Dans la peau d'un maton

Arthur Frayer · Chapitre 8 sur 46

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Dans la peau d'un maton

Agen École nationale de l’Administration pénitentiaire 24 mai-24 juillet 2009

Agen

 

École nationale de l’Administration

 

pénitentiaire

 

24 mai-24 juillet 2009

 

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« Moi, j’ai vu tout ce qu’on m’a dit

de ne pas faire »

 

Trois jours après avoir quitté Fleury-Mérogis, me voici de retour à l’Enap d’Agen pour deux mois. Je redoute peut-être plus ce moment que la prison elle-même. Je vais devoir vivre vingt-quatre heures sur vingt-quatre avec les autres élèves surveillants, suivre des cours avec eux, manger avec eux, dormir à côté d’eux, tuer le temps avec eux… tout en restant journaliste. Tout en prenant mes notes à l’abri des regards. Tout en paraissant le plus « normal » possible.

Ce qui m’inquiète, surtout, c’est la vie à deux dans la chambre de neuf mètres carrés où nous loge la Pénitentiaire. Comment faire pour ne pas attirer l’attention de mon compagnon de chambre ?

Adrien est un garçon de vingt ans doux et rêveur. J’ai déjà passé trois semaines avec lui avant de partir en stage à Fleury-Mérogis. Lui a été envoyé à la maison d’arrêt de la Santé. Nous nous sommes promis de reprendre une chambre ensemble à notre retour de stage. J’ai hésité un moment à lui confier la vérité. Mais c’était trop risqué. Plus tard, peut-être.

Je retrouve donc les locaux proprets de l’Enap, les salles de cours, le gymnase, la cantine et les « trois villages », comme les a joliment appelés la direction, où sont logés les futurs surveillants. Un petit air de club de vacances, mais surpeuplé, avec des lits superposés ajoutés en catastrophe dans des chambres prévues à l’origine pour une seule personne. Comme si on voulait déjà nous faire expérimenter le surpeuplement carcéral !

Un professeur accueille les vingt élèves de ma classe pour faire le bilan de nos stages. L’homme, un austère lieutenant, nous prévient d’emblée : « Vous revenez du terrain, vous avez vu que, parfois, la théorie n’a pas grand-chose à voir avec ce que vous avez rencontré dans les établissements. Ici, à l’Enap, nous vous donnons le cadre légal. Après, il y a toujours un ajustement à faire ! »

« Ajustement » ? Le mot peut prêter à sourire. « Grand écart » conviendrait mieux, si l’on en croit les premières réactions des élèves.

« Moi, à la maison d’arrêt de Troyes, j’ai vu tout ce qu’on m’a dit de ne pas faire ! » annonce un premier. Un deuxième : « Là où j’étais, les surveillants passaient leurs journées à jouer aux cartes ! » Un troisième : « À la maison d’arrêt de Villepinte, je peux vous dire que la réinsertion, je n’en ai pas entendu parler pendant les quinze jours ! » Un autre : « Moi, là où j’étais, il y avait beaucoup de shit. Les surveillants laissaient faire parce que ça calmait la détention. »

Le professeur se lasse et finit par hausser le ton : « Pour ce qui est du cannabis, c’est une hypocrisie collective, on ne cesse de changer de position sur ce problème. Moi, je reste collé à la règle. C’est interdit. Point ! »

À mon tour de prendre la parole. J’ai déjà « répété » vingt fois dans ma tête ce que j’allais dire, mais j’ai peur de paniquer et de perdre le fil. Je me lance, l’air le plus décontracté possible : « J’étais à Fleury-Mérogis, au D2, la deuxième tripale. J’ai eu de la chance parce que le bâtiment a été rénové et qu’il y avait moins de surpopulation que dans les autres. » Le professeur hoche la tête avec un petit sourire, satisfait que je n’en rajoute pas sur les mauvaises pratiques. Déjà, l’élève assis à ma droite prend la parole. Les regards se détournent de moi. Je me détends. Je sais que mon profil de surdiplômé détonne par rapport à celui des autres élèves, et j’ai tendance à croire que tout le monde me soupçonne de ne pas être réellement ce que je prétends être. Inquiétude légitime ou début de paranoïa ? Les deux, sans doute.

Ce serait trop idiot de me faire démasquer ici alors que je suis parvenu à déjouer la vigilance de la Pénitentiaire lors du concours d’entrée.

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