Ces gens du fleuve

Jacynthe-Mona Fournier · Chapitre 6 sur 31

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Ces gens du fleuve

Chapitre 6

6

 

Catherine et Germain atteignirent enfin la région du Saguenay. Les soirs où ils avaient loué une cabine, Germain avait fait valoir ses droits de propriétaire. Il s’était assuré de porter une alliance et avait remis à Catherine un jonc de bien piètre qualité. En attendant d’avoir mieux, lui avait-il affirmé. Mais Catherine ne voulait pas attendre longtemps. Elle s’était aperçue qu’elle était enceinte, et les symptômes d’une grossesse ne trompaient pas. Germain ne la laissait pas entrer dans aucun endroit où ils s’arrêtaient, de peur qu’elle ne soit reconnue si on l’apercevait avec lui.

Finalement, Port-Alfred apparut. Sur les rives de la majestueuse rivière Saguenay, le port et son moulin à papier avec ses imposantes accumulations de billes de bois dominaient le paysage.

— Où allons-nous habiter, demanda-t-elle, inquiète, en apercevant la petite ville qui se situait sur le bord de la rivière.

— J’ai trouvé un loyer chez une dame que je connaissais avant quand j’ai travaillé icitte. Tu vas voir, il y a une belle vue sur la grande baie saguenéenne. C’est meublé, même si c’est pas le grand luxe, mais ça va faire pour l’instant, termina-t-il en garant la voiture près d’une maison à l’air misérable. À côté de notre loyer, c’est celui de la propriétaire. Est ben fine, tu peux me croire.

Dès qu’elle poussa la porte, Catherine ouvrit la bouche, mais aucun son ne sortit. Elle aperçut une vieille table, probablement branlante, et quatre chaises dépareillées. Dans ce qui servait de salon, un sofa aux couleurs indéfinissables ainsi qu’un fauteuil d’où la mousse s’échappait à quelques endroits constituaient le mobilier. Et quant au lit de la chambre, ce n’était qu’un matelas taché et dégoûtant qui reposait sur une planche de bois.

— Germain, où est-ce que tu m’as emmenée vivre ? lança-t-elle en déposant brusquement sa valise. C’est sale, ça sent mauvais, un vrai taudis. À quoi as-tu pensé en louant un pareil endroit ?

— Maudit, t’es encore en train de chialer ! lâcha-t-il en levant les yeux. Je suis pas riche comme ta famille, moi, tu le sais. On va aller acheter les affaires qui manquent pour s’installer. Fais-moi une liste.

Et lorsqu’elle la lui tendit, il n’hésita pas à lui demander de l’argent. Catherine ne conservait dans son sac que ses économies. Le reste, elle l’avait dissimulé dans le fond de sa valise.

— Tiens, dit-elle en lui remettant quelques dollars. Tu devrais en avoir assez. Mais il va falloir que tu te trouves du travail si tu veux qu’on mange.

— Eille, toé, commence pas à bosser icitte. Laisse-moi le temps d’arriver ! cria-t-il en empochant l’argent d’un mouvement brus que avant de claquer la porte derrière lui.

Elle le fusilla du regard puis, finalement, elle haussa les épaules et passa en revue le reste du loyer. Elle sursauta lorsqu’elle entendit frapper à la porte. À travers la vitre sale de la fenêtre, elle aperçut la propriétaire du logement.

— Entrez, dit-elle. Vous êtes madame Simard, c’est ça ?

— Ouais, Aline Simard. Votre… mari, dit-elle en lorgnant le jonc de la jeune fille, m’a payé le loyer pour trois mois. Voici votre reçu. Si vous avez besoin de quelque chose, je suis là, juste à côté. J’espère que vous aimerez Port-Alfred. On a une belle vue d’icitte, hein, vous trouvez pas ?

Sans attendre de réponse, elle continua :

— Pis pour votre information, les petits magasins sont en bas de la côte dans l’autre rue. Bon là, je me sauve. Votre p’tit nom, c’est quoi, déjà ?

— C’est Catherine, mais vous pouvez me tutoyer.

Aline Simard hocha la tête en souriant et retourna chez elle.

Dans les jours qui suivirent, Catherine en profita pour s’instal ler avec le peu qu’elle possédait. Aline lui avait remis la clé de la dépense située sur la galerie d’en arrière et qui donnait sur la cour. Après avoir nettoyé les quatre pièces du mieux qu’elle le pouvait et installé des rideaux aux fenêtres, elle sortit s’asseoir sur la galerie avant. Avec intérêt, elle suivit des yeux les nombreuses activités qui se déroulaient sur le port. Germain lui avait finalement indiqué qu’il avait été engagé comme débardeur, mais qu’il remplacerait parfois les marins à bord des navires quand ce serait nécessaire, alors il s’absenterait assez souvent.

Elle était enceinte de quatre mois lorsqu’elle se décida enfin à le lui annoncer. Il se contenta alors de répondre :

— Ah ben maudit ! Y manquait plus que ça ! T’aurais pas pu attendre un peu ?

Surprise, blessée et choquée, elle répliqua avec colère, les mains sur les hanches :

— C’est tout ce que tu trouves à dire ? Tu sauras, Germain Rivard, que cet enfant-là, je ne l’ai pas fait toute seule. Et tu m’avais promis qu’on se marierait ! Qu’est-ce que t’attends ?

Il partit sans répondre, la rage dans les yeux, en claquant la porte derrière lui.

Catherine se mit à pleurer. Elle commençait enfin à entrevoir la vraie nature de cet homme, et ce qu’elle voyait ne laissait aucunement présager le bonheur qu’elle avait cru trouver à ses côtés. Devait-elle partir, retourner chez elle ? pensa-t-elle. Or, elle ne le fit pas, espérant encore et toujours un avenir meilleur. Ils finiraient bien par s’ajuster, ils avaient peut-être seulement besoin de temps.

* * *

À l’approche des Fêtes, les premières qu’elle passerait sans sa famille, il commença à la rudoyer.

Pour la moindre raison, il lui serrait un bras de ses mains puissantes ou la poussait sans ménagement. Au début, elle tenta de se défendre, mais il était si grand et si fort qu’elle n’avait aucune chance de l’intimider. Et surtout, maintenant à son septième mois de grossesse, elle avait peur pour le bébé. Il ne cessait de la houspiller pour qu’elle écrive à ses parents et qu’elle leur demande de l’argent, mais elle refusait toujours.

Presque tous les soirs, et ce, quand il rentrait, elle devait subir ses assauts. Si elle osait protester, il n’hésitait plus maintenant à la frapper et à la traiter de bonne à rien. Le matin, lorsqu’elle se levait, meurtrie et humiliée, elle se demandait comment tout cela avait pu lui arriver en si peu de temps. Elle n’osait tenter de répondre à cette question.

Une semaine avant Noël, il entra un soir à moitié ivre et accompagné de quelques compagnons de travail. Elle se réfugia immédiatement dans la chambre.

— Catherine, viens icitte, j’ai amené de la belle visite. Comme tu chiales tout le temps que tu t’ennuies pis que tu vois personne, viens donc jaser pis prendre un p’tit coup avec nous autres. C’est des amis, ces gars-là.

N’ayant guère le choix, elle sortit de la chambre, mais elle prit peur lorsqu’elle aperçut les hommes assis autour de la table en train de la reluquer, les yeux mauvais.

— C’est qui, c’te belle fille là ? demanda l’un d’eux, alors que Catherine glissait lentement vers la porte de sortie.

— Ça ? C’est juste une p’tite guidoune que j’ai ramassée en Gaspésie. Est belle, hein ? Viens icitte, ma sirène, viens nous montrer comment t’es fine quand tu veux. Pis là, les gars, si vous payez la bière, je serai ben d’accord pour vous la prêter.

Affolée, Catherine sortit en trombe du logement et, sans même frapper, elle entra en coup de vent chez Aline Simard qui, surprise, s’empressa de verrouiller la porte derrière elle.

Le lendemain, lorsque la maison fut à nouveau vide, elle retourna dans son logis pour nettoyer les saletés que ces ivrognes avaient laissées derrière eux. Elle craignait toujours de le voir arriver, assurée qu’elle subirait encore ses coups et, qu’une fois de plus, elle devrait se plier à ses exigences. Mais il ne revint pas.

Catherine et Aline passèrent Noël ensemble. De retour dans son pauvre logis, elle pleura beaucoup. Mais à quoi servaient les larmes désormais ? Elle faillit envoyer un mot à sa mère, mais au dernier moment, elle se ravisa et déchira sa lettre. Elle avait trop honte pour avouer à sa famille l’erreur qu’elle avait commise en s’enfuyant avec cet homme.

* * *

Pendant l’hiver 1944, elle sentit ses premières contractions.

Dès sa naissance, elle rejeta le bébé. Avoir eu un enfant de cet homme lui était intolérable. Malgré l’aide d’Aline et du docteur, elle refusait de s’en occuper. Finalement, elle comprit que cette petite chose lui appartenait et qu’elle dépendait d’elle, sa mère. Heureusement, la petite ne pleurait que rarement. Au fond d’elle-même, elle chercha ce sentiment d’amour qu’elle aurait dû éprouver, mais malgré ses efforts, elle ne trouva rien… rien d’autre que de l’indifférence.

Au début du printemps, alors qu’elle recommençait à aller mieux, Germain Rivard revint. D’où ? Elle n’en savait rien. Et le cauchemar reprit, pire qu’auparavant.

De nouveau enceinte, Catherine s’enfonçait dans le découragement. Le visage de la femme qu’elle aperçut dans le miroir un matin ne lui ressemblait guère : pâle, amaigri, dévoilant des traits tirés et des cheveux ternes, il attestait de sa détresse physique et morale. Il fallait qu’elle se secoue et qu’elle sorte de cet enfer. Heureusement, il lui restait encore un peu d’argent qu’elle avait dissimulé. Elle avait dû puiser dans sa réserve pour s’acheter des vêtements d’hiver, pour payer le docteur et pour les affaires du bébé.

Mais voilà, elle était encore enceinte. Impossible de trouver du travail. De toute façon, que savait-elle faire ? Malgré sa peur, elle décida de parler sérieusement à Germain. Elle lui expliquerait que, puisque rien ne marchait entre eux, et comme ils n’étaient pas mariés, il était préférable de se séparer.

Ce soir-là, avec le peu qu’elle possédait, elle cuisina un repas décent, fit le ménage et passa une de ses anciennes robes qui n’était pas trop défraîchie. Lorsqu’il daigna finalement rentrer à la maison, elle s’empressa de lui servir son repas. Il s’assit et commença à manger. Mais, comme souvent, il avait bu et en remarquant le ventre de Catherine qui commençait tout juste à gonfler, il se mit à cogner sur la table, renversant les plats et la maudissant de lui imposer une famille qu’il ne voulait pas.

— Si c’est comme ça, je vais retourner chez mes parents, osa-t-elle dire.

Il se leva d’un bond, renversant la chaise.

— Toé, tu iras nulle part. Cet enfant-là, dit-il en pointant le berceau, est à moé, l’autre aussi. S’ils veulent le voir, y auront rien qu’à payer. C’est toute !

Les poings serrés, elle cria :

— Jamais, tu m’entends, Germain Rivard, jamais je ne demanderai une cenne à mes parents, tu ne réussiras pas à leur soutirer de l’argent en passant par moi !

— T’as ben dû leur en demander, sinon avec quoi t’as acheté les affaires que je vois ? À moins que tu m’aies fait des cachotteries, ajouta-t-il en s’avançant vers elle. T’as caché ton argent, hein ? C’est ça, ma maudite !

Il se mit à ouvrir tous les tiroirs, à fouiller partout jusqu’à ce qu’il empoigne la valise où Catherine dissimulait le peu qui lui restait. En poussant un cri, elle se précipita pour l’empêcher de l’ouvrir, mais il la repoussa brutalement. Avec un sourire satisfait, il retira les quelques billets de banque qui s’y trouvaient encore.

— Où t’as caché le reste ? demanda-t-il d’une voix menaçante, en lui agrippant le bras. Où ? Vas-tu ben me le dire ? hurla-t-il.

— J’en ai pas d’autre, répondit-elle plaintivement. Cesse de crier comme ça, tu vas réveiller le bébé.

— J’m’en fous de ton bâtard !

Et il mit à la secouer sans ménagement. Elle pouvait lire la rage et la folie dans ses yeux rougis par l’alcool. Finalement, il ramassa ses affaires à lui et il la poussa si brutalement qu’elle vint frapper la table avant de tomber à plat ventre au sol. Comme si ce n’était pas assez, il lui décocha plusieurs coups de pied et sortit sans un regard en arrière.

Aline, qui avait tout entendu, attendit qu’il ait quitté le terrain. Après avoir tendu l’oreille, elle n’entendit aucun bruit et elle se dit que Catherine s’était probablement couchée, après tout.

Mais les heures passaient et elle n’entendait toujours rien. Tout à coup, le bébé se mit à pleurer. Catherine ne laissait jamais pleurer sa fille, de peur que Germain ne s’en prenne à la petite. Aline attendit encore et, trop inquiète, frappa à la porte qui s’ouvrit toute seule devant elle.

Catherine gisait, inconsciente, dans une mare de sang. Elle s’aperçut rapidement que la pauvre enfant faisait une fausse couche. Elle courut appeler le docteur et revint vite auprès d’elle.

Dans la pièce, tout était sens dessus dessous. Les restes du repas avaient éclaboussé les murs et le plancher de la cuisine. En vitesse, elle ramassa quelques vêtements pour Catherine et fourra le tout dans un sac. L’ambulance ne tarda pas à arriver et on ne put que constater que la jeune femme avait été terriblement battue. Après avoir répondu à quelques questions, Aline amena le bébé, qui était sain et sauf, chez elle. Une fois l’enfant endormie, elle retourna dans le logis et se mit à la recherche d’une indication, d’une adresse d’une personne qui faisait partie de la famille de Catherine. Finalement, elle trouva sur un bout de papier caché dans un tiroir le nom et l’adresse d’un certain Patrick Lachance-Hébert de l’École navale de Québec.

Finalement, après qu’Aline eut rejoint les dirigeants de l’école, on l’assura que son message urgent serait remis à M. Lachance-Hébert dans les plus brefs délais, puisqu’il était présentement en mer sur le bateau-école de l’institut.

* * *

Une semaine plus tard, un homme portant un uniforme vint frapper à sa porte.

— Oui ? demanda-t-elle.

— Êtes-vous madame Aline Simard ?

— C’est moi, et j’espère ben que vous êtes Patrick Lachance-Hébert.

— Oui, je suis le frère de Catherine. Où est-elle ?

— Dieu soit loué, s’exclama-t-elle. Entrez vous asseoir.

— Où est ma sœur ? insista-t-il en refusant de s’asseoir.

— À l’hôpital. La pauvre enfant a fait une fausse couche et son état est sérieux. Pour rien vous cacher, elle va pas ben pantoute.

— Et lui, ce Rivard de malheur, il est où ?

— Lui ? Y est parti ça fait un bout de temps. Personne va s’ennuyer de lui, le maudit fou.

— Qu’est-ce que vous voulez dire ?

— Ben, venez d’abord vous asseoir, commença-t-elle en se tordant les mains. Rivard, c’est un gars pas mal violent. Les murs icitte sont pas ben, ben épais, ça fait que je peux vous dire qu’il était dur avec la petite, pas mal dur, si vous voyez ce que je veux dire. Des fois, après une chicane, je la voyais pas pendant des jours.

Patrick secoua la tête, refusant de croire ce qu’il entendait. Après un soupir, il lui demanda :

— Madame Simard, racontez-moi ce que vous savez. Il faut que je sache ce qui s’est passé pour que ma sœur soit à l’hôpital dans un état pareil, comme vous le dites.

— C’est l’année passée que ça a commencé, quand y est arrivé avec Catherine. Moi, je pensais que c’était quelqu’un de sa famille qui venait s’installer par ici, mais y m’a dit que c’était sa femme. Ça m’a ben surprise, vu qu’elle avait l’air pas mal jeune. Pis après ça, je me suis vite aperçue qu’elle était enceinte. Au début, ils avaient l’air de ben s’accorder. Enfin, tant que la petite obéissait et demandait rien. Pis il s’est mis à rentrer tard, soûl la plupart du temps. Pis des fois, y rentrait même pas. Votre sœur avait pas beaucoup d’argent, y en donnait juste assez pour son manger pis pour me payer le loyer. Quand elle a commencé à être… vous savez c’que je veux dire, dit-elle en mimant la grossesse de Catherine, y a changé. C’était pire. Malgré moi, j’entendais toutes les cochonneries qu’y la forçait à faire. Si elle se plaignait, on entendait aussi les coups… Une fois même, je suis allée cogner à la porte, j’pensais qu’y était en train de la tuer. Et elle enceinte par-dessus le marché…, termina-t-elle en secouant tristement la tête.

Patrick se leva subitement et se planta devant la fenêtre avec un air dépité.

— Je ne peux pas croire qu’il ait fait ça à ma sœur. Attendez que je lui mette la main dessus. Il ne touchera plus jamais à personne, ce maudit lâche.

— Y disait souvent à Catherine de demander l’argent à ses parents, étant donné qu’y étaient en moyens, qui répétait. Mais elle voulait pas et rien l’a jamais faite plier, votre petite sœur. Elle est forte, cette enfant-là, forte, pis fière. Entre femmes, on a su s’aider un peu, même si je suis pas riche non plus. Pis ça me fendait le cœur de la voir endurer tout ça.

— Comment s’est passé son accouchement ?

Aline demeura silencieuse pendant un moment.

— J’ai faite venir le docteur, vous savez ben. Elle a souffert pendant presque deux longs jours. À la fin, elle ne se plaignait même plus. Je pensais pas que le docteur les réchapperait. Pis la p’tite fille est arrivée. Un ben gros bébé pour une si petite femme. Ça a pris ben du temps avant qu’elle se remette.

— Qui a pris soin d’elle et du bébé ?

— Moi, le docteur pis des bonnes dames de la paroisse. On lui a demandé si on pouvait rejoindre quelqu’un de sa famille, mais même M. le curé a pas reçu de réponse de sa part. Quand elle a commencé à se relever, le bébé avait trois mois. Lui, Rivard, il est revenu. Et la misère de Catherine a recommencé. Il a payé ce qu’elle devait à l’épicerie, pis le loyer en retard. Mais y a recommencé à être aussi mauvais avec elle qu’avant. Deux mois après, elle m’a annoncé qu’elle était encore enceinte. Quand lui a su ça, il s’est enragé après elle, comme si c’était de sa faute. Pis ensuite, il a sacré son camp. Le reste, elle vous le racontera elle-même.

— Mais l’enfant, puis-je la voir ?

— Ben certain, elle est belle comme un ange, cette petite-là.

— Comment elle s’appelle ?

— Ah ben là, avoua-t-elle, embarrassée, votre sœur lui a pas donné de nom. Elle l’appelle « le bébé », c’est tout.

Surpris, il demanda :

— Est-ce qu’elle a été baptisée, au moins ?

— Non plus !

— Ça n’a pas de bon sens ! s’exclama-t-il. Mais on va arranger tout ça en temps et lieu.

* * *

Lorsque Catherine s’éveilla à l’hôpital, plusieurs jours s’étaient écoulés depuis que Germain l’avait si cruellement battue. Mais tout lui semblait vague, elle avait l’impression de flotter. Une infirmière entra dans la chambre.

— Enfin, vous êtes réveillée, ma petite madame. Vous allez voir, à partir de maintenant, ça va aller mieux. Malheureusement, vous avez perdu votre bébé, mais vous êtes jeune, vous pourrez avoir d’autres enfants. Vous savez, il y a quelqu’un qui est venu vous voir hier, et il a dit qu’il reviendrait aujourd’hui.

Le cœur de la jeune fille se mit à battre follement, de peur que cet homme ne fût Germain. Elle ferma quand même les yeux et se rendormit. À son réveil, son frère, Patrick, lui tenait la main. Il avait à peine reconnu sa petite sœur dans cette jeune femme amaigrie et couverte de traces de coups.

Lorsqu’elle l’aperçut, elle leva vers lui des yeux remplis de larmes. Patrick la prit dans ses bras et la berça doucement, en écoutant les sanglots déchirants qui s’échappaient de sa poitrine.

— C’est fini, Catherine, c’est fini, dit-il doucement. Allez, pleure un bon coup, vide-toi le cœur, sinon tu vas perdre la raison avec tout ce qui t’est arrivé. Ensuite, on va se parler.

Or, sa sœur n’ajouta guère d’autres détails que ceux rapportés par Aline Simard. Ils passèrent le plus de temps possible ensemble. Dans les jours prochains, Patrick, qui avait obtenu une permission spéciale, devait retourner à bord de son navire.

L’état de Catherine s’améliorait de jour en jour. Patrick remarqua que pas une seule fois elle n’avait mentionné son bébé. La veille de son départ, il s’assit près d’elle.

— Dans quelque temps, tu vas sortir de l’hôpital. D’ailleurs, le docteur va venir te parler. J’ai tout arrangé pour que tu pensionnes chez cette bonne Mme Simard avec la petite. Tu sais, je suis tombé amoureux fou de ma nièce maintenant que je l’ai rencontrée, avoua-t-il en souriant.

Catherine tourna la tête, ne désirant pas entendre parler de l’enfant. Après un silence embarrassé, Patrick reprit :

— J’ai aussi une excellente nouvelle à t’annoncer. Papa est en route pour venir vous chercher, toi et le bébé. Tu passeras ta convalescence à Québec, chez ta marraine, et avec maman. Quand tu seras bien rétablie, tu décideras de ce que tu veux faire par la suite.

— Si tu savais, Patrick, j’ai tellement honte de leur avoir fait subir tout ça. Elle avait raison, maman, quand elle disait que je n’étais qu’une égoïste.

— Voyons, Catherine, tu étais amoureuse, et tu ne pouvais penser qu’avec ton cœur, pas avec ta tête à ce moment-là. Ce gars-là savait comment s’y prendre pour te séduire. D’ailleurs, tu n’es pas la première à qui c’est arrivé. Maman et papa t’ont pardonné depuis longtemps, tu devrais savoir ça. Enfin, ils vont pouvoir reprendre une vie normale. Ils n’en pouvaient plus de se morfondre à ton sujet.

— Si tu savais combien je regrette ma folie, murmura-t-elle.

— Si tout le monde t’a pardonné, il ne te reste plus qu’à le faire toi-même. Tu n’accompliras rien à te torturer pour ce qui ne peut pas être changé. Ferme la porte derrière toi, tu es jeune et tu as encore ton avenir devant toi. Prends le temps de réfléchir, mais surtout prends le temps de guérir ton corps. Ensuite, ce sera peut-être plus facile de guérir le reste. Maintenant, je vois que tu as besoin de te reposer. On se reverra bientôt, et si tu suis bien les conseils du docteur, dans quelques jours, tu vas pouvoir sortir d’ici.

Catherine hocha la tête en souriant. Il l’embrassa sur la joue et remonta la couverture sur sa sœur, qui dormait déjà. Le docteur en profita pour lui parler une minute avant son départ.

— Si vous m’assurez qu’elle sera entre bonnes mains, je vais songer à lui donner son congé dans deux jours. Mais voilà, elle a développé une bien vilaine grippe. Je vais lui faire passer d’autres examens avant de la laisser partir afin de m’assurer que tout est normal.

Patrick, un peu plus rassuré sur le sort de Catherine, quitta l’hôpital et rejoignit son navire qui l’attendait pour lever l’ancre.

* * *

Catherine était assise sur la galerie d’Aline et admirait le soleil qui se levait sur la baie. Perdue dans ses pensées, elle ne remarqua pas tout de suite le navire qui progressait vers le quai. Pour la première fois depuis longtemps, elle se sentait mieux, mais elle gardait toujours au plus profond d’elle-même la crainte de voir surgir Germain Rivard, avec son faux sourire, son regard mauvais et sa méchanceté. C’était le seul sentiment qui l’habitait. Elle s’empressa de chasser ces pensées de sa tête. Il ne reviendrait sans doute plus, mais si un jour il décidait de se servir de sa fille pour lui nuire encore, elle se dit qu’elle serait assez forte à ce moment-là pour lui faire face.

Puis soudain, ses yeux se posèrent sur le navire qu’elle apercevait au loin. Elle se leva en poussant un cri : « L’Étoile de mer ! » Le bateau de ses parents se profilait à l’horizon. Elle entra en trombe chez Aline et sortit immédiatement sa valise. Gilles Hébert était venu chercher sa fille et son enfant.

Quelques heures plus tard, c’est en pleurant que Catherine se jeta dans les bras de son père. Gilles remarqua aussitôt à quel point elle avait changé. Son allure de petite fille avait disparu, il apercevait maintenant une jeune femme au regard tourmenté qui émergeait tout juste d’un cauchemar. Ce regard qui lui rappelait l’enfant effrayée qu’elle avait été lorsqu’ils l’avaient accueillie dans leur famille.

— Que je suis content de t’avoir retrouvée, ma petite fille ! s’exclama-t-il en la serrant tendrement dans ses bras. Ne t’en fais pas, tout est pardonné et on va tâcher de repartir à zéro.

— Merci, papa, répondit-elle en s’éloignant un peu de lui. Si vous saviez combien je regrette ma folie ! Mais, vous avez raison, à partir de maintenant, tout va aller mieux. Nous allons essayer de nous refaire une vie normale.

Aline Simard, qui s’était tenue à l’écart, s’avança vers Gilles. Elle tenait l’enfant de Catherine dans ses bras.

— Venez voir comme elle est jolie, cette enfant-là, dit-elle en lui tendant le bébé.

Gilles n’en revenait pas, il était grand-père ! Avec délicatesse, il prit la petite dans ses bras, les yeux brillants de larmes malgré le sourire qu’il affichait.

— Catherine, elle te ressemble comme deux gouttes d’eau, dit-il en regardant sa fille. Même ses cheveux sont foncés comme ceux de son grand-père. Je sens qu’on va beaucoup te gâter, ma petite fleur, tu vas voir, continua-t-il en s’adressant à l’enfant. Personne ne te fera jamais plus de mal, c’est ton grand-père qui te le promet. À toi aussi, ma fille, je te le promets.

Après avoir serré sur son cœur Mme Simard et l’avoir remerciée chaleureusement, Catherine rassembla les quelques affaires qu’elle possédait ainsi que celles du bébé. Gilles l’aida à s’instal ler le plus confortablement possible à bord de L’Étoile de mer avant de retourner aussitôt chez Aline Simard.

— Madame Simard, comment pourrai-je jamais vous remercier de tout ce que vous avez fait pour mon enfant ?

Aline agita une main devant elle, signifiant que c’était normal.

— Vous savez, j’aurais voulu faire plus, mais comme vous voyez, je suis veuve pis pas ben riche. J’aimerais bien ça vendre c’te vieille maison-là le plus vite possible pis partir m’installer en ville chez ma fille. Elle me le demande depuis un bout de temps, mais je ne veux pas arriver là les mains vides.

— Si ça peut vous aider à vous permettre de réaliser votre rêve, madame Simard, voici un petit cadeau de la part de la mère de Catherine et de moi-même.

Gilles sortit une enveloppe épaisse de sa poche et la déposa sur la table.

— Oh non, affirma-t-elle en reculant. Vous pensez ben que j’peux pas accepter ça, monsieur Hébert.

— Comment ça ? demanda Gilles. Je ne connais pas beaucoup de femmes qui refusent un p’tit cadeau, moi. Surtout que mon épouse m’a bien averti de ne pas revenir avec cette enveloppe-là. Vous ne voudriez pas être la cause d’une chicane de ménage, hein ? demanda-t-il en souriant. Allez, madame Simard, sans vous, nous n’aurions pas pu retrouver Catherine à temps, elle serait peut-être morte. Votre grand cœur et votre générosité méritent bien qu’on vous gâte un peu.

Intimidée, Aline répondit :

— Ben, c’est moi, d’abord, qui veux vous remercier. Vous pensez ben qu’avec ça, constata-t-elle en apercevant l’argent qui s’y trouvait, je vais pouvoir revoir ma fille pis mes p’tits-enfants ! Ah, pis là, j’oubliais de vous dire : la petite a pas été baptisée. Pis j’ai entendu dire que Rivard était rendu à Québec et qu’il travaillerait peut-être sur les quais. Mais le pire, c’est que ce voyou-là était déjà marié. Surtout, le dites pas à Catherine. C’est peut-être pour ça qu’il a filé, à un moment donné, quand je lui ai mis ça sous le nez après l’avoir appris d’un de ses compagnons de travail qui se cherchait un loyer. Y m’a ben dit que sa femme à Rivard restait à Montréal pis qui la connaissait. Asteure, on sait qu’y reviendra pas.

— Madame Simard, merci pour ces informations, ça va nous être utile pour le retracer et s’assurer qu’il ne recommence pas. Je vous laisse mon adresse et les numéros de téléphone de ma famille à Québec. Si jamais vous apprenez quoi que ce soit, n’hésitez pas à nous contacter.

— Considérez ça comme faite. Je vous souhaite un bon voyage. En bateau, ça sera moins long pis pas mal moins fatigant d’arriver à Québec que par les chemins.

Après la discussion, Aline Simard suivit longtemps des yeux la magnifique goélette qui s’éloignait sur le Saguenay.

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