Chacune son Rêve
XIV Deux Épouses
XIV
DEUX ÉPOUSES
—«Mon enfant!... mon enfant à moi... mon petit!...» murmurait Flaviana, en étreignant son fils contre son cœur.
Assise dans une bergère basse, elle enveloppait de ses deux bras le corps gracile. Sa joue s'appuyait contre la joue du petit garçon. Et ses bras n'avaient pas d'enlacements assez souples, son visage, qu'elle roulait doucement dans les boucles blondes, sur le cou laiteux, ne s'inscrustait pas encore assez tendrement, pour satisfaire sa soif de caresses maternelles, sa griserie de possession.
—«Maman...» chuchotait le petit... «J'ai une maman!... Tu es bien ma maman, à moi, dis? Tu me garderas avec toi?... Les méchants ne m'emmèneront plus?»
Delchaume regardait cette scène. Et, contrairement à ce qu'elle eût produit sur Frederick de Hawksbury, elle augmentait son amour.
La tendresse humaine est plus nuancée que les ciels changeants. La passion du jeune savant français n'était pas de la même essence que celle du grand seigneur anglais. Les deux flammes n'avaient pas surgi d'une étincelle semblable, ne s'étaient pas nourries des mêmes éléments. Ce qui devait faire tomber l'une, alimentait l'ardeur de l'autre. Frederick avait commencé de guérir, par un sentiment de distance, d'impossibilité, de désenchantement, lorsqu'il aperçut la mère dans Flaviana. Près de l'aérienne danseuse, la présence de l'enfant dissipait le rêve. Raymond, au contraire, ne venait à cette femme, de si loin dans la vie, que par cet enfant.
Ici même, tandis qu'elle s'éblouissait le cœur à répéter: «Mon fils!... mon fils...» Delchaume ignorait la jalousie,—sentiment qui eût torturé Hawksbury. Du bonheur de cette adorable créature il faisait son propre bonheur. Et c'est ainsi qu'il restait fidèle, malgré tout, à la mémoire de Francine, qu'il obéissait au vœu suprême de la sacrifiée.
Or, à cette heure où il touchait au but, ce fut encore l'enfant qui, dans son ingénuité, trouva le symbole, fit le signe du destin. Car le petit Serge, se redressant dans les bras de sa mère, et voyant le visage attendri de Raymond, s'écria tout à coup:
—«Papa!...»
Puis, avec impétuosité:
—«Viens aussi, papa!... viens m'embrasser comme maman.»
Delchaume obéit, s'avança, se pencha. Et alors le petit être, jetant un bras à son cou, tandis qu'il gardait l'autre au cou de Flaviana, rapprocha leurs deux têtes.
—«Papa... et maman,» murmura-t-il, avec cette gravité mystérieuse que prend quelquefois l'enfance. «Papa... et maman...» répéta-t-il, avec une extase étonnée, un accent indicible.
De quelles profondeurs viennent les voix qui ne savent pas et qui nous parlent,—les voix d'enfants surtout? Celle-là, si pure, si douce, mais si pleine de choses, bouleversa les deux qui l'entendirent. Ils se regardèrent à travers de subites larmes. Ils se prirent la main. Raymond se mit à genoux.
—«Est-ce possible? Le voudrez-vous, Flavienne?
—Ne le savez-vous pas depuis longtemps que je veux être votre femme, mon ami?
—La femme d'un médecin, vous... princesse?
—Vous êtes bien le père d'un petit prince,» dit-elle avec malice,— une grâce, chez elle, tout imprévue.
—«Son père?... en ai-je le droit?... Réfléchissez... Vous-même, Flavienne, pouvez-vous?...»
Elle l'interrompit. Ayant de nouveau embrassé l'enfant, elle le posa à terre, puis, revenant à Raymond.
—«Mon cher fiancé,» reprit-elle. (Et que ses veux étaient beaux quand elle dit cela!) «Mon cher fiancé, écoutez-moi: Serge, à cette heure, est légalement votre fils, puisque vous l'avez reconnu. J'ajouterai ma déclaration de reconnaissance à la vôtre. Quand nous serons mariés, il sera donc notre enfant légitime. Nous l'élèverons ainsi jusqu'à sa majorité. Et alors... peut-être...—nous avons le temps de réfléchir, n'est-ce pas?—lui dirons-nous l'histoire de sa naissance. S'il veut se lancer dans des revendications qui me répugneraient, libre à lui. Il sera un homme, juge et maître de ses préférences, de ses actes. Mais puissé-je avoir l'orgueil et la joie de voir mon fils choisir, de ses deux destins, celui qui l'a fait votre enfant,—et à quel prix!...
—Mais... son héritage, en Russie?... sa fortune?...
—Son héritage sera séquestré par l'État, car il n'a pas de collatéraux. Donc, il aura toujours la possibilité d'obtenir restitution ou compensation. La possibilité... entendons-nous? S'il prouve qu'il est le fils du prince Dimitri Omiroff, l'enfant qu'on inscrivit là-bas, sur la pierre tombale de leur caveau de famille. On ouvrira le petit cercueil. On y trouvera du sable, sans doute, du sable de France, pris dans le parc du Vieux-Moutier...»
La voix de Flaviana devenait rêveuse. Et la belle tête brune, soudain, s'agita, comme avec dégoût.
—«Ah! puisse-t-il mépriser des richesses qu'il devrait ramasser dans la boue et le sang! Puisse-t-il n'accepter de la vérité que le souvenir de mon noble Dimitri!... Mais,» ajouta la jeune femme, «regardez-le, notre petit trésor... Est-il assez loin de ces troublantes alternatives!... Faisons comme lui... Vivons... Nous en avons conquis le droit.
—Chère Flavienne...» soupira Raymond.
Passionnément il la contemplait, et il ne se détourna pas pour observer l'enfant, comme elle l'y invitait.
Le petit Serge, accroupi sur le tapis, bâtissait une forteresse avec des cubes de bois. Quand il jugeait sa muraille assez haute, il la démolissait avec son poing minuscule, accompagnant chaque coup d'un sourd: «Boum! boum!...» qui, pour lui, représentait le bruit du canon.
Ni son père adoptif, ni sa mère, ne furent, à ce moment, frappés par la coïncidence de ce jeu. Instinct de race, qui, déjà, suscitait une image de guerre et de violence? Simple hasard plutôt, qui faisait s'amuser le fils du héros de Port-Arthur comme aurait pu s'amuser, d'ailleurs, le garçonnet du bourgeois le plus pacifique. Raymond ni Flavienne n'y prêtèrent attention. Lui, se dévorait encore de doutes, d'inquiétudes, ne pouvant croire que la divine créature lui appartînt sans regret. Une question lui brûlait le cœur, qu'il n'osait énoncer. Elle jaillit enfin de ses lèvres.
—«Mais... votre art?...
—La danse?» précisa Flaviana.
—«Oui.
—Quoi donc, mon ami! Avez-vous pensé que celle qui aura l'honneur de porter votre nom demanderait à monter encore sur les planches? Personne, Raymond, n'a mis dans la danse ce que j'ai voulu y mettre d'idéal. Cependant, je sais laisser à leur place les choses incompatibles. Si, comme danseuse, je n'ai jamais voulu porter le titre de princesse Omiroff, par respect pour mon mari mort, ce n'est pas, j'imagine pour promener dans les coulisses votre nom, à vous, mon cher mari vivant.
—Votre art est si grand, Flavienne! Et mon nom est si modeste.»
Elle lui ferma doucement la bouche du bout de ses doigts fins.
—«Il sera illustre, il commence à l'être, le nom de Raymond Delchaume.»
De quelle douceur eussent été les jours commençant pour eux, s'ils n'avaient pas dû se séparer de Bertile.
Elle s'éteignit le matin même de Noël, après la joie du petit arbre illuminé, qu'on avait dressé dans sa chambre pour Serge. Nulle vision plus touchante que ce visage de fillette, paré durant les premières heures de la mort d'un épanouissement mystérieux, l'air plus vivant que la veille, malgré l'ombre des longs cils clos, reposant contre l'oreiller, sous sa couronne de tresses blondes. On eût dit la petite sainte Ursule, telle que l'a peinte, à l'heure la plus attendrie de son génie, l'émouvant Carpaccio, telle qu'on la voit immortellement dormir, dans son lit à colonettes, contre le mur d'une salle recueillie comme un sanctuaire, à l'Académie de Venise.
Petite sainte Ursule endormie de Venise, qui t'a vue reposer, la joue sur ta main, ne saurait t'oublier. Et toi non plus, petite Bertile, petite danseuse d'Opéra,—ceux qui ont respiré le parfum de ton âme trop tendre, et si pure, ne t'oublieront jamais. L'ange qui se glisse au matin dans la chambre d'Ursule, et qui contemple le spectacle de la terre le plus digne de lui, le sommeil d'une vierge candide, a dû venir visiter, au matin de Noël, l'humble petite fille que tu étais. Peut-être le grand lis qu'il tenait à la main est-il resté là parmi toutes les fleurs dont on t'a couverte.
Des fleurs... Combien elle en eut, Bertile, qui lui eussent fait pousser des cris d'admiration, à elle, gosseline parisienne, cherchant des violettes au mois de juin sur les coteaux de l'Oise. Mais elle ne les voyait plus.
Elle ne vit pas les lilas grêles, noués d'un ruban de satin blanc sur lequel on avait écrit à la main le mot: «Pardon!» que vint, en sanglotant, en s'agenouillant, poser à ses pieds, sa marâtre, la fruitière de la rue du Rocher. Elle ne vit pas le coussin de violettes blanches qu'apportèrent, au nom du premier quadrille, deux de ses compagnes. Elle ne vit pas les couronnes de roses blanches, les croix de jacinthes blanches, les touffes de boules de neige, traversées de rubans blancs aux lettres d'argent, offrandes de la direction du National-Lyrique, du corps de ballet, des abonnés, du petit personnel. Vit-elle seulement,—ses paupières s'entr'ouvrirent-elles un instant pour cela,—la rose de Noël que Serge, amené par Flaviana, vint glisser sous sa main froide? Ou les œillets blancs si simples, trempés d'une rosée plus précieuse que des gouttes de diamant, et qui était les larmes de son père? Et ne tressaillit-elle pas, la petite Bertile, quand, le soir, toutes les portes fermées, un homme vint enfouir sa tête et resta longtemps ainsi, la face contre le drap, le cœur gonflé de l'innocent secret qu'elle n'avait jamais dit? N'eut-elle pas un suprême sourire quand, sur son front glacé, se posèrent les lèvres de Raymond?
Le corbillard, drapé de blanc, tout neigeux de pétales, et qui semblait ne porter que des fleurs, tant il en était chargé, tant était mince et légère la forme de la vie éteinte qu'enchâssait la masse odorante, s'en alla par les rues assombries de décembre.
Ainsi partit la petite danseuse, avec son rêve, dans le grand mystère.
Et les jours qui n'étaient plus les siens s'écoulèrent pour ceux qu'elle avait si tendrement aimés.
Flaviana devint la femme de Raymond Delchaume. Flaviana—ou plutôt Flavienne. Le nom de la belle étoile ne fut plus qu'un souvenir. Mais on le chuchotait encore avec admiration, quand on rencontrait, le long de l'avenue du Bois, une grande jeune femme, d'une tournure, d'une démarche incomparables, en ses toilettes simples, et qui tenait par la main un petit garçon. Les hommes esquissaient un geste de regret. «Elle ne sera plus celle qui nous enchante, celle qui multiplie notre désir, celle qui, même inaccessible, semble toujours un peu promise à notre vœu passionné.»
Les promeneuses, les mères, se retournaient sur l'enfant. Quel superbe petit homme, avec sa figure charmante, ses larges yeux, sa silhouette solide et fière! Les cheveux blonds flottaient sur le col blanc. La taille se cambrait dans la blouse de velours, encerclée bas par la ceinture de cuir fauve. Et, des courtes culottes, les jambes nues sortaient, nerveuses, posant avec fermeté sur le sol les petits pieds bien en dehors.
Flavienne Delchaume faisait deux parts de sa vie: l'une consacrée à son fils, l'autre aux œuvres de toutes sortes, où la charité s'allie à la solidarité, et qui lui permettaient d'aider son mari à soulager les misères humaines.
Elle se réservait encore des heures, empruntées à son enfant ou à ses pauvres, pour une mission particulièrement douce. Elle s'occupait des fillettes qui font leur carrière de la danse. Les petites classes du National-Lyrique la voyaient souvent revenir. Les jours de ces visites, la mère Martin pouvait préparer son éponge pour la passer sur toutes les ardoises. Mais, payer les dettes de friandises de ces gamines, c'était le moins que l'ex-étoile essayât de faire pour elles. Plus d'une en sut quelque chose. Plus d'une adolescente, en tutu et en chaussons roses, qui rêve d'avenir, appuyée à quelque châssis de toile peinte, en attendant l'entrée en scène, se rappelle, avec un battement de cœur, le conseil, ou l'appui discret, qui la sauva juste à point, dans une crise de découragement, de détresse, de folle inconséquence.
—«La Reine des Elfes veille sur nous,» disent ces petites.
Mais, quand Flavienne Delchaume les entend, elle rectifie:
—«Non, mes mignonnes. Je ne suis plus la Reine des Elfes. Une chère petite âme me ramène vers vous. C'est Bertile, qui se penche sur ses sœurs, et qui me demande de les aimer comme je l'aimais. Vous vous souvenez de Bertile, mes petites?»
Un jour de printemps, quelques mois après le mariage de Flavienne, une visiteuse se fit annoncer dans l'hôtel du docteur Delchaume, rue de Courcelles.
Non loin de l'ancien appartement de la danseuse, tout près de ce parc Monceau, où les saisons changeantes avaient reflété leur émouvant passé, si bien que les teintes des feuillages, les jeux de soleil et d'ombre, les floraisons successives des corbeilles, ravivaient en eux les impressions abolies, Raymond et sa femme avaient choisi cette maison toute neuve pour y installer leur profonde vie à deux. La célébrité, la fortune, qui venaient au jeune savant, leur assuraient l'indépendance des contingences mesquines. Lui, sans le dire, goûtait la satisfaction et l'orgueil de mettre un cadre d'opulence et d'art autour d'une femme digne de tous les luxes, bien qu'elle fût supérieure aux préoccupations du luxe. Et, ce qu'il n'eût jamais avoué, c'était l'ambition secrète de conquérir un tel nom, de telles richesses, que son enfant adoptif n'eût jamais un regret, même furtif, même inconscient.
Ambition puérile peut-être, et tout de même pétrie de noblesse, enfiévrée d'amour. Quelle puissance de travail elle ajoutait à l'ardeur naturelle d'un esprit de premier ordre! Raymond Delchaume allait devenir un maître non moins illustre que son modèle et son ami, le professeur Perrelot.
Ce jour-là,—qui était un jour de consultation—le docteur allait descendre dans son cabinet, lorsque, devant lui, on vint remettre une carte à Flavienne.
—«C'est bien pour moi, pas pour Monsieur?» demanda la jeune femme, étonnée, avant même d'avoir jeté un coup d'œil sur la carte.
Elle recevait si peu, n'ayant encore aucunes relations mondaines. Et il était si tôt pour une visite féminine. Mais la femme de chambre affirma:
—«Eugène m'a bien dit... pour Madame.»
Flavienne lut le nom, et le soudain changement de son visage inquiéta son mari.
—«Faites monter cette dame, ici, à côté, dans la bibliothèque. Je vais la retrouver à l'instant.
—Mon Dieu, qui est-ce? qu'as-tu? un ennui?...» demanda Raymond dès qu'ils furent seuls.
Sa voix troublée émut Flavienne.
—«Comme tu es gentil!» dit-elle, ennoblissant d'une tendresse infinie la mignardise du mot.—«Comme tu as peur, tout de suite, pour moi, de la moindre peine!
—Je t'aime tant!...»
Lui aussi, tout ce qu'il mit d'indicible dans ces trois mots!... Il vint à elle.
—«Je t'aime tant!... Et la vie a de si effrayantes surprises!...»
La seule pensée secoua son cœur d'un frisson.
—«Mon amour!... ma Flavienne!... es-tu heureuse? M'aimes-tu?»
Déjà, comme si souvent, tous deux oubliaient la petite circonstance, cause de l'éblouissement, le souffle imperceptible qui suffisait à soulever la grande vague de leur amour. Mais elle lui mit la carte sous les yeux.
«LADY FREDERICK HAWKSBURY»
—«Comment?» fit-il.
—«Je n'en sais pas plus que toi. Ce doit être sa mère... au comte de Hawksbury.
—Mais... ce Hawksbury...» demanda Raymond, pâlissant, les sourcils involontairement contractés, «il t'a fait la cour, n'est-ce pas?
—C'est vrai.
—Il était follement épris de toi?
—Oh! follement...» sourit la divine créature. «Je n'ai jamais constaté qu'il fût fou. Mais je l'ai trouvé,—tu le sais,—dévoué, brave, généreux, et ne s'écartant jamais du respect le plus profond. —Tais-toi... tais-toi!...» fit Raymond d'une voix étouffée.
Son expression de souffrance bouleversa Flavienne.
—«Qu'as-tu, mon cher aimé?
—Rien.
—Mais si... dis?»
Il essaya de rire, la serra éperdument dans ses bras.
—«C'est moi qui suis fou! Cela me fait mal de t'entendre admirer quelqu'un.
—Je n'admire pas... j'estime.
—C'est trop!... c'est trop!...»
Cette fois, il riait vraiment, se raillant lui-même. Puis, en une prière passionnée:
—«Ne fais plus ça, ma Flavienne. Que veux-tu?... Pardonne... Tu ne sais pas ce que c'est que mon amour!...»
Maintenant, il était pâle, avec des yeux de vertige. Et elle, grisée de son trouble, prit la chère tête entre ses petites mains, et, dans l'enfantillage éternel de la passion, chuchota ardemment, de tout près:
—«Oui... sois jaloux, sois jaloux... Je t'adore!»
Un bruit de pas, de portes, les rappela au sang-froid. On venait de faire entrer la visiteuse dans la bibliothèque.
—«D'ailleurs,» reprit encore Raymond, «il y a quelque chose que je ne lui ai jamais pardonné, à Hawksbury.
—Quoi donc?
—D'avoir, par son duel avec Omiroff, empêché le mien. La fâcheuse susceptibilité qu'il eut là, cet Anglais!... Et la plus fâcheuse adresse, de démolir l'épaule d'un adversaire, que j'aurais, au prix de ma vie, voulu tenir en face de moi!...»
«S'il savait!» pensa Flavienne.
Et le cœur de la loyale créature se serra. Ne pas pouvoir tout dire à celui qu'on aime!... Quoi de plus dur pour une femme de son caractère! Toutefois, avouer qu'elle-même, dans son inquiétude affolée pour lui, implora l'autre, le supplia d'empêcher le duel, suscita ce champion, c'était infliger au bien-aimé une humiliation inguérissable, mettre entre eux quelque chose qui ne s'effacerait plus.
La vérité absolue dans l'amour, dans le plus grand et le plus irréprochable amour, est-ce donc une chimère inaccessible à l'imperfection humaine?
—«Je vais recevoir lady Hawksbury,» dit Flavienne.
—«Et moi, je descends à ma consultation. Mais,»—ajouta-t-il, sachant qu'il y gagnerait le plus doux sourire—«pas avant d'avoir passé dans la chambre de Serge. Je ne l'aurai pas tout l'après-midi, comme toi, notre mignon.»
Lorsque Flavienne poussa la porte de la pièce claire, aux vitrines blanches, remplies de reliures d'art, qu'ils avaient baptisée «la bibliothèque», elle ne put contenir un mouvement de stupeur, une exclamation légère. Devant elle, une haute et mince silhouette, de suprême élégance, un visage à l'éclat de fleur, sous une auréole mousseuse et blonde comme des fils de cocons emmêlés. Le tout surmonté d'un immense chapeau noir à plumes de saphir. Un modèle de Lawrence ou de Gainsborough.
—«Lady Maud Carington!...» s'écria Mme Delchaume. «Je croyais... on m'avait dit...»
Son regard déconcerté se reporta sur la carte de visite, qu'elle tenait encore machinalement à la main.
—«Je ne suis plus lady Maud Carington,» dit la jeune dame. (Et tout de suite l'oreille de Flavienne reconnut le gazouillis de l'accent.) «Je suis lady Frederick Hawksbury.
—Comment?... Mais alors... vous avez?...
—J'ai épousé mon cousin.»
Il y eut un silence.
Les deux femmes,—de beauté si diverse, mais toutes deux si séduisantes!—se considérèrent un instant. Elles semblaient hésiter entre les impulsions de leurs sentiments véritables et le souci de la meilleure attitude, sans bien démêler ni l'une ni les autres. L'Anglaise, mieux préparée puisqu'elle avait cherché la rencontre, parla la première:
—«Vous pensez, j'en suis sûre, madame, à ce jour où celui qui est aujourd'hui mon mari a, devant moi, demandé votre main?»
L'ardente ombre rose sur le teint mat de Flaviana fut l'équivalent d'une réponse.
—«Alors, je lui ai dit,» reprit l'étrangère, «que je le comprenais bien, et qu'il avait raison d'être fou de vous. Aujourd'hui, je n'ai pas changé d'avis.
—Madame...» hasarda l'ex-étoile, dont la rougeur s'accentua.
—«C'est parce que j'ai cette haute opinion de vous, que je suis venue vous tendre la main, à présent que nos destins ont changé. J'ai voulu vous annoncer moi-même mon mariage.»
Disant cela, elle s'assit sans façon, comme si elle en avait assez long à dire. Flavienne qui, ne sachant si elle venait en amie, ne lui avait pas offert un siège, en prit un à son tour. Puis, impétueusement, elle s'écria:
—«Si vous saviez, madame, comme je suis contente!... Comme je suis contente pour lord Hawksbury!...
—Moi aussi,» dit la délicieuse Anglaise avec un calme parfait.
—«Vous aussi?... vous êtes contente... Pour lui? ou pour vous?» demanda gaiement Flavienne.
—«Pour les deux.» Elle se reprit et ajouta:
—«Je peux dire: «Pour les trois.» Car ma mère aussi est satisfaite. Et ce n'est pas une chose facile, je vous assure, que de satisfaire la duchesse de Carington.
—C'était à cause d'elle, je me souviens,» risqua Mme Delchaume, «que vous étiez venue me trouver.
—Ah! vous vous rappelez. Ma mère s'opposait de toute sa force à mon mariage avec le prince Boris.»
Cette allusion tranquille au drame passé enhardit Flavienne, qui observa:
—«Vous avez reconnu qu'elle avait raison?
—Je n'ai rien reconnu de ce genre. Elle avait grand tort. Car, si elle ne s'était pas acharnée ainsi contre Omiroff, je ne me serais pas tant monté la tête pour lui.»
Flavienne sourit:
—«C'est un point de vue.
—Je crois bien! J'allais le rencontrer à cheval, en cachette, hors du parc. Oh! je l'ai avoué à Freddy... Tout de même, quelque chose me disait: «Il faut avoir peur de cet homme-là.» Cette voix intérieure, aussi, me faisait m'entêter. Une Carington doit braver la peur.
—Cependant vous êtes partie pour le Japon.
—Grâce à qui?» demanda Maud.
—«Je ne sais pas.
—Grâce au docteur Delchaume.
—A mon mari!...
—Naturellement. S'il n'avait pas provoqué Boris, le soir de la fête au Pré-Catelan, je m'enfuyais à Londres la nuit même, avec le prince, mon fiancé, et j'étais mariée le lendemain.»
Un peu abasourdie, Flavienne se contenta de la regarder.
—«Vous comprenez,» poursuivit la jeune comtesse de Hawksbury avec une grâce soudaine, «que nous soyons vos amis. Je suis venue vous le dire. Seulement, je suis venue vous le dire toute seule. Quand je jugerai que Frederick est tout à fait guéri de vous, alors je vous le ramènerai. Pour l'instant, nous ne faisons que traverser Paris.»
La conversation se trouva coupée par une voix d'enfant qui appelait:
—«Maman!... maman!...»
La porte s'ouvrit, mais elle aurait été refermée aussitôt, si Mme Delchaume ne s'était écriée:
—«Ça ne fait rien, mon chéri. Entre... Viens baiser la main de la dame.»
Le petit Serge apparut—adorable bambin—et il remplit son gentil devoir de politesse avec tant d'élégante aisance et de sérieux comique, que la visiteuse s'exclama:
—«What a darling!... But he is a love!...
[3] «Quel bijou! Mais c'est un amour!»
—Notre fils,» dit Flavienne en l'attirant contre elle, «notre petit Serge-François Delchaume. Vous direz à lord Hawksbury...»
L'Anglaise ne la laissa pas achever.
—«Dieux!...» s'écria-t-elle, «est-ce l'enfant?...
—C'est lui, mon fils, que votre mari...
—Freddy m'a révélé... Mais alors, vous l'avez retrouvé... Il n'était donc pas?...»
Elle n'osait prononcer le mot «mort», devant ce beau petit être et cette mère radieuse.
—«Je l'ai retrouvé... Je l'ai retrouvé, sain et sauf,» répétait Flavienne, le serrant presque convulsivement, dans le réveil de l'ancienne angoisse.
—«Oh!» dit l'Anglaise, «quel bonheur!...»
Son clair visage, ses traits menus, peu expressifs, s'imprégnaient d'une émotion inaccoutumée. Elle se leva.
—«J'ai hâte d'apprendre cela à Frederick. Il en sera si heureux!»
Les deux jeunes femmes furent de nouveau debout, en face l'une de l'autre.
—«Comme j'ai bien fait de venir!» dit lady Hawksbury.
—«Comme je vous sais gré d'être venue,» dit Flavienne Delchaume.
—«Mais,» ajouta la première, avec une moue puérile, «je vais être obligée de raconter à Frederick que vous êtes plus belle que jamais, et qu'il y a trop de danger pour lui à m'accompagner ici. Quel dommage!
—Quand on est comme vous, on ne craint aucune comparaison,» affirma sincèrement Flavienne. Puis, avec une souriante malice: —«Une Carington doit braver la peur.»
Mais les yeux de l'Anglaise s'attachèrent au petit Serge. Elle prit l'enfant, le souleva dans ses bras.
—«Voilà...» déclara-t-elle. «Je sais quand j'accorderai la permission à Frederick... Quand il m'aura donné un trésor comme celui-ci.
—Je vous le souhaite,» s'écria Flavienne, s'emparant orgueilleusement de son fils. «Être mère... C'est la royauté qui nous met au-dessus de tout.»
FIN DE:
CHACUNE SON RÊVE
DEUXIÈME ET DERNIÈRE PARTIE DE:
DU SANG DANS LES TÉNÈBRES