avoir infligé un pareil labeur. Mais c’était plus prudent de l’avoir sur le chantier que sur un bateau à naviguer sur le fleuve. De toute façon, il avait déjà l’âge de se mettre au travail. Gilles baissa les yeux, il avait mal pour son fils, mais c’est en trimant dur qu’il deviendrait un homme. Cela faisait partie de la vie.

Après s’être lavé et changé de vêtements, Patrick s’approcha de la table pour le souper.

— Alors, comment a été ta journée ? lui demanda sa mère en déposant une assiette devant lui. Est-ce que tu as appris quelque chose ?

— Oui, j’ai appris à me servir de l’herminette. Mais je crois que mes mains n’étaient pas en accord avec le manche, répondit- il en montrant ses blessures.

Il vit sa mère pâlir et froncer les sourcils, mais elle se reprit aussitôt lorsque Gilles affirma :

— On va t’arranger ça, j’ai tout ce qu’il faut pour te soigner. Tu vas voir, ça va te soulager. L’onguent de ta grand-mère Rose-Ange fait des miracles. Demain, ça ira un peu mieux, tu vas voir, répondit son père. Mais peut-être aimerais-tu mieux rester à la maison le temps de guérir tes mains ?

Isabelle tourna brusquement la tête vers Gilles, surprise qu’il fasse une telle suggestion et prête à s’y opposer.

— Non, son père, pas question que je reste à la maison. Je ne suis pas une mémère. Demain, je vais continuer. Je fais partie des hommes du chantier maintenant et je ne les laisserai pas tomber.

— La semaine va être longue, mais dimanche tu pourras te reposer, ajouta Isabelle. Nous sommes fiers de toi, tu sais ? ajouta-t-elle en lui souriant.

Le garçon eut du mal à finir son repas sans tomber endormi dans son assiette. Après que son père, avec l’aide d’Isabelle, eut pansé ses mains, il monta rapidement à sa chambre. Il eut juste le temps de retirer ses vêtements et de se laisser tomber dans son lit avec un long soupir de soulagement avant de s’endormir. Il ne se réveilla pas avant le lendemain matin, encore une fois, à la barre du jour.

* * *

Le dimanche suivant, comme c’était le mois de Marie, un reposoir avait été érigé à la Fonderie qui se situait à l’ouest du village. Ce lieu tirait son nom d’un ancien poste de chasseurs de baleines où l’on faisait fondre le gras des animaux. Les chasseurs avaient disparu depuis belle lurette, mais le nom était resté.

Les villageois se rassemblèrent sur le site pour y chanter des cantiques et les jeunes gens réunis en profitèrent pour parader comme des coqs de basse-cour et faire plus ample connaissance avec les jolies demoiselles. C’était aussi le temps de l’année où on faisait bénir les semences afin d’obtenir la meilleure des récoltes.

Isabelle et Gilles retournèrent à la maison, accompagnés de Francis, qui avait délaissé ses livres le temps de la fête, et d’une Catherine très maussade, comme toujours lorsqu’elle n’obtenait pas ce qu’elle voulait. En effet, ses parents l’avaient obligée à les suivre alors qu’elle aurait pu demeurer en compagnie de son amie Réjeanne et revenir plus tard avec elle. Il y avait tellement de beaux garçons, surtout le petit Gagné. À leur âge, les deux jeunes filles rêvaient déjà d’avoir un amoureux.

Le lendemain, Catherine retourna au couvent, tenu par les Filles de Jésus. Il restait encore plus d’un mois avant la fin des classes, et si son bulletin présentait la note exigée par ses parents, elle aurait droit à deux semaines de vacances à Québec chez son parrain et sa marraine, Anita et Henry Beaudoin. Elle en rêvait tous les jours. La ville exerçait un attrait irrésistible sur elle, qui n’avait nullement l’intention de demeurer dans ce village pour le reste de ses jours, même si Cap-Saint-Norbert se développait rondement grâce à la guerre.

La semaine s’écoula rapidement. La température s’adoucissait et la mer brillait de mille feux sous le soleil du mois de mai quand il chassait les pluies printanières. Le vent soufflait de l’ouest et les vagues affichaient leurs moutons blancs avant de rouler avec fracas sur la plage.

Le chantier naval bourdonnait d’activité, les contrats se succédaient, de plus en plus nombreux, au grand plaisir de Gilles et d’Isabelle, qui en étaient toujours actionnaires. Mike, le frère aîné de sa femme, en avait fait l’acquisition de nombreuses années auparavant.

Quand elle avait un peu de temps devant elle, Isabelle allait souvent marcher sur la grève. Elle se rendait toujours à l’Anse aux Hérons, où elle se réfugiait à l’abri des rochers et du vent pour réfléchir et prendre des décisions importantes. Ensuite, elle s’accordait un long moment où elle laissait la magie de la mer opérer en elle en effaçant pendant quelques instants toute trace de la vie quotidienne et de ses petits tracas. Après ces quelques heures de solitude, elle réintégrait le magasin général, ragaillardie, et elle s’attaquait avec enthousiasme au travail qui ne manquait jamais de s’accumuler. Parfois, elle oubliait que la guerre était là.

Du charpentier Bernatchez, qui avait accepté la tâche d’initier son fils au métier, elle ne reçut que de bons mots. Patrick se débrouillait bien et son ardeur à l’ouvrage enchantait le vieux charpentier qui voyait déjà la relève dans ce tout jeune homme. Mais Isabelle savait que son fils ne choisirait jamais ce noble travail comme métier. Dès qu’il aurait maîtrisé les enseignements du vieil homme, il passerait à autre chose d’un peu plus difficile. Quant aux deux autres nouveaux, Jourdain et Gagné, on aurait dit que ces deux jeunes avaient accompli ces tâches toute leur vie. Assurément, quand on avait dans sa famille d’aussi illustres capitaines de navires, il fallait s’attendre à ce que les descendants aient hérité de quelques dons. Ces jeunes-là iraient loin.

O ceanofPDF.com