Cruise Vibrations
Chapitre 4
Romy
Heureusement pour moi, l’air conditionné tourne à plein régime quand j’entre dans l’ascenseur. Après une douche rapide - et froide -, j’ai enfilé une robe légère avec des chaussures ouvertes. Pendant ce premier entretien avec M. Duncan, je dois faire bonne impression sans en faire trop. L’idée est de lui soumettre le projet aujourd’hui puis de le convaincre tout au long de cette croisière. Quitte à être bloquée pendant trois semaines sur la mer Méditerranée, autant en profiter pour conclure un contrat. Nikita a raison, tester soi-même la marchandise est un excellent moyen de garantir une prestation de luxe à nos clients. Même si nous ne sommes pas sur le bon bateau, nous aurons une idée précise des services et du confort des croisières de Travel With Me. À la fin de ce rendez-vous, j’aimerais profiter de ce confort l’esprit plus serein et ne pas m’inquiéter pour l’avenir de Wedding For Life.
Le tintement de l’ascenseur me sort de mes pensées et les portes s’ouvrent sur un petit couloir. Chaque pièce est signalée par un écriteau doré. L’une des portes est un cagibi d’entretien donc je l’ignore et me dirige vers la pièce du fond qui sert de salle de réunion comme indiqué par la réceptionniste. Voyant qu’elle n’est pas verrouillée, je pousse le battant et pose mon ordinateur sur la table centrale qui domine toute la pièce.
Je me dépêche de brancher ce dont j’ai besoin avant l’arrivée de M. Duncan. Quand tout est prêt, je me pose près de la fenêtre et observe les rouleaux blancs à quelques centaines de mètres de notre bateau. La vue est splendide à cette hauteur. Au loin, de nombreux bateaux qui tractent des skieurs et des scooters des mers profitent des vagues causées par le paquebot pour augmenter leur adrénaline. J’ai toujours adoré la mer, mais je ne suis pas une très grande amatrice de sports nautiques. Je vois toujours le danger avant l’amusement, ce qui ne me rend pas spécialement drôle.
Romain non plus n’aimait pas les sensations extrêmes, il préférait laisser la stabilité et la sécurité prendre le dessus sur nos activités, si bien que nous avons arrêté d’explorer l’inconnu au bout de quelques mois de relation. Une certaine routine s’était installée, mais ce n’était pas désagréable, juste répétitif.
– Excusez-moi pour l’attente.
Je me tourne en sursaut, effrayée et une main sur le cœur. Après la surprise, l’incompréhension s’installe sur mon visage alors que Cole entre dans la pièce, les mains dans les poches.
– Qu’est-ce que vous faites ici ?
Malgré moi, la question sort comme une agression. Je déteste ne pas contrôler la situation et, manifestement, tout m’échappe depuis que je suis montée sur ce bateau.
– Vous avez demandé un rendez-vous avec le représentant de Travel With Me.
– J’ai demandé un rendez-vous avec M. Duncan, précisé-je.
Troublée par sa présence, je retourne près de mon ordinateur et cherche mon dossier des yeux. J’ai besoin de m’accrocher à quelque chose pour ne pas exploser de frustration. Si M. Duncan ne veut pas se présenter personnellement, cela veut tout dire. Les négociations commencent mal et l’affreux sentiment d’échec qui saisit ma gorge me donne envie de pleurer. Nikita compte sur moi, je n’ai pas le droit d’abandonner même si Duncan refuse de me voir.
– Vous aviez préparé quelque chose ? me demande-t-il.
Un peu perdue par ce brusque changement de conversation, je perds mes mots alors qu’il jette un coup d’œil à l’écran de mon ordinateur. Nous sommes sur un paquebot de vacances, il n’y a pas de rétroprojecteur, ni de tableaux adéquats donc j’ai fait de mon mieux avec ce que j’avais sous la main. Nous sommes loin des exposés professionnels que je réserve à mes clients pour la présentation de leur mariage, mais j’estime avoir assez de compétences pour réaliser un plan marketing efficace.
– Qu’est-ce que vous faites là, Cole ? répété-je.
– Vous n’avez vraiment pas deviné ?
Je fronce les sourcils, peu ravie de jouer aux devinettes alors que je m’apprête à vivre le rendez-vous le plus important de ma carrière.
– Votre patron va arriver ? continué-je.
– Romy, soupire Cole, embêté.
– Cole, l’imité-je en levant les bras au plafond. Est-ce que vous pouvez me dire où est M. Duncan, dans ce cas ?
Un sourire amusé traverse ses lèvres alors qu’il prend appui sur la table, parfaitement à l’aise et dans son élément. Il n’a pas changé de tenue et ne semble pas subir la chaleur extérieure. Impeccable dans son tee-shirt et son bermuda, Cole est un homme qui sait se mettre en valeur et jouer les séducteurs involontairement.
– Devant vous.
J’ouvre la bouche plusieurs fois et la referme aussi vite. La première fois, pour le contredire. Une deuxième fois, pour rire. Une troisième fois, pour souffler de surprise.
– C’est une blague…
– Désolé, mais non.
Pourtant, il a l’air de s’amuser comme un petit fou de mon désarroi. Dans ma tête, les nombreux articles sur la famille Duncan défilent à une vitesse qui me donne le tournis. Je suis persuadée d’être dans un canular. Gregory Duncan est un homme marié depuis de nombreuses années avec deux enfants. Je ne connais pas l’âge de Cole, mais ça m’étonnerait qu’ils cachent deux enfants dans une cabine de ce bateau.
– C’est un cauchemar.
Je ne peux rien dire d’autre et mon filtre est inexistant. Comme si la situation n’était pas déjà assez grotesque depuis que j’ai embarqué sur cette croisière, je me retrouve face à un Duncan que j’ai traité comme un moins que rien. Cole hoche la tête avec un sourire amusé alors que je bous de l’intérieur. Je me suis ridiculisée devant notre futur partenaire et j’ai critiqué la sécurité du bateau… Son rapport sera rapidement salé si je n’essaie pas de réparer les pots cassés.
– En réalité, je suis le codirigeant, continue-t-il. Gregory Duncan est mon père.
Cole s’amuse de la situation alors que mon visage devient cramoisi. Cela ne pourrait pas être pire. J’ai fait une entrée fracassante sur son bateau, les fesses en l’air tout en râlant sur une pauvre corde. Je me suis montrée médisante et désagréable depuis que nous nous sommes rencontrés. Je ne pourrai rien faire pour arranger la situation. Et comme à chaque fois que je perds la main, je m’emporte en accusant les autres.
– Tout ça, c’est votre faute ! m’exclamé-je.
– Ma faute ?
Il lève un sourcil amusé, loin d’être perturbé par mon élan de folie. La pièce semble tout à coup trop petite pour nous deux alors que je recule jusqu’au mur.
– Nous avions signé pour la croisière Love & Sunshine. OK, j’ai le soleil, mais où est l’amour ? Pas que ça m’intéresse personnellement, marmonné-je, mais mes clients méritent les meilleures prestations.
– Donc vous estimez que celle-ci sera moins bonne que l’autre ? me demande-t-il avec un calme agaçant.
D’un geste nerveux, je pince ma lèvre avec mon pouce et mon index. J’essaie d’esquiver son regard, mais Cole ne baisse pas les yeux une seule seconde. Les rayons du soleil s’infiltrent dans la salle et illuminent une partie de son visage. La couleur caramel de ses pupilles me désarme et cela nous plonge dans un silence embarrassant. Les exclamations de joie et la musique du bar extérieur nous parviennent par bourdonnements pourtant, aucun de nous n’est prêt à détourner les yeux pour regarder ce qu’il se passe.
– Vous avez menti, l’accusé-je finalement.
– À quel moment ? me demande Cole, quand vous m’avez demandé si je travaillais sur ce bateau ou quand votre amie m’a demandé si j’étais américain ? Dans les deux cas, c’était la vérité. Je suis le principal représentant de TWM sur ce bateau. Mon père est américain et ma mère est française, je suis donc franco-américain. M’en voulez-vous d’avoir omis ce détail lors de notre rencontre ?
Quelle arrogance !
– Je sais que votre mère est française, rétorqué-je de mauvaise foi.
– Non, rit-il, vous savez que la femme de Gregory Duncan est française, mais vous ne saviez pas que c’était ma mère.
– Ce détail aurait pu m’éviter beaucoup de tracas s’il avait été rendu public.
Si seulement j’avais pu trouver ne serait-ce que le prénom des enfants Duncan ! J’aurais sûrement réagi autrement quand nous nous sommes croisés, Cole et moi. Ce n’est pas un prénom répandu en France, malgré les fans de la série Charmed diffusée dans les années 2000.
Et dire que Cole Turner était mon personnage préféré…
– Je pense que votre amie a rapidement compris qui j’étais, assure Cole.
– Elle me l’aurait dit…
Quoique.
Nikita a toujours été plus perspicace que moi malgré cette manie de se lier d’amitié avec tous les êtres vivants qu’elle croise. La remarque sur l’accent de Cole alors que nous sommes sur une croisière française aurait dû aussi m’interpeller, mais j’étais trop en colère contre cette fichue corde mal rangée et concentrée sur mes genoux égratignés.
– Ça ne change rien à notre potentiel partenariat.
– Ça change tout !
Je le coupe sans aucune manière, telle une chiffonnière mécontente. Je pique un fard quand je me rends compte qu’il a totalement raison. Notre rencontre remplie de quiproquos ne doit pas entacher nos futurs échanges et encore moins le projet que nous avions en commun.
– Nous sommes partis sur de mauvaises bases, dit doucement Cole en levant les mains devant lui.
Est-ce qu’il se sent en danger avec moi ?
Cette idée m’arrache un sourire diabolique que je m’empresse de ranger quand il le voit. Comme s’il s’adressait à un animal blessé, il avance prudemment dans ma direction en faisant attention à la moindre de mes réactions.
– Je vous propose de recommencer à zéro.
– À partir de quel moment exactement ? Avant l’erreur de réservation ou la corde mortelle ?
Son regard m’indique qu’il n’apprécie pas la pique, mais il tend une main dans ma direction.
– Le drapeau blanc est dans votre camp, Romy Gracier.
Je n’ai jamais été très douée pour faire la paix.
– Je n’ai pas vraiment le choix, soufflé-je prête à attraper sa main.
Cole retire ses doigts avant que je puisse le toucher. Je fronce les sourcils et insiste pour qu’il accepte cet acte de paix, mais il croise les bras sur son torse.
– Ne le faites pas parce que vous y êtes obligée pour le partenariat. Je vous l’ai dit, ça ne changera rien. Faites-le parce que vous désirez réellement que notre relation soit plus agréable.
Je laisse retomber ma main, surprise par ses paroles. Il me laisse le choix et je ne peux pas nier que j’apprécie son geste. J’ai la sensation que peu importe ce que je décide, il honorera le deal que nous avions conclu par mail et s’intéressera au projet que je vais lui proposer.
Les mails !
– Est-ce avec vous que j’ai échangé par mail il y a quelques mois ? lui demandé-je du but en blanc.
S’il est embarrassé, Cole ne laisse rien paraître et hoche la tête.
– Mon père et ma mère sont très heureux en ménage, confirme-t-il en faisant allusion à mon dernier message.
– Comment étais-je supposé savoir que ce n’était pas votre père derrière l’écran ?
– Loin de moi l’idée de vous manquer de respect, ricane Cole, mais mon père a autre chose à faire que de répondre à ses mails personnellement. Il a trois assistantes pour s’en charger.
Le ridicule ne tue pas.
– Et pas vous ? rétorqué-je en relevant la tête.
Pourtant, j’ai envie de m’enterrer vivante pour cette confusion.
– Il m’arrive de prendre le relais pour soulager Mme Lopez.
Je fronce les sourcils, incertaine de croire ce qu’il me dit. Quel codirecteur répond lui-même à ses courriels ?
– Vous m’avez dupée, l’accusé-je.
Cole lève une nouvelle fois les mains.
– Je plaide coupable et je m’excuse. Je ne voulais pas vous faire du tort, mais je ne pensais pas que ça avait une quelconque importance pour vous. Mon père ou moi, c’est la même chose… Est-ce pour ça que vous m’en voulez ?
– Entre autres, grommelé-je.
Ma mère déteste quand je marmonne et qu’elle ne comprend pas les répliques sarcastiques que je me retiens de dire plus fort pour ne pas la vexer. Cole ne réagit pas et continue de m’observer sans s’impatienter devant mon hésitation. J’ignore pourquoi je fais toute une histoire alors qu’il me suffirait de signer un traité de paix avec Cole Duncan.
Pour une guerre que j’ai commencée toute seule, j’en suis bien consciente.
Je prends une grande respiration avant de tendre ma main dans sa direction.
– J’aimerais beaucoup vous présenter nos idées, M. Duncan.
Un sourire discret illumine ses traits. Quand il pose sa grande main contre ma paume, un coup d’électricité nous traverse et je recule avec un petit rire nerveux.
Ça faisait longtemps que je ne m’étais pas sentie aussi intimidée par un homme.
Neuf ans de relation avec Romain m’ont permis d’être totalement insensible à la gent masculine ; je n’avais pas tout un régiment derrière moi qui attendait mon célibat, mais Nikita adore me taquiner et me signaler quand un homme se montre trop entreprenant alors que je reste de marbre. Je suis incapable de savoir quand un homme est poli et quand il flirte, je comprends les sous-entendus évidemment, je ne suis pas une nonne, mais je mets ça sur leur incapacité à tenir une conversation sans tourner autour du sexe.
Je n’aime pas mettre tous les hommes dans le même panier, mais je n’ai rencontré que des gros lourds, aux capacités intellectuelles centrées sur leur anatomie génitale.
Hormis Romain, évidemment.
Quand on pense que toute sa vie est tracée, que l’homme qui partage son lit ne nous quittera jamais et que la prochaine étape est logique ; on ne s’attend pas à tomber de si haut, le cœur au bord des lèvres et l’âme tabassée. C’est ce qui m’effraie le plus, maintenant que je suis célibataire à seulement trente ans. Je dois recommencer à zéro, voguer sur la barque des âmes solitaires et essayer de maintenir le cap en appréhendant la prochaine vague qui me fera basculer.
– Romy ?
Je racle ma gorge et frotte mes mains entre elles pour dégager ce sentiment d’insécurité qui me démoralise. J’ai déjà serré la main de nombreux hommes, la plupart fiancés avec leur future femme à côté, mais des hommes quand même ! Je me sens nerveuse et ridicule de réagir de cette façon avec Cole.
La scène de notre rencontre quelques heures plutôt me revient en mémoire et un sentiment de déjà-vu me fait frissonner. Nous nous sommes déjà serré la main et la réaction de nos deux paumes, l’une contre l’autre, a été exactement la même.
– On peut dire que le courant passe entre nous, plaisante-t-il.
– On peut dire ça, murmuré-je gênée.
– Maintenant que les choses sont claires entre nous, peut-être pourrions-nous nous installer pour discuter de Wedding For Life ?
Un peu étourdie, je m’assois face à mon PC alors que Cole attrape le téléphone fixé au mur et demande qu’on nous apporte deux boissons fraîches. Silencieusement, je le remercie pour cette attention. J’ai cruellement besoin de refroidir mes ardeurs après cet échange houleux. La tension ne redescend pas et même si parler de mon agence est généralement d’une facilité déconcertante, face à lui, je cherche mes mots pour commencer.
– Depuis quand êtes-vous installées à Paris ? me demande Cole.
– Quelques années maintenant, expliqué-je. Nikita et moi avons ouvert l’agence une fois notre diplôme de communication en poche. Nous étions dans la même classe depuis le collège et nous avions les mêmes objectifs.
– Vous aimiez à ce point les mariages pour vous consacrer à ce projet ?
La question est innocente et purement justifiée, pourtant elle me contrarie, car je ne sais pas quoi répondre. À la sortie de l’école de communication, ça me semblait être le chemin le plus approprié pour moi.
– J’imagine, oui, me contenté-je de dire.
On frappe à la porte, me sauvant d’une autre question embarrassante. Une hôtesse dépose devant nous deux verres remplis de glaçons avec trois rondelles de citron vert et une carafe de citronnade qui me donne l’eau à la bouche. Je suis une accro des citrons, c’est mon péché mignon même si ça me donne de douloureuses brûlures d’estomac quand j’en abuse trop.
– Merci, murmuré-je quand Cole me tend mon verre.
Dès que l’hôtesse tourne les talons, je m’empresse de boire une grande gorgée et savourant chaque goutte.
– Mon Dieu, c’est incroyable, m’exclamé-je.
– N’est-ce pas ? rit Cole. C’est une recette de ma mère ; je ne sais pas pourquoi, elle voue un réel culte aux citrons.
– Votre mère est une femme saine d’esprit, confirmé-je avec un sourire que je n’arrive pas à retenir.
Cole lève son verre et suspend son geste en me regardant par-dessus. Je reprends une gorgée en essayant de faire abstraction du plaisir qui me consume.
– Sourire vous va bien, me dit-il doucement.
Je manque de m’étouffer en détournant le regard. Je pose ma boisson et attrape le dossier que j’ai préparé pour ce rendez-vous. Je tourne l’écran dans sa direction et lance le diaporama pour lui présenter l’agence et les idées que nous avons imaginées avec Nikkie.
Pendant toute ma présentation, Cole ne m’interrompt pas. Attentif et curieux, il observe chaque diapositive avec un certain intérêt et un respect que j’apprécie de plus en plus. Parler de ma société m’aide à me sentir à l’aise et je retrouve progressivement l’aisance orale qui me caractérise. J’aborde aussi les points techniques de l’agence pour lui montrer que nos chiffres sont en hausse et qu’il serait intéressant pour nous deux de conclure un accord.
– Vous faites du bon travail, me complimente-t-il.
– Vous pensez qu’on peut allier nos deux mondes ?
Même si je n’avais pas prévu le sous-entendu, il est bien là. Heureusement, Cole ne le relève pas. Il s’adosse à sa chaise et pose sa cheville sur son genou en réfléchissant. C’est un homme d’affaires important, je l’avais presque oublié et son charisme ajoute quelques degrés à la pièce. Avec hâte, je referme mon ordinateur et attends son verdict.
Je dois me concentrer sur mon travail, car ce n’est pas à l’estomac que je ressens des brûlures à cet instant.
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