Chacune son Rêve
XIII les Petits Pieds qui Ne Danseront Plus
XIII
LES PETITS PIEDS QUI NE DANSERONT PLUS
—«Flaviana chérie, va me chercher papa. Dis-lui de revenir... Il peut bien pleurer devant moi... Ah!... pourquoi se cacher?... Je sais...»
La voix de Bertile passait à peine, affaiblie, sifflante, hachée par une petite toux. Mais, si la fillette parlait avec effort, c'était dans un sourire. Une sérénité merveilleuse illuminait ses grands yeux clairs. Le doux regard insistant soulignait sa demande.
Troublée par son dernier mot: «Je sais,» et ne voulant rien en laisser voir, Flaviana se leva pour lui obéir.
Dans la pièce voisine,—une lingerie, transformée momentanément en chambre à coucher, par l'installation d'un lit-cage et d'une commode-toilette,—un homme étouffait ses sanglots contre ses bras, croisés au dossier de sa chaise. On voyait osciller ses épaules sous le drap fatigué d'un veston commun. Une tristesse indicible ballottait ce gros crâne grisonnant, cette tête abandonnée de pauvre être sans révolte. Pourquoi souffrait-il, celui-là, et si cruellement!... lui, qui ne savait pas ce que c'était que de faire du mal?.. Quel mystère! Et quelle pitié!
Flaviana, debout derrière Pageant, n'osait lui parler, par peur de fondre elle-même en larmes. Mais une porte donnant sur le corridor s'ouvrit. Delchaume entra. Tout de suite, avec son autorité d'homme de science, il réveilla l'énergie du malheureux père.
—«Allons, mon ami... courage. Ne donnez pas ce spectacle à votre enfant.
—Je l'ai quittée exprès,» murmura l'ancien hercule.
—«Mais elle sait bien que c'était pour pleurer,» intervint Flaviana. «Elle comprend, allez... Quelle petite âme d'ange! Elle était trop exquise pour ce monde, votre Bertile.»
Pageant regardait la belle artiste. Puis il tourna les yeux vers Raymond. Tous deux se tenaient côte à côte devant lui. Et, malgré leur commisération, leur chagrin, dans le mouvement même qui les penchait ensemble vers sa douleur, il ne put les contempler sans subir le rayonnement de leur harmonie. Tandis qu'eux-mêmes, en ce moment, écartaient la pensée de leur amour, cet amour les liait comme d'une invisible guirlande, les rendait pareils d'expression, de sentiment, d'attitude. Ce n'étaient plus deux êtres indépendants l'un de l'autre. C'était un couple.
L'humble ouvrier sentit cela, profondément. Alors il eut un mot d'une intuition merveilleuse. Sans amertume, comme s'il constatait une réalité presque consolante, il dit:
—«Ma Bertile s'en va pour vous avoir trop aimés, tous les deux.»
Chacun lui prit une main. Et ils se turent. A ce moment leurs trois cœurs se parlèrent. Et celui du frotteur de parquets eut un scrupule de délicatesse infinie, car il craignit d'avoir affligé les autres.
—«C'était son sort,» prononça Pageant. «Comme vous dites, madame Flaviana, l'enfant était trop bonne pour cette terre.»
«C'était son sort...» Il mit à ces trois mots une intonation qu'on ne saurait rendre. Résignation, fierté, navrement, et, sans le savoir, l'immensité du mystère. «C'était son sort...»
Quand ils rentrèrent auprès de Bertile, elle leur sourit, comme toujours. Un peu de couleur lui revenait au visage. Ses lèvres ne répétèrent plus ce qui avait tant bouleversé Flaviana, le «je sais», dévoilant la conscience de sa fin prochaine. Elle tâcha de jouer la confiance dans l'avenir, pour donner le change à leur affliction. Pourtant elle eut une exclamation involontaire:
—«Ah! ma Flaviana, je n'aurais pas voulu partir sans le revoir près de toi!»
Pageant prit le docteur à part.
—«Elle ne vous reconnaît donc plus?» questionna-t-il avec angoisse.
—«Bertile ne parlait pas de moi,» répondit Raymond.
Et il évita d'expliquer à ce père près de perdre son enfant, que le sien, à lui, celui de Flaviana, leur serait bientôt rendu—qu'ils l'espéraient avec ardeur, avec angoisse, que cet espoir était l'unique pensée qu'ils lisaient dans les yeux l'un de l'autre, quand ils croisaient leurs regards, même à côté de la mourante,—pourtant si chère!
Où était-il? entre quelles mains? leur petit Serge-François... Depuis la communication téléphonique reçue par Bertile, un autre message était venu, anonyme aussi, mais écrit cette fois,—ou du moins composé avec d'impersonnels caractères d'imprimerie. Plus explicite que l'autre, plus clairement rassurant, il recommandait à Flaviana la prudence, la patience. «Tant que le loup n'est pas abattu par les chasseurs,» disait l'étrange lettre, «la brebis doit préférer que l'on cache son agneau.»
Phrase qui fulgura tout à coup d'une signification terrible et radieuse, quand tous les journaux du monde retentirent de la nouvelle:
«EFFROYABLE CRIME ANARCHISTE. LE PRINCE BORIS OMIROFF FOUDROYÉ PAR UNE BOMBE DANS LE TRANS-SIBÉRIEN-EXPRESS. »
Troublante conjoncture... Se réjouir d'un assassinat... Pourtant «lorsque le loup est abattu par les chasseurs», qui reprocherait à la brebis d'appeler son agneau, dans le ravissement de la délivrance, l'extase de le voir bondir vers elle, en sécurité, à travers la prairie?
Flaviana et Raymond n'osèrent formuler en des paroles précises ce qui se levait obscurément dans leurs cœurs, ce qu'ils devinaient trop bien l'un chez l'autre. Mais, le matin où la brève dépêche s'inscrivit dans toutes les feuilles, en lettres grasses, sous la rubrique: «Dernière heure», le premier mouvement de Flaviana fut d'en rapprocher la missive anonyme. Elle plaça côte à côte, devant les yeux de Raymond, l'espèce de prédiction: «Tant que le loup ne sera pas abattu par les chasseurs», et la réalisation évidente: «Le prince Boris foudroyé par une bombe.» Ils se regardèrent... Et ce fut tout.
Depuis ce jour-là,—ce jour-là qui datait maintenant d'une semaine,— ils attendaient. A travers leur attente; ils écoutaient venir deux choses: l'une incertaine, l'autre, dont l'approche sournoise, frôleuse, devenait, hélas! inévitable. Le bonheur et la douleur s'avançaient ensemble. Mais l'une commençait à presser le pas, à courir plus vite que l'autre. Et c'est pourquoi Bertile, avec la prescience de sa petite âme déjà soulevée au-dessus de la vie, avait dit à Flaviana:
—«Je ne voudrais pas m'en aller sans le revoir auprès de toi.»
Un soir, comme la danseuse-étoile partait pour son théâtre, Delchaume arriva, pour la troisième fois de la journée.
—«Ah!» s'écria Flaviana, «je m'en irai donc avec moins d'anxiété. Promettez-moi de rester jusqu'à mon retour, mon ami.
—Bertile est plus mal?
—Elle est bien faible. Et je ne sais quel pressentiment me serre le cœur.
—Son père est près d'elle?
—Comme toujours. Il ne la quitte pas, depuis que je l'ai installé dans la chambre voisine.
—C'était bien, à vous, de faire cela,» dit Raymond. «Comme vous êtes bonne, Flavienne!
—Il ne s'agit pas de moi.
—Pas assez, en effet. Vous ne vous ménagez en rien. Comment pourrez-vous danser, ce soir?
—Comme d'habitude,» répondit-elle en souriant.
Raymond regarda ce sourire, sur les lèvres à l'arc allongé, frémissant, dans les yeux creusés d'ombre, où il se mélancolisait. Une palpitation d'amour lui fit trembler le cœur. D'avance, il entendit sa voix troublée dire le mot dont la clameur emplissait tout son être. Mais, d'un effort désespéré, il se contint. L'heure n'était pas venue.
Flaviana se reculait imperceptiblement, très pâle. Puis, tout de suite, ce fut comme l'évanouissement d'une flamme. Avec un geste de médecin, de frère, Raymond prit les mains de son amie,—les mains aux doigts grêles, fuselés, si fins et souples qu'ils se groupaient en faisceau comme les tiges d'un bouquet. Et, s'inquiétant toujours, à cause de l'obligation professionnelle:—«Danser?... Avec ce qui vous préoccupe... Vous qui ne dormez ni ne mangez depuis huit jours... En aurez-vous seulement la force?...
—Ne craignez rien,» dit l'artiste.
Et alors, elle lui expliqua. Une noblesse émanait d'elle, de son beau visage mince, de sa haute forme, dont la grâce subsistait, même dans l'immobilité.
—«La danse, pour moi,» disait-elle, «ce n'est pas un rite de joie, une pantomime de mon corps en contraste avec l'état de mon âme, une antithèse dont je puisse souffrir. Je danse comme d'autres chantent. J'entre dans mon rêve... Je libère les sentiments qui m'oppressent. Et tous, voyez-vous, Raymond, tous, ils s'évadent de moi, bien qu'en restant liés à moi. Je les exprime, en dansant, comme si je les jetais dans le rythme d'un poème. Je m'étonne qu'on ne les devine pas, qu'on ne les voie pas. Quelquefois je sens ma danse tellement triste et déchirante qu'il me semble qu'on va me crier: «Assez!... assez!...» avec des sanglots. Mais personne ne sait. Et cela vaut mieux. Vous saurez, vous, Raymond. Ne me plaignez pas. Ne croyez pas que ce soit pour moi pénible, cruel de danser...» Elle s'arrêta, saisie comme d'un frisson, et reprit plus bas:—«Une chose m'est dure, là-bas, en scène... oui. De voir toutes ces petites... Ah! quand elles viennent autour de moi... qu'elles s'approchent, puis s'éloignent... suivant les figures du ballet... Je cherche involontairement des yeux celle qui manque... Tous ces petits pieds agiles... Je pense aux petits pieds qui ne danseront plus...»
La voix de Flaviana s'altéra. D'un geste de la main, la danseuse dit adieu à Delchaume. Et, précipitamment, elle s'enfuit.
Le jeune médecin resta un peu perplexe. Il n'avait pas eu le temps d'expliquer à son amie que sa soirée ne lui appartenait point entièrement. Toutefois, puisqu'elle souhaitait qu'il ne s'éloignât pas, il ferait ce qu'elle lui avait demandé, bien qu'il ne constatât guère d'aggravation dans l'état de Bertile.
Raymond décida donc qu'il travaillerait là, dans la salle à manger. Et il commença par envoyer Pageant réclamer, chez lui, à son valet de chambre, certains documents qui lui permettraient d'utiliser malgré tout les heures de la soirée. En attendant, il s'assit près du lit de la petite malade.
Bertile ouvrit les yeux, le reconnut, sourit, et laissa retomber sa tête sur l'oreiller.
Avec quelle amertume Delchaume contempla ce visage de quinze ans, dont les traits, usés comme par une lime, étaient étirés, pincés, dont les paupières bleuâtres, abaissées comme par des doigts lourds, exprimaient toute la lassitude de la vie. D'où venait, ici, l'impuissance de sa science? Il avait sauvé la marâtre, la mégère, d'une terrible maladie aiguë, et il ne pouvait rien contre la lente consomption qui détruisait ce corps frêle, où il aurait dû trouver cependant comme alliées toutes les ressources de la jeunesse.
Sous les couvertures,—légères à cause de la chambre chaude,— son regard ému suivit le dessin à peine indiqué de la forme enfantine. Vers l'extrémité du lit, il chercha le relief des orteils pointant légèrement. Et il sentit dans ses yeux la brume d'une larme, en se répétant les derniers mots de Flaviana: «Les petits pieds qui ne danseront plus.»
Presque aussitôt, il tressaillit. Relevant la tête, il venait de rencontrer deux prunelles à demi-voilées, qui l'observaient.
—«Cela va, ma mignonne?...»
Elle fit comme une tentative pour se soulever.
—«Vous êtes tout seul?
—Oui.
—Papa est sorti?
—Pour moi, pour me rendre service. Il va revenir.
—Raymond, je voudrais vous demander quelque chose.»
C'était la première fois qu'elle l'appelait ainsi par son petit nom. Pris d'une émotion indéfinissable, il se pencha davantage.
—«Parlez, ma petite Bertile.
—Dites-moi que vous êtes heureux.
—Heureux?...»
Le mot, jailli dans la surprise des lèvres de Delchaume, lui laissa une brûlure dans la gorge, un remords. «Heureux...» Il n'en avait plus l'espoir, il ne s'en croyait plus le droit... Et cependant?... La seule question de cette enfant, la possibilité énoncée, la mise en présence du bonheur, vers lequel se tendait tout son être, ce fut comme la brusque tombée de chaînes pesantes, un flot de lumière dans l'obscurité voulue où il murait son âme. «Heureux!...» Dès la seconde réflexion, il découvrit en lui-même l'harmonie secrète avec ce mot dont s'il s'effarait. «Heureux!...» Ah! oui... comme il pouvait l'être encore!
Humblement, très bas, avec l'émoi d'un mystère, il interrogea Bertile:
—«Pourquoi me posez-vous cette question, mon enfant?
—Parce que,» murmura-t-elle, «je veux vous l'entendre dire...»
La figure mourante s'illumina radieusement, et Raymond perçut à peine, tant ils lui parurent étranges, les quelques mots que Bertile prononça encore, dans le plus léger souffle:
—«Vous... heureux... et Flaviana... tous les deux... C'est ma part, à moi, ma part de la vie... Alors... j'y tiens...»
Elle répéta: «J'y tiens...», avec une expression si émouvante que le jeune homme en fut étreint jusqu'à une espèce d'angoisse.
Il s'inclina davantage vers la fillette, comme pour déchiffrer, dans les yeux maintenant élargis, dans les prunelles où scintillait la petite étoile d'or de la lampe électrique,—dernière petite étoile des soirs humains, dernière lueur de la chambre douce,—quel secret la fragile créature avait l'énergie de garder lorsqu'elle en mourait. Et elle, se trompant peut-être à son geste, leva faiblement les mains, comme pour attirer plus près encore cette tête, si proche maintenant de la sienne...
Voulut-elle lui chuchoter quelque chose à l'oreille? Ses lèvres séchées de fièvre eurent-elles soif d'emporter un baiser que permettait la chasteté terrible de la mort?... Raymond ne le sut jamais. Car, à l'instant, un coup rapide contre la porte, et cette porte ouverte presque aussitôt, interrompirent le dialogue muet, suprême.
—«Monsieur le docteur... monsieur le docteur...» haletait la grosse Mélanie.
Les petites mains soulevées retombèrent sur la couverture.
—«Monsieur le docteur...
—Eh bien, quoi donc, ma bonne Mélanie?
—Il y a quelqu'un... Venez, venez vite!...
—Quelqu'un... Mais qui est-ce?»
Delchaume hésitait, ne pouvant admettre qu'il eût rien à faire avec une personne venue chez Flaviana. La discrétion le retenait. Quant à Mélanie, pour qu'elle s'expliquât sur son agitation et sur l'intérêt de la visite, il fallait qu'elle avouât être au courant d'une foule de choses dont la confidence ne lui avait pas été faite. Mais quel imbroglio échapperait à la divination de sa curiosité? Comme le grand naturaliste Cuvier, qui reconstituait, sur un fragment de squelette, un animal antédiluvien, la grosse femme de charge eût reconstitué le plus compliqué des romans sur un bout de dialogue surpris, le moindre indice, un débris de lettre.
—«Venez, monsieur le docteur... Venez!... je vous en supplie!» répétait-elle.
—«Mon Dieu!...» s'exclama la voix faible de Bertile... «Est-ce donc lui?... Est-ce notre petit François?...»
La seule supposition fit bondir Raymond hors de la chambre. La grosse Mélanie, déplaçant plus d'air que jamais, se hâta derrière lui, pour ne rien perdre de ce qui allait se passer. Ils ne virent pas Bertile, soulevée tout à coup sur son lit par une force inattendue. Une joie immense galvanisait la petite. Ses nerfs surexcités oublièrent l'accablement, l'immense faiblesse. Elle glissa ses pieds à terre. Un instant, surprise de les voir tellement amincis, avec de si longs doigts, que les os fins dessinaient jusqu'au cou-de-pied, elle s'arrêta, et les larmes lui montèrent aux yeux. Elle aussi, à cette minute, entendit une voix en elle-même:
«Ils ne danseront plus.»
Mais aussitôt un sourire, un détachement très doux:
—«Si l'enfant est là, qu'est-ce que ça fait?»
Vite, elle cacha dans des babouches les petons maigres, secoua la tête—avec encore de l'espièglerie—pour sécher ses paupières, puis, étant parvenue à passer un peignoir, elle se dirigea, en s'appuyant aux meubles, aux murs, du côté de l'appartement où se confondaient des paroles, des exclamations, et,—crut-elle,—les cris de joie d'un tout petit.
Dans la salle à manger, où Mélanie conduisit Delchaume, sous la lumière tamisée de rose de la suspension électrique, le jeune docteur ne vit tout d'abord que le large dos de Pageant.
Le bonhomme avait posé sur la table un ballot de paperasses—les documents qu'il était allé chercher rue du Général-Foy. Maintenant il se baissait, comme pour ramasser quelque chose—sans doute des feuillets échappés. Telle fut, en un éclair, l'impression de Delchaume, dont le cœur défaillit de désappointement, tandis qu'à ses yeux s'offrait, adverse à toute illusion, la carrure ample et gauche.
Combien, à certaines secondes, la forme de la vie s'imprime en nous, flamboyante, inoubliable! Jamais Raymond ne devait cesser d'avoir, en la chair vive du souvenir, l'image aperçue en ouvrant cette porte—ce pauvre dos d'humilité sous le commun veston grisâtre, la courbe des épaules inclinées, sa propre crispation à cette vue... puis la secousse, toujours prête à renaître, de ce qui surgit, de ce qui suivit...
Pageant se redressa. Il soulevait du sol un fardeau. Et voici... Merveille!... Au-dessus de son épaule, soudain, quelque chose de doré, de blond, quelque chose encore... une fraîcheur fleurie, un visage d'enfant, les lèvres en cerise mouillée, d'où le cri partit tout de suite:
—«Papa!... papa!... papa Raymond!...»
En enlevant joyeusement, glorieusement, de terre, le petit Serge-François, Pageant, sans savoir, le dressait de toute sa haute taille, face à celui qui entrait.
Bonne épaule de brave homme sous le commun veston grisâtre... Elle eut tout à coup la rondeur propice des nuées qui soutiennent les angelots dans les Assomptions fameuses. Petit, petit enfant!... L'enfant qu'a sauvé Francine... L'enfant de Flaviana... Deux fois aimé, deux fois sacré...
—«Toi, mon petit!... Toi!...»
Raymond étreignait le petit corps, le pressait contre sa poitrine. Et une folie le prenait. Il allait courir, comme il était, nu-tête, avec ce garçonnet entre les bras, au National-Lyrique, jusqu'à la loge de l'étoile, de la mère,—qui sait? jusque sur la scène peut-être, dans la divagation de sa joie, de la joie qu'il allait donner.
Mais le battement enivré de son cœur se suspendit tout à coup. Il posa le petit garçon à terre pour aller soutenir ce mince fantôme blanc dressé dans la baie sombre de la porte.
—«Bertile! Imprudente!...
—Mais non... Laissez... Que je sois heureuse, avec vous, encore une fois! Petit François, me reconnais-tu?...»
L'enfant s'approcha d'elle, un peu interdit. Le pâle visage, la longue robe flottante et comme vide, l'impressionnaient.
—«Mon chéri, je suis ton amie Bertile... Rappelle-toi... Claire-Source... le Gros-Chêne... Viens m'embrasser, mon petit ange.»
Ce fut alors, tandis que la fillette et l'enfant refaisaient connaissance, entre les grands bras de Pageant, qui avait pris sa Berthe sur ses genoux, que Delchaume s'occupa d'une autre personne, à peine entrevue jusqu'ici dans le coin d'ombre où elle se tenait, et parmi l'émoi du moment. Vers cette personne, Raymond s'avança, comprenant qu'elle avait amené le petit garçon, et, maintenant, l'esprit plus libre, se demandant, étonné, qui elle pouvait bien être.
Quand il fut près d'elle, qui se tenait immobile et en silence, quand il distingua bien ce visage entrevu jadis entre les rideaux d'andrinople, dans la misérable chambre des étudiantes russes, puis contemplé plus longuement à la Cour d'assises, lors du procès sur l'affaire de la Petite-Barrerie, quand il rencontra l'éclair noir des yeux sauvages, Delchaume n'eut pas d'hésitation:
—«Katerine!...» s'écria-t-il, «Katerine Risslaya!...
—J'ai rempli ma mission,» dit-elle. «Quand le loup a été abattu par les chasseurs, j'ai ramené à la brebis son agneau.»
Elle se tut. Delchaume esquissa une question. Mais il en avait tant à poser, que les mots se brouillèrent. Avant qu'il les eût énoncés en ordre, la Russe reprit:
—«Voudrez-vous répéter ceci à madame Flaviana: Qu'elle se rappelle la grille du Vieux-Moutier. J'ai tenu ma parole. Demandez-lui de ne pas m'oublier, de penser quelquefois à ce garçon bizarre qui l'aborda dans l'avenue de Messine, et à qui elle doit son enfant.
—Ce garçon?... Mais... C'était vous?...
—Oui.
—Ah! de quelle reconnaissance elle vous comblera. Vous allez la voir... Elle va rentrer. Vous serez témoin de son bonheur.
—Elle ne me trouvera plus ici.
—Vous ne pouvez pas l'attendre?
—Je ne le veux pas. Ce serait dangereux... pour elle... pour moi... pour...» elle s'arrêta, puis sourdement: «pour d'autres.
—Où pourrait-elle vous voir? vous remercier?
—Nulle part.
—Nous ne vous verrons plus?
—Jamais.
—Voyons... Ce n'est pas possible! Après l'immense service que vous nous avez rendu...
—Le service... il est encore plus pour nous... oui... pour nous.
—Comment?
—Le bien fait à l'innocent rachète un peu le mal qu'il a fallu faire aux coupables.»
Delchaume saisit le poignet de la jeune Russe, l'entraîna. Dans le petit salon voisin, où ils entrèrent, et dont il referma la porte, une clarté vague régnait, filtrée par le store d'une glace sans tain. Raymond n'en voulut pas d'autre, ne toucha pas les boutons électriques. Il referma la porte. Puis, serrant le poignet de Katerine, qu'il n'avait pas lâché:
—«Comment cela s'est-il fait?... dites?...
—Quoi?...
—Dans le transsibérien?...»
Les mots se formulaient à peine. Tous les deux tremblaient. Dans les demi-ténèbres, Delchaume ne voyait que le regard sauvage, les yeux noirs, où s'allumaient de rouges phosphorescences.
—«Ah!...» répéta-t-elle, «le transsibérien...»
L'accent fut si étrange, que Delchaume eut un soupir d'horreur.
—«Il y a donc autre chose?
—Taisez-vous!...» murmura-t-elle.
Il sentit qu'elle tremblait plus fort. Il lui saisit l'autre bras.
—«Parlez, Katerine... J'ai failli être des vôtres... Rappelez-vous... à la Petite-Barrerie. Vous savez maintenant que ce n'était pas moi, le traître...»
De la tête aux pieds, elle frémit comme l'arbre sous un coup de hache.
—«Oui... oh! oui... je le sais.
—Alors... Ce que les vôtres ont accompli de fait, je l'ai accompli d'intention. J'en prends ma part...»
Elle se débattit, convulsive, lui arracha ses mains.
—«Votre part!... Ah! vous ne savez pas de quoi vous parlez...»
Sur la tête du jeune homme, les racines des cheveux furent comme les pointes d'aiguilles dressées. Sa nuque se glaça, tandis qu'il écoutait encore la voix de la femme:
—«Vous n'avez pas entendu le cri... le dernier... Vous n'avez pas fui quand celui qui va mourir vous appelle... Ah! votre nom vous deviendrait odieux... ne serait plus que l'écho... cet écho-là!...
—Mais,» chuchota-t-il... «vous n'étiez pas là-bas... Vous n'étiez pas dans ce train...
—J'étais ailleurs... j'étais...»
Elle chancela. Il la retint. Mais Katerine, tout de suite, avec une reprise farouche d'énergie:
—«Laissez-moi partir... Vous voyez bien qu'il le faut!... Sans l'enfant, nul ne pourrait dire qu'il m'a vue. Ramener l'enfant à sa mère... un péril!... J'ai choisi le soir... mille précautions... Maintenant, de grâce, laissez-moi. Si l'on me prenait, les autres, sans doute, seraient perdus avec moi.
—C'est vrai!» cria sourdement Raymond.
Il n'y songeait pas, jusque-là. Maintenant, il les entrevit, sous la fatalité de leur crime, ces êtres dont il avait côtoyé l'existence terrible, dont les mains résolues à tout avaient serré ses mains affinées de circonspection et chargées de science. Il avait connu la tendresse, la pitié de ces cœurs bardés de haine... Un regret le déchira.
—«Tatiane?...» demanda-t-il, «Tatiane et Pierre, où sont-ils?...
—En sûreté.
—Où irez-vous, Katerine?
—Les rejoindre?...
—Mais que puis-je? que puis-je pour vous?... Que pouvons-nous, Flaviana et moi?
—Vous souvenir.»
Raymond vit encore l'éclair des yeux noirs. Puis, ce fut comme une ombre qui fondait dans de l'ombre. Katerine se détournait. Il eut un geste pour la retenir, tâtonna, ne saisit que le pli d'une tenture...
—Dieu!... Où êtes-vous?... Un mot!...» gémit-il, comme un enfant qui s'effare dans les ténèbres.
Mais un pas glissait dans l'antichambre. Une porte s'ouvrit sur la lumière de l'escalier. La silhouette obscure s'y inscrivit une seconde. Tout s'éteignit dans un bruit de battant retombé, de serrure claquante.
La tragique fille s'enfonça dans la nuit hasardeuse.