T2 Dark Shadows, Réminescence
Prologue
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 10 parties.
Salem — 1692
Cet automne-là, alors qu'elle roulait dans la charrette vers Gallows Hill, Miranda du Val ne pensait pas au bébé à qui on lui avait laissé donner la tétée une dernière fois, ni à Andrew Merriweather, qu'on avait déjà brisé et banni de la forêt, ni à Judah Zachery, que l'on avait décapité et dont le corps était enterré loin de la tête. Elle songeait à sa ferme incendiée par les torches du diable, aux érables flamboyant dans le ciel et au ruisseau dont la digue des castors avait fait un étang. Elle avait fini par le leur laisser, jugeant qu'un étang valait aussi bien qu'un bois.
Elle ne craignait pas ce qui allait arriver. Cela ne durerait qu'un instant, puis ce seraient les ténèbres. La pendaison n'était guère plus qu'une humiliation. Brûler les sorcières, comme on le faisait depuis des siècles, était la seule manière de récupérer des terres, mais parfois même sans succès. Un bûcher aurait été un supplice : ses arbres bien-aimés devenus des fagots à ses pieds, puis le tourbillon de flammes et de fumée suffocante qui l'aurait rendue à la poussière de ses origines. La pendaison, c'était un jeu d'enfants. Et ces villageois avaient aussi peu de raison et autant de cruauté que des enfants.
La charrette tressauta dans les ornières et Miranda se cogna à la rambarde. Elle sentit contre son dos la vie qui animait le bois neuf. Elle aurait pu lui commander de se libérer de ses clous, s'effondrer sur les roues ou même s'enflammer. Mais elle était entravée au plancher, par des chaînes qu'on l'avait contrainte à payer - tout comme le salaire du bourreau — avec le maigre prix qu'on lui avait offert pour sa terre. Elle était lasse de tous ces gens, de cette ville de Salem hypocrite et sans cœur. Mieux valait partir ailleurs, à présent.
Et elle se vengerait. Tous les sermons prononcés dans les églises de Nouvelle-Angleterre seraient impuissants contre la malédiction qu'elle allait lancer depuis, l'échafaud. Bien des choses pouvaient renforcer un maléfice, mais le sang d'un enfant était le plus prisé des jeteuses de sorts.
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1
Collinsport— 1971
Sur la route plongée dans la nuit, la Bentley vrombissait entre les rangées d'arbres. La chaussée mouillée reflétait les phares et la voiture soulevait un tourbillon de feuilles. Barnabas Collins adorait les sensations qu'elle lui procurait, sa puissance, le grondement mélodieux du moteur. C'était l'un des rares plaisirs de son existence. Depuis qu'il avait appris à conduire, il avait trouvé une consolation dans cette carrosserie noire et luisante qui l'enveloppait comme une carapace — ou un cercueil.
—Vous allez pas le croire, Barnabas. Ça tient pas debout. C'est vrai, quand on y pense.
Assis à côté de lui sur le siège en cuir, Willie regardait par la vitre. Son rhume des foins était revenu avec les fleurs des champs et il avait la respiration sifflante. Barnabas jeta un coup d'œil aux ongles rongés de Willie accrochés aux revers de sa veste.
—Elle a dû trouver les plans d'origine, je ne vois que cela.
—Non, c'est pas seulement les mêmes pièces et le même escalier. C'est vraiment vieux, ça a des siècles. Où vous voulez trouver les plans pour faire ça ?
—C'est le but de la restauration, Willie : produire une réplique aussi authentique que possible.
—Ouais, eh bien, attendez de voir.
Willie sortit un mouchoir crasseux de sa poche et se moucha.
—Qu'est-ce que vous faisiez à rôder du côté de l'Ancienne Demeure, d'ailleurs ?
—Roger m'a envoyé voir ce que faisaient les hippies qui campent dans les bois derrière le cimetière. Il veut qu'ils déguerpissent.
—Des hippies ?
—En bas... près de la rivière, dans des tentes. Elle les laisse camper là. Elle va même des fois dormir en plein air avec eux.
—Elle est chez elle.
—Roger dit qu'ils fument, voyez. De l'héroïne ou je sais pas quoi.
—Je lui avais déconseillé de lui vendre ces ruines.
—Ouais, je comprends bien pourquoi vous l'aimez pas, Barnabas.
—Je n'ai jamais dit que je ne l'aimais pas.
—Elle ressemble drôlement à ce portrait d'Angélique.
—Ah bon ? Je n'avais pas remarqué.
À force de se cramponner au volant, Barnabas avait des fourmis dans les bras. Il n'avait pas parlé à la femme qui avait acheté l'Ancienne Demeure et l'avait intentionnellement évitée depuis le matin où Roger les avait présentés dans le bureau ; cependant, il ne cessait de penser à elle.
Non seulement elle ressemblait à celle qui avait autrefois fait de sa vie un enfer - Angélique ~, mais il était convaincu que ce n'était pas qu'une ressemblance. Son ancienne ennemie était revenue.
—Ils ont un campement bien organisé, continuait Willie. Des hamacs entre les arbres, un feu et un grand tonneau pour l'eau.
—Vous voulez dire que ces gens vivent vraiment dans les bois ?
—Ils nagent dans la rivière. Tout nus. Je les ai vus.
—Amusant...
—Je suis rentré par la falaise et j'ai vu l'Ancienne Demeure. Les échafaudages étaient enlevés et il y avait personne, alors...
—Vous avez décidé de jeter un coup d'oeil.
—J'avais même pas ouvert la porte que je me sentais déjà tout drôle. Et quand j'ai vu l'intérieur... c'était comme si j'avais un truc qui grouillait sur mon crâne.
Barnabas écrasa l'accélérateur et la voiture bondit dans l'obscurité. Les silhouettes massives des arbres filèrent, tendant leurs lourdes branches comme des doigts crochus, tandis que des nuages de feuilles se soulevaient dans son sillage.
—Le truc, c'est que je comprends pas comment elle a réussi à tout faire si vite.
Barnabas freina quand ils arrivèrent sur le pont. A droite, dans les phares, les colonnes de l'Ancienne Demeure brillaient d'une maladive lueur jaune. Il s'arrêta dans l'allée circulaire, coupa le moteur et écouta la respiration difficile de Willie, soudain conscient de son odeur - qu'est-ce que c'était ? un mélange d'essence, de fumée de bois et de velours sale et humide. Au bout d'un long moment durant lequel il tenta de se calmer, il se força à se retourner pour regarder la demeure où il avait purgé sa peine. Six mois s'étaient écoulés depuis qu'elle avait été réduite en cendres. Et pourtant, tout y était : l'immense portique, les parapets, les épaisses moulures. Un frisson le glaça quand il aperçut le globe enchaîné au fronton de l'entrée. Où avait-elle trouvé une copie identique ?
—Que faisons-nous ? demanda-t-il à Willie.
—Allez-y. Il faut que vous voyiez.
La nuit était noire et silencieuse. Des nuages voilaient jusqu'aux étoiles et Barnabas remonta le col de sa cape. Willie avait apporté une grosse torche dont le faisceau balayait la pelouse et la petite éminence où se dressait la maison. Le sol était couvert de feuilles détrempées que le vent avait accumulées le long du porche. Une fois de plus, comme dans la Bentley, il eut la sensation de ne rien peser, de voler, comme si la terre était loin au-dessous de lui. Pourtant, il entendait le bruit de ses pas comme du papier qu'on froisse. Ce souvenir aérien ne suffisait pas à l'entraîner loin de cet endroit ignoble.
La lumière clignota sur les trois marches arrondies ; des briques effritées scintillèrent sous la couche de feuilles. De la mousse recouvrait la maçonnerie comme des éclaboussures de sang. Barnabas hésita à poursuivre, non à cause des mises en garde de Willie, mais parce qu'il lui sembla entendre un cri humain dans les profondeurs de la maison.
—Vous vous rendez compte que c'est une violation de propriété privée, ce que nous faisons ?
—Mais non, y a personne à cette heure-ci.
Peut-être que c'était le cri d'un petit d'une chouette ou celui de la souris que sa mère lui avait apporté pour le nourrir. Barnabas posa la main sur l'un des trente-deux énormes piliers du portique. Ils étaient restés debout après l'incendie. La nouvelle propriétaire n'aurait jamais pu trouver des arbres avec des troncs aux mêmes dimensions que ceux qui avaient soutenu la maison pendant deux siècles. La torche éclaira la peinture craquelée, la base arrondie et fendillée, puis le fronton, qui était neuf. La corniche surchargée au-dessus des colonnes doriques était parfaitement restaurée, couronnée par le parapet ajouré qui entourait le toit. Barnabas fut subitement effrayé de ce qui se trouvait à l'intérieur.
Comme toujours quand le bois gonflé avec le temps pèse sur les charnières rouillées, la lourde porte fut difficile à ouvrir. Elle raclait le plancher et la torche révéla dans le bois une entaille circulaire que Barnabas se rappelait avoir toujours vue. Des picotements lui envahirent les épaules et la nuque.
La torche glissa sur le papier peint du vestibule plongé dans l'ombre et illumina l'escalier. Barnabas retint le bras de Willie pour éclairer de nouveau le mur devant eux. Le motif au tampon, avec ses iris stylisés et ses frises de feuilles, était identique à celui qu'il avait admiré tant de fois dans le passé.
—Je vous avais bien dit, chuchota Willie.
Quand il entra dans le salon et vit l'immense cheminée de style Empire en marbre brun d'Italie, des souvenirs familiers l'envahirent. Il se rappela s'être agenouillé devant l'âtre moins d'un an plus tôt et, en entendant le rire d'Angélique résonner dans sa tête, d'avoir craqué la première allumette qui allait déclencher la catastrophe.
Il se retint d'une main sur la gracieuse courbe de marbre et contempla le tapis, la porte-fenêtre donnant sur le bureau, la tenture écarlate à la fenêtre. Dans son esprit défilèrent des souvenirs trompeurs qu'il crut imaginés par son inconscient. En balayant la pièce, effaré, il reconnut les mêmes vitraux, le parquet verni et patiné, la grande arche donnant sur le couloir et les escaliers. La stupéfaction l'envahit. Était-ce un tour de magie ? La maison n'avait-elle jamais brûlé ? Ces flammes spectrales montant dans le ciel n'avaient-elles été qu'une vision, un mirage né d'une rancœur désespérée ? Tout était comme autrefois : lourd, abîmé, peuplé de fantômes.
—Qu'est-ce que je vous avais dit, Barnabas ? Ça fait peur, non ?
Il prit la torche et éclaira sur le mur les candélabres dont les bougies ruisselaient déjà de cire, tout comme le grand lustre suspendu au milieu de la moulure centrale. Son esprit lui jouait des tours, le forçait à chercher d'autres exemples de cette stupéfiante reproduction qui frisait le macabre. La seule chose incongrue devait être le tapis. Il se rappelait très bien le vieux Tabriz, cet antique trésor couleur de sang. Braquant le faisceau de la torche sur la surface rouge et les franges crème, il constata avec une lugubre satisfaction qu'il était neuf et que la nouvelle maîtresse des lieux, Antoinette, n'avait pas atteint la perfection.
Du coup, intrigué, il chercha à découvrir d'autres différences. Un portrait au cadre doré était accroché au-dessus de la cheminée. S'il s'agissait d'une reconstitution fidèle de l'Ancienne Demeure, ce serait celui de sa bien-aimée Josette. Où la nouvelle propriétaire aurait-elle trouvé une copie ? Il hésita avant de braquer la torche derrière la délicate pendule française - qui, il devait bien le reconnaître, était une réplique impeccable de celle qui avait mesuré le temps à son époque. Le doux portrait de sa bien-aimée Josette avait été remplacé par celui d'Antoinette vêtue d'une robe écarlate ou, plus précisément, d'Angélique, posant sur lui un regard lourd de sous-entendus.
Il avait repoussé jusque-là le soupçon qui le rongeait inconsciemment.
—Vous êtes descendu ? demanda-t-il à Willie.
—Non. J'ai pas supporté d'aller plus loin que l'escalier. C'est là que je suis venu vous voir pour tout vous raconter.
—Eh bien, allons-y.
—Vous êtes sûr de vouloir le faire ?
—Nous devons voir au moins ce qui se trouve dans la cave.
S'il y était, alors ce serait l'indéniable preuve. Dans la cave, dans la pièce où il avait dormi, si le cercueil s'y trouvait, Barnabas serait certain que non seulement elle était venue le chercher, mais qu'elle avait tout préparé. Qu'elle avait agi ainsi pour lui arracher jusqu'au dernier lambeau de santé mentale qu'il avait réussi à acquérir durant ces dix mois d'une existence normale. Sinon, pourquoi aurait-elle reconstitué ce décor de leur vie commune ? Comment, d'ailleurs, aurait-elle pu savoir comment s'y prendre ?
En comprenant cela, il se sentit tout étourdi, comme un somnambule. Après tout, depuis l'instant où il l'avait vue, il s'était menti, il avait balayé tous ses soupçons. Bien sûr qu'elle était revenue. Pendant tout ce temps, au lieu de chercher comment lui résister et la combattre, comme un imbécile il l'avait laissée manigancer son projet et elle l'avait presque achevé.
Il ouvrit la porte de la cave et balaya du faisceau de la torche les murs noircis des fondations et les vieilles briques qui soutenaient la cheminée. En posant le pied dans l'escalier, il entendit le raclement familier d'une brique descellée, celle-là même qui le faisait trébucher chaque fois qu'il renterait, à l'aube, rassasié après une expédition nocturne quand il était vampire. Il braqua la torche dans l'obscurité sur les voûtes de maçonnerie. Des toiles d'araignées pendaient aux grosses solives, déchirées. Et en effet, couvert de poussière, il était bien là, intact depuis des mois. Son cercueil.
Il rendit la torche à Willie qui fit glisser le faisceau en hésitant sur l'acajou sculpté.
—Voyons si je suis dedans.
—Bon sang, Barnabas, il est forcément vide. C'est plus votre cercueil.
Ses doigts laissèrent des traces luisantes dans la poussière alors qu'il soulevait le couvercle. Combien de fois avait-il fait ce geste las quand venait le moment d'échapper à l'aube ? Le grincement des charnières était une musique qu'il se rappelait et l'invitait au sommeil. Il le releva et Willie éclaira l'intérieur.
Il était vide. Le satin bleu de son refuge ne portait même pas l'empreinte d'une silhouette assoupie.
—Qu'est-ce que c'est ? demanda Willie en faisant volte-face. Vous avez entendu ?
Barnabas crut d'abord que c'était le bruit de la mer, sous la falaise au bout de la pelouse. Il avait souvent entendu le fracas des vagues et le grondement du ressac résonner dans les pièces sous la maison et le bercer dans ses rêves. Mais là, il l'entendait à nouveau, plus près, dans cette pièce, un soupir et un gémissement. Il flaira l'air. Il y flottait une odeur de bois fraîchement poncé, de peinture et de vernis, mais il perçut deux autres odeurs étroitement mêlées : la puanteur du prédateur et celle de la proie.
—Barnabas, paniqua Willie. Quelqu'un vient.
—Non. Il est déjà là.
—Où ça ?
—Juste... sous ces bâches.
Un tas de chiffons de peintre raides et secs prouvait que des travaux avaient été faits dans la maison. Barnabas s'approcha des pots de peinture et des bidons de diluant, rouleaux de papier peint et pinceaux qui encombraient le sol. Il se baissa et souleva la bâche.
L'homme était encore vivant. Il leva vers lui le regard impuissant d'un chien renversé par une voiture, les os brisés mais respirant encore. D'après ses grosses chaussures, ce devait être l'un des ouvriers, peut-être resté pour ranger après le départ des autres. Il avait un visage lourd, mal rasé et portait une salopette ainsi qu'une chemise à carreaux trempée de sang. Il soupira et de petites bulles se formèrent sur ses lèvres. C'était un carnage bâclé et cruel. La tête de l'homme reposait dans une flaque de sang.
La chair déchiquetée exposait l'os, des tendons et une artère encore à peine palpitante et Barnabas résista à une tentation enfouie en soulevant la tête du pauvre homme et en plongeant son regard dans ses yeux terrifiés. Il se pencha vers lui.
—Qui vous a fait cela ?
L'homme voulut répondre, mais il ne parvint qu'à laisser échapper un chuintement étranglé.
Voulait-il lui dire de ne pas faire de bruit ? Son agresseur était-il encore dans les parages ? Un frisson glacé parcourut Barnabas alors qu'il se retournait. Mais il n'entendit que son propre souffle, le halètement de Willie et le râle du mourant dont les yeux se voilaient déjà.
—Barnabas, dit Willie en le tirant par la manche.
—Aidez-moi à le soulever... roulez la bâche autour de lui.
—Vous êtes fou ? Pour quoi faire ?
—Il faut l'enlever d'ici. Il n'est pas question que les autorités viennent fouiner et soupçonnent quelque chose.
—Mais on a rien à voir avec ça !
Barnabas se retint de gifler Willie. Ce crétin s'était toujours opposé à la moindre consigne la plus évidente. Il était gouverné par la lâcheté. Mais Barnabas n'avait personne d'autre à qui se fier, personne qui connaisse son passé et lui demeure loyal.
—Comme vous me l'avez montré, Willie, la maison est désormais parfaitement restaurée et cette pièce au sous-sol était...
—OK, Barnabas. OK, on va l'emporter jusqu'à la falaise et...
—Non, Willie. Dans le bois, plutôt. Nous allons l'enterrer là-bas.
Le cadavre était léger. Willie l'enveloppa dans la bâche qu'il noua avec un morceau de corde. Puis Barnabas et lui le portèrent jusqu'à la Bentley.
Les nuages s'étaient dissipés et la faible clarté des étoiles baignait les alentours. Le vent qui s'était levé agitait les branches des grands chênes, répandant des feuilles autour des deux hommes.
Il fallut d'abord enlever du coffre les deux tapis que Barnabas avait récemment achetés pour sa collection. Ils étaient roulés et ficelés comme le cadavre, mais plus lourds, plus volumineux, et Barnabas eut beaucoup de mal à les traîner sur le gravier et à les déposer sur la banquette arrière. Le cadavre fut chargé sans difficulté dans le coffre. Un bras sortit de la bâche et retomba sur le pare-chocs. Barnabas le prit délicatement et le remit le long du corps. Les os du poignet étaient encore souples et il tâta le pouls, mais il ne sentit rien. Il était mort, définitivement et pour toujours. Un autre malheureux avait perdu la vie pour qu'un fauve continue la sienne.
Barnabas quitta la route et slaloma dans les broussailles entre les arbres. Ils finirent par trouver un endroit désert proche de la rivière. Willie avait apporté une pelle et une pioche, mais ils durent s'y mettre à deux et il leur fallut une heure pour creuser la fosse. Les feuilles ne facilitaient pas la tâche, car elles s'entassaient et dissimulaient les pierres que la pioche cognait bruyamment. A peine chassées, elles revenaient poussées par le vent remplir le trou qu'ils creusaient comme si c'était leur propre tombe. Finalement, ils traînèrent le cadavre dans la fosse peu profonde et le recouvrirent de terre. Les chaussures tachées de peinture qui dépassaient furent les dernières à disparaître.
En retournant à la voiture, Barnabas se sentit nauséeux. Il crut qu'il allait s'évanouir ou vomir et se souvint que c'étaient les déplaisants symptômes qu'il éprouvait depuis son traitement. Un sang neuf, fabriqué à partir de ses propres cellules osseuses, coulait dans ses veines et dans son cœur, à la place du fluide argentin et glacé du vampire. Il en avait aussi perdu l'agile souplesse, remplacée par des spasmes douloureux. Ses tempes bourdonnèrent comme si son cœur peinait à pousser ce sang trop épais pour ses veines. Il fut pris d'un étourdissement et le souffle lui manqua.
—Qu'est-ce qu'il y a, Barnabas ? Ça va pas ?
—C'est encore le traitement, murmura-t-il. Parfois, c'est insoutenable.
Il sentit ses jambes s'engourdir et se dérober sous lui. Ses mains le picotaient, comme s'il avait des fourmis, et le sang finit par revenir douloureusement à ses extrémités. Il eut une bouffée de chaleur et se demanda si les diabétiques et les épileptiques apprenaient eux aussi à déceler les premiers signes d'une crise et attendaient qu'elle commence sans rien pouvoir faire pour l'empêcher. Il se cramponna à l'épaule de Willie.
—Barnabas ?
La fièvre continuait de monter dans son sang. Un volcan s'ébrouait, bouillonnait et enflait. Il respirait avec peine, son corps palpitait comme des charbons sous un soufflet. Une sueur froide perla sur tout son corps, empestant de sa nouvelle odeur humaine. À bout de souffle et épuisé, il se mit à frissonner - comme toujours après cette réaction - et serra sa cape autour de lui.
—Je vais bien, chuchota-t-il à Willie qui le regardait avec inquiétude. Oublions tout cela.
—Oui, oui, Barnabas. On va oublier tout ce qui s'est passé cette nuit.
Un peu plus tard, Barnabas était assis devant la cheminée du salon de Collinwood. Ses bras lui faisaient encore mal, ses mains étaient couvertes d'ampoules. A présent, il était plongé dans ses pensées. Antoinette avait-elle déposé intentionnellement son cercueil dans la pièce secrète ? Était-elle au courant pour le cadavre ? Savait-elle qu'un vampire rôdait ? Il devait y avoir un rapport. Peut-être qu'elle-même ... non, mais malgré tout, si elle était en réalité Angélique, rien ne pouvait l'arrêter.
Si elle était revenue, si cette prétendue Antoinette était vraiment elle, dans ce cas, elle était un lien vivant avec son passé. Une vive douleur lui serra la gorge. Il la détestait. Mais il était sûr de l'avoir tuée de sa propre main, d'avoir tout fait disparaître d'elle sauf le souvenir de son insatiable amour.
Et comme si ce n'était pas un tourment suffisant, un autre vampire était entré dans son domaine alors même qu'il venait de renoncer à son pouvoir.
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2
Salem — 1692
La chasse aux sorcières avait commencé au début de l'année, mais c'était seulement depuis quelques semaines que Miranda du Val avait commencé à se douter qu'elle était en danger. Ce jour de printemps, alors qu'elle retournait à sa ferme, elle s'était forcée à suivre le chemin et à marcher plus d'une heure. Il n'était pas question qu'on la voie dans les arbres. On avait pendu une femme à Topsfield pour avoir lu autre chose que la Bible, et une autre à Marblehead pour avoir accouché d'un enfant difforme. Le jour viendrait où on couperait la tête de Judah à Bedford et où on l'enterrerait loin de son corps afin qu'il ne rôde pas la nuit. Les pauvres, s'ils avaient su.
Elle devait faire preuve de la plus grande prudence, ne jamais laisser personne la voir voler ni donner la moindre raison de penser qu'elle était à part. Deux femmes étaient en prison à Salem en attendant leur procès : une vieille rosse vile et fourbe qui méritait de mourir ; une commère à la réputation douteuse. Mais ni l'une ni l'autre n'étaient des sorcières.
On avait noyé une fille à Whethersfield, prouvant en cela qu'elle n'était pas une sorcière — ce que Miranda aurait pu leur dire -, même si on l'avait entièrement dévêtue pour chercher des marques. Elle s'était débattue, mais l'eau pure ne l'avait jamais laissée s'échapper et elle était morte, contredisant leur sentence. Quels animaux c'étaient, ces gens qui détestaient et désiraient les femmes ! Honteux, remplis de haine et de rancune.
Elle les avait vus sortir de la maison du conseil le matin avec leurs grands chapeaux, leurs gilets noirs et leurs dentelles amidonnées, leurs visages sinistres et leurs yeux craintifs et inquisiteurs. Elle avait écouté les sermons : « Le diable a été appelé parmi nous et sa fureur est grande et terrible, et seul Dieu sait quand il sera réduit au silence. Nous devons chasser les impurs. Qu'il ne reste aucune abomination parmi nous. » Et elle avait lu leurs pensées intimes : Et je réprimerai moi aussi mes désirs impurs.
En cette matinée ensoleillée, alors qu'elle marchait dans les herbes vers la forêt, elle se languissait de retourner à sa ferme, même si elle savait qu'elle la trouverait tristement envahie par la végétation. Elle avait hâte de revoir les bois et la maison construite par son père, avec sa peinture rouge fanée couleur de sang. Cela faisait six semaines qu'elle ne l'avait vue. Elle devait veiller à ce qu'on ne la lui prenne pas.
A mesure qu'elle avançait sous la voûte des arbres dans la pénombre verte mouchetée de lumière, elle songea aux innombrables nuits qu'elle avait passées enfant dans ces bois, avec les Wampanoags, avant que le révérend Collins la trouve et la ramène à Salem. Elle avait souvent dormi tout en haut des arbres, bercée par le vent. Parfois, des papillons de nuit se posaient sur ses paupières et, un matin, une araignée avait tissé sa toile sur sa bouche. Une autre fois, c'était une hirondelle qui avait fait son nid dans ses cheveux. Elle se sentait tellement chez elle dans les arbres qu'elle avait souvent les doigts collés par la résine et la plante des pieds rugueuse comme de l'écorce. Elle volait sans peine entre les branches jusqu'aux cimes. Sooleawa, c'était ainsi que les Wampanoags l'appelaient Sisika : « La fille qui vole dans les arbres ».
Quand de petits oiseaux se mirent à la suivre, elle sut qu'elle approchait de la ferme, juste derrière la crête. Une marmotte siffla dans les feuilles et son cœur bondit dans sa poitrine quand elle vit le serpent. Elle le suivit entre les fraises sauvages, et les motifs entrelacés de sa peau marbrée se confondaient avec les feuilles, le rouge, le jaune pâle et le brun des ronces. Son faible sifflement s'interrompit dans le craquement d'une brindille, puis ce fut le silence et tous les oiseaux se turent. Elle brisa une liane sur son passage et, dans la verdure, elle vit les yeux de la biche. Celle-ci était accompagnée d'un faon robuste qui venait de perdre ses taches et dont les bois veloutés commençaient à pousser. La ferme brillait entre les silhouettes des derniers arbres qui couvraient les collines d'or et de vert.
Les villageois de Salem lui prendraient sa terre s'ils pouvaient ; ils haïssaient toute femme qui possédait du bien. Ils avaient beau psalmodier les commandements, rien ne pouvait vider leurs cœurs de la convoitise. Elle nourrissait toutes leurs pensées. Le vieux Bartholomew Gedney, cet intrigant, en avait après sa ferme, c'était certain, et rien n'arrêterait son bienfaiteur, Benajah Collins, si jamais il devinait quelle était sa véritable nature. Mais son père avait défriché les champs et construit la maison. Tout était à son nom : une plantation forestière, un torrent, une prairie et un marécage, et tous les vastes bois alentour. Elle épouserait Andrew Merriweather au printemps et ils cultiveraient cette terre ensemble. Elle parviendrait à dissimuler au monde sa nature secrète et maléfique. Andrew l'aimait et ne se doutait de rien. C'était un homme bon et simple.
Elle traversait un champ de jeunes pousses de lin quand elle sentit de l'eau s'insinuer dans ses souliers. Elle baissa les yeux et vit que le champ était inondé depuis le torrent. Les castors s'étaient remis à l'œuvre. Elle continua en pataugeant, chassant les mouches de ses yeux, et en arrivant au bord elle vit immédiatement les dégâts qu'ils avaient faits. Leur digue atteignait déjà presque un mètre de haut et cet enchevêtrement de branchages détournait l'eau vers la plus belle partie de sa plantation forestière transformée en marécage. Les petits arbres se mouraient et d'autres avaient été abattus par les castors pour alimenter leur construction.
Elle jeta son châle et pataugea jusqu'à la taille dans l'eau glacée pour commencer à arracher les branches et démolir les semaines de travail des castors. Les rameaux étaient emmêlés et solidement maintenus par un mélange de feuilles et de boue. Un gros rongeur roux apparut à la surface de l'étang et agita sa tête luisante avant de se retourner et de donner des coups de queue dans l'eau. Elle s'acharna pendant une heure pour tirer les branchages sur la rive et, pendant tout ce temps, le castor irrité surgissait à intervalles réguliers pour l'accabler de ses petits cris avant de rentrer dans son royaume marécageux.
Elle sentit l'odeur acre d'un homme et de son cheval. Elle était en train de hisser une branche sur la rive quand elle les aperçut de l'autre côté. Elle reconnut deux hommes de Collinsport, Deodat Larson sur son cheval, Morgan, et son maître, le révérend Benajah Collins, sur sa jument étique. Derrière eux suivait Judah Zachery, le maître d'école de Bedford, juché sur sa mule. Un goût déplaisant lui monta dans la bouche quand elle vit Judah, car elle sut immédiatement que c'était lui qui avait amené les autres, lui qu'elle craignait le plus.
—Bonjour, mon enfant, dit le révérend. Qu'est-ce qui t'amène ici au jour du sabbat ?
—J'étais à la réunion, monsieur, et je suis venue m'occuper de ma ferme.
—N'avez-vous pas de travail qui vous attend chez Maîtresse Collins ?
—Elle est restée en ville, monsieur, et m'a donné congé. Ne vaudrait-il pas mieux passer la journée en prière pour remercier Dieu de ses nombreux bienfaits, ou méditer en silence sur les Écritures ?
—La beauté de Dieu et Ses bienfaits sont ici, monsieur, et cette terre est aussi sacrée que toute église.
—En effet, Miranda du Val, répondit-il aimablement.
Nous étions en train d'admirer votre ferme, ainsi que vous l'appelez, bien qu'elle ait cruellement besoin d'entretien.
—Je m'en occuperai, monsieur, dès que je le pourrai.
—Oh, nous n'en doutons point, ma fille, mais votre service n'est pas encore terminé.
—Je m'en occuperai dans l'année.
—Mais c'est dès à présent qu'il faut planter. Et ces dettes que vous avez contractées pour votre couvert et vos vêtements ? Vous devez signer pour une année de plus, n'est-ce pas ? Pendant ce temps, cette bonne terre se languit et se transforme en marécages.
—J'étais en train de dégager le torrent quand vous êtes arrivés, monsieur. (Elle songea à leur parler d'Andrew, qui allait l'aider dès qu'ils seraient mariés, mais elle se ravisa.) Quel bon vent vous amène ici, si loin de la ville ?
S'ils voulaient quelque chose, mieux valait l'entendre de leur bouche.
—Nous sommes venus voir cette propriété pour sir Isaac Collins, dit Deodat Larson en souriant du haut de sa monture. Vous devez savoir que c'est un riche marchand et armateur et il souhaite vous faire une offre respectable.
Elle frissonna dans ses vêtements mouillés et se tourna vers le révérend.
—Sir Isaac Collins ? Serait-il de vos parents, monsieur ? Benajah tira sur les rênes de son cheval qui voulait paître l'herbe.
—C'est mon frère, et il projette de... d'être propriétaire ici sans y demeurer.
—Vous pourrez lui dire que cette terre n'est pas à vendre, monsieur, et que je ne changerai point d'avis.
—Et quand sera-t-elle plantée ? Sous peu.
—Mais et vos leçons, Miranda ? demanda durement le maître d'école.
—Je les ai bien apprises, monsieur. En imagineriez-vous autrement ?
Il ne perçut pas le défi dans sa voix. Elle le vit à son regard. Puis sa gorge se serra quand elle l'entendit prendre un ton plus doucereux :
C'est une rude tâche pour une jeune fille si fragile. N'avez-vous point besoin de l'aide d'un homme ?
—Non, Judah Zachery. Et mes jours d'école sont comptés, ajouta-t-elle exprès pour l'agacer. J'ai appris de vous tout ce que je désirais.
—Mais connaissez-vous bien vos commandements, Miranda ? demanda le révérend. Et la prière du Seigneur ? Pouvez-vous la réciter par cœur ?
—Bien sûr. Je ne suis pas une enfant. Et j'ai gravé dans ma mémoire bien des vers des Écritures.
—Alors vous devez savoir qu'il porte malheur d'avoir la langue trop bien pendue.
—Je ne pensais pas à mal, monsieur. Je voulais seulement dire que j'avais appris tout ce que Judah Zachery avait à m'enseigner.
Les hommes la regardèrent, debout dans l'eau, ses vêtements trempés collés contre elle et ses cheveux épars. Judah Zachery s'attarda plus que les autres. Puis ils se retournèrent et conférèrent ensemble. Se sentant ridicule, frissonnante avec son tablier qui flottait sur l'eau immobile, elle troussa ses jupes et remonta sur la rive comme pour s'apprêter à les laisser. Mais au même instant, elle entendit un bruit d'eau. Elle se retourna et vit l'eau qui bouillonnait par l'ouverture qu'elle avait réussi à percer. Le torrent argentin recommençait à s'écouler. Stupéfaits qu'elle y soit parvenue seule, ils restèrent à contempler l'eau jaillissante en nourrissant des pensées malveillantes.
—Prenez garde à bien vous conduire, mon enfant ! lança Deodat Larson. Il est question de sorcellerie et beaucoup sont suspectes.
—Je n'ai rien à voir avec la sorcellerie, monsieur.
Ils avisèrent une dernière fois le torrent qu'elle avait libéré, puis ils tournèrent bride et s'en allèrent.
Depuis la rive, Miranda regarda l'eau couler et le niveau de l'étang descendre et laisser apparaître les pointes des roseaux et des herbes. Voyant le castor mécontent s'en aller entre les arbres, elle se demanda si elle avait eu tort de détruire sa construction. Elle rentra par la forêt en cherchant des racines et des herbes et elle repensa à son enfance parmi les Wampanoags, quand une brume enchantée planait entre les troncs noirs, et que dans les branches des vents mystérieux lui parlaient gentiment comme l'ours, le raton laveur et le sconse.
Metacomet, que les Anglais appelaient le roi Philip, l'avait prise dans son wigwam avec ses autres enfants. Quand elle avait demandé ce qu'était devenue sa famille, il lui avait expliqué que son père avait jeté dans la rivière en amont du campement une vache morte, gonflée et grouillante de vermine, qui avait empoisonné l'eau. Beaucoup étaient tombés malades et étaient morts. Plus tard, il reconnut que la mort était peut-être venue des couvertures que les colons échangeaient contre les peaux de castors. Il ne parlait jamais des deux années de guerre, de la terre volée à son peuple et des attaques des puritains qui avaient tué ses propres fils. Il aurait dû savoir qu'elle n'était pas trop jeune pour s'en souvenir.
Quand elle vivait encore à Salem et qu'elle avait à peine trois ans, elle se réveilla un matin en entendant des éclats de voix. Elle regarda par la fenêtre du grenier et vit plusieurs granges en feu. Quand elle aperçut pour la première fois les Indiens, elle pensa que ce n'étaient pas des êtres humains, mais des animaux sans fourrure. Elle vit son oncle s'enfuir de la maison et être abattu par un groupe de Peaux-Rouges tapis sur une colline derrière la grange de William. Sa mère courut dans l'escalier, l'enveloppa dans sa couverture et la cacha dans le foin en lui disant de ne pas bouger. Mais les cris et les gémissements l'attirèrent vers le pigeonnier et, de sa cachette, elle vit le frère de sa mère frappé à la tête, puis traîné dans la cour, où les sauvages hurlants lui arrachèrent ses vêtements et l'éventrèrent. Elle vit l'un de ces fauves rouges bondissants qui brandissait les cheveux blonds de sa tante d'une main et un couteau ensanglanté de l'autre. Les hommes nus dansaient en agitant des torches et mettaient le feu aux bâtiments, puis elle entendit des balles cribler la porte comme une poignée de pierres. Elle rampa jusqu'au sommet de l'échelle et regarda vers le bas de la grange, où les Indiens s'emparaient des vaches de la famille, et elle vit son père tenter de les repousser avec une grande fourche. Un Indien poussa des cris gutturaux et le transperça de sa lance. Puis ils incendièrent la grange, les flammes traversèrent le plafond, mettant le feu à la paille et à sa couverture. Elle sauta et tomba sur le tas de fumier, où sa mère la ramassa. Au même moment, un Indien couvert de plumes et de peintures s'empara d'elles et les hissa sur son cheval. Sa mère la serrait tellement qu'elle étouffait. Et c'est ainsi qu'il les emporta alors que son père titubait jusqu'à la porte, la lance fichée dans sa poitrine. Un autre Indien l'assomma d'un coup de massue, l'empoigna par les cheveux et lui fracassa la tête sur une pierre.
Miranda balaya ce souvenir de son esprit. La visite des villageois l'avait troublée et elle savait que le moment était venu de se lier éternellement à Andrew. Il suffisait qu'elle couche avec lui : il était si bon que jamais il ne l'abandonnerait. Préférant ne pas penser à son côté taciturne, sa tendance à se murer dans le silence quand on lui parlait, elle essaya de ne se rappeler que ses bras puissants et son dos solide.
Elle regarda par-dessus les arbres en fleurs qui formaient de magnifiques nuages couleur d'émeraude et d'or. Metacomet lui avait dit qu'à la saison qui précédait les neiges, quand les arbres viraient au pourpre, le Grand Ours du ciel était blessé par le Chasseur et que c'étaient les gouttes de son sang qui coloraient les feuilles. Mais une autre fois, il lui avait dit que les arbres puisaient le sang dans un autre royaume sous la terre. Tout en arrachant une racine, elle sourit en repensant au grand sachem. Metacomet était sage parce qu'il savait reconnaître qu'il ne savait pas tout. Il faisait de longs discours au conseil et tous se taisaient pour l'écouter. Souvent, il disait une chose, puis plus tard son contraire, mais il était très respecté. Un jour, il lui avait dit qu'il regrettait d'avoir massacré sa famille, mais que les Wampanoags avaient beaucoup souffert à cause des colons. Il lui avait dit qu'il l'avait enlevée pour demander une rançon ou en faire une esclave, mais qu'une fois qu'il avait découvert son pouvoir de voler, il l'avait gardée comme l'une de ses filles. Il espérait qu'un jour elle deviendrait une grande femme-médecine.
Elle le revoyait, avec sa peau tannée et son visage creusé de rides, raconter la légende du castor. Le plus grand étang de castors qu'il avait jamais vu se trouvait de l'autre côté de la grande vallée et il avait marché trois jours pour poser ses pièges. Il parlait d'un lac qui pouvait engloutir la lune et d'une digue aussi longue qu'une promenade du matin et plus haute que deux hommes.
Le petit étang de castors qu'elle connaissait depuis son enfance était près du camp des Wampanoags et reflétait le ciel où planaient des nuages blancs. Metacomet racontait aux enfants assis avec lui près du feu que beaucoup de choses leur étaient données par le travail du castor : l'élan et son faon, le canard à la tête d'un vert vif, le poisson étincelant et tous les roseaux et les baies. Puis il éclatait de rire en disant que le castor bâtissait un abri pour toutes ces choses non pas parce qu'il était généreux, mais parce qu'il ne supportait pas le bruit de l'eau qui coule.
Miranda fouilla dans les feuilles humides et les jeunes pousses à la recherche de lavande pour le courage, de belladone pour la virilité, d'achillée pour éloigner les pensées néfastes et d'églantine pour façonner le sortilège. Bientôt, elle aurait Andrew sous son charme. Elle se rappelait qu'enfants ils s'amusaient à nager sous l'eau jusqu'au nid du castor. Ceux qui atteignaient ce refuge secret avaient les yeux qui pétillaient quand ils en parlaient. La première fois que Miranda avait plongé dans l'eau boueuse et traversé les branchages jusqu'à la surface, elle avait vu des racines enfoncées dans le fond de l'eau et les troncs d'arbrisseaux que le castor emmagasinait pour se nourrir. Mais elle était ressortie à l'air libre en crachotant et en riant, certaine qu'elle ne trouverait jamais le passage secret. Les castors cachaient l'entrée de leurs tunnels plus profonds qu'elle ne pouvait descendre.
Puis un beau matin, un jeune castor avait plongé et elle avait suivi sa queue plate qui s'agitait dans l'eau. Elle avait été aspirée dans une tanière de branches qui l'avaient égratignée et aidée à avancer. Quand le castor avait disparu et qu'elle avait vu la lueur rouge briller au loin, elle avait redoublé d'efforts. Elle s'était frayé un chemin dans l'enchevêtrement de tiges et de vase, puis, hors d'haleine, elle avait passé la tête par l'étroite ouverture.
Elle était à l'intérieur du nid, sous une coupole de branches et de rameaux tressés comme un énorme panier. Le sol bien sec était jonché de copeaux. Tout était baigné dans une lumière rosée qui filtrait par la voûte et sentait l'écorce fraîchement coupée. Elle vit les cinq petits du castor blottis dans un coin, leurs museaux frémissants, leurs oreilles rondes et leurs yeux noirs et effrayés. Elle attendit, immobile, jusqu'à ce qu'ils oublient sa présence et commencent à faire leur toilette à grands coups de patte. Pour Miranda, trouver l'antre des castors avait été comme une seconde naissance.
Il faisait sombre et le chemin jusqu'à la maison était long. Voler était trop risqué, même la nuit, et elle passa par les bois. Comment allait-elle forcer Andrew à la désirer ? Plusieurs fois, lorsqu'ils s'étaient trouvés en tête à tête, elle avait laissé sa main dans la sienne ou s'était rapprochée de lui, mais chaque fois, se murant dans le silence, il s'était dérobé et était retourné à son travail. Elle allait devoir faire vite, car il lui fallait quelqu'un pour la défendre.
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3
Collinwood- 1971
Le lendemain matin, Barnabas se leva, se hâta de s'habiller et descendit discrètement dans la cuisine avant que le reste de la maisonnée se réveille. Les clés de la Bentley étaient accrochées près de la porte avec celles des caves, des remises, de Rose Cottage, et même de l'Ancienne Demeure, inutiles à présent, et qui prenaient la poussière. Il hésita, les mains tremblantes : Julia lui répétait qu'il devait manger plus souvent. Mais après des dizaines d'années à ne s'être nourri que de sang, il n'avait guère d'appétit. Il prit un feuilleté dans la boîte à pain et se força à grignoter le glaçage. Son estomac se souleva et il mit le reste à la poubelle.
Devant la porte, il s'arrêta pour jeter un coup d'œil à un magnifique portrait dans un cadre doré. Dans la famille, tout le monde le prenait pour celui de son ancêtre, le premier Barnabas Collins, que l'on disait avoir quitté Collinwood pour l'Angleterre en 1795. Elizabeth ou David faisaient souvent remarquer la stupéfiante ressemblance avec le Barnabas qui habitait désormais avec eux. Les pommettes hautes et les yeux creusés soulignaient un visage d'une beauté d'empereur romain, avec ses yeux noirs et sa frange bouclée. La main droite était posée sur le pommeau en argent en forme de tête de loup d'une canne qu'il laissait de côté depuis qu'il ne sortait plus la nuit. La vue de son portrait le rassura : cela le réconfortait toujours de savoir que ses années d'immortel n'avaient laissé aucune trace sur lui et, comme un vampire ne peut voir son reflet, il lui avait servi de miroir. Soudain curieux, il se retourna pour la première fois vers le petit miroir au bas de l'escalier.
Il fut choqué par le changement. C'était comme si un inconnu le regardait. La vigueur et l'arrogance juvéniles qu'il pensait retrouver n'étaient plus. Les traits étaient tirés, les cheveux, ternes et les cernes noirs sous ses yeux étaient devenus des poches. Son teint d'ivoire était marbré de rougeurs. En se voyant, il songea un instant que c'était le genre de victime qu'il aurait traquée naguère. Quelques mois seulement avaient passé, mais c'était comme des années. Il se hâta de gagner le garage. Il fallait qu'il voie un marchand de tapis itinérant ce matin et ce rendez-vous ne le réjouissait guère, car c'était le genre d'individu qu'il méprisait. C'était déplorable qu'il fasse le commerce des plus beaux objets d'artisanat qui soient. En sortant la voiture dans l'allée pour rejoindre la route, il sentit son pouls s'accélérer. Il avait très envie de retourner à la Vieille Demeure en plein jour et de voir de près ce tapis qui ne pouvait être que de fabrication industrielle. Il se rendit compte qu'il risquait de croiser la nouvelle propriétaire, mais il était prêt à prendre le risque. Il était ridicule que cette femme se fasse maintenant appeler Antoinette Harpignies, puisque, à part sa coiffure et ses tenues, elle ressemblait trait pour trait à Angélique.
Il serra le poing, s'imaginant l'empoigner par les épaules ou la prendre à la gorge, et frémit de penser combien il mourait d'envie de l'anéantir. Si elle le menaçait, il se mettrait peut-être en colère, tant il avait les nerfs à fleur de peau. C'est pourquoi il avait estimé qu'il valait mieux la voir en début de journée, sans aucun témoin, peut-être dans le salon de l'Ancienne Demeure, où il se sentirait en terrain connu et où il pourrait exiger qu'elle explique pourquoi elle était revenue.
En arrivant, il remarqua plusieurs camionnettes cabossées garées dans l'allée. Les ouvriers étaient arrivés et Barnabas, qui pensait ne voir personne, arrêta la Bentley et observa leur activité un moment : le déchargement des outils et du mobilier, des éclairages et des placards pour les pièces de l'étage. Deux jeunes hommes en accueillirent un troisième avec des plaisanteries salaces, et leurs rires rauques résonnèrent sur la pelouse. Il se demanda s'ils avaient remarqué la disparition de leur collègue, car ils n'avaient pas l'air inquiets.
Alors qu'il les regardait transporter des rouleaux de papier peint, il se sentit découragé. Leur entrain et leur bonne humeur ne faisaient que souligner sa solitude. Sa vie, en comparaison, n'avait aucun but : acheter et vendre des tapis d'Orient n'était qu'une maigre compensation par rapport aux aventures qu'il avait vécues. Il pensa au mort qui la veille encore travaillait, plaisantait et prenait une bière avec eux avant de rentrer retrouver les siens. À présent, pour la première fois depuis plus de cent ans, Barnabas était confronté à la mort, inévitable, et d'autant plus terrifiante qu'elle suivrait une vie au cours de laquelle il n'avait rien accompli de remarquable. Il se sentit incapable d'affronter les ouvriers, mais, estimant que c'était de la lâcheté, il descendit tout de même de voiture et marcha d'un pas décidé en les saluant d'un signe de tête assuré comme s'il avait toutes les raisons de se trouver ici.
Dans l'entrée, Barnabas eut la même impression surnaturelle de retrouver un passé métamorphosé. Des rayons de soleil où dansait paresseusement la poussière trouaient obliquement la pénombre du salon. Une fois de plus, il fut frappé par la perfection de la restauration et le choix précis de l'ameublement : une statue baroque d'un cheval cabré, une carafe à porto et des verres en cristal sur un plateau, une têtière en dentelle sur un fauteuil, avec un accroc presque imperceptible. Mais il ne s'était pas trompé pour le tapis. Les couleurs criardes des teintures synthétiques trahissaient son origine. Il était raide et épais, et quand Barnabas retourna un coin pour s'en assurer, il constata qu'il avait été tissé sur un métier industriel. Rien dans ce tapis ne signalait la subtilité et l'art du fait main.
Revenu dans la Bentley, il se rappela qu'il était parti de si bonne heure qu'il avait oublié de passer par la chambre de Julia pour qu'elle lui fasse sa piqûre. Ces derniers temps, il songeait fréquemment aux petits changements irritants que l'humanité avait provoqués en lui. Les oublis n'étaient pas le moins agaçants. Vampire, son esprit était aiguisé et précis comme un instrument chirurgical. Avec les années, il s'était habitué à posséder clarté de pensée, mémoire photographique et confiance absolue dans ses sens. À présent, avec son cerveau embrouillé par des sensations contradictoires, il avait du mal à garder les idées claires et la tâche la plus simple exigeait un énorme effort de concentration. Il roula prudemment. La Bentley glissait sur les feuilles d'automne qui recouvraient la chaussée et formaient une tapisserie de rubis, émeraude, ambre et bronze comme autant de pierreries.
De retour à Collinwood, quand le Dr Julia Hoffman lui ouvrit, Barnabas vit qu'elle était contrariée. Elle l'avait attendu. Elle portait un tailleur couleur rouille qu'il appréciait, car il rehaussait ses jolis yeux bruns. Mais ces derniers temps, elle avait le teint pâle et les traits tirés. Ses cheveux cuivrés avaient perdu leur lustre et ses yeux vifs, leur éclat. Elle avait dû oublier de se maquiller ce matin, car elle n'avait pas bonne mine.
—Barnabas, où étais-tu ? J'ai manqué mes premiers rendez-vous.
Il hésita à lui confier sa découverte de la veille.
—Pardonne-moi, Julia, je n'ai pas réfléchi. Je me suis levé de bonne heure et je suis parti me promener.
Il lui en voulut de son impatience, plus évidente ces derniers jours. Sans doute était-elle vexée qu'il ne reconnaisse pas tous ses efforts.
—Oui, je suis allée dans ta chambre.
Elle ouvrit sa trousse et sortit la seringue et le sérum. Il fut pris de nausée comme chaque fois avant les injections.
—Dois-je te rappeler une fois de plus que la guérison n'est pas certaine ? Sans ces piqûres...
—Je t'en prie, Julia, non. J'en suis très conscient. (Il trouva sa manière de parler encore plus irritante ce matin et s'en voulut intérieurement d'être aussi ingrat.) Je suis revenu ici dès que je m'en suis souvenu. Je te remercie de m'avoir attendu.
—Si nous dormions dans la même chambre, ce ne serait pas un problème.
Elle leva l'ampoule et il vit le contenu jaune pâle scintiller dans le soleil alors qu'elle remplissait la seringue.
—Bien sûr, ma chérie. Et je t'assure que ce sera pour bientôt.
Il avait la bouche sèche. Elle s'attendait à ce qu'ils soient mariés, depuis le temps. C'était l'automne et il lui avait fait sa demande au printemps quand le traitement avait commencé à faire effet. C'était un médecin brillant et il avait une admiration sans borne pour elle. La formule qu'elle avait inventée et lui administrait chaque matin lui permettait de rester humain. Il savait que c'était grâce à son savoir-faire qu'il avait une nouvelle existence, celle qu'il avait tant désirée. Mais il était tellement dépendant d'elle... Bien sûr, elle ne l'abandonnerait jamais. Il décida que c'était son petit air de reproche qui l'agaçait.
—Je me disais que nous pourrions renouveler nos intentions devant la famille ce week-end, dit-elle en remontant sa manche.
—Ce n'est pas trop tôt ? demanda-t-il, tendu. Cherchant comment éluder, il songea au corps mutilé de l'ouvrier. Un tueur qui rôdait les forcerait tous les deux à modifier leurs projets. Il commença à argumenter mentalement, mais, redoutant un éclat, il se contenta d'ajouter :
—Tu viens de me dire que tu n'étais pas certaine que le changement était définitif.
—J'en suis certaine. A condition que je sois là pour te soigner.
—Et si tu te trompais ? Cela te plairait d'être mariée à un monstre ?
Brusquement, il eut honte de ce qu'il avait découvert dans la cave de l'Ancienne Demeure et d'être semblable à ce tueur. Le besoin de lui confier son secret l'abandonna. Elle leva vers lui ses grands yeux noisette.
—Je t'aime, Barnabas. Et je n'ai pas peur.
La piqûre faite, il se laissa tomber sur le lit, ferma les yeux et attendit. La lumière dansait sur ses paupières et le bout de ses doigts fourmillait. Il gémit et sentit la main de Julia sur son bras.
—Je sais que c'est douloureux, dit-elle, mais cela diminuera à chaque piqûre, je te le promets.
Elle se leva et il l'entendit rincer l'ampoule dans la salle de bains et la ranger dans sa trousse, tandis qu'il sentait le remède couler dans ses veines. Cette fois, plus rapidement qu'il ne s'y attendait, la chaleur de la fièvre jaillit en lui comme des charbons ardents qui s'enflamment et parcourut tout son corps. Il haleta, sa gorge enfla et une douleur fulgurante lui transperça les muscles et les os, au point qu'il finit recroquevillé pendant qu'un sang neuf se formait en lui.
La famille s'était retirée dans le salon de Collinwood pour prendre un verre après dîner, mais les radotages de Roger Collins troublaient la tranquillité du moment. Patriarche de la famille et responsable de l'entretien de la propriété, il était devenu irritable ces derniers temps. Souvent, Barnabas se disait qu'il en était la cause. Au début, il avait été traité avec la plus grande considération, étant vu comme un cousin d'Angleterre possédant une fortune qui pourrait redonner son lustre à l'Ancienne Demeure et aux forêts alentour. Accueilli dans le giron familial, comme c'était la tradition dans ce milieu raffiné — après tout, c'était un Collins —, il avait senti qu'il était tombé en disgrâce ces derniers mois. Il s'efforça de garder son calme malgré les tirades de Roger qui lui martelaient le crâne.
—C'est votre responsabilité, bon sang, pas la mienne. Je veux qu'ils quittent ces bois ! Et le plus tôt sera le mieux.
Ses cheveux blond argenté étaient impeccablement peignés pour couvrir son crâne dégarni, mais son visage aristocratique était rouge d'énervement. Pendant que sa sœur Elizabeth lui servait du porto, Carolyn, sa fille, était installée sur un tabouret près du feu, ses cheveux blonds luisant dans les flammes, ses yeux bleus fixés sur un grand puzzle étalé sur la table basse. Assis en face d'elle par terre, le fils de Roger, David, se concentrait lui aussi sur la reproduction de l'impossible Manet, tout de feuillages et de mouchetures de lumière, sans prêter attention aux chamailleries de leurs parents.
—Roger, mon cher, essaie de te contenir, l'apaisa Elizabeth Collins Stoddard en lui tendant son verre. À quoi bon se mettre dans de tels états ?
Barnabas fut certain que cette fois il était la cause de cette colère.
—Pourquoi est-ce ma responsabilité, Roger ? demanda-t-il. Ce n'est pas moi qui ai laissé la grille ouverte à cette invasion qui vous choque tant.
Roger accueillit l'acerbe remarque en flairant son verre.
—Parce que, Barnabas, vous semblez oublier que c'est à vous qu'a été confiée l'Ancienne Demeure.
Quentin Collins entra et fila rapidement prendre la bouteille de whisky dans le cabinet à liqueurs. Lui aussi supposé être un lointain cousin, mais d'une parenté douteuse, il profitait pleinement de l'hospitalité familiale depuis plusieurs mois. Ayant trouvé un alcool à sa convenance, il se retourna vers Roger.
—Oh, mais quel mal font-ils ? (Un petit sourire se peignit sur son visage anguleux encadré de gros favoris.) Ils se disent « enfants-fleurs » et appellent leur communauté improvisée « le paradis ». Je trouve cela plutôt innocent.
—Le paradis ! cracha Roger.
Barnabas fut surpris d'entendre Quentin, qui méprisait habituellement à peu près tout le monde, défendre les occupants des bois. Avait-il envie de contrarier Roger pour s'amuser et chahuter son autosatisfaction ?