Coquecigrues

Jules Renard · Chapitre 14 sur 70

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Coquecigrues

Le Seau

À Eugène Bosdeveix.

 

Cette nuit, on a crié dans le jardin, et ce matin, vers cinq heures, sûr de la présence du soleil, je saute du lit pour aller voir. Mon père et ma mère dorment encore, ainsi que Françoise, notre bonne, assez paresseuse depuis quelque temps.

Je voudrais me rappeler les cris, ou plus exactement les plaintes, mais je ne suis pas de ces personnes douées, auxquelles il suffit d’entendre un air une fois pour le retenir. Il ne résonne dans ma mémoire que des bruits vagues légers comme des oeufs vides.

Je parcours lentement le jardin et cherche des traces de pas.

Les allées sont trop sèches. De nombreux fils blancs les traversent. Cependant l’une d’elles en a moins que les autres, et ceux qui lui restent semblent avoir été tendus rapidement à la dernière heure.

Je prends cette allée et m’interroge sur l’utilité de tous ces fils.

Les araignées les sécrètent-elles pour y suspendre leur linge?

Du linge d’araignées!

Mon imagination va bien aujourd’hui et me fait espérer d’importantes découvertes.

D’abord, je note qu’un poirier a quelques-unes de ses branches cassées.

Est-ce par un animal, une chèvre?

Mais une chèvre bêle et ne crie pas.

En outre, elle aurait brouté les branches.

Par un voleur?

Je sais le nombre des poires: vingt-huit. Aucune ne manque. Elles brillent de rosée. On les embrasserait comme des joues. Dans deux ou trois semaines, elles seront bonnes à cueillir.

Je ramasse des brindilles parmi les fraisiers. Ce n’est pas une personne distraite qui les a brisées. Elles ont été mordues comme afin de calmer une douleur, une grosse rage de dents par exemple. Moi, je mangerais des feuilles!

A la quantité des brindilles mâchées je devine qu’on souffrait beaucoup et qu’on est demeuré longtemps près du poirier.

Un peu plus loin elle s’est appuyée contre un autre arbre, haut pommier dont les petites pommes grises apaisent, en été, mes plus fortes soifs.

J’ai dit elle parce que l’écorce a pincé entre deux écailles un long cheveu de femme, blond. Je préférerais un cheveu noir ou châtain, et j’éprouve un commencement de trouble.

Au delà du pommier, la trace des pas devient visible. La marche s’appesantit. Le pied reste longtemps posé sur le sable, le marque avec netteté, s’en détache péniblement, et les empreintes se resserrent, se touchent presque.

J’arrive à l’extrémité de l’allée. Elle se perd dans un épais bouquet de noisetiers sous lesquels j’ai disposé, pour mes siestes, des fagots en forme de fauteuil. «Fauteuil» n’est pas de trop, tant ce siège me plaît, tant je m’y trouve commodément aux grandes chaleurs.

C’est là qu’a dû se passer la chose.

Les fagots sont bouleversés comme les couvertures d’un lit, après une nuit agitée. Des mousses, de l’oseille, des oeillets, ont été arrachés par poignées, et le sol, rayé de coups de talons, humide çà et là, n’a pas encore bu tout le sang répandu. J’examine les lieux de près, en détail, accroupi, et machinalement je relève les brins d’herbe foulés, j’efface des souillures; du plat de la main je caresse, j’égalise la terre.

Car j’ai beau ne pas vouloir comprendre, il y a longtemps que je comprends.

Les certitudes m’arrivent par bandes, importunes, trop hâtives. Vivement intéressé, je déchiffre la série des indices à première vue, reconstitue la scène, et me souviens du mois, du jour où, frappant d’un doigt mon épaule, Françoise m’a dit, brusque:

—Vous savez, je suis prise!

Jamais elle n’a osé me tutoyer. Elle n’était point de ces paysannes qui s’enorgueillissent d’un bourgeois.

Je rarrange le fauteuil, puis, m’étant éloigné de quelques pas je reviens en indifférent qui se promène, par hasard, devant les noisetiers, sans penser à mal, et je me persuade que l’endroit a son air naturel de tous les jours. D’ailleurs, des chats ont pu se battre là, un chien vagabond s’y rouler.

Je regarde le soleil lent à monter, et j’écarte mon ombre afin qu’il puisse vite chauffer les traces mouillées où ça patouille et brûler ce qui tire l’oeil. Au fond, je ne suis pas à mon aise du tout.

Après, la lutte contre la souffrance terminée (on dit que c’est un vilain quart d’heure), qu’a-t-elle fait?

Il faut que je continue à comprendre malgré moi.

Ma lucidité m’effraie. Je n’ai qu’à suivre cette allée comme, sur une carte, une ligne pointillée au crayon de couleur. Je la ratisse avec soin, en tous sens, et me voilà au puits. Mes jambes reculent, mais je maintiens énergiquement les fuyardes, tandis qu’une lumière blessante m’entre au cerveau.

Françoise n’a pas jeté le petit. Elle l’a mis dans le seau de fer-blanc et elle l’a descendu doucement, à cause de la poulie grinçante, maternellement. Puis elle a perdu la tête. Elle n’a pas eu le courage de remonter le seau. Il pend là-bas, au fond. La chaîne oscille encore à mes yeux brouillés, déroulée tout entière, et la poulie n’a retenu que le dernier anneau plus gros que les autres.

Je le saisis et je tire. Plus j’approche du bord, plus c’est lourd. Je tire sans regarder, avec la peur de ramener…

Je lâcherais tout.

Rien!

Le seau, comme tous les seaux, a bien fait bascule en touchant l’eau, et le petit est loin. Je noue la chaîne, et me penche, poussé dans le dos, sur la margelle. J’ai un instant la tête enveloppée de glace.

Un morceau de ciment se détache, perce des couches vibrantes, emplit le puits de sourdes clameurs. Longtemps je prête l’oreille.

Je me redresse, le front rafraîchi. Je songe soulagé: «Françoise a tué, elle se taira.»

C’est très gentil de sa part. Le reste me regarde. D’abord, je veux qu’elle se remette, et je demanderai pour elle, à ma mère, huit jours, quinze jours de repos. Maman ne me refuse rien. Elle prendra une femme de ménage, en attendant que Françoise se rétablisse. D’ailleurs, s’il faut l’avouer, je pense que maman ne sera pas plus gênante qu’une complice discrète.

Tout de même, j’ai de la veine, et l’affaire aurait pu mal tourner. Mais ne recommence pas, l’ami! passe pour une fois, hein!

Tranquillisé peu à peu, innocent, je regarde devant moi, derrière moi. L’allée est propre, en ordre; mon âme aussi. Je ne compte plus qu’une ou deux inquiétudes menues. Ainsi, je devrai, à moins que je ne trouve un prétexte, boire à table de l’eau du puits, sans dégoût. En outre, quelle attitude aurai-je en présence de Françoise, à notre première rencontre, à notre confrontation?

Baissera-t-elle les yeux?

Il est sept heures. Mon père et ma mère s’éveillent et Françoise, épuisée, choisit les mots qu’elle va dire, pour qu’on la laisse au lit. Je n’oublierai pas de sitôt les deux heures d’émotions successives qui viennent de s’écouler, et j’ai un grand besoin de plein air, de recueillement.

D’ordinaire, par ce soleil, les poissons courent à fleur d’eau, sautent, gueule ouverte, sur les mouches, et se régaleraient même d’amorces artificielles. On pêcherait fructueusement ce matin. Je connais un coin, près des framboisiers où, par toutes ses gouttières, le chaume entretient une fraîcheur salutaire aux petits vers jaunes.

J’empoigne une pioche, la soulève haut, les bras raides, l’abats, et du premier coup, je déterre un chiffon mou, une loque rouge et boueuse, indigne de pincettes, l’enveloppe gluante de mon plaisir dépouillé, pareille aux papiers gras d’un déjeuner sur l’herbe… le délivre!

 

LES DEUX CAS DE M. SUD

 

LA PETITE MORT DU CHÊNE LES CHARDONNERETS

 

LA PETITE MORT DU CHÊNE

À Louis Baudry de Saunier.

 

—Mais, se dit M. Sud, pourquoi n’as-tu pas tiré?

—J’ai oublié, se répondit M. Sud avec simplicité.

Il ne se gourmanda point davantage, et suivit de l’oeil les perdrix qui se posèrent là-bas, dans un carré vert.

—Bien! dit M. Sud; elles sont à moi!

Il fit le geste d’appuyer son index sur l’endroit, exactement. Il portait son fusil par le milieu, d’une main, les bras écartés, marchait en levant haut ses courtes jambes, et s’efforçait de maintenir derrière lui Pyrame, un vieux chien de location, d’ardeur modérée.

Arrivé au carré vert, M. Sud se baissa, cueillit une plante et demeura quelque temps rêveur. Était-ce de la luzerne? Était-ce du trèfle? Parisien têtu, il ne les distinguait encore que malaisément. Comme il se relevait, il entendit les perdrix «bourrir et cacaber». M. Sud avait trouvé dans un livre de chasse et retenu, pour de fréquentes citations, ces deux termes d’une sonorité étrange.

—Elles m’ont surpris, les diablesses! j’ai encore oublié de tirer, dit-il.

Les perdrix, l’une d’elles en tête et guide des autres, emportaient au loin leur lourde traîne pendante. M. Sud les regardait avec un bon sourire, admirait leur vol comme un feu d’artifice, et tortillait son brin de trèfle ou de luzerne. Elles passèrent la rivière, désunies un instant par les branches des saules, et tout de suite, presque au bord, se remisèrent hors de danger.

—Voilà qui n’est plus du jeu, dit M. Sud. Je n’ai pas de pont sous le pied, moi. Décidément, les malignes refusent le combat et me narguent!

Il s’imaginait caché dans le ventre d’une vache artificielle. Les perdrix se rapprochaient, confiantes. Un bras de fantôme sortait pour les ramasser une à une. Il leur cria ce mot d’esprit:

—Bonsoir, la compagnie!

Et, vengé, incapable de leur en vouloir, il ne les regretta même pas, tout aise d’échapper à des nécessités cruelles. Il se promena en pleine verdure, s’y rafraîchit les cuisses, y trempa ses fesses même, au moyen de brusque flexions. Il caressait aussi sa belle barbe blanche, et le cordon de son lorgnon dessinait sur le plastron de sa chemise une fourche fine.

—Vais-je rentrer bredouille?

Heureusement, des alouettes tireliraient dans tous les sens. Que n’avait-il, au lieu d’un fusil, un filet à papillons!

D’abord elles tournoyaient, incertaines de la route à suivre, puis s’élevaient lentes et grisollantes, sans doute en quête de miroirs. M. Sud fit la remarque que toutes montaient vers le soleil, le long de ses rayons, comme suspendues au bout de fils d’or qu’on pelotonne. Quelques-unes allaient certainement jusqu’aux flammes, pour s’y perdre, s’y rôtir, et M. Sud, la nuque douloureuse, la bouche ouverte, les yeux brouillés, espérait leur chute.

—Il faut pourtant que je les tire!

Au cul levé, c’eût été hasardeux. Il préférait s’en désigner une et la voir s’abattre, se motter, là, entre ces deux taupinières. Il s’avancerait sur elle, le fusil à l’épaule, et viserait un peu en dessous, pour ne point l’abîmer. Violemment étourdie, elle n’aurait plus que la force de sauter dans la gueule de Pyrame. Mais l’alouette était couleur de terre. M. Sud cherchait en vain la petite robe grise imperceptible, fondue. Il piétinait, tournait sur place, s’égarait comme quelqu’un qui vient de laisser tomber une pièce d’argent.

Il s’assit quelques minutes, afin de souffler, de renouer les cordons de ses guêtres et les nombreuses ficelles de son costume. Toutes les taches roses de son teint d’homme savamment nourri s’étaient rejointes et n’en formaient qu’une. Il s’épongea, se sourit dans une glace minuscule, fier de soi, et assuré de faire plus tard une belle conserve.

—N’aurai-je pas l’occasion de décharger mon arme?

Il l’ajustait contre sa joue, trouvait enfin la mire, et, pour terminer, étudiait de nouveau les incrustations de la crosse, ces damasquinures si riches qu’elles semblaient garantir l’adresse du chasseur.

—Certes, j’ai là un objet d’art, un fusil de luxe, quoique de précision. Mais part-il bien? J’en ai connu qui ont éclaté.

De grosses pierres le tentaient à cause de leur immobilité. Toutefois elles étaient par trop mortes, tandis qu’un arbre a de la sève, presque du sang. Il fit choix d’un chêne sérieux, vivace, trapu, isolé au milieu d’un champ et dont l’aspect devait épouvanter, la nuit. L’écorce, comme une vieille manche au coude, s’en était çà et là usée à la râpe des garrots que les chaleurs démangent. Tout autour du tronc, les sabots avaient battu, aplati le sol, et, pour n’être que de chevaux paysans, n’en empêchaient pas moins les herbes d’y pousser.

M. Sud calcula ses distances, car les plombs tantôt s’écartent et passent, les uns à droite, les autres à gauche, tantôt par répercussion peuvent vous blesser grièvement.

Debout, il doutait de lui-même et craignait le recul. À plat ventre, il n’apercevait plus le chêne. Il adopta donc la solide, confortable position du tireur à genoux. Il épaula non sans méthode, point pressé, grave et pâle. Le canon du fusil, d’abord vertical, s’inclina, se coucha sur le plan de tir.

M. Sud était agité de petites secousses, éprouvait des palpitations légères. Il transformait l’arbre en bête, en homme. Est-ce vrai, ce qu’on raconte, qu’une forte détonation peut décider la pluie? Il patienta, attendit le calme de ses nerfs et le silence de son coeur. Il voulait éviter l’à-coup, ne lâcher la détente, celle de gauche bien entendu, comme toujours, qu’après une pression graduée, tendre, interminable. De temps en temps, il risquait un coup d’oeil: au bout d’une allée d’acier éclatante, la mire se dressait ainsi qu’une borne. Au delà s’étendait un espace vide, glace sans tain. Enfin le chêne apparaissait, trouble, mouvementé, remuait toutes ses feuilles inquiètes comme une multitude d’ailes, et gémissait, oscillait dans un doux et long effort pour s’éveiller de sa torpeur mortelle.

Pyrame, en arrêt d’étonnement, faisait avec sa queue des signes discrets.