Chacune son Rêve
X la Rencontre du Passé
X
LA RENCONTRE DU PASSÉ
Lorsque Flaviana, à la grille du Vieux-Moutier, s'était décidée à suivre la fille du garde, elle avait d'abord marché sans prendre conscience de ce qui l'entourait. Le décor, entrant dans ses yeux, n'allait pas jusqu'à son âme. Ce parc, dont l'hiver agrandissait les perspectives, ressemblait à tous les parcs. Peu lui importaient les détours des allées, ni la façon dont les arbres se groupaient sur les pelouses. Revoir l'enfant,—hélas! elle ne l'espérait guère. La volonté de le lui soustraire était apparue trop déterminée. Mais, du moins, rencontrer Omiroff, afin de le convaincre par les arguments, les engagements qu'elle apportait, c'est vers quoi se tendait son regard comme sa pensée. Le reste n'existait pas. Aussi ne saisissait-elle aucune des explications que lui donnait sa conductrice relativement à l'historique du monastère et des jardins. Toutefois, au moment où celle-ci lui dit:
—«Regardez, madame, d'ici vous commencez à découvrir l'abbaye.»
Flaviana, dont les yeux se levaient machinalement, s'arrêta net, jetant une exclamation étouffée.
—«C'est beau, n'est-ce pas?» observa la jeune fille.
La visiteuse ne répondit rien, se remit en marche, tournant la tête de côté et d'autre, examinant le paysage que, tout à l'heure, elle ne regardait pas. Son attention, si brusquement éveillée, avait quelque chose d'halluciné, de troublant.
Celle que Flatcheff avait appelée Olga, étonnée par l'allure bizarre de la dame, essaya de la faire parler, en répétant:
—«Vous trouvez cela beau, n'est-ce pas?
—J'ai vu... j'ai déjà vu...» balbutiait Flaviana,—moins pour répondre que pour s'affirmer la réalité d'une incroyable sensation. «Oui... j'ai certainement vu cette allée de sapins, cet étang... Et, là-bas, cette arche coupée en deux, cette muraille couverte de lierre...»
Soudain, elle interrogea la jeune fille:
—«C'est bien une abbaye en ruines? Ce n'est pas une maison d'habitation?
—C'est l'abbaye... le Vieux-Moutier... Oui, madame.
—On ne l'habite pas?» insista la danseuse.
—«Oh! non, madame. Comment voulez-vous?... De grandes salles ouvertes à tous les vents... Vous allez voir...»
Elles entrèrent.
Effectivement, l'ancienne demeure de l'Ordre des Feuillants ne semblait pas un logis très hospitalier, surtout en ce glacial après-midi de décembre. Flaviana parcourut, au rez-de-chaussée, la salle du chapitre et le réfectoire, dont les colonnes, à chapiteaux de feuillage, se trouvent aujourd'hui enterrées d'un mètre au-dessus de la base. La terre inégale, pénétrée d'humidité, lui glaçait les pieds, sans qu'elle y prit garde, à travers ses fines chaussures. Le crépuscule amoncelait des ombres entre les ogives. Et, dans ce lieu lugubre, la jeune femme, découragée, n'essaya même plus de renouer ses souvenirs.
Vivement, elle s'engagea dans l'escalier de pierre, tournant en vis dans la tourelle octogonale.
En haut, la vue saisissante la dérouta davantage. L'ancien dortoir s'ouvrait devant elle, immense, malgré sa division en deux travées, que séparent d'admirables colonnes. Mais l'effet impressionnant venait de la double rangée de baies énormes formant autant de vides par où le rouge soir entrait, et dans lesquels se découpaient des tableaux du parc hivernal: groupes d'arbres aux grands gestes nus et tragiques,—profondes allées au sol feutré de rouille, aux lointains de gaze violette,—miroirs d'eau où mourait une lumière d'opale, nappes glauques de ciel parmi l'éboulis des nuages... Quels nuages!... Lourds, cuivrés, sulfureux, livides, où fleurissait tout à coup la plus éblouissante touffe de neige, tandis qu'ailleurs leur flanc d'un noir bleuâtre se liserait de feu. Tout cela entrait dans la salle aux arceaux gothiques, par les vastes ouvertures qui ajouraient la muraille. Les reflets du soir chargeaient d'une teinte verte, surnaturelle, l'atmosphère enclose dans l'antique dortoir.
Flaviana se sentit écrasée de mystère. Un infini de désolation noyait sa pauvre angoisse. Qu'espérait-elle, dans la formidable détresse d'une telle heure, d'un tel lieu? Anéantie, ivre des suggestions désespérantes de ce féroce crépuscule, elle sortit, se tenant aux murs. Mais un cri jaillit de ses lèvres, tandis qu'elle se redressait, galvanisée.
—«Petite!...» jeta-t-elle à la fille du garde.
Et comme celle-ci se retournait:
—«Petite malheureuse!... Pourquoi m'avez-vous menti?... On habite ici... Où sont-ils, ceux qui demeurent dans cette ruine?... Où est la grande chambre voûtée?... Vous savez, la chambre... Ah! cette fois, j'en suis sûre... C'est bien ici qu'ils m'ont apportée... Si j'avais su pour quelle agonie!...»
La jeune Olga, terrifiée, l'implorait:
—«Je vous en supplie... je vous en supplie, madame... Parlez plus bas!...
—Ah! vous craignez qu'on ne m'entende.
—Non, mais... c'est l'abbaye... On dit que les moines reviennent... Il ne faut pas leur manquer.
—Vous êtes bien rusée, mon enfant... Sont-ce les revenants, dites-moi, qui se tiennent au chaud?... Tenez, là... tout près, de l'autre côté de ce mur.»
Violemment, avec la force irrésistible de ses nerfs, Flaviana saisissait le poignet de la jeune fille, lui appliquait la main contre la paroi. La pierre était chaude. Un dégagement de cheminée passait sans doute dans l'épaisseur de la muraille. Ou peut-être la cheminée même s'y creusait. De bonnes bûches crépitaient là, tout contre.
Quel était l'hôte qui s'égayait à leur flamme?
—«Le prince Omiroff... Montre-moi comment aller à lui. Je te donnerai ce que tu voudras, ma mignonne... Parle... voyons... Aie pitié d'une mère... On ne saura pas que c'est toi. Ne pourrais-je deviner?... trouver?...»
Au nom d'Omiroff, la fille du garde s'était convulsée de frayeur. Elle protestait: «Non... non!» éperdue, avec des sanglots dans la voix. Rien à tirer d'une épouvante aussi sincère. Flaviana le comprit.
—«Eh bien!» s'écria-t-elle, «j'irai seule. Il y a des issues, des portes...»
Elle s'élancait...
Une grosse voix monta. De rudes accents, que répercutaient les échos des salles, des couloirs.
—«Père!...» appela la jeune fille.
Et, courant vers l'escalier, elle répondit en russe, avec animation.
Une lueur s'éleva dans la tourelle. L'homme gravissait les marches, apportant une lanterne.
—«Ben, quoi?» fit-il,—adoptant cette fois le français, qu'il parlait d'ailleurs aisément.—«On ne visite pas si tard. Faudrait voir tout de même à vous en retourner, madame, sauf votre respect.»
Ce gros homme, avec une face couperosée par l'alcool, sous une tignasse fauve plantée jusqu'aux sourcils, n'était pas d'un aspect rassurant. Mais la fièvre d'un désir plus fort que la peur emportait Flaviana.
—«Mon brave homme... voilà tout ce que j'ai d'argent sur moi... Voilà mes bagues, ma bourse en or... Allez seulement dire mon nom au prince... Que je lui parle cinq minutes... Il ne peut me refuser cela!...
—Quel prince?...» fit le garde, prenant soudain l'air hébété.
—«Madame croit qu'on habite ici, parce que ce mur est chaud,» expliqua sa fille, qui eut un rire sournois.
—«Et tu n'as pas montré à Madame?...» dit l'autre avec une fausse bonhomie.
Surprise, Olga ne répliqua rien.
—«Venez, madame... C'est vrai qu'il y a l'ancienne chambre du prieur... On y fait du feu par les temps d'humidité, pour que tout ne tombe pas de moisissure. Si vous voulez la voir... Oh! elle n'a rien d'intéressant. Voilà pourquoi on ne fatigue pas les personnes à y aller. C'est pas d'un accès facile.»
Tout en bavardant, de sa voix grasse et rauque, à laquelle il affectait de donner des inflexions gracieuses, l'homme s'engageait dans un couloir.
—«Mais, nous tournons le dos,» objecta Flaviana.
—«Parbleu... Il faut monter, puis redescendre. Pas de communication de ce côté... Y a toute une aile qui manque... Je vous dis... Pas facile... Vous allez voir... Mais, n'est-ce pas?... quand il s'agit de contenter le monde...»
La danseuse le suivit. On la jouait. Elle n'en doutait plus. Mais comment faire? Le couloir cessa. Ou plutôt il continuait à ciel ouvert. Ce n'était plus qu'une marge de pierre, surplombant le vide. Un reste de jour éclairait encore suffisamment ce hasardeux chemin.
—«Voilà... Ça vous tente toujours?... Vous voulez continuer?» demanda le garde, narquois.
—«Oui,» dit Flaviana.
Son pied de danseuse, son pied sûr et léger ne trébucherait pas.
Cependant elle faillit s'abattre, non de vertige, mais d'un convulsif émoi. A travers le parc, maintenant brumeux, ténébreux, elle voyait fuir des phares rapides,—deux étoiles mouvantes, soudain éclipsées, puis reparues. Omiroff partait. Demain il serait hors de France, il filerait vers Pétersbourg, vers l'Asie, chaque jour plus loin, emportant son secret... tout l'espoir...
Peu s'en fallut que Flaviana ne bondît—une hauteur de douze mètres!—Elle se voyait courant après la voiture, par les raccourcis des pelouses, la rattrapant... N'avait-elle pas des ailes, qui la soulevaient à son gré? Sa miraculeuse légèreté lui sembla sans bornes. Mais la folle impulsion ne se traduisit pas en acte. La jeune femme se raidit, cramponnée à une saillie de la muraille. Encore deux pas, et elle fut à l'abri.
Machinalement, elle continuait à marcher derrière son guide. Une morne désespérance la glaçait. On pouvait ouvrir devant elle les appartements secrets du Vieux-Moutier... Elle savait bien qu'elle n'y trouverait personne.
On lui fit monter des marches, on lui en fit descendre d'autres—pour l'égarer, gagner du temps. Elle allait, d'un pas somnambulique, la pensée déjà détachée de ce lieu, combinant des plans, des projets, enfiévrée par l'énergie des résolutions nouvelles. Mais une porte fut poussée. Un tressaillement profond secoua Flaviana. Des ondes froides parcoururent sa chair.
—«La chambre du prieur,» fit la voix vulgaire à son oreille. «Vous voyez bien... Elle n'a rien de curieux. Le feu, dans la cheminée... c'est rapport à l'humidité, à la moisissure. Faut bien sécher tout ça de temps en temps.»
C'était là!... Entre ces murs, son fils était né... Voilà ce décor, qui ne s'évoquait en elle qu'avec un frisson. Combien lugubre jadis à ses yeux, dans la palpitation des ailes de la mort. Cette voûte, ces fenêtres barricadées, cadenassées, aveuglées de volets intérieurs. Cette haute cheminée, où dansaient les flammes dont la clarté réveillait ses souvenirs. Elle avait vu ces jeux d'ombre et de lumière sur ces mêmes sculptures, à travers les heures somnolentes où elle se croyait déjà hors de la vie. Surtout elle reconnaissait la terrible figure de pierre, le dragon grinçant, en relief sur cette espèce de console, qu'on appelle en architecture un corbeau, et qui reçoit la retombée de l'arc doubleau de la voûte. Ah! comme elle s'était fixée en sa mémoire, la sinistre figure! Étrange conception du moyen âge, allégorie de monstre, figurant la laideur du péché. Il en existait deux dans cette salle, et, en regard, deux têtes d'ange. Et c'était la face la plus diabolique, la plus grimaçante que, par hasard, Flaviana devait contempler, en face de son lit.
Elle le chercha du regard, ce lit, où elle avait tant souffert. Il n'était plus là. Quelques sièges, une table, traînaient dans la vaste pièce, sans la meubler. Mais un indice restait d'une récente présence. Un encrier sur la table, une bougie éteinte, dont l'odeur fumeuse flottait encore, des papiers épars, une plume, attestaient qu'on venait d'écrire là. Avant que le garde eût prévu son mouvement, la visiteuse s'élança, saisit la plume, en fit glisser la pointe sur son gant clair. Une raie se dessina. L'encre était encore fraîche.
—«C'est sans doute la plume du prieur?» s'écria la jeune femme ironiquement. «Une plume de fer à l'époque des plumes d'oie, et une encre que les siècles n'ont pas séchée!... Le saint patron de l'abbaye fait donc des miracles?»
L'homme eut un rire de malice brutale.
—«Vous pouvez rire. Vous n'essayez plus de me donner le change. Votre tâche est remplie. Vous m'avez occupée pour laisser le temps à votre maître de s'éloigner. Et l'enfant aussi est loin, n'est-ce pas?... Maintenant, laissez-moi sortir. J'ai hâte d'être dehors... Tenez, voici pour votre peine. Délivrez-moi le plus tôt possible.»
Elle tendit au garde une pièce d'or. Sa voix, son geste, indiquaient une résignation accablée.
D'un pas lassé, presque lourd, cette créature aérienne parcourait à présent les corridors dallés, descendait les escaliers, aux marches usées par les sandales et l'ourlet des robes de bure. Cette fois, son guide la conduisit par le chemin le plus direct, sans lui faire repasser le dangereux balcon. Ils furent vite en bas.
Alors, sans plus s'occuper du gardien ni de sa fille, laquelle, d'ailleurs, s'était éclipsée, Flaviana s'achemina, par l'allée carrossable, vers la grille. Mais, à plusieurs reprises, elle se tourna pour regarder ces murs qu'elle avait cru ne jamais retrouver, ne jamais revoir. Une pâleur flottait, plus le jour, pas encore la nuit. L'édifice ruineux y formait une masse de ténèbres. Quelques lignes distinctes, un faîtage, une galerie de colonnettes, un clocheton, se découpaient. En revanche, l'épaisseur du lierre mettait un noir plus noir sur tout un pan de façade. L'âme fascinée de Flaviana y revenait avec son regard.
Comme la souffrance nous attache à certains coins du monde où elle nous a visités! D'avoir vécu là les premières heures de son amour brisé, de sa maternité frustrée, d'y avoir enduré les affres des tortures physiques, et la sensation plus horrible d'un anéantissement mortel, la funeste torpeur du chloroforme, Flaviana sentait un lien l'attacher à ces pierres et retenir des lambeaux de son cœur, tandis qu'elle s'en allait par les tristes allées du parc. Elle aurait voulu s'arrêter en ce lieu, méditer, pleurer, fouiller dans sa douleur éteinte, dans sa douleur présente... Pourquoi?... Peut-être pour assouvir le plus profond besoin de nous autres vivants, qui est de sentir la vie, d'interroger les muets témoins qui nous ont vus la vivre dans sa plus frémissante intensité. Attirée pourtant par la hâte d'agir, de courir à la poursuite de son enfant, Flaviana, dans ce soir d'hiver, regrettait de ne pouvoir s'attarder au Vieux-Moutier.
Étrange lieu... Étrange soir... Étrange regret...
Cette femme était la belle danseuse, dont le sourire, demain soir, flotterait sur une salle d'Opéra pleine jusqu'au cintre, tout électrisée de sa grâce, parmi la fantasmagorie des lumières... Et elle s'en allait, dans la nuit, parmi les souffles de terre et de tombe, avec une âme tout éperdue d'espace, de ténèbres, de souvenirs et de fatalité.
Les heures que nous vivons dans le secret de nous-mêmes participent de l'éternité plus que les autres. Il y a des moments terrestres, et il y a des moments universels. La tristesse et la solitude élargissaient l'existence de la frêle étoile de théâtre jusqu'à l'incommensurable songe des étoiles du firmament.
En arrivant à la grille du parc, Flaviana fut ressaisie par l'immédiate réalité. Sur le siège de son auto de louage, le chauffeur dormait. Elle eut quelque peine à l'éveiller, et, lorsqu'il eut les yeux ouverts, à le tirer de son ahurissement. Il roulait des prunelles effarées, ne se reconnaissant pas, ne se rappelant pas où il était.
—«Ah! oui, madame... Bien... C'est vous qui m'avez pris au garage de la Grande-Armée. Mais, nom d'un chien! qu'il fait noir. Ah! ça, la nuit est donc tombée tout d'un coup.
—Je vous ai fait attendre longtemps,» dit bénévolement la voyageuse.
—«Ah! pardieu, non. Il n'y a pas cinq minutes que je me suis mis à pioncer comme ça.
—Où est la jeune femme... non, je veux dire... le jeune homme, que j'ai laissé avec vous?...
—Le jeune homme?... Quel jeune homme?...»
Ce ne fut pas chose aisée de débrouiller ce cerveau tout appesanti de sommeil, et qui, peut-être, mijotait encore dans quelques vapeurs d'alcool condensées par l'air froid. Enfin, une vague réminiscence en sortit.
—«Le jeune homme qui avait des yeux en coup de pistolet?... Oui... Ben, il est monté sur le siège avec un camarade... le siège d'une auto, une chouette guimbarde, partie en balade il n'y a qu'un instant.»
Flaviana essaya de savoir s'il s'agissait de la première auto, celle qui emportait l'enfant,—ou de la seconde, dans laquelle Omiroff était parti (car elle les imaginait distinctes, et en cela elle ne se trompait pas). Mais c'en était trop pour les facultés d'observation du somnolent chauffeur. Flaviana remonta donc en voiture, non sans la crainte d'accrocher en route quelque charrette de paysan dépourvue de lanternes, avec un conducteur capable de s'endormir peut-être la main au volant.
Toutefois, elle voulut se persuader que la disparition de cette femme bizarre, cette Katerine Risslaya (le nom lui restait nettement dans la mémoire), devait lui laisser une espérance. Qui sait?... Qu'elle fût avec l'enfant, pour le protéger, avec le prince, pour lui arracher quelque concession, pour le menacer de secrètes représailles, son rôle ne pouvait manquer d'être efficace.
«Ne doutez pas de moi, si vous ne me retrouvez plus ici,» avait-elle dit.
Une indéniable sincérité émanait de cette créature, que Flaviana cherchait vainement à définir.
«Comme j'ai bien fait de lui laisser voir que je suis la mère!... Oui, c'est providentiel... Une femme... elle compatira... Mon petit!... mon petit!... Oh! si seulement elle peut m'apprendre ce qu'ils en ont fait, où ils l'ont emporté!...»
Dans le cœur de la brillante ballerine, l'image de la fille hasardeuse, à figure de bohémienne, vêtue en jeune voyou, persistait, douce et chère comme celle d'une amie. Elle la revoyait à son côté, l'implorait, lui parlait. Dans l'ombre de la voiture, elle se surprit les mains jointes, disant tout haut:
—«Ramène-le-moi!... Ramène-le-moi, pauvre inconnue!... De quelle tendresse je t'entourerai!... Ah!... que ne ferai-je pas!...»
Lorsqu'on dut s'arrêter à l'octroi de Paris, le chauffeur, qui paraissait maintenant tout à fait réveillé, et guilleret de rentrer dans la lumière, dans l'animation de la capitale, vint se planter à la portière.
—«Où faut-il conduire Madame?»
Cette question interloqua Flaviana comme si elle n'y avait pas songé. Mais les idées indistinctes roulant dans sa tête pendant la durée du trajet allaient déterminer sa résolution. Elle n'hésita pas longtemps.
Le chauffeur, devant son silence, proposa:
—«Au garage, avenue de la Grande-Armée, où Madame m'a pris?...
—Non,» dit-elle. «Place Vendôme, à l'hôtel du Danube.»
Sa pensée secrète avait répondu pour elle. Un étonnement lui resta du son de sa voix, des paroles prononcées. Puis, autour de l'impulsion agissante, les raisonnements vinrent se grouper:
«Je sais qu'il est à Paris. Les fleurs qu'il fait toujours porter dans ma loge étaient hier soir plus délicates, d'un arrangement plus personnel. Il a dû les choisir lui-même. Puis, son fauteuil, à l'orchestre, est resté vide. Durant son absence, un ami l'occupe toujours. Sûrement, il se trouvait dans la salle, mais réfugié au fond de quelque baignoire, comme il lui arrive souvent.»
Depuis son duel avec le prince Omiroff, Frederick de Hawksbury témoignait à l'égard de Flaviana, sinon moins de ferveur, du moins plus de discrétion—une discrétion que la jeune femme elle-même jugeait exagérée. Elle éprouvait pour ce galant homme, qui l'avait servie si chevaleresquement, une affection faite surtout de reconnaissance et d'estime, mais où se mêlait un peu de cette grâce tendre qui, même en dehors de l'amour, fleurit l'amitié entre un jeune homme et une jeune femme. Elle eût souhaité qu'il le sentît et qu'il s'en contentât. Il le sentait trop. Et, loin de s'en contenter, il en souffrait. Lord Hawksbury affrontait naguère la froideur et les rebuffades de celle qu'il adorait, sans désespérer de la conquérir. Mais il ne pouvait maintenant supporter de la voir déployer pour lui un charme si suave, presque câlin, de rencontrer ce regard si doux dont elle interrogeait ses yeux, comme pour lui dire: «Pauvre ami, je vous aime bien. Voyons... ne voulez-vous pas guérir? Nous serions de si bons camarades!» Ah! cela était plus loin de l'amour que l'indifférence! Et quelle image cruellement décevante, du bonheur que cette divine créature pouvait donner!
Il venait donc maintenant la voir danser, sans être aperçu par elle. Il ne fréquentait plus les coulisses du National-Lyrique. Approcher Flaviana devenait pour lui une épreuve d'autant plus redoutable que l'étoile, peinée d'une telle sauvagerie, manifestait davantage ses sentiments délicieux, essayant de le mettre en confiance, de l'apprivoiser.
Elle ne le comprenait pas. Les femmes comprennent difficilement qu'on les fuie parce qu'on les aime. C'est l'effet d'un amour très haut, d'un amour rare, et l'expérience qu'elles en font n'est pas fréquente. Si subtil que fût le cœur de Flaviana, il restait féminin, et, par conséquent, impitoyable pour certaines souffrances masculines. Autrement, aurait-elle osé la démarche qu'elle tentait? Même sa passion maternelle eût été troublée d'un remords. Mais comment ne pas abuser de la puissance? Et quelle puissance détient une femme qui se sent aimée?
Les conjectures de Flaviana se montrèrent exactes. Hawksbury était à Paris. Et la complicité du hasard voulut qu'il se trouvât justement chez lui quand l'étoile vint le demander à l'hôtel du Danube. Il la reçut, malgré toutes les résolutions de sagesse. La surprise d'une telle visite brisa son courage, l'émut à trembler. D'ailleurs, il se dit: «Pour qu'elle vienne, c'est qu'elle a besoin de moi, comme lors du duel...» Or, il pouvait résister à tout, sauf à la tentation de se dévouer pour la chère idole.
Dans le salon de son appartement d'hôtel, que, malgré l'arrangement, les bibelots, il ne sauvait pas de la banalité, l'Anglais eut presque un sursaut d'étonnement devant sa visiteuse. Les fatigues de l'après-midi, les longues heures à se dévorer dans l'auto, les affres du Vieux-Moutier, l'énervement, le froid de l'âme, le froid du corps, dévastaient la délicate physionomie de Flaviana. Son long visage, étiré, fondait, s'effaçait, brûlé par la flamme noire des yeux agrandis, mangé par le cerne de bistre élargi autour de leurs paupières. Ces yeux ombreux, profondément enchâssés, semblaient se creuser encore sous la retombée des bouclettes brunes, que le poids du chapeau et les souffles humides du parc avaient rabattues jusqu'aux sourcils. La danseuse était si pâle que ses lèvres mêmes, —toujours fraîches et souvent avivées par le bâton de rouge, semblaient décolorées. La clarté du plafonnier électrique, tombant durement de haut, soulignait ce que son visage, tragiquement beau à cette minute, avait d'éprouvé, de défait.
—«Flaviana!...» murmura lord Hawksbury.
Dans le trouble où le jetait cette apparition, cette physionomie éperdue, il ne sut que proférer son nom. Mais il se fût jeté à ses pieds, il eût offert tout ce qu'il était, tout ce qu'il possédait, tout ce qu'il pouvait, qu'il n'eût pas mieux exprimé la folie de son inquiétude et la folie de son dévouement.
L'impassibilité, la morgue anglo-saxonne, glissaient, dévoilaient l'expression même de son âme, comme fût tombé un masque mal attaché.
—«Flaviana!...»
Elle lui dit,—haletante, un peu confuse, mais emportée par la fougue intérieure d'une femme qui veut plier à son espoir les circonstances et qui n'admet pas d'objections:
—«Lord Hawksbury, vous vous rappelez la démarche que votre cousine, lady Maud Carington, a faite auprès de moi, au commencement de l'été dernier?
—Comment l'aurais-je oubliée?» demanda Frederick.
Son regard eut tant de signification et un si mélancolique reproche, qu'un peu de rose aviva la pâleur de Flaviana. Ce jour-là, en effet, il accompagnait sa cousine. Et n'avait-il pas montré à quel point il aimait la danseuse, puisqu'il l'avait suppliée de porter son nom, de devenir une des plus grandes dames de la hautaine aristocratie anglaise, sa femme, la comtesse de Hawksbury.
—«Lady Maud,» reprit l'étoile, «me demandait d'abandonner mon art, de cesser de danser, d'accepter, pour vivre, une pension que son mari et elle-même me feraient quand elle serait princesse Omiroff. De mon consentement dépendait celui de sa mère à son mariage. Car la duchesse de Carington ne supporte pas l'idée que sa fille ait une ballerine pour belle-sœur. Et je serais sa belle-sœur, la veuve du prince Dimitri Omiroff.»
L'Anglais inclina la tête, laissa tomber un seul mot:
—«Exact.
—Eh bien,» s'écria Flaviana, «je consens à tout maintenant... à tout ce que peuvent souhaiter de moi Boris et sa fiancée.
—Sa fiancée...» répéta Hawksbury avec un geste dubitatif.
—«Ne l'est-elle pas? Ne le sera-t-elle pas officiellement dès qu'on connaîtra ma soumission? Le prince n'est-il pas parti pour aller jusqu'en Asie au-devant d'elle, comme l'annoncent les journaux?
—C'est possible...
—Alors?...
—Je ne sais...» dit Frederick. «Mais je crois que ma cousine Maud a aimé un Boris Omiroff suivant son cœur et son imagination... Pas le vrai, pas celui qui existe.
—On ennoblit toujours ce qu'on aime.
—Oui... Mais quand la différence est trop grande... un jour ou l'autre... on s'aperçoit...
—Comment lady Maud se serait-elle aperçue?... De si loin! N'est-elle pas depuis plusieurs mois en Extrême-Orient? L'image emportée n'a pu que grandir dans un cœur comme le sien.
—Cela se peut. Pourtant la déposition qu'elle m'a prié de faire, à ce procès des nihilistes...»
Flaviana l'interrompit.
—«Mais Boris, lui, l'aime toujours... Il en est fou. Il traverse tout l'ancien continent pour la revoir plus tôt.
—Traverser un continent...» soupira Hawksbury, d'un ton qui signifiait: «S'il ne s'agissait que de cela pour obtenir l'amour que je souhaite!...»
—«Enfin,» reprit fiévreusement la danseuse, «il est parti. Il part aujourd'hui. Je connais son itinéraire. Il voyage en auto jusqu'à Cologne, où il prendra le Nord-Express.
—Pardon,» rectifia l'Anglais. «Il a pris le Nord-Express aujourd'hui même.»
Et, comme pour offrir la preuve de son assertion, il étendit la main vers une table où traînait un journal.
—«Non, non,» fit-elle. «Je sais mieux... Je suis fixée. Boris Omiroff, à l'heure actuelle, est en auto, filant à toute vitesse vers la Belgique. Le premier train qu'il puisse prendre est celui qui partira de Paris, demain, à une heure. Quelqu'un qui monterait dans ce train, serait sûr de le rattraper, ou même d'être en avance sur lui.»
Les claires prunelles de Hawksbury,—prunelles d'une froideur aiguë quand l'amour n'y mettait pas sa trouble ardeur, s'enfoncèrent jusqu'à l'âme de Flaviana. Leur perçante interrogation la bouleversa. Elle joignit les mains.
—«Vous me devinez, Hawksbury. Pourquoi me regardez-vous si durement?»
Les paupières de Frederick battirent. Son expression changea.
—«Vous regarder durement... vous!» s'exclama-t-il d'une voix sourde. Et ses yeux maintenant se veloutaient d'un attendrissement passionné.—«Non,» reprit-il. «Mais vous me faites peur. Jamais je ne vous ai sentie plus loin de moi. Quelque chose de si fort est en vous!... Et qui doit être si étranger à mon existence, à mes sentiments!...»
Elle garda le silence. Cependant,—malgré «ce quelque chose de si fort», perçu par l'intuition de l'amour malheureux, la jeune femme put se dégager assez d'elle-même pour avoir pitié de lui. Il avouait sa peur comme un enfant, cet homme tellement bardé de fierté, d'impassibilité héréditaires. Toutefois, devant l'irrévocable des lèvres muettes, des yeux détournés, il retrouva la maîtrise de soi.
—«Vous dites que je vous devine, princesse Omiroff. Je devine ceci: vous désirez que, demain, je prenne le Nord-Express pour rejoindre mon futur cousin par alliance, le prince Boris, et que je lui transmette vos résolutions, dont l'effet sera de faciliter son mariage.
—Faciliter!... Et même le rendre possible, ce mariage auquel il tient avec toute la fougue de sa nature. Oui, lord Hawksbury, j'ai passé la journée à chercher le prince... Je ne l'ai pas rencontré. Maintenant, il est parti. Et la négociation que j'avais à lui proposer n'est pas de celles qu'on peut traiter par correspondance, ni confier à des tiers. Vous, vous seul... Ah! si vous consentiez à vous en charger!... Malgré votre duel avec Boris, je sais que vous n'êtes pas ennemis. Vous vous considérez mutuellement avec cette courtoisie qui est la parure des gentilshommes.... la coquetterie de leur honneur, si j'ose dire.
—Madame, vous avez prononcé le mot «négociation». C'est donc un échange que vous offrez à Boris?
—Un échange, oui.
—Que lui demandez-vous donc en retour de vos concessions?
—Mon fils.
—Votre fils!»
Lord Hawksbury, pétrifié, attendait l'explication.
—«Oui, mon fils,» répéta Flaviana. «L'enfant de son frère Dimitri, qu'il a cru faire disparaître, pour hériter de mon mari. Il héritera. Je consens à tout. Voilà ce qu'il faut qu'il sache. Voilà ce que je voulais lui crier. La fortune, le nom même... qu'il garde tout! L'état civil de mon petit Serge est constitué tout à fait en dehors de la famille Omiroff. Je n'y changerai rien. Je ne veux que mon enfant... vous entendez, Hawksbury... Mais il faut que Boris sache au plus tôt dans quel état d'âme je suis. Et qu'il y croie, surtout, qu'il y croie! Vous pouvez faire cela, mon ami... Vous seul... Vous vous porterez garant de ma sincérité. Et cela vaudra mieux que tous mes serments, à moi. Suivez-le, rattrapez-le, convainquez-le. Mais, si vous avez la moindre pitié pour moi, hâtez-vous!... Qui sait où l'on a emporté mon enfant... ce qu'il adviendra de lui!...
—Pardon,» dit lord Hawksbury.
Il gardait son apparence flegmatique. Il n'y faisait peut-être pas effort,—d'abord parce que telle était sa plus intime nature, la forme même de son inconscient, puis parce qu'il voulait savoir. Toute son application tendue à démêler l'énigme, refrénait ses sentiments.
—«Pardon,» répéta-t-il. «Mais ce Boris Omiroff est donc un misérable?
—Qu'importe!... Si ses deux mains me tendaient mon enfant, je baiserais ses deux mains,» déclara Flaviana.
—«Quand vous l'a-t-il pris?
—Quand je l'ai mis au monde. Je suis restée assez longtemps entre la vie et la mort, sans aucune connaissance de ce qui se passait autour de moi. On me fit croire que le cher petit être n'avait pas vécu.»
Hawksbury resta muet. L'horreur du crime consternait sa pensée.
—«Vous êtes sûre de cela, madame?» questionna-t-il. «Et vous êtes sûre que votre enfant vit?
—Je l'ai vu tout à l'heure.
—Vous l'avez vu!...
—Oui... oui... je l'ai vu. C'est le portrait de son père... Ah! si vous saviez!...»
Le beau visage meurtri s'illuminait. Flaviana frémissait toute. Ses bras s'entr'ouvraient, prêts à saisir son trésor. Un émoi radieux la transfigura.
«Que demanderai-je encore du cœur de cette femme?» pensa Frederick avec une admiration amère. «Combien l'amour d'un homme doit y peser peu au prix de l'amour pour son enfant!»
Mais elle poursuivit:
—«Toutes les preuves, je vous les donnerai. Seulement le récit serait trop long. J'ai reconstitué les circonstances une à une. Pour le moment il faut me croire... Me croyez-vous? Consentez-vous à me venir en aide?»
Il ébaucha un mouvement. Elle l'arrêta.
—«Avant de répondre, sachez tout, lord Hawksbury. Je vous dois la vérité. C'est une amie que vous aiderez, une amie résolue à n'être jamais autre chose pour vous. Je ne serai pas votre femme, Frédéric. Et peut-être même... oui, peut-être deviendrai-je la femme d'un autre.»
Elle rougit légèrement. Puis elle apparut de nouveau très pâle, plus pâle que lui. Tous deux se considérèrent en silence. Flaviana levait des yeux pleins de douleur et de douceur, des yeux qui demandaient pardon. Ceux de l'Anglais furent d'abord impénétrables. Puis ils s'emplirent d'une tristesse immense. Et, tout à coup, il y passa comme le sourire d'une ironie mêlée d'attendrissement.
—«Une vraie Française!» prononça-t-il. «Dans le cœur d'une femme française, l'amour maternel est un maître qui subordonne tout à lui. Vous êtes mère, Flaviana, je ne le savais pas. L'homme que vous épouserez vous devra sans doute à votre enfant. Est-ce que je me trompe?
—Vous ne vous trompez pas, mon ami.
—Que n'ai-je rencontré ce petit-là sur ma route!» soupira Hawksbury, avec une grâce sentimentale qu'on n'eût guère attendue de lui. «Je lui aurais dit volontiers: «My little fellow, give me only the second best place in your mother's beautiful heart, and I shall be too
happy. [1]»
[1] «Mon petit homme, donne-moi seulement la seconde meilleure place dans l'admirable cœur de ta mère, et je serai trop heureux.»
Ce fut d'une si imprévue délicatesse, l'évocation du petit être, d'un charme si émouvant pour Flaviana, qu'elle pleura.
Lord Hawksbury répéta encore, en la regardant comme s'il la voyait sous un aspect tout nouveau:
—«Ainsi, vous êtes mère... vous êtes mère...»
Ce fait, dont il avait peine à se convaincre, semblait transformer ses sentiments. L'amour n'était pas moindre. La résignation devenait plus acceptable. S'il perdait la femme, il ne perdait pas en elle cette âme de passion merveilleuse, qu'il croyait entrevoir, et qu'il ne pouvait sans frénésie se représenter versant son ivresse divine à un autre homme.
Le flegmatique Anglo-Saxon, sous ses dehors de glace, s'était incendié l'imagination à désirer en la danseuse la créature de volupté, d'orgueil, de mystère, que l'art substituait à la femme. Le regard qu'en scène elle fixait avec un si brûlant appel sur des yeux invisibles, le sourire qu'elle offrait éperdument à quelque idéal baiser, c'était cela qu'il voulait d'elle. Maintenant il découvrait que, non seulement il ne posséderait pas ce regard, ce sourire, mais que nul ne les posséderait jamais. En Flaviana, l'amante que Dimitri avait emportée dans un rêve sans égal, loin du théâtre, loin du monde, loin de la vie, ne ressusciterait pas.
—«Vous êtes mère... vous êtes mère...» murmurait celui qui rêva, lui aussi, un rêve pareil, de surhumaine extase.
Et le sens profond de ces trois mots coulait en lui comme une onde désillusionnante, mais apaisante. Désormais, alors même qu'il la verrait bondir, ailée, énigmatique, étourdissante, avec une fièvre enivrée sur sa pâleur splendide, il reconnaîtrait le signe de douleur, le geste des bras ouverts, le cri du sein gonflé, cette mère appelant son petit, cette fière créature prête à baiser les mains d'un Omiroff s'il lui apportait son enfant.
—«Madame,» dit Hawksbury, «vous avez bien fait de venir à moi. Je serai tellement heureux de vous servir!
—Même après ce que je vous ai confié?
—Je vous suis reconnaissant de votre franchise.
—Vous l'aurez tout entière. Je vous nommerai...
—Ne nommez personne.
—Cependant...»
Elle rougit plus ardemment que s'il l'avait pressée d'achever.
—«Pensez-vous que je n'aie pas deviné déjà, Flaviana?
—Comment?
—Sans doute. Raymond Delchaume est l'homme de votre destinée. Il sera le père adoptif de votre enfant. Les circonstances... je les ignore. Est-ce qu'elles importent? Je vous ai dit un jour que vous aimiez cet homme. J'ai été férocement jaloux de lui. Je voudrais encore être à sa place. Et pourtant...»
Il hocha la tête, et se tut.
—«Vous avez un très noble cœur, Frédéric de Hawksbury. Il n'y a pas d'homme aussi généreux que vous.»
L'Anglais, maintenant, allait et venait dans le salon. Brusquement, il s'écria, d'un ton tout à fait changé:
—«Oui... je veux bien partir demain pour la Russie, courir après Omiroff, le rattraper... en route ou là-bas. Voyager m'est facile... je suis libre. Donner une leçon à ce gaillard-là... je ne demande pas mieux. Je l'ai déjà fait, je suis prêt à recommencer. Mais, diable! n'exigez pas que je travaille à faciliter son mariage avec ma cousine Maud.
—Si elle l'aime...» hasarda Flaviana.
—«Elle ne l'aimerait pas, connaissant le bandit qu'il est. Votre révélation...
—L'orgueil et l'ambition poussent à des crimes les êtres effrénés tels que lui. Mais, s'il me rend mon fils, il aura tout effacé. Tranquille héritier des Omiroff, il sera le grand seigneur un peu autoritaire, un peu emporté, voilà tout, tel que beaucoup de sa race. Son alliance peut flatter la fierté d'une femme, même de la fille du duc de Carington. Il est fou d'elle, il ne la rendra pas malheureuse. Comment saurait-elle?... Pourquoi?...»
Hawksbury eut un âpre sourire. Et son refrain de tout à l'heure revint à mi-voix, non cette fois sans un secret reproche:
—«Comme vous êtes mère!...» Et il expliqua: «Vous, si souverainement bonne, vous décréteriez le malheur d'une fille charmante, pour retrouver votre enfant. Je tâcherai qu'on vous le rende. Mais pas à ce prix.»
Sa voix s'affirma, d'une gravité singulière. Il dit encore:
—«Vous ne savez pas ce que c'est que lady Maud Carington. Si je ne vous avais pas rencontrée, j'aurais cru impossible à une femme de surpasser tant de noblesse dans la grâce, et surtout tant de loyauté.»
Il se tut, rêveur. Et, telle fut sa profonde distraction, pendant une minute, qu'il ne vit pas Flaviana s'approcher de lui à le toucher. Mais il sentit sur son bras le contact d'une main légère, tandis qu'affectueusement des mots glissaient à son oreille:
—«Puisse-t-elle vous consoler!... Non, ce n'est pas pour Omiroff que doit fleurir un tel amour.»