Coquecigrues
Monsieur—madame—la Bonne
MADAME.—Es-tu sûr qu’il n’en reste plus?
MONSIEUR.—Le dernier traverse la rue, tourne au croisement. Il disparaît.
MADAME.—Laisse la fenêtre ouverte. Que l’air assainisse, purifie. Regarde: les murs suent.
MONSIEUR.—Il pleut à verse et vente à tout renverser. Les becs de gaz sont affolés. C’est un bon temps pour ceux de nos invités qui n’ont pas trouvé de fiacre.
MADAME.—Oui, c’est un vrai temps d’invités. Il me réjouit. Je regrette seulement de ne l’avoir pas commandé moi-même. Ouvre donc la fenêtre toute grande.
MONSIEUR.—Jamais nous n’avons eu un mardi comme celui-ci. Ah! tu choisis ton monde!
MADAME.—Bon! nous allons nous jeter à la tête les gens qui viennent chez nous. Je suis prête. D’abord, où as-tu pris ton Turc?
MONSIEUR.—Dans la rue. C’était le plus drôle: il ornait notre salon. Avons-nous ri, quand, au thé, il a déroulé son turban et qu’il s’en est servi comme d’une serviette. Peut-être aussi qu’il couche dedans.
MADAME.—J’ai tremblé de le voir se mettre à vendre des pastilles.
MONSIEUR.—Je t’assure qu’il est attaché à une ambassade, solidement. Continuons: n’est-ce pas à toi qu’appartient ce monsieur qui sentait le cigare éventré?
MADAME.—Si tu parles tabac, je te rappellerai ton marchand de cigarettes toutes faites. C’est sans doute l’associé d’un garçon de café. Il les offrait dans une boîte à Palmers, «moins chères qu’à n’importe quel bureau», disait-il.
MONSIEUR.—Soit. Mais tu nous as amené ce professeur de piano qui glisse ses cartes-prospectus dans les goussets et les corsages.
MADAME.—Et toi, cette veuve qui tâte les hommes en dansant pour se chercher un mari vert; cette forte dame qui montrait son cancer; et cette autre, décolletée jusqu’à l’âme, qui nous a demandé s’il n’y avait pas de billard ici. Elle voulait organiser une poule au gibier. Faut-il encore te reprocher ta femme à poils? C’est scandaleux: elle cultive, soigneusement, à égale distance de ses deux seins, trois poils énormes. Les messieurs veulent voir et, pour voir, dansent avec elle. De telle sorte que cette grosse toupie, malgré sa lourdeur, arrive à tourner toute la soirée.
MONSIEUR.—Tu es dure. Je voudrais que quelqu’un de nos invités nous écoutât dans un coin. À mon tour! Je note:—Un vieux monsieur, aux moustaches de mastic; il reconduit et se contente de reconduire (on l’affirme; c’est son bonheur et sa gloire!) trois cent soixante-cinq femmes par an, jamais les mêmes. Je ne le trouve que grotesque. Passons. Un acteur; il déclame la Nuit d’Octobre comme Musset devait la déclamer dans ses beaux jours, quand il était saoul.—Un compositeur de musique; il a inventé une nouvelle méthode pour chanter: «Je voudrais être votre pantoufle!»—Un danseur de son métier; il prétend, à chaque pas, que notre parquet est garni de clous, empoigne une bouteille, et, du cul de ladite, leur fait sauter la tête.—Un grand poète célibataire, il murmure aux dames: «J’ai soif; et, si vous n’avez pas soif, j’ai soif pour vous. Venez donc boire.» Ce grand poète pousse trop à la consommation. Nous le supprimerons.—Un petit poète marié. «Du courage, lui dit sa femme mûre, récite bien tes vers et je te donnerai un franc, demain, pour tes folies.»—Un peintre, enfin, si sale qu’il devrait s’envelopper dans du papier. Mais nous le garderons provisoirement, car j’espère lui faire colorier, à l’oeil, le bas du placard de notre cuisine…
Inutile de remarquer que, ceux-là, c’est toi, incontestablement toi, qui les as raccrochés.
MADAME.—Permets! Tout le monde est parti. Tu peux te montrer convenable.
MONSIEUR.—Vrai, tu as cela dans le sang: tu ne rencontrerais pas un monsieur un peu décoré sans lui dire: «Psit! psit! venez donc chez moi, mardi soir, on s’amusera!»
MADAME.—Tu m’impatientes, à la fin.
LA BONNE, entrant.—Madame, il reste encore un vieux chapeau au vestiaire.
MONSIEUR.—Étonnant ce vieux chapeau qui reste toujours! Où est sa tête? Je ne comprends pas. Que nos invités se trompent de nippes, se volent, mais qu’ils s’arrangent et ne nous laissent pas leur friperie. Qu’est-ce que ce vieux chapeau fait là?
MADAME.—Son histoire est simple: un gentilhomme arrive seul, bien ou mal coiffé; mais il s’en va en compagnie et, pour ne pas rougir, nu-tête. Marie, quelles sommes vous a-t-on données?
LA BONNE.—Madame, le petit blond m’a emprunté quarante sous pour sa voiture.
MADAME.—Ah! vous placez votre argent, ma fille! Montez vous coucher. (_La bonne sort._)
MONSIEUR.—Le petit blond, oui, le journaliste, un garçon décemment élevé: il déclare qu’il n’a jamais un porte-monnaie dans le monde, parce qu’un porte-monnaie «fait gros» sur la cuisse.
MADAME.—La bonne ment. Je parie qu’on lui bourre les poches. C’est autant que nous lui retiendrons sur ses gages. Nous recevons des gens mariés qui savent ce qu’on doit à une domestique.
MONSIEUR.—Les gens mariés pour de bon ne viendraient pas chez nous.
LA BONNE, rentrant.—Madame, j’oubliais, les cabinets sont encore bouchés!
MONSIEUR.—Encore! Les cochons! Je te dis qu’ils se retiennent dans la journée, pour nous offrir ça, le soir! J’ai été obligé d’acheter une perche par économie. À chaque instant, il fallait déranger le plombier. Qu’est-ce que vous voulez, ma pauvre Marie! Les cabinets ne sauraient passer la nuit dans cet état. Prenez la perche. Débouchez. Ne manquez pas d’éteindre le bec: il dévore, ce bec. (_La bonne sort._)
MADAME.—Aère, mon ami, je t’en supplie.
MONSIEUR.—Oui, de l’air! ouvrons. Ce plafond devrait s’enlever comme un couvercle.
MADAME.—Qu’est-ce que tu fais? Tu ouvres l’armoire!
MONSIEUR.—Oui, l’armoire aussi. Je veux tout ouvrir. Ça empeste ici les fleurs crevées.
MADAME.—Qu’est-ce que j’aperçois caché au fond de l’armoire?
MONSIEUR.—Un morceau de Champigny que j’ai arraché à ces affamés, sauvé pour notre déjeuner de demain.
MADAME.—Tu exagères. Nous ne recevons pas des moineaux.
MONSIEUR.—Si nous ne recevions rien du tout. À propos, pourquoi recevons-nous?
MADAME.—Tu le prends sur ce ton, ingrat! La semaine dernière, nos initiales paraissaient dans un journal.
MONSIEUR.—Certes, on gagne gros à être connu.
MADAME.—Avoue que nos soirées sont suivies.
MONSIEUR.—Preuve: les cabinets bouchés. Mais as-tu observé que souvent des gens perdent notre piste?
MADAME.—D’autres les remplacent, et mardi prochain nous verrons… Il me l’a promis… Par exemple, j’ai couru pour l’avoir. Je l’annoncerai. On fera queue… Mais je te réserve la surprise.
MONSIEUR.—Dis-moi ta pêche, ou la fièvre me tiendra jusqu’à mardi.
MADAME.—Quand notre réputation se fonde, veux-tu t’enterrer vivant, mourir tout de suite?
MONSIEUR.—C’est juste: allons d’abord dormir!
DAPHNIS, LYCÉNION ET CHLOÉ
RUPTURE MÉNAGE