Cruise Vibrations

Brenda Beli · Chapitre 20 sur 33

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Cruise Vibrations

Chapitre 19

Cole

 

Le volcan Etna en Sicile était somptueux, mais la Sardaigne a une signification particulière pour moi. Quand nous étions petits, Millie et moi, c’est principalement sur cette île que nos parents nous emmenaient en vacances. Mes meilleurs souvenirs d’enfance sont regroupés sur cette terre baignée de soleil et ce peuple généreux. De façon générale, il n’y a rien de plus en Sardaigne que sur les autres îles, les plages sont magnifiques, mais les montagnes regorgent d’activités, comme celle que j’ai prévue.

La plupart de nos passagers sont partants et ça me rend nostalgique quand je vois l’un des grands-pères s’asseoir dans son kayak, un casque sur la tête. Dès que j’ai été capable de marcher, le kayak est devenu mon activité favorite des vacances, surtout parce que je montais avec mon grand-père. Ma mère a plus d’une fois risqué une crise cardiaque quand le torrent nous emportait à vive allure, mais, moi, je n’ai jamais ressenti de sensation aussi puissante. Je revois nos rires, nos angoisses quand une vague nous percutait un peu trop fort, nos combinaisons trempées, nos chutes qui finissaient toujours en éclat de rire interminable. Mon grand-père était un vaillant aventurier, mais il ne s’accordait que très peu de vacances, je me suis toujours senti chanceux qu’il prenne du temps pour moi. Et le soir, il se déguisait en princesse pour satisfaire Millie qui avait déjà la fâcheuse tendance à vouloir déguiser tout le monde.

– Tu hésites ?

Je sors de mes souvenirs pour tourner la tête vers Romy qui me fait un petit sourire. Malgré la conversation que j’ai entendue, je n’arrive pas à m’éloigner d’elle. Trois jours que nous nous découvrons au fil des nuits dans ma chambre. Puisque la journée je dois assurer le bon fonctionnement de la croisière, je passe peu de temps avec Romy. Nous avons eu trois jours de traversée entre la Sicile et la Sardaigne, trois jours où les filles se sont prélassées au bord de la piscine et où Romy me rejoignait dans ma suite dès que le repas du soir était terminé. Si le sexe est une évidence entre nous, les longues discussions que nous partageons sur l’oreille me comblent bien plus. J’apprends à connaître ses habitudes, ses petits rituels, ses projets d’avenir -purement professionnels pour le moment -, son enfance heureuse, la perte de son père et le caractère étouffant de sa mère.

– Cole ?

– Désolé, marmonné-je en embrassant ses cheveux.

Devant les clients, nous essayons de paraître professionnels et nous évitons les effusions, mais je dois avouer que j’ai dû mal à tenir mes mains quand elle est dans les parages. Autour de nous, presque tout le monde est prêt à partir, il ne manque plus que quelques personnes âgées qui semblent assez réticentes, en jetant un coup d’œil à la rivière qui nous fait face.

Nous sommes sur les hauteurs de la Sardaigne, un petit coin tranquille où la randonnée en kayak offre de magnifiques paysages entre les falaises, la forêt et les chutes d’eau. C’est exactement à ce point de départ que mon grand-père et moi partions à l’aventure, et me retrouver ici des années après son décès m’émeut plus que je m’y attendais.

– Je vais monter avec Nikkie, ça ne te dérange pas ? me dit Romy, en fronçant les sourcils.

– Bien sûr que non, la rassuré-je, j’ai promis à mon imbécile de cousin que je lui montrerais quelques techniques pour éviter les chutes.

– Ça aurait pu me servir aussi, rit-elle.

Son sourire m’éblouit. Au fond de moi, je sais ce qu’il se passe, mais j’essaie de ne pas le montrer pour ne pas la faire fuir. Si moi je suis effrayé par la force de mes sentiments, je ne préfère pas imaginer la panique que ça créerait chez elle. Il reste à peine cinq jours, et nous n’en avons pas profité autant que je le voudrais.

– Nous serons derrière vous, ne t’inquiète pas.

– Comme avec le jet-ski ? marmonne Romy en jetant un coup d’œil à sa meilleure amie.

Nikita et Allan arrivent à nos côtés, entièrement équipés avec les casques sur la tête et les gilets de sauvetage bien serrés autour de leur taille. C’est une randonnée tranquille, nous n’avons pas besoin de plus de sécurité.

– Qu’est-ce que vous attendez ? s’écrie Allan, habillez-vous !

Il me jette un gilet que j’enfile sur mon torse nu. Les filles ont préféré garder leur short et leur tee-shirt au-dessus de leur maillot de bain. Je m’assure que le gilet de Romy est bien fixé sur sa poitrine, lui embrasse le nez et Nikita l’embarque dans le prochain kayak. Les employés de l’activité ne peuvent pas s’empêcher de les reluquer dès qu’elles montent. Nikita est égale à elle-même, son sourire est communicatif, mais Romy ferme son visage aux inconnus, aucune amabilité ne traverse son visage et le jeune, qui les aide à installer les rames, perd sa contenance devant tant de froideur.

– OK, bégaie-t-il, vous êtes prêtes ?

– Accroche-toi, Schneider !

– Je regrette d’être avec elle, crie Romy en levant les bras dans ma direction, Cole !

Quelques secondes plus tard, le kayak descend la première pente et elles se prennent une petite vague sur la tête. Allan éclate de rire à côté de moi et je ne peux pas m’empêcher de sourire à mon tour. Nous nous installons dans notre kayak sans l’aide des instructeurs et je le fais basculer dans la rivière dès que Allan me donne le feu vert. La sensation est grisante, je retrouve rapidement mes marques et maîtrise parfaitement l’appareil.

– Ça a l’air de bien se passer entre vous, me balance mon cousin au bout d’un moment alors que le rire des filles résonne devant de nous.

– Ouais.

Je donne un coup de rame pour que le kayak évite un rocher plein de mousse. Allan fait semblant de diriger alors qu’il se repose sur moi pour gérer la randonnée jusqu’à la fin.

– Soit plus expressif, rit-il.

Je soupire et arrête de lutter contre le courant. La rame contre mon ventre, j’observe la nature qui nous domine totalement et le son d’une chute d’eau attire mon attention.

– Cole, s’impatiente Allan.

– Quoi ? râlé-je.

– Est-ce que ça devient plus sérieux que ce que tu avais prévu ?

Cet abruti a le don de mettre le doigt sur le point le plus douloureux. De mon côté, c’est bien plus sérieux qu’une passade, plus violent qu’un amour de vacances, mais je sais que la vie de Romy ne s’arrête pas à cette croisière.

– T’es complètement accro, se moque mon cousin.

– La ferme !

Volontairement, j’appuie sur mes hanches et fais basculer le kayak pour l’arroser. Son rire se transforme en cri aigu et les filles se tournent pour nous regarder. Je leur fais signe que tout va bien et lance un clin d’œil à Romy.

– Et toi, avec Nikita ?

– Cette femme, c’est vraiment quelque chose ! soupire-t-il d’un air rêveur. On s’amuse, on profite. Aucune prise de tête, juste du bon temps.

– Rien de plus ? insisté-je.

Ils passent beaucoup de temps ensemble, j’ai du mal à comprendre qu’ils s’arrêtent au sexe. Ils semblent vraiment s’apprécier, alors pourquoi ça ne pourrait pas aboutir à quelque chose de plus stable ? Allan se tourne vers moi, un air moqueur sur le visage.

– Nous avons conscience que tout ça va se terminer dans quelques jours. Ma vie est à New York, la pollution, les taxis bruyants et les gens désagréables me manquent. Nikita est une femme indépendante qui veut faire grossir son entreprise, elle aime la France, elle aime Paris, donc aucune relation sérieuse n’est possible entre nous.

Il est rare de voir Allan si sérieux pourtant il le dit avec beaucoup de bienveillance. Mon cousin profite de ce que la vie lui donne. Ils ont mis les choses au clair dès le début et aucun ne semble prêt à sacrifier ses projets pour essayer de tenter quelque chose qui n’est même pas sûr de survivre après l’euphorie des vacances. Tout est si simple quand on est loin de notre quotidien, mais malheureusement nous ne pouvons pas être en vacances toute notre vie. Dès que nous rentrerons à New York, le quotidien reprend son cours et le travail redeviendra ma principale activité.

Plus de croisière, plus de voyages, plus de Romy.

Je frotte ma poitrine, car la pointe de regret n’arrive pas à disparaître.

– La pollution te manque ? répliqué-je, sérieusement c’est quoi ton problème ?

Allan éclate de rire et fait bouger le kayak dangereusement, mais je suis obligé de l’accompagner.

– Comment peux-tu dire ça alors que nous sommes en pleine nature ? continué-je.

– J’aime les buildings et l’air saturé. Je suis un gars de la ville.

Je ne trouve rien à dire de plus. C’est peut-être l’une des plus grosses différences entre Allan et moi. Vivre à New York me pèse, j’aime les voyages et le calme des petites villes. Je reste uniquement, car c’est plus simple pour le travail et pour continuer de voir mes parents régulièrement, mais je n’hésite pas à m’enfuir dans un pays étranger dès que j’en ressens le besoin.

– Est-ce que tu lui as dit ? reprend Allan, plus bas et en anglais.

Je sais tout de suite de quoi il parle, mais je détourne le regard, honteux. J’aurais dû parler de la réservation depuis longtemps à Romy, mais j’ai agi en égoïste, j’ai tout gardé pour moi de peur qu’elle ne me fuie de nouveau. Je ne pensais pas mettre autant de temps pour qu’elle m’accorde sa confiance et je ne vois pas comment je peux sauver notre relation en lui avouant que je l’ai manipulée.

– Est-ce que tu comptes lui dire ?

Refusant de lui répondre, je regarde droit devant moi et ignore son froncement de sourcils quand il se tourne vers moi. Allan n’approuve pas mon comportement, mais je ne sais pas comment me sortir de cette situation. Peut-être que Romy se fichera de la manière dont j’ai contribué à notre rencontre, mais peut-être qu’elle se sentira trahie et ça, je ne peux pas le supporter.

– Nous arrivons à une intersection, crie Nikita.

C’est à mon tour de froncer les sourcils. Je n’ai pas le souvenir d’un quelconque embranchement sur cette randonnée. On devrait suivre le courant et arriver à une cascade pour profiter de la baignade.

– Euh, bégaie mon cousin, Cole, derrière toi !

Je jette un coup d’œil, mais une vague violente m’éclabousse et me force à fermer les yeux. Le courant s’intensifie et bientôt je n’ai plus le contrôle du kayak. Nous sommes basculés de gauche à droite et je perds de vue l’embarcation des filles que j’entends crier. Le niveau de l’eau monte de plus en plus et de gros morceaux de bois nous percutent. La rivière est coupée en deux par un barrage de branchages de plus d’un mètre de haut.

– Il faut rattraper les filles, hurle Allan.

La panique gagne mon corps quand je vois Nikita et Romy essayer de lutter contre le courant avec leurs rames, mais elles en perdent une par la force de l’eau.

– Arrêtez de lutter, crié-je à mon tour, accrochez-vous et laissez-vous mener.

Les filles cessent immédiatement et je les vois se serrer la main. Allan profite du courant pour nous rapprocher de leur kayak, mais quand son corps se lève un peu trop, je crains le pire. Nous approchons de plus en plus de l’intersection et nous ne sommes toujours pas accrochés au canoë des filles.

– Allan, assieds-toi !

– J’y suis presque, marmonne-t-il assez fort.

Dès que je vois ses genoux dépasser, je lâche ma rame qui s’écrase contre la rive et attrape son short. Une vague plus violente nous percute et je sens mon corps partir hors du canoë. La dernière chose que j’entends avant d’avaler de l’eau, c’est le cri de Romy qui se déchire la voix avec mon prénom. Je remonte à la surface et tends le bras pour attraper les cordes du kayak. Si je ne peux pas monter dessus tout de suite, je m’accroche de toutes mes forces alors que Allan essaie de me hisser.

– Les filles, hurlé-je. Allan, les filles !

– Nous avons été séparés, je dois te remonter là-dessus.

Comment ça ? Où est Romy, putain ?

Mes genoux frappent quelques rochers pointus et mes bras deviennent douloureux. Allan s’essouffle à essayer de me remonter, mais le courant violent ne nous laisse aucun répit.

– Économise tes forces, lui ordonné-je. On va attendre que ça se calme.

– Tu ne vas jamais tenir, s’énerve mon cousin, laisse-moi faire, merde !

C’est la première fois que Allan me parle comme ça et je me retrouve comme un con, sans savoir quoi faire.

– Quand je te dis de pousser sur tes jambes, tu pousses, OK ?

Je suis trop occupé à serrer mes doigts pour comprendre où il veut en venir. Toutes les deux secondes, une vague me frappe le visage et ce qu’il y a dedans me griffe les joues et le front. Je tousse en reprenant ma respiration et replie mes genoux pour essayer de les épargner un maximum.

– Maintenant, hurle Allan.

Je pousse de toutes mes forces sur mes jambes. Mes pieds rencontrent une surface rocheuse et je réussis à me hisser sur le canoë-kayak avec Allan qui tire sur mes bras. Nous nous écroulons dessus, à moitié enchevêtrés et complètement épuisés.

– Bordel, grogné-je, merci, mec.

Mon cousin lève son pouce en respirant comme s’il venait d’effectuer un marathon.

– Je comprends mieux pourquoi ma mère m’a toujours interdit cette activité avec papi, rit-il.

Malgré la fatigue, je laisse échapper un ricanement. Je n’avais jamais vu la rivière devenir si violente. Ma mère aurait fait une syncope si ça avait été le cas. Le courant continue de fracasser le canoë donc nous ne bougeons plus et laissons la nature nous diriger.

– J’espère que les filles vont bien, chuchote mon cousin.

L’angoisse me noue la gorge et je suis incapable de répondre.

Quelques minutes plus tard, la rivière devient plus étroite et le cours d’eau s’épuise. Il y a de plus en plus de branchages, les arbres sont denses et on ne voit rien au-delà d’un mètre. Le chemin que nous avons emprunté n’est pas balisé, ce qui signifie que les filles ont involontairement suivi le bon trajet.

– Cole, c’est un canoë ça ?

D’un coup bref, nous accostons sur la rive et un kayak est posé dans l’herbe haute. Avec le peu de force qu’il nous reste, nous soulevons le nôtre pour le protéger du courant et nous nous enfonçons dans la forêt.

– Il y a quelqu’un ? hurle Allan.

– Par ici !

La voix est lointaine, mais nous arrivons à la rejoindre. Assis sur deux rochers, un couple de personnes âgées nous fait signe avec des sourires rassurants sur leur visage alors que je suis en panique totale. Pas un seul instant, je n’ai pensé à mes clients qui ont dû subir le torrent également.

– Monsieur Duncan, souffle la petite dame, visiblement heureuse de me voir.

– Brianne et moi avons été surpris par la force de la rivière, me dit son mari.

– Vous allez bien ? m’inquiété-je immédiatement.

– Juste quelques égratignures, heureusement que mon René est à l’aise dans l’eau.

René acquiesce avec un sourire avant de se tourner vers sa femme pour lui caresser le visage. Brianne a une entaille sur la joue qui saigne et René boite de la jambe droite. Je les ai mis en danger avec mes idées alors qu’ils sont fragiles arrivés à un certain âge. Cette rivière est l’une des plus tranquilles que je connaisse, ça n’était pas censé se passer comme ça.

– Je suis vraiment désolé, soufflé-je en prenant la main de Brianne. Je…

La vieille dame tape ma main comme le ferait une grand-mère bienveillante.

Mes yeux sont brouillés par les larmes. Je culpabilise comme un dingue et ils continuent à me sourire comme si je ne venais pas de mettre leur vie en danger.

– Vous ne pouvez pas contrôler la nature, Monsieur Duncan.

– Cole, réussis-je à dire. Appelez-moi, Cole.

Son regard s’illumine quand elle se tourne vers René qui pose une main paternelle sur mon épaule.

– Notre arrière-petit-fils s’appelle Cole également, me dit-il, une histoire de série télé avec des sorcières, je n’ai pas tout saisi.

Je ris en reconnaissant la référence des années 2000. Je chasse mes larmes quand Allan revient vers nous, son téléphone dans la main alors que je le regarde avec un air choqué.

– Quoi ? me dit-il, tu croyais vraiment que j’allais partir à l’aventure sans mon téléphone ?

– La fin de la randonnée est une piscine naturelle, précisé-je.

– Mon téléphone va dans l’eau, Monsieur le génie. Bref, j’ai appelé une équipe de sauvetage. La bonne nouvelle c’est que nous ne sommes pas si loin du terminus de la randonnée. La mauvaise nouvelle, c’est qu’ils ne peuvent pas venir nous chercher à cause du risque qu’un autre barrage se brise et la forêt est trop dense.

– Donc nous sommes seuls ? réalisé-je énervé.

– D’une certaine façon oui, mais quelqu’un va m’envoyer des données GPS.

Je fronce les sourcils et me pince le nez.

– Parce que tu vois une route, toi ?

Je m’en veux de m’en prendre à lui alors qu’il fait son possible pour que nous nous en sortions, mais j’ai besoin de passer mes nerfs sur quelqu’un et je ne veux pas être grossier avec René et Brianne. Mon inquiétude pour Romy et les autres participants me donne des sueurs froides.

Heureusement, mon cousin ne se formalise pas de mon ton et bouge son téléphone dans ma direction.

– Nous pourrons voir si on s’éloigne ou si on s’approche sans forcément suivre une route précise.

Comme je n’ai pas d’autres solutions sous la main, je décide de faire confiance à Allan. Je propose mon aide à René pour le soulager, mais il refuse en me disant qu’il sait encore marcher tout seul. Nous nous enfonçons dans les bois et crapahutons pendant une heure. Personne ne semble prêt à se plaindre, chacun reste dans ses pensées, mais nos regards se rencontrent quand le bruit d’une chute d’eau nous parvient.

– C’est ce que je pense ? murmuré-je.

Mes jambes commencent à me faire mal et les bleus apparaissent malgré le bronzage. Plusieurs fois, je lance des regards au couple qui nous accompagne, mais ils chuchotent à voix basse et rient sans se soucier de nous. Leur complicité me donne envie d’avoir ce genre de relation et un visage aux yeux vairons s’impose dans mon esprit.

– Tu vois, s’exclame Allan, on y arrive !

– Je commence à avoir faim, nous dit René.

– Tu es un vrai estomac sur patte, rit sa femme.

Amusé, il l’embrasse sur la joue et la fait rougir.

– Depuis combien de temps êtes-vous mariés ? osé-je demander alors que nous continuons d’avancer vers la cascade.

Brianne me fait un joli sourire, un bras sous celui de son mari. Je suis persuadé qu’inconsciemment elle essaie de le soutenir pour qu’il ne s’appuie pas sur sa jambe douloureuse.

– Depuis cinquante ans, répond René. Cette croisière est notre cadeau commun pour nos noces d’or.

– C’est incroyable, soufflé-je, félicitations. Je suis désolé que cette croisière ne soit pas aussi idyllique que vous le pensiez.

Brianne rit, suivie par son mari.

– Cole, cette croisière est parfaite et à l’image de notre mariage. Pleine de rebondissements et de surprises, me dit-elle. Peut-être même que nous n’étions pas destinés à être ensemble, mais il faut parfois forcer les choses.

– Comment ça ? ne puis-je m’empêcher de demander.

J’évite une grosse branche et pousse les branchages pour que le couple puisse passer.

– Brianne est une écrivaine anglaise, explique René, et moi, j’étais médecin sans frontières, je vivais partout et nulle part à la fois.

Mon cœur tressaute. Les similitudes s’enchaînent et je déteste l’espoir qui grandit en moi quand j’entends que leur histoire d’amour a survécu à la distance et aux aléas de la vie.

– Je l’ai suivi, me dit Brianne. Après tout, mon métier me permettait de le faire n’importe où. Écrire en Angleterre ou au Sénégal, ça ne changeait rien pour moi. Nous avons arpenté les pays à la recherche de toujours plus de sensations et nous sommes rentrés en France pour élever notre famille.

Le rêve.

La vie idéale telle que je l’imagine.

Parcourir le monde avec l’amour de sa vie.

Forcer le destin pour garder l’être aimé près de soi.

– Cette croisière jeune homme, reprend René, nous a fait penser à nos folles années et rien que pour ça, vous avez notre reconnaissance éternelle.

Le compliment me réchauffe le cœur, mais je n’ai pas le temps de le savourer, car Allan pousse plusieurs branchages avant de s’arrêter net. La chute d’eau est assourdissante, nous ne devons pas être loin.

– On les a retrouvés ! s’exclame mon cousin.

Rassuré, je me positionne à ses côtés avant de perdre toutes les couleurs de mon visage. Effectivement, nous sommes arrivés mais la cascade se trouve sous nos pieds et le bassin naturel à plusieurs mètres. Sur la rive voisine, nous repérons le groupe parti avec nous et ils nous font de grands signes de joie. Incapable de me contrôler, je cherche Romy des yeux et repère rapidement sa chevelure blonde. Elle crie, mais le bruit de l’eau m’empêche d’entendre quoi que ce soit.

– Allan, grogné-je, nous pouvons sauter, même si c’est dangereux, mais Brianne et René ne pourront pas…

– Bien sûr que si, me dit René avec un éclat de rire.

– Ça nous rappellera les chutes en Thaïlande, se réjouit Brianne.

– Je ne peux pas vous laisser faire ça, bredouillé-je.

Je n’ai aucune envie d’avoir leur mort sur la conscience. Je jette un coup d’œil à la cascade. Dans mes souvenirs, elle est creuse, mais nous sommes au-dessus et ça peut tout changer. Même pour Allan et moi, c’est risqué, mais je ne vois pas d’autres solutions pour rejoindre les autres le plus rapidement possible.

Pour rejoindre Romy.

– Je saute le premier, me dit Allan, et je vous fais signe en bas si tout est OK.

– Fais attention à toi.

Cet imbécile n’attend pas une seconde, il prend un peu d’élan et son corps disparaît dans la chute d’eau. Quelques secondes plus tard, nous entendons son plongeon et je vois sa tête réapparaître. Nikita s’approche de lui et ils sortent de l’eau. Allan nous indique que tout est OK, il ne semble pas avoir perdu de membres.

– Ensemble, mon amour ? propose René en prenant la main de sa femme.

– Toujours.

Brianne me fait un dernier sourire et ils sautent sans se lâcher. Mon cœur s’arrête de battre quand je ne les vois plus. Je scrute le bassin pour les repérer et suis soulagé quand ils sortent de l’eau, Romy à leur côté. Maintenant que tout le monde est sain et sauf, je me sens plus serein et prends une grande respiration avant de sauter à mon tour. La pression de l’eau accélère mon plongeon et je suis retourné par le courant dès que j’atteins la surface. Un peu sonné, je nage pour sortir de la cascade et reconnais les jambes sculptées qui s’enfoncent dans l’eau pour arriver à ma hauteur.

Je sors ma tête en reprenant mon souffle et agrippe la taille de Romy qui se jette sur moi.

– Bon sang, j’ai eu si peur, tremble-t-elle.

– Je vais bien, la rassuré-je.

J’embrasse son cou et relève mon visage vers elle. Sans hésiter, elle m’embrasse du bout des lèvres avant de froncer les sourcils, mécontente.

– Ne me refaites plus jamais ça, Monsieur Duncan.

– Promis, ris-je.

Elle resserre ses bras autour de mon cou et malgré nos gilets de sauvetage qui nous gênent, nous restons plusieurs minutes collées l’un à l’autre. Au fond de moi, l’espoir renaît quand je croise le regard attendri de Brianne et René.

Que serais-je prêt à faire pour Romy ?

Serais-je prêt à tout quitter comme Brianne ?

 

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