T2 Dark Shadows, Réminescence

Lara Parker · Chapitre 2 sur 3 · partie 4/10

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T2 Dark Shadows, Réminescence

Prologue

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 10 parties.

—Encore perdus. Il faut juste que je retrouve la route principale.

—Ce doit être pour cela que père ne voulait pas que je fasse ce voyage. Il n'était pas sûr que tu t'en sortes, gloussa-t-il. Tu ne veux pas me laisser prendre un peu le volant ? Je fais la conduite accompagnée.

La portion de route droite et déserte semblant sans danger, David se retrouva au volant, ravi. Barnabas eut un pincement d'orgueil de lui donner cette occasion et d'être à la fois son instructeur et son protecteur. Mais David débordait d'assurance.

—Père ferait une attaque s'il me voyait, dit-il en riant.

—Probablement, mais tu as l'air de bien te débrouiller.

—Pourquoi il se comporte toujours en tyran ?

—Enfin, Roger n'est pas un tyran. Il s'inquiète pour toi, c'est tout.

—Il ne me fait pas confiance. Il me prend encore pour un gamin.

—Mais il t'aime.

Barnabas fut surpris de dire une telle chose et de se rendre compte que son amour de sa famille ne l'avait jamais quitté durant sa très longue existence. Plus que son immortalité, c'était ce qui le définissait. Être un Collins était une fierté et l'histoire de ses ancêtres, bien avant la malédiction, l'avait toujours fasciné.

—J'espère que tu te rends compte, David, que ta famille peut se targuer d'une généalogie impressionnante qui remonte jusqu'à la fondation des colonies de Nouvelle-Angleterre ?

Je sais, on me l'a répété cent fois.

—C'est sir Isaac Collins qui a fondé Collinsport en 1660. Si j'ai voulu t'emmener à Salem, c'est qu'une autre branche de la famille s'y était installée. Le frère d'Isaac, Benajah Collins...

—Benajah ! Waouh, génial, le prénom !

—Benajah Collins - qui était par ailleurs un révérend - a acheté une petite ferme aux alentours de Danvers. Il est mort mystérieusement, probablement victime des Indiens, mais Isaac a vendu la terre un bon prix et c'est ce capital qui lui a permis de financer sa première goélette. C'est ainsi qu'a commencé l'entreprise familiale.

—Le commerce maritime, c'est ça ?

—Oui. Les Collins ont toujours été dans la construction navale et le négoce entre les deux rives de l'Atlantique. (Barnabas préféra s'abstenir de parler de l'esclavage, mais il ajouta :) Ils ont amassé une fortune à l'époque et c'est toi qui vas en hériter.

—Et je suis le seul descendant mâle de ma génération. Tout repose sur moi, n'est-ce pas ?

—Tu devrais être fier de ton patrimoine. Très peu de tes camarades peuvent se vanter d'une ascendance aussi prestigieuse. Penses-y quand nous serons arrivés. D'une certaine manière, la branche de Salem a été à l'origine de la fortune des Collins. Je suis sûr que tu as entendu parler du père de Benajah, Amadeus Collins, qui était juge. Tu descends d'une longue lignée d'hommes de loi et d'intellectuels comme d'habiles hommes d'affaires et négociants. La famille a pu connaître des désaccords et des différends au cours du temps, mais il y a une chose que nous avons en commun. Nous sommes à part. Nous sommes tous les feuilles du même arbre. Nous le savons et nous l'acceptons. Nos ancêtres continuent de veiller sur nous.

David resta silencieux un moment, puis :

—Tu peux reprendre le volant, maintenant, Barnabas. J'en ai eu assez pour la soirée.

 

Encore affaibli à la suite de l'agression dans les bois, Barnabas avait pourtant repris le volant et trouvé une astuce pour rester éveillé sur la dernière partie du trajet vers Salem. B avait décidé de dresser la liste de tout ce qu'il trouvait méprisable chez les humains. D'abord, il y avait la faiblesse physique et l'incapacité à voler ou bondir. Il se sentait prisonnier d'un corps handicapé. Avec chaque jour, ses épaules étaient plus voûtées, ses mains, plus ridées et son cou, plus flasque. Il souffrait psychologiquement, aussi : il avait une tendance à se diminuer et à être timide en public. Les humains, décréta-t-il, étaient irrationnels et prenaient souvent des décisions tout à fait déraisonnables sur un coup de tête. À présent, il était affligé de tous ces défauts. Vampire, il avait connu la culpabilité et l'obsession, mais il n'avait jamais subi les affres de la gêne ni été intimidé par l'attitude hautaine des autres. C'était en grande partie dû à son apparence.

Il était d'un tempérament vaniteux et, ne pouvant se voir dans un miroir, il s'était fié à l'admiration qu'il lisait dans les yeux des autres. Il s'imaginait avoir un visage magnifique : une peau claire, des traits aquilins, des cheveux noirs qui luisaient dans la lumière du feu et des yeux noirs où brillait toute la puissance d'une âme vieille de deux siècles. Comme pour tous ceux qui ne peuvent vraiment se voir, mentalement, il s'imaginait ressembler aux grands portraits des rois, aux bustes des empereurs romains et aux juvéniles auriges des frises du Parthénon. Figés pour l'éternité par l'air, leur beauté était immortelle, tout comme, croyait-il, la sienne.

Il était toujours impeccablement mis, se fournissant chez les meilleurs tailleurs. Il choisissait souvent l'étoffe la plus fine pour ses costumes, un gilet brodé en soie écarlate, une chemise ample avec des manchettes en dentelle et une immense cape bleu nuit à doublure rouge qui frôlait le sol. Il arborait une canne ornée d'une tête de loup en argent et ses chaussures étaient étincelantes.

Désormais, il portait le même costume plusieurs jours d'affilée. Ce n'était plus aussi simple de faire des achats : les vendeurs le traitaient avec indifférence comme s'il n'était qu'un client exigeant et capricieux parmi tant d'autres. Il évitait les miroirs, car le reflet qu'ils lui renvoyaient lui déplaisait. Un visage fatigué, la peau abîmée par le rasoir — une autre nécessité nouvelle et ennuyeuse -, des cernes bleuâtres sous des yeux larmoyants et des cheveux grisonnants : ce n'étaient pas les seuls signes de son affaiblissement. Il fut étonné de découvrir qu'il marquait facilement au moindre coup. Les caries lui causaient du souci, tout comme les ongles cassés ou les rougeurs incongrues qui survenaient çà et là.

Naturellement, le fonctionnement intime de son organisme le dégoûtait et manger était une épreuve. Ses papilles n'avaient pas encore recouvré toute leur acuité et même quand la saveur piquante d'une pomme aigre ou les sucs d'une viande à peine cuite charmaient son palais, le processus de digestion qui suivait était un supplice. Naguère, son corps était svelte et souple, et lui semblait pur. A présent, il avait l'impression que la nourriture qu'il absorbait le contaminait.

Mais ses problèmes n'étaient pas que physiques. Il découvrit qu'il lui arrivait d'être distrait en pleine conversation ou de se rappeler quelque chose qui n'avait rien à voir avec le sujet ; du coup, il bafouillait une remarque maladroite qui gênait tout le monde. Parfois, son esprit retournait involontairement dans le passé et il se retrouvait décontenancé, oubliant ce qu'il voulait dire, devant un interlocuteur consterné. C'est pourquoi il évitait les contacts autant que lorsqu'il était vampire et il continuait d'être victime de cette envahissante solitude.

En revanche, dans sa condition précédente, jamais il n'aurait pensé au manque d'amour dans sa vie. Autrefois, il lui suffisait de poser son regard sur une femme pour l'attirer à lui. Les jeunes filles se bousculaient pour savourer sa compagnie, rêvaient qu'il les étreigne. Elles l'avaient trop aimé, et cela avait bien sûr été leur perte, mais il avait rarement passé une journée sans quelque tendre compagnie féminine à sa disposition. À présent, l'idée d'aborder une femme lui plaisait, mais elle le paniquait.

 

Toujours est-il qu'ils étaient enfin parvenus à Salem et qu'il avait été mortifié en se rendant compte que cette ville n'était qu'un ensemble de rues tortueuses comme une écriture d'enfant. Il n'arrivait pas à se concentrer, son cerveau était devenu une limace. Puis la fièvre le gagna.

Ses doigts le picotaient, comme pris de fourmillements, et ses mains agrippées au volant s'agitèrent comme si des vers grouillaient sous sa peau. Presque immédiatement, une lassitude gagna tous ses membres et une nausée lui noua l'estomac. C'était la chaleur du sang que sécrétait son organisme, un sang épais et brut qui coulait dans ses veines comme une lave brûlante et faisait monter sa température. Mais surtout, il détestait transpirer ; sa sueur empestait les feuilles pourries, et il se demandait toujours si les gens qui le côtoyaient pouvaient percevoir ce relent de fleurs fanées dans un vase.

Haletant, il baissa la vitre et inspira une longue goulée d'air nocturne. David se réveilla de nouveau, s'étira et se redressa pour regarder autour de lui.

—Nous sommes arrivés ?

—Oui, enfin. Nous sommes à Salem.

A cet instant, ils passèrent devant une immense demeure gothique en granit violacé. Une lumière rougeâtre éclairait une énorme fenêtre à triple arche lourdement sculptée et un panneau indiquait MUSÉE DE LA SORCELLERIE DE SALEM, 1692. La silhouette d'une sorcière armée d'un balai et coiffée d'un chapeau pointu était gravée dans le bois. Elle tenait dans ses bras un chat aux yeux jaunes.

—Cool, fit David. Regarde ça. On peut y aller ?

—Demain, peut-être, répondit Barnabas avec difficulté. Mais d'abord, nous devons trouver Winter Street. C'est là qu'est notre auberge et j'ai déjà fait le tour de la ville sans rien voir de ce nom.

—J'ai faim. Arrêtons-nous pour dîner et nous pourrons demander à quelqu'un.

—Voilà une excellente idée.

La perspective de manger répugnait à Barnabas, mais il était décidé à être d'une agréable compagnie.

—Que dis-tu de ça ?

David désigna les lumières du Derby Fish & Lobster, un restaurant de fruits de mer juste devant eux. Barnabas se gara et, encore un peu étourdi, reposa un instant sa tête sur le volant. Mais voyant David descendre de voiture, il fut forcé de suivre.

Le restaurant était bruyant et rempli d'une clientèle jeune qui fumait, buvait du vin et parlait à tue-tête, et la lumière crue était un supplice après les heures passées dans l'obscurité sur la route. Il n'y avait aucune table libre, mais le serveur leur annonça qu'ils pouvaient commander des plats au bar. Bs se retrouvèrent donc assis sur des tabourets face à des rangées de bouteilles étincelantes derrière lesquelles ils apercevaient la cuisine.

Pendant que David se plongeait dans le menu, Barnabas s'efforça de calmer ses nerfs. La paranoïa s'était emparée de lui et il eut soudain envie de s'enfuir. Il écouta les conversations autour de lui mêlées aux bruits de la cuisine. Il était toujours triste dans les lieux publics. A travers les chocs de vaisselle dans l'évier, il entendit une brune qui déclarait, cigarette à la main, un bracelet doré au poignet :

—Je n'ai aucune limite dans la vie. Tu es le genre de type avec qui je pourrais avoir une relation, mais je n'aime pas les casseroles que tu traînes.

Soudain, un éclat de rire résonna à l'autre bout de la salle.

—C'est simple ! s'écria quelqu'un. Il faut le garroter ! Un jeune homme grave à une table voisine regardait tristement celle avec qui il dînait.

—J'ai enfin lu ton texte et il m'a bouleversé, dit-il.

À mesure qu'il balayait du regard la clientèle, Barnabas se rendit douloureusement compte que tout le monde était apparemment en couple et en proie à des problèmes personnels.

Les deux jolis garçons qui servaient au bar ne faisaient pas exception.

—Tu veux qu'on finisse comme nos parents ? demanda l'un d'eux.

Barnabas se demanda s'ils étaient gays, car ils étaient tous les deux très beaux dans le genre mince et fragile, surtout le blond aux bras nerveux et aux mains délicates.

Après avoir lu tout le menu, David commanda un hamburger et Barnabas se sentit obligé de choisir la spécialité maison, un velouté aux palourdes, même si l'intitulé et la pensée des ingrédients lui soulevaient le cœur. L'odeur de poisson, d'ail et de beurre lui remplissait les narines et il réprima une nausée. David partit aux toilettes et Barnabas contempla la foule. Vaisselle et couverts étincelaient sur les tables, toutes décorées pour Halloween d'une sorcière noire perchée sur une citrouille. Des candélabres en bronze festonnés de fausses toiles d'araignées baignaient la salle dans une lumière couleur de miel.

C'est alors que son cœur s'arrêta. De l'autre côté de la salle, il lui sembla apercevoir une silhouette familière. Elle lui tournait le dos et ses cheveux blonds retombaient en boucles sur le col de son chemisier en dentelle blanche. C'était quelque chose dans la forme de sa tête, la position des épaules et l'attitude générale quand elle parlait à son compagnon qu'il fut certain d'avoir reconnu. Puis il se rappela que Jason Shaw, le charpentier, lui avait dit qu'Antoinette venait souvent à Salem.

David revint avec une poignée de brochures et se rassit bruyamment.

—Figure-toi que c'est un week-end plein de réjouissances : les Spectres du Gibet !

—Vraiment ? Qu'est-ce que c'est ?

—Ça a lieu en ce moment. Salem fête Halloween en grand. Il va y avoir des tas de choses à faire.

—Eh bien, voilà qui explique sûrement tout ce monde, dit Barnabas en jetant de nouveau un coup d'œil à la femme de dos et en tentant de boire une gorgée de vin.

—Écoute ça ! s'exclama David en lisant la brochure. « La maison hantée de Salem ! La plus ancienne et la plus vaste de la ville ! Une enfilade de chambres macabres remplies de vampires et autres créatures de la nuit ! » Waouh, des vampires ! Allons-y ! « Nosferatu sort de son tombeau en quête de victimes pour assouvir sa soif insatiable. Si vous n'avez pas peur, c'est que vous êtes déjà mort ! » (David éclata de rire et passa le prospectus à Barnabas qui le parcourut, désemparé.) Regarde, ça dit : « Les innocentes victimes des procès des sorcières descendent de Gallows Hill pour arpenter les rues de Salem. » Il faut que je voie tout ça, Barnabas, le taquina David. Pour mon enrichissement personnel.

—Mais bien entendu, répondit Barnabas.

—Écoute, continua le jeune homme. « La Visite des demeures hantées. » Waouh ! « Un itinéraire surnaturel éclairé par des lanternes ressuscite l'effrayant passé de Salem. Venez écouter les récits véridiques de lieux authentiquement hantés, de meurtres terrifiants et de sorcellerie de l'époque coloniale. » C'est dingue ! Oh, et puis il y a ça : « Nous proposons une vision éclairée [ha ha !] de l'envoûtante histoire de Salem », gloussa-t-il comme un gamin. « Tarifs de groupe possibles. Visitez notre boutique de souvenirs. » Oh, c'est génial, j'ai hâte !

—J'ai connu une sorcière, autrefois, dit Barnabas d'un ton léger tout en continuant de regarder la femme de dos.

—C'est vrai ?

—Pour tout dire, je l'ai même très bien connue.

—Une vraie sorcière ?

—Tout à fait.

—Elle pouvait jeter des sorts ?

—Elle m'en a jeté un, dit Barnabas en se surprenant à sourire comme si cela avait été une vaste blague.

—Oh, je pige, fit David d'un air entendu. Tu es tombé amoureux d'elle, hein ?

Avant que Barnabas ait pu répondre, le barman aux jolies mains leur apporta leurs plats. Il jeta un regard intéressé à David.

—Vous êtes du coin ou vous faites du tourisme ? demanda-t-il.

—En fait, nous sommes juste venus voir la ville, répondit David.

—Pendant Halloween ?

—Nous n'avons pas choisi le bon moment ? demanda Barnabas.

—Eh bien, il y a des centaines de visiteurs cette semaine. Les musées des Pirates et des Sorcières vont être pleins à craquer. Mais vous pourrez vous acheter une cape de vampire pour une centaine de dollars, un philtre d'amour pour vingt-cinq ou pour dix, un tee-shirt qui proclame RENOUVEAU PAÏEN. C'est l'hystérie, dans la ville des sorcières, conclut-il avec un sourire pour David.

—Il n'y a rien qui soit vrai ? demanda celui-ci.

—Mmm... C'est une bonne question.

—Et le cimetière ? demanda Barnabas.

—Oh, l'ancien cimetière ? Ah, oui, là-bas, c'est authentique. Le problème, c'est qu'il est entouré de musées de cire aux statues miteuses. Mais figurez-vous qu'il y a un sabbat organisé demain soir. Vous pourrez danser avec des vraies sorcières.

David éclata de rire et le jeune homme le dévora des yeux.

—Peut-être que celle que tu connaissais y sera, Barnabas, plaisanta David.

—Il y a une séance de spiritisme tous les dimanches. Allez-y seulement si vous n'avez pas peur de remonter dans le passé.

—Oh, waouh ! Je n'ai peur de rien ! s'exclama David. Son enthousiasme était contagieux, mais le jeune homme tourna un instant la tête et fixa brièvement Barnabas dans les yeux. Son regard méprisant le fit frémir.

 

Le chemin de Winter Street les conduisit le long du port, où ils aperçurent des lumières danser sur l'eau, puis dans la partie la plus sombre de la ville. Ce serait l'endroit idéal pour chasser, songea Barnabas. Le French Victorian bed & breakfast n'était pas tel qu'il l'imaginait : l'endroit était sinistre et délabré. Ils durent frapper longtemps à la porte verrouillée sous l'unique ampoule du porche avant qu'une vieille femme, tout à fait déplacée avec son bonnet de nuit et sa chandelle, vienne leur ouvrir et les accueille dans une minuscule entrée décorée d'un tapis à motifs floraux. Elle les fit monter trois volées de marches étroites jusqu'à une suite décevante tant elle était petite, sombre et glaciale. Un canapé en faux cuir occupait tout le salon. La minuscule salle de bains avait été ajoutée dans un coin de la chambre du XVIIIe où elle n'avait pas sa place. Ce n'était qu'une cabine de douche en plastique et Barnabas fut agacé de voir qu'allumer la lumière déclenchait un ventilateur bruyant.

Mais c'était malgré tout leur logis et David se coucha rapidement dans le lit couvert d'un édredon en polyester orange. Il s'endormit en un rien de temps, non sans avoir pris soin d'extorquer à Barnabas, qui avait lui aussi hâte d'y aller, la promesse de visiter l'exposition sur les procès des sorcières à la première heure le lendemain.

Pendant un moment, Barnabas resta devant la fenêtre sale à contempler les mansardes argentées sous la lune, puis il se retourna vers la chambre où David dormait paisiblement. Le charme et la beauté du jeune homme l'émurent, et il songea à nouveau à l'emmener en voyage en Europe ou en Asie pour lui faire découvrir le monde. Quel plaisir ce serait, songea-t-il, de partager sa sagesse avec quelqu'un d'aussi jeune et malléable ! Comme David lui rappelait ce qu'il avait été au même âge, intrépide et enthousiaste, plein d'humour et de curiosité, au seuil de sa vie ! Il avait remarqué que David admirait ses connaissances historiques et il était frappé du réconfort que lui apportait la compagnie du jeune homme.

Mais il repensa au restaurant et à la femme qu'il y avait vue. Pourquoi était-elle venue à Salem et qui était la fille qu'elle avait fait sortir en secret de Windcliff ? Qu'avait à voir Antoinette avec ses récents problèmes ? Et qu'en était-il de ce vampire en liberté à Collinsport qui menaçait désormais ceux qui lui étaient chers ? Qui connaissait aussi intimement que lui les habitudes d'un monstre, savait reconnaître son odeur métallique ou percevoir le silence velouté de sa présence ? Tout le monde en ville était vulnérable : sa famille, les hippies qui dormaient dans les bois. Et comment pouvait-il, dans un tel état de faiblesse, trouver le courage et la ruse pour lui enfoncer un pieu dans le cœur ? Cette pensée le fit frissonner. Combien de fois avait-il refermé le couvercle de son cercueil en se demandant si ce serait la dernière ? Combien d'années avait-il vécues dans la crainte de la vengeance que c'était désormais à lui d'assouvir ?

Dehors, les arbres pliaient dans le vent et les branches crissaient contre la vitre. Une lune pâle luisait sur les toits affaissés aux cheminées penchées et aux gouttières branlantes. Ces maisons en planches mal isolées laissaient le froid entrer. Il était déçu de leur logement mais ravi d'être à Salem. Il avait hâte de revivre l'histoire des puritains - les épreuves, les privations et la foi inébranlable qui les soutenait -, dont l'esprit perdurait encore dans la ville. Le regard fixé sur les toits, il espéra que l'industrie du tourisme n'avait pas totalement fait disparaître cette fascinante histoire.

Il se demanda s'il avait fait le voyage de Salem dans son enfance. Oui, sans doute, puisque son père construisait des bateaux - sa couverture pour le commerce des esclaves — et que le port de Salem était très accessible. De sa fenêtre, il voyait les lumières du port et il tendit l'oreille, guettant les bruits familiers : les cris et les ordres, le claquement des voiles, les coques qui gémissaient le long des quais. Songeant une fois de plus à la branche de la famille Collins de Danvers, qui avait été le village de Salem, il imagina l'époque où la ville avait été bâtie : les arbres que l'on abattait, le bois que l'on sciait et taillait, la salle du conseil où se réunissaient les paroissiens dévots et inflexibles, et les luttes contre les Indiens. Leurs fantômes rôdaient-ils encore ?

Une lassitude finit par l'envahir. Il alla s'allonger à côté de David et sombra rapidement dans un profond sommeil.

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10

 

L e samedi, jour d'Halloween, commença ensoleillé et venteux. Barnabas et David décidèrent d'aller à pied au musée des Sorcières. Les rues étaient remplies de gens déguisés : sorcières et vampires, évidemment, avec quelques momies et monstres de Frankenstein. Il y avait également des zombies, goules et squelettes aux chairs en lambeaux et aux yeux qui pendaient hors de leurs orbites. Une jolie Juliette avait un couteau planté dans la poitrine et du sang ruisselait sur son corset. Le cavalier sans tête avait poussé la perfection jusqu'à faire jaillir du sang d'artères sortant de son cou. Une Salomé portait sur un plateau d'argent une tête de saint Jean-Baptiste qui clignait de l'œil. C'était si bête et cela amusait tant David que Barnabas en fut euphorique.

Ils approchaient du musée quand ils virent une vieille femme arriver vers eux. C'était une vraie clocharde locale, avec le nez crochu, la peau ridée et une cigarette coincée entre ses lèvres flasques. La capuche de son anorak noir couvrait des mèches de cheveux blancs et elle était courbée sur son chariot de supermarché rempli de fatras qu'elle poussait avec peine d'un pas tramant. Cette vieille femme ressemblait tellement aux peintures et gravures des sorcières de Salem qu'elle aurait pu en être le modèle. Faisait-elle partie de cette race ? Ou bien en était-elle la dernière représentante ? Où d'autre qu'à Salem aurait-on pu trouver une telle bossue au nez aussi crochu ? C'est alors qu'il se passa quelque chose qui laissa Barnabas perplexe. En les croisant, la vieille leva vers lui un œil accusateur qui le glaça jusqu'à la moelle.

Impatients de voir l'exposition, Barnabas et David se faufilèrent dans un groupe au musée. Rassemblés dans une grande salle caverneuse, tous ces gens contemplaient avec un air abruti les tableaux mis en scène sur les quatre murs, soulignés par une bande-son criarde racontant l'histoire des célèbres procès des sorcières. Dans la cuisine puritaine, des mannequins grotesques de jeunes filles reproduisaient les activités de l'époque : tissage, fabrication de chandelles, ponçage de planchers. Des enfants s'enfuyaient dans une forêt, jetaient des sorts dans une marmite et dansaient au clair de lune. Dans le tribunal, les mêmes mannequins difformes représentaient les filles possédées parlant en langues inconnues et rampant sur le sol comme des animaux. Des projections de silhouettes diaphanes figuraient des spectres. David était fasciné, mais Barnabas fut déçu par cette vulgarisation et, assis sur son banc, commença à s'impatienter en regardant l'assistance, où il cherchait inconsciemment une chevelure blonde.

Le pentagramme tracé au milieu du sol s'anima et s'éclaira de rouge alors que commençait la reconstitution du procès. Des juges en robes noires récitaient les accusations et les femmes aux bras tendus, échevelées et les yeux exorbités, plaidaient leur innocence dans la sono grésillante. Dans l'une des scènes, un robuste colon refusait de témoigner de peur de perdre ses biens et était broyé sous un énorme tas de pierres.

—Rajoutez-en ! criait-il.

L'assistance riait. Le dernier tableau, clou du spectacle, présentait la pendaison. Des corps inertes et brisés se balançaient sur un ciel sanglant, leurs petits souliers dépassant de leurs jupes noires, dans un concert de gémissements enregistrés et de musique.

La fièvre qui ne cessait de croître finit par pousser Barnabas vers la sortie. Respirant avec peine, il s'aventura dans la boutique de souvenirs et, réprimant une envie de vomir, essaya de se concentrer sur les marchandises proposées : des sachets d'herbes fraîches et d'encens, des potions magiques « pour renforcer l'amour » ou « pour consoler un cœur brisé ». Il prit un paquet et lut l'étiquette : « Poudre pour chasser les vampires - ces gens cruels qui vous sucent vos rêves ». Sur le paquet figurait un dessin grossier d'un homme aux canines acérées.

Un prospectus attira son attention : « Visites de l'au-delà. Revenants, esprits et retrouvailles avec les êtres chers. Identifiez et renforcez vos propres capacités psychiques, parlez à ceux qui sont passés de l'autre côté. » C'était une publicité pour une séance de spiritisme émanant d'un organisme du nom de Bureau d'études de sorcellerie.

Grimaçant de dégoût, il passa dans une autre salle sans visiteurs, où il fut surpris de trouver trois vitrines contenant des statues de cire de sorcières grandeur nature. Prétendument représentées dans leur environnement naturel, ces reconstitutions étaient si réalistes qu'il s'attendit à les voir parler. La première, une vieille femme en robe noire agrippée à son balai avec son chat, survolait un ciel hivernal devant la lune ; on aurait dit la vieille clocharde qu'ils avaient croisée le matin. Le nez avec sa verrue et le chapeau pointu auraient pu appartenir à cette bossue qui l'avait foudroyé si insolemment du regard. Le personnage en cire le fixait avec le même mépris, d'ailleurs. Comme elle paraissait vivante ! Il se détourna et gagna lentement la deuxième vitrine. Dans la forêt avec le diable, bien reconnaissable avec sa cape noire et ses yeux rouges, il reconnut une autre sorcière, la mégère venimeuse, capricieuse et jeteuse de sorts. Sa crinière blonde et ses joues rouges soulignaient ses airs entendus. Elle l'accueillit avec un regard glacial, devant d'immenses arbres, présentant le livre où elle avait signé pour renoncer à son âme. C'est elle, songea-t-il avec aigreur, c'est elle qui me tourmente.

Mais c'est la troisième vitrine qui le prit de court. Rayonnante dans un paysage d'automne, une déesse-mère le contemplait. Ses boucles couleur de cuivre coulaient sur ses épaules et sa robe était tissée d'herbes et de fleurs sauvages. Derrière elle, les arbres resplendissaient d'or et d'écarlate et le sol était semé d'herbes et de poussière scintillante. Elle avait des yeux d'un bleu si doux qu'il eut l'impression qu'elle déversait tout l'amour de son âme uniquement pour lui. La plaque indiquait : WICCA - AVANT TOUT, NE JAMAIS NUIRE. Barnabas fut fasciné. La ressemblance était là : ce n'était pas son portrait, mais à bien des égards, subtilement, il trouva qu'elle ressemblait à Angélique. Alors qu'il fixait la statue, fasciné, il entendit derrière lui un froissement et un chuchotis qui lui firent dresser les poils sur la nuque. Il se retourna : la salle était toujours aussi vide.

 

L'ancien cimetière était un minuscule lopin sur une éminence en retrait de la rue, entouré de boutiques et musées kitsch. Un haut-parleur diffusait une musique qui se voulait surnaturelle, avec des effets sonores absurdes de sifflements de vent et de hurlements de loups. La grille en fer s'ouvrit en grinçant sur ses gonds rouillés. Mais une fois le mur passé, rien ne parvenait à troubler la puissante quiétude de l'endroit. Les feuillages d'automne voilaient le petit cimetière de nuages couleur d'ambre, comme si les arbres étaient en feu, et un tapis de feuilles jonchait le sol. Ses feuilles brunes claquant dans le vent, un vieux chêne aussi imposant qu'un navire dominait les plus anciennes tombes. Cela ferait un gibet parfait, dit David.

Barnabas acquiesça. L'endroit était hanté.

—Malheureusement, aucune sorcière n'a été pendue ici, dit-il. Leur lieu d'exécution était Gallows Hill, et j'ai lu qu'à présent c'était une zone pavillonnaire en banlieue de Salem.

—Mais certaines de leurs tombes doivent être ici.

—Hélas, même pas. Il n'y a pas de fantômes de sorcières sous nos pieds, tu peux en être sûr. C'était un cimetière d'église et aucune sorcière ne pouvait être ensevelie dans une terre consacrée.

—Où les a-t-on enterrées ?

—On les a jetées dans de vagues fosses, je crains, près du lieu de la pendaison. Parfois, on livrait les dépouilles aux intempéries.

—Beurk, c'est horrible, fit David. Et elles étaient toutes innocentes, n'est-ce pas ? demanda-t-il en levant vers lui ses yeux noisette pailletés d'or.

—C'est ce qu'on raconte. Mais je me suis toujours demandé : et si les anciens avaient vu juste ?

—Comment cela ?

—Si elles avaient vraiment été des sorcières ?

—Arrête.

—Tu crois à la réincarnation ?

—Peut-être que j'ai été un tigre ou quelque chose de ce genre, avant.

—Crois-tu qu'il y a un Dieu ?

—Évidemment. Mais pas de diable.

—Mais tu es à Salem, David. C'est là que réside le diable. (David ricana.) Attends un peu, continua Barnabas. As-tu envisagé la possibilité que le diable était bien vivant en 1692 et que les magistrats avaient eu raison de mener une chasse aux sorcières pour essayer d'en venir à bout ?

—Oh, arrête, Barnabas. C'est idiot.

—Mais tu te souviens que c'était un nouveau monde, tentant pour le sournois Malin. Et juste à côté de la ville, il y avait une forêt remplie de bêtes sauvages et d'Indiens. C'était un endroit terrifiant.

David n'écoutait plus : il était parti lire les noms sur les pierres tombales.

—1721 ! cria-t-il. 1673 ! Regarde ! Il y a un petit enfant de six mois, avec une plaque minuscule.

David allait de tombe en tombe en lisant les dates. C'est alors que Barnabas remarqua de l'autre côté du cimetière une jeune femme penchée sur une sépulture. Elle était grande et semblait déguisée, avec une cape de velours bleu ciel d'où s'échappait du capuchon une mèche de boucles blondes. Il trouva qu'elle avait l'air surgie d'une autre époque, avec son dos droit et sa silhouette svelte. Elle semblait chez elle dans ce vieux cimetière, telle une statue marquant la tombe d'une pauvre jeune fille qui avait connu une mort prématurée. Il entendit soudain la voix de David derrière lui.

—Barnabas, regarde, c'est Toni.

Le sang lui monta au visage. David semblait tout aussi surpris que lui de sa présence. Mais ils hésitèrent l'un et l'autre à l'aborder et restèrent à l'écart, tant elle semblait enveloppée de tristesse. Telle une pénitente, elle inclinait la tête et ses épaules tremblaient comme si elle pleurait. Elle leva les yeux et regarda directement Barnabas, qui en eut le souffle coupé. Il lui sembla surprendre une étincelle dans son regard. Puis elle tourna les talons, ressortit du cimetière et monta dans sa voiture.

Barnabas alla voir la tombe où elle se recueillait. La pierre était petite, usée et arrondie. Elle était penchée sur le côté et l'inscription était à peine lisible, mais il parvint à distinguer : ENFANT DE MIRANDA DU VAL -29-31 OCTOBRE 1692.

Maintenant qu'il avait vu Antoinette, Barnabas était certain qu'il la recroiserait. Il passa le reste de la journée à la chercher et chaque endroit était empreint de sa présence. À un moment, il crut l'avoir retrouvée. Il avait convaincu David que la visite du port de Salem pouvait attendre et ils avaient résisté au musée des Pirates avec son personnel coiffé de masques de Frankenstein et de Dracula. Cependant, sur la même rue, du même côté, Barnabas remarqua une porte en chêne sculptée avec une plaque de laiton portant en petites lettres : BUREAU DES ÉTUDES DE SORCELLERIE. Un papier punaisé à côté indiquait : « Sabbat, ce soir à minuit. » Barnabas hésita, puis, incapable de résister, poussa la porte et jeta un coup d'œil à l'intérieur. Il vit un parquet ciré et des tentures aux murs, mais la salle était vide.

Épuisés, David et lui gagnèrent en voiture le site de Gallows Hill, presque disparu au milieu d'une banlieue sans goût. Par souci de respect, ils se forcèrent à lire les noms de ceux et celles qui avaient été pendus là pour sorcellerie et qui étaient gravés sur une plaque érodée.

Rebecca Nurse. Pendue le 23 mars 1692. Je suis aussi innocente que l'enfant nouveau-né.

George Jacobs Jr. Pendu le 10 mai 1692. Brûlez-moi ou pendez-moi. Je maintiens la vérité et j'affirme ne rien savoir de ces mensonges.

Miranda du Val. Pendue le 31 octobre 1692. Si vous prenez ma vie, Dieu ne vous laissera que sang à boire.

Barnabas s'arrêta et fixa longuement l'inscription. Dieu ne vous laissera que sang à boire. Bien sûr que c'était une malédiction ! Depuis le gibet à son dernier souffle, elle avait maudit ceux qui la pendaient.

Barnabas avait presque renoncé à revoir Antoinette quand, enfin, il lui sembla l'apercevoir sur les marches menant à la bibliothèque du musée Peabody-Essex. Si c'était elle, ce serait un endroit parfait pour la rencontrer, loin de la foule. Sans perdre un instant, il envoya le jeune homme voir un film sur l'histoire navale de Salem et traversa prestement le square.

Il ouvrit la porte qui donnait sur un vaste hall et, ne l'y trouvant pas, il monta le grand escalier qui donnait sur une galerie bordée de livres. De longues tables en merisier reflétaient les globes de quatre lustres en bronze, et des colonnes corinthiennes à feuilles dorées entouraient la salle de lecture où ne se trouvaient que quelques personnes.

Faisant semblant de consulter le rayon des généalogies familiales, il prit plusieurs livres et lut les noms : Phelps, Pickering, Rice, Reed, Randolph et Sacketts, accompagnés de la date de leur débarquement en Nouvelle-Angleterre et de la liste des propriétés qu'ils y avaient acquises. Certains étaient des marchands ou des artisans, d'autres, des fermiers. Il avait du mal à se concentrer et retourna au balcon pour jeter un coup d'oeil à l'entrée, se demandant où avait disparu Antoinette - ou celle qui lui ressemblait -, puis il revint aux livres.

Les mariages et les naissances étaient enregistrés, ainsi que les décès. Il lut un passage sur John Alden qui avait vendu de la poudre et des balles aux Indiens et avait couché avec leurs squaws. Puis un autre sur un bébé que l'on avait fait passer à travers un arbre de sorcière sur Proctor Street afin de le sauver d'un sortilège. Pendant tout ce temps, il s'attendait à la voir apparaître. Quelques livres et notes étaient étalés sur l'une des tables et, ne voyant personne alentour, Barnabas s'en approcha et baissa les yeux sur une page. Il fut étonné de voir son propre nom : « Collins ». C'était un livre du même genre que celui qu'il venait de consulter, ouvert à un chapitre concernant l'histoire de sa famille. D'abondantes notes griffonnées sur un bloc attirèrent son attention : l'écriture était en pattes de mouche, mais il put déchiffrer : « Miranda du Val a signé le livre de Judah Zachery. Épreuve de l'eau. Ferme volée. » Il se pencha pour lire la suite : « La malédiction de la famille Collins a commencé le soir de la pendaison de Miranda. Parmi les juges en séance se trouvait Amadeus Collins, patriarche de la branche des Collins remontant à Salem, plus précisément Danvers, et avant cela à l'Angleterre. Il est mort d'une hémorragie interne - asphyxié par son propre sang. » Barnabas était si absorbé qu'il ne l'entendit pas arriver derrière lui.

—Excusez-moi, mais ce sont mes affaires.

Il se redressa avec un sursaut, effrayé de la découvrir si près. Elle sentait le pin et il plongea son regard dans ces yeux qu'il ne pourrait jamais oublier, d'un turquoise pâle bordé d'un bleu plus sombre. Il tenta de se ressaisir, mais il fut incapable de parler et elle poursuivit :

—Vous êtes Barnabas Collins, n'est-ce pas ? Que faites-vous ici ? Vous me suivez ?

Maintenant qu'il la voyait distinctement, il en était certain. Ces lèvres, ces pommettes et ce front étaient ceux d'Angélique.

—Oui, en effet.

Était-ce lui qui avait dit cela ? Il porta une main à sa bouche et toussota.

—Oh, et pourquoi ?

Toujours la même inflexion de la voix. Il se ressaisit et répondit maladroitement :

—Vous savez parfaitement bien pourquoi.

—Oooh, je vois...

Elle souriait, à présent, et dans ce sourire, il reconnut les brusques sautes d'humeur dont Angélique était si coutumière, le regard de défi, la bouche entrouverte, ironie et mépris réunis dans un regard cruel et impudent. Pourtant, il y avait quelque chose de changé qu'il n'arrivait pas à définir.

—Parfaitement bien ? Et comment le saurais-je ?

Il fut pris de court. Que voulait-elle dire ? Elle s'était contentée de répéter ses paroles avec un sourire qui dessinait de petites pattes-d'oie au coin de ses yeux. Ses cheveux étaient retenus par des épingles, mais ébouriffés, et des mèches retombaient de chaque côté de son visage. Son rouge coulait sur sa lèvre inférieure. Il ne s'attendait pas à lui voir une allure aussi moderne. Elle portait un chemisier diaphane au travers duquel il distinguait la forme de ses seins et une demi-douzaine de colliers de perles et de pierres. Et des boucles d'oreilles qui ne pouvaient qu'être faites de - étaient-ce vraiment des plumes de paon ? Sentant qu'il avait trop longtemps tardé, il bafouilla :

—Je dois vous dire un mot.

Elle haussa les épaules et sourit de nouveau, le regard pétillant.

—Très bien. (Elle se tourna pour réunir ses affaires. Ses bras reflétèrent la lumière de la lampe.) Vous voulez prendre un café ?

—Ma chère, je n'ai aucune envie de perdre mon temps en politesses.

Elle hésita, puis elle se redressa, l'air amusé.

—Oh, mais vous êtes pressé. Je ne pensais pas que vous pensiez à moi... de cette manière. Pourquoi ne pas me l'avoir dit ?

C'était agaçant de voir qu'elle tournait sa remarque en dérision. C'était donc ainsi qu'elle voulait jouer. Elle avait quelque chose derrière la tête, c'était certain.

—Comment voulez-vous que je ne pense pas à vous, comme vous dites ?

Elle sourit comme si c'était un compliment, puis elle haussa les épaules.

—C'est simplement que je m'attendais à un comportement plus délicat de la part d'un... euh... gentleman anglais, ironisa-t-elle.

Il retrouva enfin l'Angélique qu'il connaissait, la femme qui vous enjôlait pour n'être que plus cruelle. Pris d'un vertige, il se rattrapa à la table, soudain irrité. Il ne l'avait abordée que pour une seule raison : discuter de la vente de l'Ancienne Demeure, la convaincre de partir, de renoncer à ses projets, si maléfiques soient-ils, et le laisser retrouver la paix. Mais il était là, impuissant, à contempler son regard d'azur souligné d'un lourd trait de mascara. Elle pencha la tête de côté, amusée.

—Malheureusement, dit-elle, vous êtes peut-être séduisant, mais il me faut un peu plus de temps. Non que je ne sois intriguée. (Elle posa la main sur la sienne et le feu monta aux joues de Barnabas.) Mais, minauda-t-elle, vous devez tout de même avouer que nous nous connaissons à peine.

—Comment pouvez-vous dire cela ? demanda-t-il avec une brutalité qui balaya son sourire.

—Comment je peux ? Parce que je ne vous ai vu qu'une seule fois, dans le salon à Collinwood.

—Vous savez très bien que je ne parle pas de cette vie. Dans cette existence, nous ne nous sommes vus qu'une seule fois, en effet, mais dans le passé, le passé où vous et moi...

Elle éclata d'un rire qui le glaça.

—C'est génial, répondit-elle. C'est la meilleure que j'aie entendue depuis longtemps.

—Angélique...

—Comment ?

—Je vous appelle ainsi parce que je sais qui vous êtes et pourquoi vous êtes ici.

—Vous savez, Barnabas, dit-elle en reprenant son sérieux, je ne comprends rien du tout à ce que vous me racontez.

—Pourquoi êtes-vous venue ici ?

—Comment cela ? À Salem ?

—Oui, déjà.

Comme elle était exaspérante !

—Eh bien... Je fais des recherches sur les pratiques médicales de la fin du XVIIe siècle. C'est une bibliothèque très particulière. La plupart des livres sont si rares qu'on doit les consulter sur place.

—Et pourquoi étudiez-vous l'histoire de ma famille ? Pour la première fois, quelque chose trahit son malaise et elle se détourna. Mais, tout en continuant à rassembler ses affaires, elle répondit d'une voix toujours aussi assurée :

—Écoutez, j'ai acheté cette vieille maison qui appartenait aux Collins, à votre famille. Il est normal que j'éprouve une certaine curiosité sur le sujet, non ?

—Je pense que vous savez déjà tout ce qu'il y a à connaître.

—OK, dit-elle en riant, je me suis laissé emporter par la restauration, j'avoue. C'est devenu une obsession.

Elle fourra ses papiers dans une besace en velours qui devait venir d'un pays oriental, l'Afghanistan, peut-être. Il était décoré de broderies d'oiseaux et de fleurs, de perles scintillantes et de grelots qui tintèrent. Elle continua sur le même sujet, comme si ce n'était pas la première fois qu'elle en parlait :

—J'ai cherché partout les matériaux et les tissus, chiné du mobilier dans des magasins d'antiquités, des brocantes. Je veux qu'elle soit restaurée à l'identique.

—Mais pourquoi ?

—Comment cela ?

—Cela semble une telle perte de temps de reproduire le marbre fendu de la cheminée, les vingt couches de peinture, la moisissure sur le porche, et puis vraiment, ma chère, un peu de bon sens, le cercueil dans la cave, enfin !

—Le quoi ?

De nouveau, il lui sembla surprendre une expression fugitive sur son visage, puis, avec un papillonnement des paupières familier, elle se ressaisit.

—De quoi parlez-vous ?

Elle ne plaisantait plus et cette fois il fut certain qu'elle mentait.

—Arrêtons cette comédie. Je sais parfaitement bien pourquoi vous êtes venue. Et qui plus est, vous savez que je le sais. Je ne me laisse pas abuser par vos simagrées et votre déguisement de hippie. Je perce à jour vos pénibles efforts pour tromper ma famille et je sais que vous avez restauré l'Ancienne Demeure pour en faire un piège.

—Très bien, dit-elle à mi-voix en hésitant. Je vais vous dire la vérité. Je suis ici à cause de ma fille...

—Votre fille ? Une fille que personne n'a vue ? Oh, épargnez-moi ces mensonges et reconnaissons tous les deux ce que nous savons aussi bien l'un que l'autre. Vous êtes revenue à Collinwood pour me torturer à nouveau et si vous restez ici, ma vie sera un enfer...

—Vous voulez que je vous dise ? Vous êtes cinglé.

Son expression s'était durcie en un instant. Elle se tourna, rassembla les livres et les serra contre elle.

—Je n'ai aucune idée de ce que vous racontez. Mais une chose est sûre, je n'ai aucune envie de rester à écouter vos âneries. (Des larmes lui montèrent aux yeux.) Pour qui vous prenez-vous ? Vous ignorez tout de moi et de ma fille. Absolument tout.

—Ma chère, je vous connais très bien. Avez-vous oublié que nous avons été amants autrefois ?

Elle s'empourpra.

—OK. Cette... blague a assez duré. Ne m'approchez plus. Elle tourna les talons et partit à grandes enjambées vers la sortie. Impuissant, il chercha à l'arrêter.

—Angélique, attendez...

—Ne m'appelez pas comme cela ! Et ne vous approchez pas. Restez où vous êtes sinon j'appelle les flics, dit-elle en courant vers l'escalier.

Barnabas la suivit du regard, pétrifié, comme s'il avait pris une gifle. Il voulut l'appeler, courir derrière elle, mais il était incapable de bouger. Il la revoyait courir vers le balcon, sa cape bleue sur son bras, sa longue robe frôlant le sol, et disparaître dans l'escalier. Il était dans un état de totale confusion. Comment cette entrevue qu'il ressassait et imaginait depuis des mois avait-elle pu finir ainsi ?

La fièvre commença à le reprendre. Ses mains tremblaient, agitées de spasmes, et le sang lui montait au visage. Il se laissa tomber sur une chaise, les mêmes pensées tourbillonnant dans sa tête. Quel imbécile il avait été ! Mais quel crétin ! Il avait finalement trouvé le moyen de l'aborder et de la mettre au pied du mur, armé de sa logique et de tout ce qu'il savait de ses secrets et de ses menaces. Mais il n'avait réussi qu'à la fâcher.

Lentement, la fièvre diminua. Il était vexé qu'elle l'ait repoussé, certes, et elle l'avait planté là, rouge et embarrassé. Mais au-delà, il sentait poindre quelque chose de plus fondamental et terrifiant. Angélique était son ennemie mortelle. Il n'éprouvait autant d'hostilité pour personne au monde. Sa voix, son regard, ses gestes vifs et sa nature capricieuse -tout cela, il le détestait et le redoutait. Mais après avoir plongé son regard dans le sien, il n'arrivait à se rappeler que deux choses : que cette femme ne pouvait pas être l'Angélique qu'il avait connue et qu'une fois de plus il était tombé sous son charme.

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11

 

Salem — 1692

Les cinq magistrats qui siégeaient dans la salle communale regardaient Miranda, qui était tellement remplie de haine qu'elle ôta le voile de ses yeux et les vit tels qu'ils étaient : cinq collerettes de dentelle éclatantes, cinq jabots blancs raides comme des couteaux sur leurs robes noires. Cinq visages cruels qui la lorgnaient. Il y avait là John Hathorne, le redouté juge des sorcières, Bartholomew Gedney, Samuel Sewall, Jonathan Corwin et Amadeus Collins, le père de son bienfaiteur. Lorsqu'elle les regarda une deuxième fois, elle vit des serpents qui se tordaient sur leurs lèvres et glissaient dans leurs cheveux. Ceux de Bartholomew Gedney étaient verts et dardaient leurs langues fourchues hors de sa bouche, et ceux de Samuel Sewall étaient dans ses yeux, minuscules comme des serpenteaux encore dans leur œuf, luisants et tremblants. Elle reprit courage quand Amadeus Collins posa ses grosses mains sur le registre. Mais un énorme serpent en surgit et glissa vers elle sur le sol. Elle le vit ramper sous sa robe.

Le juge Gedney fut le premier à parler.

—Miranda du Val, vous êtes ici devant le tribunal de Salem, accusée par le gouvernement de ne pas craindre Dieu, de ne pas avoir la foi, d'avoir été séduite par le diable et d'avoir cédé à ses entreprises. Vous êtes également accusée, en raison de votre nature maléfique, d'avoir, au début du mois d'octobre dernier, près de la maison du révérend Whaples, volontairement tué sa fille en l'ensorcelant et en la forçant à une chute mortelle, contrevenant ainsi à la parole de Dieu et aux lois des hommes. Qu'avez-vous à déclarer ?

—Je suis innocente. Je ne me suis jamais mêlée de sorcellerie depuis que je suis née.

—Miranda du Val, vous comparaissez désormais devant les autorités. Dites-moi pourquoi vous avez fait du mal à cette enfant.

—Je n'ai jamais fait de mal à personne.

—Qui est le coupable ?

—Je ne sais pas, monsieur. Laissez-moi aller prier.

Les magistrats murmurèrent entre eux en hochant la tête. Puis John Hathorne prit la parole, un serpent rouge tressaillant sur sa langue.

—Qui est votre Dieu ?

—Le Dieu qui m'a créée.

—Quel est son nom ?

—Jéhovah.

—Le connaissez-vous par un autre nom ?

—Dieu Tout-Puissant.

—Celui que vous priez vous dit-Il qu'il est le Dieu Tout-Puissant ?

—Que voulez-vous dire, monsieur ? Je ne prie que le Dieu qui m'a créée.

L'avocat général Thomas Newton, un ancien à la barbe remplie de lézards blêmes, se pencha en avant et demanda :

—Pouvez-vous lire les Écritures, mon enfant ?

—Oui, monsieur.

—Avancez et lisez ce verset.

Il ouvrit la grande Bible et Miranda regarda la page qu'il désignait de son doigt maigre. Elle frémit. Le sang bourdonna dans ses tempes, mais elle parla distinctement.

— « S'il s'élève au milieu de toi un prophète ou un songeur qui t'annonce un signe ou un prodige, qu'il soit ton frère, fils de ta mère, ou ton fils, ou ta fille, ou la femme qui repose sur ton sein, ta main se lèvera la première sur lui pour le mettre à mort. »

—Etes-vous prophète, Miranda ?

—Je suis une servante, monsieur.

—Pourquoi t'ébats-tu avec les enfants dans les bois ?

—Nous y sommes allées avec Tituba, monsieur.

—Tituba a avoué pratiquer la sorcellerie et s'est repentie. Et il est prouvé que si, après avoir eu querelle ou avoir menacé une personne, un méfait ou une mort s'ensuit, de lourdes présomptions pèsent sur l'auteur de la querelle. Ne voyez-vous point celles qui se sont plaintes de vous ?

Miranda se tourna et vit les trois filles au regard malveillant : Betty, son bras en écharpe, Abigail et Mary. Elles avaient toutes témoigné contre elle pour échapper au fouet. Sur un banc derrière elle étaient assis les membres du clergé : le révérend Whaples, père de la défunte ; Cotton Mather, fils d'Increase Mather ; Deodat Larson, non encore ordonné ; et Benajah Collins, qui la regarda en hochant tristement la tête.

—Le Seigneur montre Sa puissance pour dévoiler les coupables, dit-elle.

—N'avez-vous point dansé avec ces enfants en proie au délire et à l'extase ? demanda John Hathorne. Et ces délires n'ont’ils point invoqué des esprits qui les ont poussés vers la falaise ? Avouez maintenant et vous serez épargnée.

—J'ai suivi ces enfants dans les bois parce que je savais que Tituba leur avait promis qu'elles voleraient. J'ai voulu les empêcher de tomber, mais je ne l'ai pu.

—Comment les auriez-vous sauvées ? Ainsi que Dieu les aurait sauvées ?

—En tentant d'empêcher leur chute.

—N'avez-vous point dansé avec ces enfants ? Répondez. Elles disent qu'un homme chuchotait à votre oreille. Que vous a-t-il dit ?

—Je n'ai vu personne.

— Mais n'avez-vous point entendu ?

- Nous ne devons point croire tout ce que ces enfants écervelées racontent.

—Pensez-vous trouver miséricorde en aggravant vos péchés ?

—Je n'ai point péché.

Les magistrats se récrièrent devant sa déclaration et tinrent de nouveau conciliabule comme des limaces noires sur un morceau de courge pourrie. Puis Gedney parla.

—Miranda du Val, vous êtes soupçonnée de porter la marque du diable, car il est entendu que lorsque le Malin fait alliance, il laisse toujours sa marque afin de reconnaître les siens.

—Je n'ai point de marque.

—Que l'accusée soit examinée et qu'il soit recherché sur elle une marque ou quelque sorte de téton où l'incube pourrait se nourrir.

Miranda sentit le sang lui monter au visage.

—Que Dame Broughton et Dame Cable s'avancent et procèdent à l'examen au profit du tribunal.

—Je ne porte nulle marque, monsieur ! s'écria Miranda, paniquée en voyant s'approcher les deux femmes.

—Rendez gloire à Dieu et avouez, alors.

—Mais je n'ai rien à avouer.

—Croyez-vous que ces enfants soient ensorcelées ?

—Il se peut, pour ce que j'en sais. Je n'ai rien à y faire. (Elle hésita, puis elle ajouta :) Il se peut que le diable me soit apparu à mon insu.

—En ce cas, le diable se montrera sans nul doute. Que l'on procède à l'examen.

Sarah Cable était une méchante jeune femme sans enfants. Elle hésita à s'approcher.

—Je vous en prie, monsieur, qu'on lui lie les mains, car lorsqu'elle les agite, je me sens comme tenaillée.

—Craignez-vous l'accusée, Dame Cable ?

—Oui, monsieur.

—Sachez que nous ne pouvons lui lier les mains si elle doit être dévêtue. Soyez courageuse, femme, et nous vous protégerons.

Deodat Larson, un jeune homme d'une nature plus bienveillante, grimaça à la pensée de l'humiliation de Miranda.

—Ne serait-il point sensé de procéder à la trempe ? Cela reste la meilleure preuve.

—Il n'est point de preuve plus patente que la marque du diable, répondit Hathorne. (Il se tourna vers les femmes qui ôtaient le bonnet de Miranda.) N'oubliez point que cela ressemble tantôt à un téton, tantôt à une tache, tantôt à une entaille.

Miranda sentit sa robe glisser, puis ses jupons et sa culotte. Elle brûla de honte quand Goody Cable roula les bas noirs sur ses jambes et qu'elle se retrouva devant eux en camisole, frissonnante tandis que les deux femmes commençaient leur inspection. Elle avait tant de mépris pour elles que cela lui donnait de la force. Les hommes la regardaient avec leurs yeux de serpents et elle sentait la puanteur du désir qui montait d'eux. Enfin, les femmes se retournèrent vers la cour.

—Rien, monsieur.

—Cherchez encore, dit John Hathorne, laissant un triton jaillir de sa bouche. Le diable n'a d'autre intention que de nous dérouter en raison de sa malice envers les hommes. Et de son insatiable désir de posséder des sorcières. (Miranda, qui était maintenant nue devant lui, le défia malgré elle du regard, alors que des scolopendres grouillaient sur les joues du magistrat.) Qu'il soit consigné que l'accusée n'a point versé de larmes.

—Je ne trouve que terre et écorchures sur ses mains et son visage à force d'avoir langui en prison, dit Goody Broughton. Son corps ne présente point de marques étranges.

—Avez-vous regardé partout ? demanda Jonathan Corwin d'une voix rauque. (Les femmes échangèrent un regard et baissèrent les yeux.) Cherchez encore.

Elles lui levèrent les bras et regardèrent ses aisselles, derrière ses oreilles, sous ses seins, entre ses fesses. Puis Goody Broughton s'agenouilla et, après s'être assurée que Miranda ne la frapperait pas, leva les yeux entre ses cuisses. Miranda supporta tout cela, enveloppée d'une brume tiède, et, voyant des asticots laiteux s'échapper des lèvres de John Hathorne et grouiller sur son jabot, elle sourit intérieurement en pensant aux rêves lascifs qu'il ferait cette nuit.

 

Revenue dans sa geôle, elle prit le temps de réfléchir à ces choses. Après qu'on lui eut dit qu'elle devrait payer pour son procès, sa nourriture et même les chaînes qui l'entravaient, et que la somme l'obligerait à travailler encore un an, si elle avouait et était pardonnée, on l'emmena dans le cachot pestilentiel où elle fut enfermée avec d'autres femmes disgraciées et sans défense accusées de sorcellerie. Emma Williams était là avec son bébé à peine né, rendu malade par la puanteur. Sarah Dorset était emprisonnée depuis cinq ans avec son enfant, une fillette aux yeux apeurés.

—Que feras-tu ? lui chuchotèrent-elles.

—C'est un procès maléfique, à n'en point douter.

—Es-tu la servante du Malin, Miranda ?

—As-tu connaissance charnelle de son intimité ? Est-elle différente de celle des hommes ordinaires ?

—Silence, femme, c'est une fille sans époux. Que sait-elle de l'intimité des hommes ?

Continuer : partie 5 sur 10