Ces gens du fleuve

Jacynthe-Mona Fournier · Chapitre 5 sur 31

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Ces gens du fleuve

Chapitre 5

5

 

Malgré l’interdiction de ses parents, Catherine se faufilait hors de la maison lorsque ceux-ci quittaient le domicile pour leur travail. Souvent, tard le soir, alors que la maisonnée était endormie, elle courait rejoindre Germain.

Ils avaient déniché une petite cabane dans les bois pas très loin derrière la maison des Hébert. Cette cabane avait sans doute dû abriter quelqu’un auparavant et tout était à l’abandon. Catherine avait fait un ménage sommaire de l’endroit pour qu’ils puissent s’y rencontrer. Et, à l’abri des regards, ils en avaient bien profité. Catherine avait succombé à la tentation en écoutant ses belles paroles.

Elle était tombée follement amoureuse de cet homme qui lui promettait le mariage et une vie de bonheur.

— Tu vas voir, ma belle sirène, on va être heureux ensemble, affirma-t-il un jour. Mais pour ça, il va falloir qu’on parte tous les deux, pis qu’on se marie au plus vite. Comme ça, personne ne pourra nous séparer. Sinon, je vais devoir te laisser.

Catherine eut peur. La pensée de le perdre la fit presque chavirer. Jamais elle ne pourrait vivre sans sa présence, sans ses mots d’amour et ses caresses. Dans son esprit et dans son cœur de seize ans, elle croyait en ses paroles et n’arrivait plus à s’imaginer vivre séparée de lui.

— Non, Germain, ne t’en va pas sans moi. Je vais trouver un moyen de partir avec toi.

— Écoute-moi ben, dans une semaine, je vais faire semblant de quitter la place. Quelques jours après, le temps de me trouver un char, pis si tu peux m’avoir des coupons pour le gaz, je vais revenir te chercher. Ça va nous prendre de l’argent, pis les affaires dont tu auras besoin.

— J’ai des économies, je vais prendre ça avec moi. Pis je vais demander de l’argent à mon père. Tu sais que je suis censée aller passer deux semaines à Québec chez mes parrains, papa me remet toujours un bon montant pour mes dépenses.

— Ça ne sera pas de trop. On va avoir besoin de chaque cenne pour voyager.

— Mais où va-t-on aller, à Montréal ?

— Non, non, pas en ville. On va aller s’installer au Saguenay, une place qui s’appelle Port-Alfred. J’ai déjà travaillé sur le port. Personne ne pensera à aller nous chercher là et pis j’vas pouvoir trouver facilement de l’ouvrage.

Elle fut surprise et hésita.

— Je ne sais pas, moi, c’est pas mal loin…

— Ben, si tu aimes mieux rester ici, aussi ben me le dire tout de suite. Comme ça, je ferai pas de projets d’avenir avec toi. Tu dis que tu m’aimes, mais là, je suis pas sûr de te croire, déclara- t-il en faisant mine de s’en aller.

— Arrête, voyons ! dit-elle en lui prenant le bras. Tu le sais que je t’aime. Sinon, je ne t’aurais jamais laissé faire ce qu’on a fait ensemble. C’est juste que ça me fait peur, tu comprends, mais ça m’excite terriblement en même temps, ajouta-t-elle en souriant.

Le couple planifia sa fuite dans tous les détails. Avec l’aide de Réjeanne et ses copains du navire, Germain lui ferait parvenir un mot l’avisant de la date et du lieu de la rencontre avant le départ.

* * *

Finalement, tout se déroula selon les plans qu’ils avaient établis. Personne ne surveillait plus Catherine. Sa mère occupait la plupart de son temps à travailler au magasin qu’elle commençait à changer graduellement en épicerie, et son père passait ses journées à son hôtel, à l’auberge ou bien encore à la ferme qu’ils possédaient dans les terres aux limites du village. Patrick travaillait au chantier et Francis, depuis son retour de l’école, allait rejoindre son cousin Fernand presque tous les jours. Mais parfois il s’enfermait dans sa chambre pour lire, quand il ne rencontrait pas ses autres amis pour planifier ses mauvais coups.

Lorsqu’elle reçut enfin le mot de Germain, Catherine mit rapidement son plan à exécution. Sa valise bouclée et placée près de la porte arrière de la maison, elle referma cette porte silencieusement et quitta son foyer sans un regard en arrière. Elle partait pour le bonheur, croyait-elle. C’était sa vie et elle la vivrait comme elle l’entendrait.

Peu après minuit, elle prit place dans le vieux tacot que conduisait Germain et ils s’enfuirent de Cap-Saint-Norbert. Pendant longtemps, ils roulèrent pour mettre le plus de distance possible entre eux et les parents de Catherine qui ne manqueraient pas de partir rapidement à sa recherche.

Le lendemain, ignorant encore ce qui s’était passé, Isabelle entreprit sa journée de travail au magasin comme à l’habitude. Sa fille dormait encore et elle décida de ne pas la déranger. La veille, elle ne semblait pas bien aller et se plaignait de crampes à l’estomac. Mais les activités étaient nombreuses au magasin et les commandes affluaient. De plus, il fallait vider les caisses de marchandises et les placer sur les tablettes. De son côté, Gilles travaillait tout autant puisque l’hôtel fonctionnait à plein rendement, et de nombreux touristes ainsi que plusieurs voyageurs arrivaient régulièrement pour visiter leur beau coin de pays. Patrick partageait son temps libre entre la ferme, l’hôtel et le magasin, aidant ses parents lorsqu’ils en avaient besoin.

C’était vraiment la prospérité, comme ils l’avaient tant espéré pendant les années de la crise économique. Avec la guerre qui durait toujours, l’économie du pays se relevait et rien ne laissait présager de changement.

Isabelle s’attarda à son bureau pour faire ses entrées dans les livres plus tard qu’à l’habitude. Elle était débordée de travail et elle songeait sérieusement à embaucher un autre commis et un assistant. Si seulement Catherine avait été intéressée, elle aurait pu commencer à la former, mais la jeune fille avait la tête dans les nuages et ne s’occupait que de sa petite personne, tout comme l’avait fait sa marraine, Anita, quand elle avait cet âge. Elle verrait à tout cela ce soir. Elle tenait d’abord à consulter Gilles ; après tout, le magasin lui appartenait à lui aussi.

Quant à leur plus jeune fils, toujours à courir avec son cousin et ses amis, il était trop tôt pour deviner ce qu’il souhaitait accomplir comme métier. Chose certaine, la navigation n’avait aucun attrait pour lui, au grand soulagement d’Isabelle.

Après sa longue journée de travail, Gilles s’arrêta à son bureau pour l’en déloger.

— Viens, Isabelle. C’est bien assez pour aujourd’hui. Regarde comme il fait beau, on pourrait aller prendre une marche après souper. Ça fait quelques jours que tu n’as pas vu tes parents. Allons donc faire un tour chez eux, ça va leur faire plaisir.

— Oui, tu as raison. Mais d’abord, je veux parler à Catherine. J’aurais besoin d’elle au magasin. Une de mes employées est malade et ici, ça n’arrête pas du matin au soir. J’ai beaucoup de correspondance en retard, sans parler de la comptabilité. C’est le temps qu’elle apprenne à travailler. Mais on verra à ça plus tard dans la soirée. Je te suis, termina-t-elle en glissant son bras sous le sien.

Patrick, Francis et Fernand étaient assis sur la galerie et se disputaient âprement une partie de dames. Isabelle et Gilles entendaient les cris de protestation des garçons, s’accusant mutuellement de tricher.

— Je ne veux pas savoir qui gagne la partie, lança Gilles en levant les mains. Mais avez-vous vu Catherine ? Je pensais qu’elle serait ici avec vous autres.

Les deux garçons secouèrent la tête.

— Non, répondit finalement Patrick. Et toi, Francis ?

— Moi non plus, je ne l’ai pas vue depuis hier soir. Elle est partie se coucher pas mal de bonne heure, mais elle ne dormait pas, parce que je l’ai entendue brasser dans sa chambre pendant longtemps. On aurait dit qu’elle faisait du ménage dans ses tiroirs qu’elle ouvrait et refermait sans arrêt.

Isabelle jeta un regard surpris à Gilles et ils pénétrèrent presque en courant dans la maison. Gilles grimpa les escaliers, sa femme derrière lui. En ouvrant la porte de la chambre, ils réalisèrent aussitôt que la jeune fille s’était enfuie. Mais depuis quand ? En regardant autour d’elle, Isabelle remarqua qu’elle n’avait laissé aucun message, mais elle avait emporté ses économies et la plupart de ses vêtements.

— Gilles, elle est partie ! cria-t-elle, dans tous ses états. Pro bablement qu’il y a du Germain Rivard là-dessous. Va avertir la police, moi je vais téléphoner à Québec chez mes sœurs au cas où elle passerait par là.

Gilles se souvenait maintenant que Catherine lui avait demandé de l’argent pour son voyage chez sa marraine. Il descendit dans la petite pièce qui leur servait de bureau à la maison et où ils gardaient toujours un montant important au cas où il y aurait une autre crise économique. Le tiroir était vide, sa fille avait tout emporté avec elle.

Après avoir fait ses appels, Isabelle se précipita chez son père, Wilfrid. Lorsque celui-ci la vit arriver presque en courant, il devina que quelque chose s’était produit. Sa femme, Rose-Ange, arrêta le mouvement de sa berceuse.

— T’as l’air pas mal pressée, ma fille. Pis là, rien qu’à voir la face que tu as, c’est pas pour nous annoncer une bonne nouvelle.

— Papa, maman, je pense que Catherine s’est sauvée avec Germain Rivard.

Wilfrid lâcha sa pipe et se leva lentement.

— Ah ben, maudit verrat ! s’exclama-t-il. Est partie quand ?

— On ne sait pas vraiment, mais elle était à la maison hier après le souper.

— Ça voudrait dire qu’a a un bon boutte de faite. Pis asteure, est-tu partie en bateau ou ben en char ?

— Je ne sais pas. Sa mère, dit-elle en s’adressant à Rose-Ange, je n’ai pas eu le temps de vérifier si elle a emporté les coupons de gaz. Je suis tellement inquiète pour elle, elle a juste seize ans et elle vient de partir avec un homme. Comment ça se fait que je n’ai rien vu arriver ? Je pensais que c’était encore un de ses caprices, son amourette avec le Rivard. Je me trompais. Vous savez, continua-t-elle, elle était en punition il y a deux semaines. Défense de sortir de la maison, mais nous n’étions pas toujours là pour la surveiller. Il faut croire que ça ne lui a pas fait comprendre grand-chose, la maudite tête dure ! Je me sens tellement coupable, vous ne pouvez pas vous imaginer.

— Bon, là, t’as peut-être un peu raison. Tu t’occupes plus de ton grand magasin que de tes enfants, déclara Wilfrid, en colère.

Surprise, elle regarda son père.

— Mais c’est le magasin et tout ce qui s’y rattache qui nous font vivre, vous le savez bien ! La guerre ne durera pas encore longtemps et qui sait ce qui va se passer après ça.

— Des fois, ma fille, je me demande si c’est ben plus tes rêves de grandeur que tu fais vivre. Oui, la famille passe avant tout, ça, tu t’en rends ben compte. T’as toujours été ben bonne pis ben généreuse avec la tienne. On te remerciera jamais assez. Mais là, prends donc le temps de t’occuper de tes enfants pis cesse donc de les faire marcher à la baguette. Ils ont besoin d’une mère pis d’un père, pas d’un boss. Un enfant, c’est comme un jeune arbre. Si y pousse croche, on lui met un bâton pour le redresser et on le surveille. Un enfant, ça doit être entouré et maintenu à sa place, ben droit pis sans mauvais penchants, entre son père et sa mère.

Isabelle se laissa tomber sur une chaise, les épaules affaissées, dévorée par l’inquiétude et l’angoisse.

Devant le désarroi de sa fille, Wilfrid regretta les dures paroles qu’il venait de prononcer, même s’il savait qu’il avait raison.

— Rose-Ange, dit-il, va avertir Claudine pis Jean-Guy. Dis aux autres d’aller voir sur le quai, si des fois on pourrait pas apprendre des nouvelles venant du monde qui se tient là.

Se tournant vers Isabelle, il ajouta :

— As-tu demandé à son amie, la Réjeanne à Gilberte, si elle savait quelque chose ?

Isabelle secoua la tête, car elle savait que Réjeanne était à Port-Logan depuis la veille et ne rentrerait que dans quelques jours. Elle travaillait chez sa sœur Rosemarie à la ferme. Mais plus tard, lorsqu’Isabelle téléphona à sa sœur, elle ne put rien apprendre puisque Réjeanne était partie avec les plus jeunes pour faire du ménage dans une section de l’entrepôt à légumes.

Après avoir cherché partout, ils ne trouvèrent aucune trace de Catherine et de son compagnon. Tout ce qu’il leur restait à faire, c’était d’attendre qu’elle les contacte. Mais le ferait-elle ?

La police interrogea les autres marins du Jean-Loup qui demeuraient encore à Cap-Saint-Norbert. Ce qu’ils apprirent ne les rassura guère. Ce type-là, c’était un buveur et un coureur de jupons sans scrupule. De plus, il choisissait ses proies parmi les plus jeunes et les plus vulnérables, leur promettant un mariage d’amour qui n’arrivait jamais. Son but était toujours d’arriver à soutirer de l’argent aux parents de celle qu’il avait réussi à séduire. Ensuite, il se débarrassait de la fille.

Gilles n’osa pas mettre sa femme au courant de ces derniers renseignements. Malgré tout, il bouillait d’une rage mal contenue. Toucher à ses enfants équivalait au pire affront qu’une personne pouvait lui faire subir. Lorsqu’il fut seul à l’hôtel, il contacta ses deux beaux-frères et amis, Frank McRay et Henry Beaudoin. Ces deux-là possédaient assez d’influence pour l’aider à retrouver les deux fuyards.

Ce ne fut que quelques jours plus tard, lorsque Réjeanne se décida enfin à parler et à leur remettre la lettre que Catherine lui avait confiée, qu’ils purent nourrir un peu d’espoir.

Catherine s’excusait d’avoir pris l’argent dans le tiroir du bureau. Elle affirmait que quand ils recevraient cette lettre, elle serait mariée. Il le fallait bien puisqu’elle leur annonça aussi qu’elle était enceinte. La jeune fille ne révéla pas leur destination ni aucune adresse.

* * *

L’été s’écoulait, et Isabelle, jour après jour, ne cessait de se tourmenter au sujet de sa fille. Elle réalisait combien elle avait négligé ses enfants, surtout les deux derniers. Elle avait honte de s’avouer que son aîné, Patrick, prenait beaucoup de place dans son cœur. Par ses manières, il lui rappelait souvent le bon et sage Léopold Hébert, le père de Gilles, décédé depuis plusieurs années. Quant à Catherine, même sans lien de parenté, elle possédait le même caractère qu’elle, entêtée, fonceuse et déterminée dans tout ce qu’elle entreprenait. Isabelle aurait dû prendre plus de temps pour l’écouter quand elle voulait lui confier quelque chose, mais elle l’avait ignorée et sa fille avait alors trouvé une oreille attentive en Germain Rivard. Maintenant, elle réalisait à quel point elle l’avait négligée au profit des heures de travail qu’elle investissait dans le magasin.

En septembre, Patrick repartirait à l’École navale. Au printemps, il s’embarquerait à titre de nouveau diplômé sur un navire-école. L’année de son dix-huitième anniversaire approchait, et si la guerre qui faisait rage ne se terminait pas, son petit garçon serait appelé sous les drapeaux. Elle n’ignorait pas qu’il rêvait de s’enrôler comme les jeunes gens de son âge afin de prouver à tous qu’il était devenu un homme. Son cœur de mère se serrait à cette pensée et elle ferait tout en son pouvoir pour qu’il soit exempté. Il n’était pas question que son fils aille se faire tuer sur un champ de bataille dans les vieux pays.

Francis fréquenterait une école privée de langue anglaise à Québec. Il demeurerait chez son parrain, Frank McRay, un Américain d’origine écossaise qui s’était établi au pays et avait épousé sa sœur, la belle Lucille Harrison. N’ayant que deux filles, Frank considérait Francis comme son fils et, déjà, il échafaudait de grands projets pour le jeune garçon.

À Cap-Saint-Norbert, les bavardages cessèrent après un temps. Les gens passaient déjà à autre chose et avaient tiré leurs propres conclusions. On avait fait courir la rumeur selon laquelle la fille des Hébert avait rencontré un beau parti pendant ses vacances à Québec et que, maintenant mariée, elle demeurait dans la région de Montréal. La vie continua, mais sans qu’Isabelle et Gilles ne perdent espoir de retrouver leur fille et, peut-être, de la ramener à la maison.

Or, pendant ce temps, la vie prenait un tout autre tournant pour la jeune Catherine. Ce qu’elle avait cru voir avec les yeux de l’amour, elle le voyait maintenant avec les yeux de la réalité. Et le réveil était brutal.

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