Dans la peau d'un maton
13. – « Ce sont des bêtes, pas des humains »
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« Ce sont des bêtes, pas des humains »
Comme tous les matins, tout est calme et silencieux ; les néons du deuxième étage, le plus difficile, sont encore allumés, la nuit ne s’est pas encore dissipée, la prison se prend encore pour une cathédrale. Une canalisation s’est rompue quelque part. L’humidité suinte des murs. L’auxi m’apprend que Moses, le détraqué, a été envoyé au mitard pour avoir « fait le con dans les douches » et tenté de forcer le passage alors qu’un surveillant lui barrait la coursive. Il a perdu du même coup sa permission de sortie pour la fin du mois, et passera Noël en prison. Un autre prisonnier de l’étage a été envoyé au trou pour avoir insulté une surveillante.
Dans la pénombre de la cellule, je devine une silhouette sombre et immobile. Sadat est là, comme toujours assis à sa table, fixant la porte. Je suis passé prendre de ses nouvelles. Depuis que je me trouve au premier étage, je ne le croise plus.
C’est la personne avec laquelle je m’entends le mieux ici. Mieux même qu’avec les autres surveillants. Dès que je peux, je vais le trouver dans sa cellule pour discuter livres, école, actualité, à l’abri des oreilles des autres matons.
Ce matin, il a le teint grisâtre, l’air las, les yeux cernés. Les bras toujours un peu raides le long du corps, il s’approche et me salue de son habituel petit hochement de tête.
– Cela ne va pas très fort pour moi, en ce moment, monsieur. Je commence à en avoir vraiment marre…
– Marre de… ?
– De tout : d’ici, de la prison. Ça fait vingt-huit jours que je suis ici, monsieur, et je ne peux pas sortir en promenade à cause des autres. Ce ne sont pas des êtres humains, ce sont des animaux. Surtout ceux juste à côté. Maintenant ça va mieux, on les a changés de cellule, mais avant ils nous réveillaient n’importe quand dans la nuit pour qu’on leur passe des trucs, du tabac, des feuilles. Ils tapaient sur les tuyaux jusqu’à ce qu’on leur réponde. Et puis des menaces, des insultes, tout le temps ! Alors, si c’est pour aller en promenade et me prendre la tête, non merci… Je ne veux pas rentrer dans leur jeu. Parce qu’ils vous taxent tout le temps, et si vous ne leur donnez pas, il y a des emmerdes.
C’est la première fois que je le vois à ce point énervé. La prison est en train de le rendre fou. Les livres, la télé, le tabac ne suffisent plus à combler le vide de ses journées.
– Je suis préparateur physique. Au tout début, je suis descendu en promenade. Les gars commençaient à s’énerver et j’ai organisé un entraînement avec des pompes et ce genre de choses. Ça les a calmés un peu, mais je ne peux pas faire ça à chaque fois ! Même chose en salle de sport : je leur fais un programme d’entraînement, mais il n’y a aucune reconnaissance et ils sont tout de suite dans l’affrontement. Je vous le dis : ce sont des bêtes, pas des humains. Et maintenant, au sport on ne nous dit plus bonjour, à moi et à mon codétenu, parce qu’ils croient que c’est à cause de nous que ceux d’à côté ont été changés de cellule.
Il se sert un café et prend une cigarette sur sa table.
– J’ai mon entreprise dehors, et je ne sais pas ce qu’elle va devenir ; j’avais plein de projets… Je devais travailler avec un médecin sur une idée de clinique destinée à la rééducation. En plus, je risque de perdre ma carte professionnelle, parce que je ne dois avoir aucune inscription à mon casier judiciaire. J’ai mes clients au-dehors : des athlètes importants. Je ne sais pas du tout ce que je vais devenir.
Sa situation est emblématique de bon nombre d’autres : même les condamnations à de courtes peines laissent le temps de perdre travail, famille, amis, sans permettre de reconstruire quoi que ce soit. Comment élaborer un projet de réinsertion ou entamer une formation en quelques mois seulement ? La prison déstructure, détisse les maigres liens sociaux qui pouvaient exister à l’extérieur, sans préparer les détenus à leur sortie. Elle rend les gens plus vulnérables qu’ils ne l’étaient lors de leur incarcération. Le manque de conseillers d’insertion et de probation (les CIP) aggrave encore un peu plus leur situation.
Sadat recrache la fumée. Je me décide enfin à poser la question qui me brûle les lèvres depuis des semaines : « Et vous êtes là pour quelle raison ? » Une seconde passe. Il laisse retomber ses épaules : « Bah, l’alcool… l’alcool au volant, en récidive. » Je vérifierai peu après sur le logiciel de la Pénitentiaire que c’est bien vrai.
C’est tout à fait déplacé, mais je l’en féliciterais presque ! Je suis heureux d’apprendre que ce n’est pas un « pointeur ». J’avais fini par croire qu’il en était un, avec le temps.
« J’avais déjà été pris, mais sans condamnation, juste du sursis. Une fois seulement, dans les années 1990, j’ai été condamné à vingt jours de prison. Là, j’y suis jusqu’à début février, mais sans sursis, et c’est ça qui me fait peur : je vais prendre davantage et je n’en peux plus. Je ne vois personne de l’extérieur. Ma mère est handicapée et ne peut pas se déplacer. Cela prend des mois pour obtenir un permis de visite, et mon amie n’a pas fait la demande. Quant au téléphone, j’ai demandé hier toute la journée à votre collègue le formulaire d’inscription, et je ne l’ai pas eu. On m’a dit que la photocopieuse était en panne ! »
Après lui avoir rapporté le fameux formulaire, je tente de faire passer tant bien que mal un maximum de détenus au téléphone. La liste s’allonge, les esprits s’échauffent…
Derrière la grande verrière, le jour s’est levé sans que l’on puisse rien voir au-dehors, hormis du côté de la petite détention. Là, dans l’immense mosaïque de carreaux polis, j’ai remarqué deux petits carrés de verre, intacts mais sales, qui permettent de scruter l’extérieur de la prison. Du deuxième étage, la vue est imprenable sur le grand boulevard qui mène au centre-ville et sur les terrains de sport du lycée, juste de l’autre côté de la rue. On aperçoit même les deux flèches de la cathédrale. Les détenus s’attardent souvent là, le nez au carreau, à regarder le va-et-vient des voitures, celui des passants pressés. Moi aussi, l’absence de perspective m’oppresse, et plusieurs fois déjà je me suis réfugié contre ces carreaux dépolis pour profiter, l’espace de quelques secondes, de la vue de l’extérieur, comme pour m’assurer que tout est bien encore en place, que personne n’a fait disparaître le décor. Ce matin, je m’y colle encore quelques instants. La rue est déserte, les magasins fermés. Seules les décorations de Noël accrochées aux lampadaires donnent un peu de vie à l’ensemble.
Les détenus ne voient jamais rien du dehors. Où qu’ils aillent, la vue est limitée par des grillages ou des murs. Le sentiment d’enfermement provient d’abord de là, de ce monde tronqué. Et ce sentiment-là devient sensation. Une sourde sensation de tout le corps, qui ressemble à de l’engourdissement et instille une incroyable et irrépressible envie de courir.
Quelques minutes plus tard, j’envoie un détenu au téléphone. L’œil malicieux, il demande :
– Je pourrais avoir un café pendant que je téléphone, s’il vous plaît, surveillant ?
Moi, du même ton amusé :
– Mais bien sûr, je vous le fais bien serré ? Et je vous mets deux sucres, comme d’habitude ?
Il éclate de rire et me propose très sérieusement, cette fois, de venir en boire un vrai dans sa cellule.
– Merci, mais je préfère le thé.
– Pas de souci : on en a aussi. Venez !
– Non, je ne peux vraiment pas ! Merci tout de même…
Une rumeur enfle depuis plusieurs jours dans les rangs des surveillants : faute de budget, les heures supplémentaires d’octobre, de novembre et de décembre ne seraient pas payées avant janvier. Dans les vestiaires, un des plus anciens s’énerve : « Il faut toujours qu’on réponde présent quand il y a un désistement, on ne peut jamais rien prévoir en famille. Par contre, dès qu’il s’agit de nous payer, il n’y a plus personne ! Il va pas falloir qu’ils se foutent longtemps de nos gueules comme ça ! » Les syndiqués promettent des actions. Ils parlent de bloquer l’entrée de la taule avec des palettes et des pneus. Comme au mois de mai. Les gardiens n’ont pas le droit de faire grève. Ceux qui protestent le font en prenant sur leurs jours de repos.
À la fin du service, quatre surveillants se remettent à discuter des heures supplémentaires non payées. Tout le monde grogne : « Je te jure, si ça continue, je me mets en arrêt ! menace l’un d’eux. Je pense pas être parmi les plus fainéants ici, mais là, c’est trop ! On n’arrête pas de me rappeler à la dernière minute, je ne vois jamais mes enfants. Ça fait des mois que je n’ai pas eu un week-end complet de libre, et les VSD [vendredi, samedi, dimanche], j’en parle même pas ! Et voilà qu’en plus, faut qu’on attende pour se faire payer ? Je vais me poser quinze jours ou trois semaines d’arrêt-maladie, et ils se démerderont ! »
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