Dans la peau d'un maton

Arthur Frayer · Chapitre 1 sur 46

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Dans la peau d'un maton

Fleury-Mérogis 11-22 mai 2009

Fleury-Mérogis

 

11-22 mai 2009

 

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« Vous n’avez pas idée

de ce que vous allez voir »

 

Ma voiture s’engage dans la large rue qui mène à Fleury-Mérogis. À travers la vitre, je devine, sur le bas-côté, des bandes noirâtres d’asphalte fondu, des pneus et des palettes de bois carbonisés, derniers vestiges des barricades érigées récemment par des surveillants en colère. À ma droite, des petites barres d’immeubles sans âme. À ma gauche, des terrains en friche, des parkings vides. Sur le trottoir, un flot continu d’hommes en uniforme. Tout cela m’a l’air bien triste.

Une centaine de mètres plus loin, la maison d’arrêt émerge, gigantesque, derrière un interminable mur d’enceinte coiffé de barbelés. Le grillage blanc se perd au point de fuite, le parking ressemble à celui d’un hypermarché. J’entends les croassements des corbeaux, les cris des prisonniers aux fenêtres. L’atmosphère est pesante. La voici donc, la plus grande prison d’Europe, fierté de la France des années 1960 ! Pas une semaine sans qu’on l’évoque dans les journaux. Yvan Colonna, Michel Fourniret, les militants d’Action directe, tous ont vécu derrière ces murs. Jamais, pourtant, je ne l’aurais imaginée si grande, si monstrueuse.

Il fait déjà chaud en ce début de printemps. Les premiers bourgeons sont apparus sur les rares arbres alentour. Je descends de voiture et jette un rapide coup d’œil sur la foule compacte et bruyante qui se presse à l’entrée. Des femmes aux mains encombrées de sacs en plastique pleins de linge, des enfants, des adolescents côtoient des hommes mieux habillés, avec des dossiers sous le bras, et des gardiens qui grillent une cigarette en attendant l’heure de prendre leur service.

Avant de les rejoindre, je vais me changer dans la chambre que l’Administration pénitentiaire m’a prêtée dans un bâtiment situé à quelques centaines de mètres de là.

J’y entre, civil, en jeans et en chemise ; j’en ressors, maton, en treillis, rangers et polo bleu siglé « Administration pénitentiaire ». J’ai accroché à ma ceinture la paire de gants et le petit sifflet en plastique réglementaires. Rien de métallique, pour ne pas sonner au portique de détection. Pas d’arme ni de matraque comme on en voit dans certains films : c’est interdit.

Après trois semaines de formation à l’École nationale de l’Administration pénitentiaire (Enap), me voici au pied du mur. Dans tous les sens du terme ! Durant les deux semaines que va durer ce stage d’observation à Fleury-Mérogis, je n’aurai pas les clés des cellules – symbole du pouvoir – et je me contenterai d’observer les « vrais » gardiens.

Je rejoins les surveillants aperçus tout à l’heure. Un petit garçon me regarde avec de grands yeux apeurés. Deux femmes qui attendent à proximité cessent de parler quand je m’approche d’elles.

D’autres stagiaires sont déjà là. Fébriles. Un garçon allume une cigarette à la braise de la précédente. Un autre ne sait pas quoi faire de ses mains. Une fille, les cheveux relevés en chignon, espère ne pas être affectée à la maison d’arrêt des femmes : « Il paraît qu’on s’y ennuie. » Un autre stagiaire, lui, aimerait travailler au quartier des célébrités, « celui de Joey Starr ».

Me reviennent des images de rentrée des classes quand les nouveaux, groupés dans un coin du préau, arboraient des sourires de façade et une décontraction forcée.

J’ai, moi aussi, le ventre noué. Un mélange de peur et d’excitation. Peur de ce que je vais voir, de ce que je vais faire. Peur, aussi, d’être découvert. J’ai l’impression que tous les regards sont rivés sur moi. Si j’ouvre la bouche, je vais éveiller les soupçons.

En même temps, j’ai tellement envie de passer de l’autre côté. Un an que j’attends ce moment…

Ce projet d’enquête est né en juillet 2007. À l’époque, je suis encore étudiant en journalisme, en stage pour deux mois à Ouest-France, à Fontenay-le-Comte, en Vendée. Il ne se passe rien, ou pas grand-chose. J’apprends le métier en couvrant les fêtes de village, les visites guidées, les accidents de la route. Rien de vraiment passionnant.

Un matin, en parcourant les dépêches, je découvre avec surprise que le taux d’occupation de la prison de la ville atteint 285 %, soit près de trois détenus pour une place. Le cinquième rang hexagonal ! Fontenay-le-Comte n’est pas si calme que l’on croit. Je propose à mon chef de rédiger un article. Il me répond aimablement que je vais perdre mon temps : « Le directeur de la prison ne parlera pas, ni personne de l’Administration. Ils ne rencontrent pas les journalistes et nous n’avons jamais les autorisations pour y entrer. Et, de toute façon, ceux qui l’obtiennent sont strictement surveillés. »

Déçu, je retourne à mes fêtes de village. En entrant à l’école de journalisme, je rêvais de grands reportages ; mon chef me renvoie à une certaine réalité du métier.

L’idée d’enquêter sur les prisons m’est restée. En fait, la Pénitentiaire s’efforçait, depuis 2000 et la parution du rapport du Sénat « Prisons : une humiliation pour la République », d’ouvrir davantage ses portes aux journalistes pour redorer son image. Mais toujours au compte-gouttes. Et toujours en contrôlant soigneusement le travail des reporters. Très vite, j’ai compris que la meilleure manière d’entrer dans cet univers, à moins de se faire condamner, était de se faire embaucher comme maton, tout simplement. J’en parle à une de mes professeurs. Elle trouve l’idée intéressante, mais me met en garde contre le risque de « m’éloigner du circuit professionnel ». Je persiste. J’envoie un mail à une journaliste du Canard enchaîné. Elle trouve l’idée formidable. Sa réponse me convainc de tenter l’aventure. À l’été 2008, mon diplôme de journaliste en poche, je m’inscris donc au concours de surveillant. L’écrit est prévu à l’automne.

Pour l’heure, il s’agit de noyer le poisson. Je viens tout juste de devenir journaliste : comment ne pas éveiller la suspicion de la Pénitentiaire ? Une seule solution : me créer de toutes pièces un profil de « jeune diplômé précaire ».

À vingt-six ans, je retourne donc habiter chez mes parents, à côté d’Orléans. Enthousiastes, ils m’ont soutenu dès le début. Comme Gaëlle, mon amie. Mes copains, en revanche, ont rigolé : « Alors, tu vas jouer de la matraque ! »

Chez mes parents, je retrouve l’incroyable bric-à-brac accumulé depuis mon enfance, mes récompenses sportives et mes posters d’adolescent.

Je fais une demande de RMI, m’inscris à l’ANPE et dans une agence d’intérim de la région. Nous sommes en octobre 2008, la crise économique est à son paroxysme. L’agence me trouve des missions au jour le jour.

Elle m’envoie d’abord dans une scierie où, huit heures par jour, je dois porter des planches pour fabriquer des cercueils. Puis dans une entreprise d’ensachage de salades où je vide des caisses de laitue et de roquette sur un tapis roulant, dans le bruit des machines. L’eau glacée s’infiltre sous ma combinaison en plastique. Je travaille aussi quelques jours chez Phoscao, qui produit du chocolat en poudre : plus d’eau glacée, mais des particules de chocolat dans le nez et les plis de ma peau. Difficile de respirer. Mes Kleenex ressemblent à des fonds de bol de Banania. Je vends enfin des viennoiseries sur la place principale d’Orléans.

– C’est quoi, un bon vendeur ? me demande d’entrée de jeu le patron.

Je balbutie :

– Quelqu’un qui sait être poli et qui renseigne le client ?

– Non, c’est quelqu’un qui augmente le chiffre d’affaires !

Je ne l’ai pas aidé à faire recette.

À la fin de mes journées, je me demande souvent si tout cela n’est pas vain. Je ne suis même pas certain d’être reçu au concours de gardien.

 

En novembre, je passe l’écrit. Je me présente aussi à d’autres examens de la fonction publique, toujours pour brouiller les pistes : commissaire, officier de police, lieutenant de prison, conseiller d’insertion et de probation (CIP, les travailleurs sociaux de prison). Des inscriptions de pure forme. Je me contente d’émarger les feuilles de présence et de griffonner quelques paragraphes sur mes copies avant de repartir.

Bien évidemment, j’échoue à tous les concours, sauf à celui de surveillant – de niveau brevet des collèges –, et, le 29 janvier 2009, je suis convoqué à la prison de Fresnes pour mon oral. Une psychologue analyse ma personnalité à partir des réponses que j’ai faites à un questionnaire. Elle m’explique que je suis attaché au respect des valeurs et à la parole donnée. J’acquiesce. Un directeur et trois personnes en uniforme à la mine sévère me reçoivent ensuite. On me questionne sur mon cursus scolaire. Je raconte le parcours de jeune diplômé précaire que je me suis fabriqué quelques mois auparavant : l’intérim, la fatigue, le chocolat en poudre… Au sujet de mon diplôme, je leur explique que le journalisme n’était qu’un cours parmi d’autres, que je rêvais de devenir chroniqueur sportif, que tout cela est bien loin. Je tente de les convaincre que j’ai surtout envie de stabilité, et que la fonction publique est une aubaine. « Je sais que mon diplôme est trop élevé pour le concours de surveillant, mais j’ai passé d’autres concours plus en rapport avec mon niveau d’études. Simplement, je n’ai pas été reçu. »

Un mois et demi plus tard, la réponse tombe : admis. J’oscille entre la joie et l’inquiétude. Tout reste à faire. Je vais devoir partir pour de longs mois à Agen, où se trouve l’École nationale de l’Administration pénitentiaire. Loin de chez moi, loin de Gaëlle.

Le 20 avril, je prends mes quartiers à l’Enap. On me donne un uniforme et des rangers. On me dispense trois semaines de cours, puis on m’attribue mon premier lieu de stage : Fleury-Mérogis. Ce premier stage arrive très tôt dans la formation pour que ceux qui ne supporteraient pas la prison puissent démissionner aussitôt. Je ne peux pas être de ceux-là : j’ai déjà beaucoup trop donné.

 

Me voici donc à Fleury-Mérogis. Plus possible de reculer.

Après quinze minutes d’attente, un surveillant nous fait signe de pénétrer dans l’enceinte de la prison. Un premier sas, où je présente ma carte d’identité. Un gardien inscrit mon nom sur un registre. Un portique détecteur de métaux. Puis une porte. Puis un tourniquet en fer-blanc. Puis une autre grille. Un escalier, et nous nous retrouvons dans la partie administrative de la prison.

De futurs collègues, affables, nous saluent d’un signe amical de la main. On leur répond en se forçant à sourire. Quelques minutes plus tard, nous nous retrouvons dans une vaste salle poussiéreuse aux murs tapissés d’une moquette brune, la « salle de la casquette », où sont accueillies les jeunes recrues.

Cinq gardiens en uniforme nous font face, mains dans le dos, regards perçants. Ils nous dévisagent un à un. Ils m’ont l’air plutôt rassurants. Loin, en tout cas, de l’image du maton brutal des films de gangsters. « Asseyez-vous ! » nous intime celui qui doit être le chef, un grand type bronzé qui paraît encombré par ses longs bras. Nous nous glissons en silence sur nos chaises. Je fixe le mur en face de moi pour ne pas avoir à soutenir le regard des formateurs. Inutile de se faire remarquer dès le premier jour.

Le chef nous souhaite la bienvenue : « Bonjour, je m’appelle Richard et je serai votre formateur pour les quinze prochains jours. » Il entre aussitôt dans le vif du sujet : « Je préfère vous prévenir tout de suite : de la misère, vous allez en prendre plein la gueule. Autant vous y habituer tout de suite, car vous n’avez pas idée de ce que vous allez voir. »

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