T2 Dark Shadows, Réminescence

Lara Parker · Chapitre 2 sur 3 · partie 6/10

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T2 Dark Shadows, Réminescence

Prologue

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 10 parties.

En entrant dans la clairière, il vit les visages rouges dans les flammes, tous tournés vers un homme vêtu de noir, allongé sur une couverture, dont il ne voyait que le dos. Ses longs cheveux noirs tombaient sur ses épaules et sa voix nasillarde chuchotait par-dessus la chanson.

—Là-bas, ils sont tous fous. Ils ont des millions d'autoroutes, de la pollution, des voitures et des femmes moches, et ils sont intoxiqués par la télé, accablés par les assurances et les impôts. Ici, on a de la musique, un endroit où habiter, du bon hasch. Est-ce qu'on s'éclate ? Ouais. (Il se massa la nuque et continua :) On n'a rien d'autre à faire que l'amour et de la musique pendant que les anges chantent. Les mecs, l'été est presque fini, mais on doit rester ensemble. C'est le moment de répandre tout notre amour. N'oubliez pas, tant que vous aurez de l'amour dans le cœur, vous ne serez pas seuls. Il faut pas qu'on se laisse contaminer par les saloperies que nous inflige la société. Il faut oublier qui on était pour pouvoir être nous-mêmes. Vous laissez pas avoir par tout ce qu'on vous raconte. Ouvrez-vous à la beauté.

Barnabas s'avança, conscient qu'il interrompait leur réunion. En le voyant, Antoinette, assise de l'autre côté du feu avec sa guitare, le salua d'un petit signe. L'orateur se tut et se retourna pour le regarder.

—Salut, Barnabas, dit-il. Joins-toi à nous.

Barnabas fut surpris d'entendre son prénom, puis il reconnut le charpentier, Jason Shaw, qu'il avait croisé à l'Ancienne Demeure. Mais cet individu charismatique était bien différent de l'homme qu'il avait vu la première fois. Ses cheveux dénoués luisaient de chaque côté de son visage, comme ceux d'un chevalier médiéval, soulignant ses joues creuses et ses yeux flamboyants. Il se leva et, manifestement sous l'empire d'une drogue, tituba un peu en prenant Barnabas par le bras pour l'amener près du feu et le faire asseoir.

—Excusez-moi, je ne voulais pas déranger, commença Barnabas.

—Nous sommes tous amis, ici, le coupa Jason en posant un doigt sur ses lèvres. Ce qui est à nous est à toi et tu es le bienvenu.

Antoinette s'avança, lui prit la main pour le conduire vers un tronc couché recouvert d'un sac de couchage et le fit asseoir à côté d'elle.

—Jason est habité par Jésus, expliqua-t-elle en se serrant contre lui. C'est cool, non ? gloussa-t-elle. (Barnabas vit son reflet dans ses yeux tellement ses pupilles étaient dilatées.) Tiens, dit-elle en regardant quelque chose dans sa main. Il en reste un.

Elle humecta le bout de son index, le porta à sa bouche, puis elle l'embrassa doucement. Le baiser lui fit tourner la tête et lui laissa un goût amer. Le vent continuait de mugir dans les arbres. Au loin, le tonnerre gronda.

Barnabas regarda Jason retourner sur sa couche. À la lueur du feu, ses traits étaient ciselés comme du marbre et ses cheveux étaient d'un noir d'ébène. Ses dents inégales étaient cachées par ses épaisses lèvres rouges qui continuaient à marmonner.

—Il faut laisser tomber toute la programmation de la société, toutes les saloperies de la télé. Vous savez, il faut manger ci, porter ça, conduire ci, consommer, consommer, consommer, et tout ça produit des poisons qui polluent la Terre. Pas question d'écouter leurs mensonges. Les mecs à l'armée, on leur apprend à détester les Jaunes et à tuer, on leur bourre le crâne de mensonges. Nous, on va se remplir d'amour. Que l'amour tombe comme la pluie. Ici, c'est un endroit enchanté. On a de l'eau pure, les animaux sont libres, on peut entendre le vent...

L'un des hommes tua un moustique d'une claque qui retentit bruyamment.

—Non, mec, dit Jason. Il ne faut pas tuer. Aucun être vivant, pas même un insecte, mec. Merde, ils vivent ici aussi. C'est leur forêt. C'est nous les envahisseurs. Les étrangers. Il faut qu'on se fonde dans leur monde. Dans l'amour.

Alors qu'il parlait, un moustique vint se poser sur son bras. Il le chassa, mais il revint sur sa joue. Il le chassa de nouveau. Les enfants-fleurs étaient fascinés. Tout le monde regardait le moustique comme s'il s'agissait d'un esprit enchanté. Finalement, le moustique se posa sur sa main et il souffla doucement dessus pour le forcer à s'envoler.

—Vous voyez, c'est facile, dit-il.

Mais le moustique revint se poser sur sa main. Cette fois, il le laissa. Barnabas regarda, aussi intrigué que les autres, l'insecte enfoncer sa trompe dans la chair de Jason et boire son sang.

—Où est la peur ? fit Jason. Où est la douleur ? C'est des sentiments, rien de plus, des sensations qui vous rappellent que vous êtes en vie.

Ankylosé et mal assis, Barnabas se tortilla sur le tronc.

—Excusez-moi d'interrompre votre... congrégation, dit-il. Mais je suis venu vous dire quelque chose d'important.

Il avait la bouche sèche et l'air lui semblait lourd. Jason se tourna vers lui en fronçant les sourcils. Les autres prirent un air vaguement intéressé. D'autres paraissaient perdus dans leur monde.

—Il faut m'écouter, continua Barnabas. Je suis venu vous avertir. (Une bûche tomba dans le feu et le vent souffla la fumée dans sa direction, lui piquant les yeux.) Il faut que vous fassiez vos bagages et que vous partiez le plus vite possible, dit-il.

—C'est chez nous, dit Jason en jetant une branche dans le feu.

—Mais c'est dangereux pour vous de rester.

—Pourquoi ? Vous voulez nous envoyer les flics ?

—Non, répondit Barnabas, vexé par l'insinuation. Cela n'a rien à voir avec la police.

—Alors c'est le clan Collins qui veut récupérer son terrain, c'est ça ? Il est à Toni, pas vrai, chérie ?

Toni haussa les épaules en souriant à Barnabas, guettant sa réaction. Le vent mugit de plus belle et il lui sembla sentir des gouttes.

—Et c'est nous qui avons fait ça, dit Jason en désignant le campement d'un geste large. Les tentes, le feu, les miroirs dans les arbres.

L'un des garçons éclata de rire et mima le geste en levant les bras en l'air. Les autres en firent autant et, bientôt, tous faisaient de grands gestes comme les danseurs d'un ballet désorganisé.

—Si vous voulez savoir, dit Barnabas en pesant ses mots, il semble qu'il y ait un tueur qui rôde.

Il y eut un silence. Puis Jason se leva d'un bond.

—Tu penses bien, oui, dit-il en titubant. Et pas qu'un seul. Ceux qui tuent les corps comme les âmes, les cupides qui se nourrissent des masses en les dévorant toutes crues. Le profit. C'est tout ce qui les intéresse. Tout cet amour, tous les jeunes qu'on programme à devenir des soldats, à tuer du Jaune et à jouer les John Wayne. Ils font passer ça pour de l'héroïsme, tu seras un vrai Américain, un mec, tu vois ? Et c'est tuerie sur tuerie. Mais l'homme sur la Croix, il n'était qu'amour. Il s'est donné à l'amour. Tout ce qu'il avait en lui, c'était de l'amour.

—Il ne s'agit pas d'un tueur ordinaire. C'est un monstre en liberté dans cette forêt, dit Barnabas.

Il sentit la main de Toni lui serrer le bras et la regarda. Ses yeux étaient lumineux. Jason se mit à arpenter la clairière comme un lion en cage.

—On connaît ce monstre, dit-il à mi-voix.

—Vous l'avez vu ? demanda Barnabas.

—Il est parmi nous. Il nous guette pendant que nous dormons.

—Vous n'avez pas peur ?

—Il faut regarder au-delà de la peur. Tu vois, si j'ai une philosophie, c'est : « Ne pas penser. » Dès qu'on réfléchit, on a l'esprit divisé. On commence à regarder en soi et on prend peur. (Il leva la main et la retourna plusieurs fois.) Tu vois le sang qui coule dans tes veines. Tu entends le battement de ton cœur.

La guitare reprit ses accords et Barnabas vit le musicien assis juste en dehors du cercle de lumière, la flûtiste appuyée contre son genou. Jason vint rejoindre Barnabas et Toni et se pencha sur elle. Il lui prit le menton dans la main et attira sa bouche vers la sienne. Sa langue jaillit et s'insinua dans la bouche de Toni. Barnabas se détourna.

—De quoi tu as peur ? demanda Jason. C'est une femme. Elle a peur qu'on perce son petit jeu. Elle se cache derrière sa beauté. Tu sais ce que je pense, mon pote ? Je crois que tu as peur de ton secret. Mais c'est bon. Ta peur, c'est ce qui nous permet de voir qui tu es.

Jason se mit à tourner lentement sur lui-même. Une légère pluie commença à tomber.

—Alimente le feu ! Allez, mec, vas-y.

Il désigna un tas de branches à côté de Barnabas et des bûches contre lesquelles était posée une hache. Barnabas se leva, dérouté, puis il comprit qu'on lui demandait de mettre du bois dans le feu. Mais avant qu'il ait pu faire un geste, Jason s'impatienta et l'écarta. Puis, avec grâce, il prit plusieurs bûches dans ses bras et alla les déposer soigneusement une par une pour qu'elles prennent feu correctement. Malgré la drogue, ses mouvements étaient fluides comme ceux d'un gymnaste.

Le feu flamboya et Barnabas sentit la chaleur monter en lui avec la frustration. Une créature d'un autre monde rôdait dans la forêt, peut-être juste à côté d'eux. Une autre était en chasse, volant sous la lune. Et une troisième était tapie dans son propre corps. Jason s'approcha de Barnabas en ondoyant.

—Le monstre est en nous tous, dit-il. Tu crois que je ne le vois pas en toi ?

Barnabas en eut le bec cloué. Puis, dans un murmure, plus pour lui-même, il répondit :

—Vous n'avez pas peur des morts-vivants ? Mais Jason l'avait entendu.

—Les morts-vivants ? C'est nous, les morts-vivants. Pas vrai, les mecs ? Parce qu'on vivra éternellement. L'amour ne meurt jamais.

Ravis par la phrase, « C'est nous, les morts-vivants », lancée sur un accord de guitare, plusieurs hippies se levèrent. Charmés par le son, comme si ces mots étaient empreints d'une poésie qui exprimait leurs fantasmes, l'un après l'autre ils se choisirent un partenaire et commencèrent à danser en riant. Les corps bondissaient, tourbillonnaient et s'enlaçaient pendant que les étincelles du feu montaient dans le ciel. C'était devenu un feu de joie, à présent, qui luttait contre la pluie tombant comme un brouillard. Le guitariste accentua le rythme et la flûte entama une lente mélodie.

—C'est nous, les morts-vivants, c'est nous, les morts-vivants et on mourra jamais ! s'écria une fille en agitant un tison.

Puis, voyant ses mains noircies, elle éclata de rire et se charbonna le visage. Les autres l'imitèrent et, ravis, se transformèrent en démons au visage noir et aux yeux flamboyants. Certains coururent dans la forêt ramasser des brassées de feuilles qu'ils lançaient dans les airs et regardaient retomber comme des cendres.

Barnabas savait qu'il assistait à une fête aussi ancienne que Dionysos, aussi innocente qu'un jeu d'enfant, et il ne pouvait les arrêter, même s'il était malade d'angoisse. Une fille arracha son chemisier et une autre, son corsage. Des garçons, déjà torse nu, attiraient d'autres corps trempés dans des étreintes. Il ne voyait plus que de rares vêtements sur les formes qui dansaient : une jupe en dentelle, un pantalon à franges, un voile pailleté. Une fille, les bras levés au-dessus de la tête, tournait comme une gitane, ses cheveux noirs retombant dans son dos, un collier sur ses seins ronds aux tétons rouges comme des rubis. Étourdi, Barnabas se rassit sur le tronc et la regarda. La beauté. Tout n'était que beauté. Il n'y avait rien de plus que cela.

Il enviait les couples, leurs cheveux au vent, leurs peaux hâlées. Comme un théâtre d'ombres autour du feu, sous les gouttes de pluie, ces corps s'entrelaçaient et se séparaient en une masse indistincte où il n'apercevait qu'une jambe de jean, une guirlande de fleurs, une écharpe ou un bracelet de cheville tintant sur un pied nu.

Il y eut des gloussements hystériques. Barnabas était tiraillé entre le puritain et le voyeur et sa vie débauchée n'était plus rien en comparaison. Mais le pire, c'est que ses mises en garde n'avaient pas été entendues.

Toni arriva devant lui. Elle était toujours habillée et sa silhouette se découpait sur la lueur du feu. Elle se pencha et lui prit la main.

—Viens danser, dit-elle en riant devant sa gêne.

Les ombres ondulaient tout autour de la clairière et Barnabas voulut partir, mais il en était incapable. Quand il reprit ses esprits, Jason était à côté de Toni et la fixait, ses pupilles étincelantes. Manifestement, il avait des droits sur elle. Toujours assis sur le tronc, Barnabas le vit lui toucher la joue. Elle vacilla légèrement, comme hypnotisée, le regard rivé sur Jason. C'est alors qu'un éclair déchira le ciel dans un grondement de tonnerre. Puis un autre roulement de tonnerre éparpilla les campeurs qui se réfugièrent prestement dans leurs tentes. Jason avait disparu. Antoinette se tourna vers Barnabas et lui prit la main.

—Viens.

Il se leva et la suivit jusqu'à sa tente.

Sa première pensée fut qu'elle lui offrait un abri contre la pluie, mais elle le fit allonger auprès d'elle. Il ne voyait pas son sourire, mais il en sentait la chaleur dans ce lieu clos et il respira son parfum de vanille et de fougère mêlé à l'odeur musquée de la sueur. Sa joue mouillée frôla sa bouche, puis elle tourna ses lèvres vers les siennes, logea tendrement son corps contre le sien et lui passa les bras autour de la taille pour qu'il n'hésite pas à l'enlacer. Ce fut fait avec un tel talent qu'il songea brièvement aux catins dont il s'était abreuvé dans sa vie passée. Elle n'était que douceur et, bien que certain que son empressement était dû à la drogue, il n'en fut pas moins excité. Puis la perplexité l'envahit. Il se força à se dégager, mais elle frémit et se colla à lui de plus belle. L'indécision, songea-t-il, était l'état habituel de l'humain. Comme il regrettait la raison et la froide clarté de sa condition de vampire ! Mais à présent, il était trop faible pour résister et elle était adroite et aussi libre que l'eau d'un torrent. Il succomba alors au désir et ses mains coururent sur son corps. Il sentait le baume dans ses cheveux et l'odeur de la toile sur laquelle crépitait la pluie avec son rythme étrangement mélodieux et apaisant. C'était Angélique qu'il avait dans ses bras et dont il sentait la chaleur comme une pierre chauffée au soleil. Délicatement, elle caressa sa joue, son cou et ses lèvres, puis elle se blottit contre lui et il fut submergé par le désir.

Il ne se rappelait pas avoir éprouvé une telle soif depuis ces nuits lointaines où les circonstances le forçaient à se passer de sang. Ni une telle impatience à connaître la délivrance après avoir si douloureusement résisté, quand son haleine frôlait la jugulaire juste avant d'y plonger ses crocs. Alors qu'il la serrait contre lui, la culpabilité le fit hésiter. Angélique était son ennemie de toujours et une telle intimité avec elle ne pouvait conduire qu'à un désastre. Mais sa résistance jeta ses derniers feux, comme une braise qui s'éteint, et il tomba dans ses bras.

Il ne remarqua pas à quel moment elle se dévêtit, mais quand il la serra contre lui, elle était plus brûlante que jamais sous ses doigts, sa langue et ses dents. Il leva les yeux sur sa silhouette sombre, ses cheveux épars dans la pénombre, ses lèvres entrouvertes, son expression d'extase - et il sut qu'en cet instant elle l'aimait encore. Elle geignit lorsqu'il enfouit son visage dans sa gorge et qu'elle sentit son haleine puis ses dents, et elle se cambra, offrant sa veine palpitante à sa bouche avide. Il fut tenté, mais c'était elle tout entière qu'il désirait, et respirer à l'unisson avec elle était comme un retour à la vie.

Quand il retrouva ses esprits, il gisait près de l'ouverture de la tente alors qu'une aube pâle apparaissait dans le ciel. Épuisé mais enveloppé de chaleur, il fixait sans le voir un couple enlacé par terre.

—Ferme le battant, sinon la pluie va entrer, lui chuchota Antoinette.

Il se redressa pour tirer la fermeture Éclair et regarda dehors. La pluie continuait à tomber et un éclair révéla les deux corps enlacés près du feu éteint. Le garçon avait cloué la fille au sol, les mains posées sur ses épaules, ses cuisses entre les siennes. Ses gestes semblaient d'une inutile brutalité et la fille agitait la tête, comme si elle souffrait. Barnabas sentit Toni qui lui prenait le bras, mais il ne put détacher son regard du couple. La fille se débattait pour se dégager, et les mouvements du garçon étaient moins ceux d'un amant que d'un fauve qui se repaît d'une proie. Barnabas se pencha hors de la tente. Un autre éclair déchira la pénombre. C'est alors qu'il vit la salopette déchirée, la couverture délavée souillée de terre et de feuilles et, à son horreur, les grosses chaussures de chantier. Les yeux de la fille, qu'il avait cru voir brillants de désir, étaient à présent vides. Du sang s'écoulait de sa gorge et son corps frémit et retomba, inerte, alors que la sombre créature relevait la tête avant de la replonger pour boire encore.

Barnabas enfila à la hâte ses vêtements pour sortir de la tente et bouscula Toni qui poussa un cri comme s'il l'avait frappée. Il arrivait à peine à tenir debout, et il se retint de vomir. Hésitant, le cœur battant, l'esprit confus, il regarda autour de lui, ahuri et impuissant. Il distinguait à peine le couple sur le sol, mais il tituba dans leur direction. A la lueur d'un nouvel éclair, il vit la lame luisante de la hache près du tas de bois. En désespoir de cause, il empoigna le lourd outil. L'odeur du sang montait jusqu'à lui, à présent, et pour la première fois depuis des siècles elle le révulsa. Le manche bien en main, il avança encore. Inconsciente de sa présence, la créature se redressa un instant et replongea ses crocs dans la fille.

Barnabas crut qu'il allait s'évanouir. Ses oreilles bourdonnaient, mais il entendait les bruits de succion du monstre. Il s'avança encore un peu par-derrière et, malgré sa panique, se campa sur ses jambes et leva la hache au-dessus de sa tête. Profondément, se répéta-t-il. Il faut qu'elle s'enfonce. Il est plus fort que moi. Dans la pénombre, il visa l'espace entre les bretelles de la salopette. Il faut que j'atteigne le cœur. Puis, frémissant, il abattit la hache de toutes ses forces. Il y eut un écœurant bruit sourd et un geignement. Le monstre s'affaissa sur la fille, les bras en croix, et une tache sombre commença à s'étaler sur le dos de sa chemise.

Barnabas attendit, haletant, vaguement conscient que quelques hippies sortaient de leurs tentes. Le jour se levait et des ombres ternes apparurent dans la clairière. Barnabas secoua la tête pour s'éclaircir les idées et recula.

La créature ne bougeait pas. La tête enfouie dans son cou, elle était étalée sur la fille, qui fixait le ciel d'un regard vitreux. Barnabas chercha autour de lui une nouvelle arme. Le pieu, où était-il, à présent ? Il avait dû le laisser tomber près du tronc où il s'était assis. Gardant un œil sur la créature, il vérifia qu'il ne l'avait pas sur lui, chercha à tâtons par terre autour du feu, mais sa main ne rencontra qu'un piquet de tente qu'il parvint à déterrer en s'acharnant dessus. La créature ne bougeait pas. Barnabas savait qu'il fallait la transpercer pour l'achever et il continua de chercher. Il se rapprocha de la tente de Toni, scrutant le sol, puis revint vers le feu en tâtant le sol du bout du pied, mais le pieu aiguisé qu'il cherchait avait disparu. Il se retrouva, un peu ridicule, le piquet de tente à la main, comme un chasseur primitif devant l'antre d'un ours agonisant. Petit à petit, son cœur et sa respiration se calmèrent. Dans le silence qui était retombé, seul résonnait le crépitement de la pluie.

Le monstre tressaillit et gémit, puis la forme sombre se mit à genoux et se redressa, le manche de la hache fiché dans le dos. Il chancela et se tourna, puis, comme un aveugle, s'avança en titubant. Un éclair illumina de nouveau son visage souillé de sang, un lambeau de chair pendant de son crâne. Mais c'est en voyant ses yeux que Barnabas comprit. C'étaient des abîmes de folie. J'ai devant moi le mort-vivant, songea-t-il en se rappelant la chanson des hippies. Durant ce bref éclair, il avait eu le temps de voir les asticots qui grouillaient dans les orbites vides, la bouche ravagée où n'apparaissaient plus que des dents et d'où suintait un liquide noir et visqueux. La créature marchait comme un automate, lourd et maladroit, et exhalait une pestilentielle odeur de poisson pourri.

Barnabas chercha furtivement du regard Jason ou un autre hippie. Bêtement, il s'adressa à la créature :

—N'approche pas de moi ! Recule ! cria-t-il d'une voix rauque.

Il voulut coincer le piquet de tente contre un rocher, pointe en l'air, espérant vainement que le monstre chuterait dessus. Mais avant qu'il ait pu faire un geste, le piquet lui échappa et le monstre se précipita sur lui et le fit tomber à la renverse. Barnabas étouffa un cri en sentant la créature ramper sur lui avec son souffle putride. Il se débattit en tous sens en agrippant la terre et les feuilles et, miraculeusement, ses doigts se refermèrent sur le piquet. La créature se redressa et Barnabas fut terrifié, la voyant déjà plonger sur lui et se nourrir. Dans un sursaut, il glissa la pointe du piquet entre eux et l'enfonça dans la poitrine du monstre dont les côtes se brisèrent, faisant ruisseler l'immonde liquide sur ses mains.

 

Dans son rêve, le monstre ne pesait plus sur lui et l'odeur infecte était remplacée par un parfum de fougères et de ciguë. Des doigts doux comme des pétales caressaient son visage et il murmura le prénom d'Antoinette. Il tenta de se lever, mais il retomba si lourdement qu'il en eut le souffle coupé et crut y laisser la vie. Enveloppé d'une brume, noyé dans une grotte sans air, il étouffait sous un voile diaphane et léger, mais solide comme de l'acier. Il croyait sa dernière heure venue quand il sentit une dent pointue percer son cou, l'air s'engouffrer dans sa gorge et le sang se précipiter dans ses veines.

 

Quand il se réveilla, il était enveloppé dans un sac de couchage dans la tente de Toni. Il avait dû vomir, car il sentit une odeur aigre. Elle trempa dans une cuvette d'eau fraîche un linge avec lequel elle lui baigna le visage. Il sursauta et tressaillit, puis il se redressa en renversant la cuvette.

—Où suis-je ? Il faut que je...

—Non, il est parti, répondit Toni à mi-voix. Chut. Tout va bien. Ne t'inquiète pas, il est mort, dit-elle avec un calme incroyable.

Il retomba sur sa couche et la regarda. Elle n'était apparemment plus droguée et son sourire lui rappela une fois de plus Angélique la première fois qu'il l'avait vue. Il essaya vainement de parler, mais Toni se pencha et l'apaisa :

—Deux des nôtres l'ont traîné hors de la clairière jusqu'au chemin qui mène à la falaise. Quelques minutes plus tard, quand tout le monde était revenu au campement, Jackie est arrivée. Elle était bouleversée. Ah bon ?

—Oui. Chut. Elle dort.

Elle lui désigna la couche à côté de lui et c'est alors qu'il se rendit compte que Jackie y était allongée, le visage caché par ses cheveux qui sortaient du sac de couchage. Il l'entendit respirer paisiblement.

—Elle a dit qu'il lui semblait avoir vu une bête sauvage qui courait dans la forêt. Elle l'a suivie sous les arbres. Mais elle l'a vu courir vers la falaise et se dresser sur le bord, se découpant sur la lune. Et avant qu'elle ait pu l'atteindre, il est tombé sur les rochers tout en bas. D'après elle, il a pour ainsi dire explosé et les vagues l'ont emporté comme les débris d'une épave.

—Elle s'est lancée à sa poursuite ?

—C'est dingue, hein ? fit Toni. Et elle l'a vu tomber.

—Donc il a disparu.

Oui. Il est mort. Un vagabond, je pense, qui s'était aventuré dans notre camp. Et tout le monde sait que c'est toi qui t'es battu avec lui et l'as fait fuir. Nous te sommes tous vraiment reconnaissants.

—Tu dis que c'était un vagabond ?

—Bon, on avait tous pris de l'acide, alors on peut avoir imaginé n'importe quoi, hein ?

Elle haussa les épaules et l'essuya de nouveau, d'un geste insistant, comme si elle cherchait à penser à autre chose.

—Qu'est-ce qu'est devenue la fille qu'il... ?

—Quelqu'un est allé chercher des secours. Une ambulance est venue pour l'emmener à l'hôpital.

—Elle est vivante ?

—Elle respirait à peine.

Toni soupira et regarda à l'extérieur de la tente. La lumière matinale faisait luire sa peau. Il éprouvait encore du désir pour elle, mais en présence de Jackie, il ne pouvait guère la prendre dans ses bras. Il se demanda combien de temps il lui faudrait pour avoir la force de l'aimer à nouveau. Peut-être qu'il n'en avait plus pour bien longtemps en ce monde. Il voulut lui prendre la main, mais elle la retira et s'empara de la cuvette d'eau.

—Il faut que j'aille jeter ça, dit-elle. (Elle eut un petit rire et le regarda. Elle avait l'air gêné.) Hier soir, c'était dingue, ajouta-t-elle avec un sourire timide avant de sortir.

Barnabas se remémora cette nuit où s'étaient déchaînées extase et terreur. Il chercha comment exprimer à Antoinette sa gratitude et sa joie. Quand elle revint, elle s'assit à côté de lui, les genoux sous le menton. Il lui prit la main et la baisa en chuchotant : Tu es si belle.

—Tu devrais dormir, sourit-elle. Il t'a laissé une très vilaine morsure au cou. Je reviens dans un petit moment. Essaie de ne pas la réveiller, ajouta-t-elle en désignant Jackie.

La jeune fille dormait toujours aussi paisiblement. Le cauchemar s'était déjà dissipé pour elle, alors que son souvenir restait toujours aussi vif pour Barnabas.

Antoinette avait raison : il fallait qu'il se repose plus que tout. Qu'il dorme. Il avait mal partout et il était pris d'une faiblesse qui frôlait le vertige. Il n'arriverait sûrement pas à tenir debout. Il resta à songer à ce qu'elle lui avait dit concernant cette morsure. Oui, il se souvenait que le monstre s'était jeté sur lui. Qu'était cette créature ? Qu'était devenu l'ouvrier ? Un vampire ? Une goule ? Puis il se rappela son rêve. Quand il trouva du bout des doigts la double blessure à son cou, son cœur battit la chamade. Malgré la douleur, il l'inspecta à tâtons. C'étaient bien deux petits trous bien ronds et profonds.

Nous devons tous résister au destin, songea-t-il. Quand il fond sur nous tel un météorite surgi du fin fond du cosmos, nous devons l'esquiver ou courir à l'abri. Mais notre destin est la conséquence inévitable des choix que nous avons faits, pesés, rêvés ou espérés.

Le destin pouvait devenir une joie, quelque chose que l'on embrassait, mais quand Barnabas avait décidé de retrouver sa condition mortelle, avait-il choisi un destin qui n'était pas sa véritable voie ? Désormais, après avoir souffert le désespoir quotidien qu'est la condition humaine, son inutile comédie, son impuissance, ne voyait-il pas avec une saisissante clarté ce qu'il était, celui qu'il devait être ? Était-il destiné à devenir un vampire, au cœur froid, calculateur, mais doué du pouvoir de façonner son monde ? Ou bien ce nouvel amour était-il la réponse ? Et au bout du compte, valait-il la peine ?

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15

 

En retournant en voiture à Collinwood, Barnabas était préoccupé par Antoinette et se demandait s'il avait bien fait de passer la nuit avec elle. Certes, c'était elle qui avait fait le premier pas, mais il y avait répondu. L'emprise du passé ne cesserait-elle jamais de le torturer ? Ou bien était-il simplement la victime impuissante d'une autre fragilité humaine, succombant au désir sexuel, faible et incapable de prendre de sages décisions ?

Quand il avait parlé avec elle à la bibliothèque de Salem, qu'il lui avait acheté ce coûteux tapis, qu'il l'avait vue partir dîner avec Quentin, cela avait semé le trouble en lui. Et puis, être soudain devenu l'objet de ses affections, même si elle avait été sous l'emprise de la drogue, c'était tellement déconcertant. La tête lui tournait.

Il entreprit de peser les choix qui s'offraient à lui. L'intimité - le bonheur qui lui avait manqué pendant des siècles était à présent à sa portée. Pour la première fois depuis le début de sa guérison, son corps était véritablement vivant, il connaissait l'euphorie. Elle lui manquait déjà. Mais il ne fallait pas ignorer la très réelle menace d'un démon qui rôdait, une créature - il ne le savait que trop bien — sans conscience ni pitié. Même si la création monstrueuse du vampire avait disparu, le vampire lui-même n'en restait pas moins une menace plus grande encore. C'était un être qui n'avait aucune des émotions qu'il éprouvait dans son cœur. Un être maléfique et à part, qu'il fallait à tout prix détruire.

Était-il lui-même les deux à la fois ? Était-il possible qu'il abrite les deux en lui ?

 

Julia entra dans sa chambre avec sa trousse médicale qu'elle posa sur la table près de la fenêtre avant de se tourner vers lui. Il sentit qu'elle était très agitée.

—Je sais que j'ai manqué une injection, dit-il.

—Oui. Sans ce remède, tu pourrais faire une rechute.

—J'en suis bien conscient.

—Et les douleurs pourraient aussi empirer.

Il soupira et se rallongea sur le lit. Il contempla sur le mur une grande reproduction d'un Turner représentant un bateau dans une tempête. Il aurait tant aimé être quelque part au loin.

—Mais ce n'est pas de cela que je suis venue te parler, se radoucit-elle.

Barnabas la regarda. Elle était de moins en moins attirante, amaigrie et livide. Ses cheveux auburn n'étaient pas peignés et il fut surpris de voir les racines grisonnantes. Une inquiétude le saisit.

—De quoi donc, alors ? demanda-t-il.

—J'ai du mal à en parler, dit-elle en se massant la tempe.

—Je t'en prie. Dis-moi ce qui te préoccupe.

Cela parut l'encourager. Elle se redressa avec un soupir.

—Il y a quelques mois, tu m'as proposé le mariage. (Ah, c'était cela. Encore le mariage.) Bien que sachant que les problèmes étaient immenses, j'ai accepté. Je t'ai toujours aimé. Trouver un remède pour toi a donné du sens à ma vie.

—Julia, j'ai toujours dit que tu étais une praticienne exceptionnelle.

Elle s'assit sur le lit et posa la main sur la sienne.

—Tu m'as proposé que nous allions à la Martinique. Pour chercher un nouvel élixir. Mais j'ai senti une certaine réticence en toi, peut-être as-tu changé d'avis.

C'était incroyable que ce soir-là plus qu'un autre elle choisisse d'aborder ces questions personnelles. Combien l'instinct de survie nous alimente tous, depuis le minuscule moustique jusqu'au monstre ! Cette femme, qu'il connaissait aussi intimement, n'avait aucune conscience de ses sentiments. Jusqu'à cet instant, elle avait continué à ne pas remarquer l'évidente tension entre eux. Et malgré toute la gratitude qu'il éprouvait envers elle, il était incapable de l'aimer.

—Barnabas, qu'as-tu l'intention de faire ?

Elle attendit pendant que le silence s'installait dans la chambre. Il ignorait pourquoi, mais le malheur qui accablait Julia ne suscitait en lui que lassitude. Il s'assoupit un instant, puis il se réveilla en sursaut et vit qu'elle continuait de le fixer.

—Julia, dit-il, je sais que sans ton aide je n'aurais aucun espoir de vivre une vie normale.

—Mais je t'ai dit que j'étais certaine que le traitement marchait et que les piqûres ne seront plus nécessaires.

—Il en est peut-être ainsi, ma chère. Mais le contraire est possible aussi. Peut-être devrai-je dépendre de toi pendant des années.

—Et je prendrai soin de toi, de tout mon cœur.

Il regarda son visage dans la lueur de la lampe de chevet. En comparaison de la fraîche beauté d'Angélique, les traits anguleux étaient tirés et las et elle exhalait une odeur acre, peut-être à cause des cigarettes. Il distinguait sa silhouette décharnée sous sa robe, ses hanches osseuses et sa poitrine creuse. Sentant sa détresse, il éprouva un peu de compassion. Elle serait aussi fidèle que le soleil qui se lève chaque matin, autant qu'un soldat à son capitaine. Le problème, c'était que ces considérations n'attisaient plus son désir. Ses sacrifices n'éveillaient en lui que culpabilité, désespoir, même, et il avait beau puiser en lui, il ne trouvait rien de la noble détermination nécessaire pour répondre à ses supplications.

—Julia, dit-il, je te serai éternellement reconnaissant. J'avais envie plus que tout de retrouver l'existence humaine qui m'avait été volée il y a si longtemps. Mais le temps a tout changé. Je ne suis plus le jeune soldat de Nouvelle-Angleterre et je ne le serai plus jamais. Je suis un vampire.

—Barnabas, ne...

—Je ne peux pas continuer à te laisser utiliser ton propre sang. Je vois bien que cela dégrade ta santé. Mon Dieu, ce n'aurait pas été pire si je t'avais vidée de ton sang en te mordant.

Elle sourit tristement et balaya sa remarque d'un geste.

—C'est simplement que le personnel de la clinique a commencé à avoir des soupçons et poser des questions. Ne t'inquiète pas, je vais bien.

—Mais je souffre pour toi. Julia, écoute-moi.

Elle leva les yeux. Il vit qu'ils étaient rouges et sans éclat. Ce serait difficile pour elle, mais il fallait lui dire la vérité, afin d'être libéré de sa tutelle. Il serra les dents et fixa de nouveau le plafond.

—J'ai été mordu de nouveau. (Elle étouffa un cri.) Et cette fois, j'entends ne rien faire, ajouta-t-il, enthousiaste.

—Mais c'est impossible, blêmit-elle. Laisse-moi voir. (Elle se pencha vers lui et examina son cou.) Je ne vois rien. Où as-tu été mordu ?

Barnabas porta la main à sa blessure. À sa stupéfaction, elle avait disparu. La peau était lisse. Avait-il tout imaginé ?

—Mais il me semblait... commença-t-il, déconcerté. Je voulais dire...

—Quoi ?

—Je veux arrêter les piqûres. (Elle se mordit la lèvre, se leva et alla d'un pas hésitant à la table ouvrir sa trousse.) Tu as entendu ce que je viens de dire ?

—Qu'est-ce qui te fait croire que tu peux arrêter ?

—Comme tu viens de le faire remarquer, sans l'élixir, je vais simplement redevenir un vampire. (Elle secoua la tête.) Julia... ?

—Quand nous avons décidé de suivre ce traitement, je pense que nous n'avons pas tenu compte de cette possibilité, puisque... enfin, je ne pensais pas que cela arriverait.

—Que veux-tu dire ? Qu'en est-il de la malédiction ?

—Barnabas... Tu ne peux pas revenir en arrière. Sans les piqûres, peut-être que tu redeviendrais un vampire, mais rien n'est sûr.

—Mais tu m'as toujours dit que je le redeviendrais.

—Je sais, mais... C'est la première fois que je suis confrontée à cette situation. Je ne sais vraiment pas ce qui se passerait si nous arrêtions le traitement.

Il la regarda, incrédule. Jamais il n'avait pensé qu'il voudrait un jour faite machine arrière. Mais il avait toujours cru que la possibilité existait. Il l'avait laissée se mêler de son destin.

—Que se passerait-il, alors ?

—Tu pourrais mourir.

—Ça ne se peut pas ! Tu disais cela pour que je sois dépendant de toi. Finalement, tu es comme tout le monde.

Elle frémit à cette insulte, mais elle ne répondit pas, et il se sentit de nouveau coupable. Stupéfait, il la vit prendre sa seringue dans sa trousse. Dehors, le vent gémissait dans les arbres et les lourdes branches griffaient la fenêtre. Les gestes de Julia étaient vifs et prestes ; Barnabas entendit le cliquetis des flacons et se laissa docilement piquer. Julia s'assit sur une chaise en face du lit. La lampe traçait un cercle de lumière sur le tapis entre eux. Barnabas le fixa comme s'il allait prendre feu, mais le tapis resta inerte et sans vie.

C'est alors que Julia, qu'il n'avait jamais vue pleurer, se mit à fondre en larmes. Il vit d'abord ses yeux s'embuer et il eut de la peine. Puis elle se cacha le visage dans les mains et fut secouée de sanglots. Il songea soudain aux milliers d'êtres humains qui se trouvaient dans la même situation pénible, anéantis devant une femme en pleurs. En cet instant, deux siècles de raffinement et de connaissances étaient réduits à un désespoir impuissant.

 

—Allons, ne pleure pas, dit-il.

Sa voix lui parut lointaine. Il se sentait engourdi. Il arrivait à peine à lever la tête. Il fut envahi par la honte, mais il fallait qu'il se libère de sa présence, même si pour cela il devait mentir.

—Comment peux-tu imaginer le contraire ? Nous allons nous marier. Et nous essaierons d'être heureux. (Un sourire triste se peignit sur son visage. Il lui prit la main.) Laisse-moi me reposer, dit-il. Nous reparlerons de tout cela demain matin.

Elle le regarda, accablée, puis :

— Non, tu as raison, Barnabas. Je t'ai manipulé et j'ai voulu tout régenter. Je ne t'importunerai plus. À partir de maintenant, je respecterai tes volontés. La piqûre que je t'ai faite était la dernière. (Il resta abasourdi. Elle se leva et gagna la table.) Ce qui doit arriver arrivera.

Sans réagir, il la regarda ranger sa seringue dans sa trousse et la refermer avec un déclic. Elle sortit sans un regard en arrière alors que la fièvre et la douleur commençaient à monter en lui.

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16

 

Collinwood — 1971

Le lendemain matin, Barnabas se leva avant l'aube et sortit discrètement par la porte de la cuisine. Des rêves sinistres l'avaient accablé pendant toute la nuit et il avait des démangeaisons partout comme s'il avait été dévoré par des puces. L'air était froid et vif et un quartier de lune brillait juste au-dessus des arbres.

Il avait emporté un marteau et un pieu. Il avait décidé de retrouver la piste du vampire, même s'il était de nouveau un mortel. Il attendrait que l'aube approche et essaierait de le surprendre tandis qu'il regagnait son antre. Il savait quel comportement il aurait : furtif, circonspect, rongé par la faim s'il rentrait bredouille, les veines palpitantes s'il avait trouvé une victime. Il devait hanter les bois derrière Collinwood, ou les quais de Collinsport, exactement comme lui autrefois. Peut-être se terrait-il dans une grotte au fond de la forêt.

Son désir pour Antoinette était devenu une torture. Elle l'avait subjugué et, à présent, il doutait de lui. D'abord, il y avait la différence d'âge. Elle devait, jugea-t-il, avoir environ trente-cinq ans, dans la fleur de la beauté, alors que lui - maintenant qu'il avait recommencé à vieillir, ce qui le tourmentait chaque jour davantage - était bien plus âgé. Il se souvint d'elle dans le salon de l'Ancienne Demeure, devant le tapis qu'il lui avait offert, entourée de ces couleurs d'automne, des lianes peuplées d'oiseaux et des branches de l'arbre de vie. Dans sa robe vert pomme, elle était éblouissante, incandescente avec son parfum de fougères, ses yeux turquoise, son sourire enjôleur et ses cheveux d'or nimbés du soleil qui resplendissait par les fenêtres. Quelques jours plus tôt, son seul désir était de l'anéantir par n'importe quel moyen, et à présent il était lui-même étonné d'en avoir le cœur aussi douloureusement serré.

Il regarda les veines sur ses mains, les affreuses taches de vieillesse, la peau fripée. Comme un membre amputé peut encore provoquer une douleur fantôme, un visage devenu hagard recèle encore l'ombre d'une jeunesse naguère éclatante. Ce matin, il avait cherché dans le miroir son ancienne beauté enfuie. Devait-il aller la voir ? Viendrait-elle à lui ? Quelle joie ce serait de se réveiller en la trouvant dans ses bras !

Incapable de se retenir, il était de nouveau dans cette forêt qu'il considérait comme celle d'Antoinette et se perdait avidement dans la contemplation de cette beauté qui l'entourait. Il leva les yeux vers les cimes des arbres qui se dressaient tels des danseurs géants, laissant voir entre leurs branches noires des fragments de ciel gris. Il trébuchait sur les racines enfoncées dans le sol comme des griffes. Il s'abreuvait de délices qui lui avaient échappé jusqu'ici, qui étaient révélées à ses yeux amoureux et à son âme si remplie de bonheur que c'en était presque douloureux. Chaque arbre et chaque feuille semblait une création parfaite. Il contempla le tapis de feuilles mortes et s'émerveilla, comme si cela avait été le corps même d'Antoinette, de ce foisonnement de couleurs et de formes.

Pour la première fois, il entendait les gazouillis et les trilles des oiseaux et il voyait les insectes qui grouillaient sur les branches. Son regard remonta sur le tronc blanc des bouleaux jusqu'aux cimes pailletées de feuilles jaunes dorées par le soleil comme autant d'écus. Toute cette richesse ! On aurait dit que l'Olympe avait répandu sur la terre ses trésors.

 

Il était animé d'une telle passion qu'il crut qu'elle allait le consumer entièrement. Cette vision qu'il avait de leur vie ensemble, c'était ce qu'il désirait plus que tout. Lui, totalement humain, plein de force et de désir, le corps tendu de tout l'optimisme intrépide de sa jeunesse perdue, plein de bravoure et de courage, savourant pleinement la conquête. Pourquoi avait-elle cédé si facilement ? Avec tant d'empressement ? Jamais il ne s'y serait attendu. Peut-être... Mais était-ce possible ? Il osa espérer qu'il avait conservé un peu de son ancien charme, de la séduction mystérieuse qu'il avait exercée pendant des siècles. Et il nourrissait en lui un autre espoir plus insensé encore. Si c'était vraiment son ancienne ennemie, même si elle ne se le rappelait plus, elle l'aimait encore. S'il parvenait à la forcer à se souvenir -par la persuasion d'une tendre affection plutôt que par malveillance ou en éveillant ses soupçons -, alors, de tous les miracles, ce serait le plus magique. Peut-être pourrait-elle lever la malédiction insidieuse qui avait fait de lui un vampire et lui rendrait-elle sa liberté ?

Il fut ragaillardi par cette détermination nouvelle et, à sa surprise, il fut rempli de tendresse pour les enfants-fleurs et leur campement. Un démon menaçait tout cela : la paisible clairière qu'ils appelaient leur paradis ; les jeunes amants, David et Jacqueline, qui avaient tout le monde devant eux ; et plus que tout, son Antoinette. Personne d'autre que lui ne pouvait mieux réussir à accomplir cette tâche particulière. Lui qui avait vécu presque deux siècles sous cette forme ne pouvait être dérouté ou effrayé par un monstre qui avait peur de montrer son visage et - songea soudain Barnabas - qui ne connaissait pas encore les habitudes de sa race.

Au bout d'un moment, il arriva à l'Ancienne Demeure et il décida, avant de pousser plus loin, d'aller jeter à nouveau un coup d'œil à la cave. Les pièces désertes de son ancienne maison l'accueillirent en chuchotant. Des odeurs de vernis ancien, de velours décrépit et de bougies brûlées lui montèrent aux narines. Cela aurait pu être un siècle plus tôt. Il fut une fois de plus stupéfait par la perfection surnaturelle et familière de la restauration. Les escaliers menant à la pièce secrète émettaient le même grincement plaintif.

Il fut surpris de trouver son cercueil ouvert. Il avait été poussé dans un coin de la pièce et le couvercle, maintenu soulevé avec un tisonnier. Le capitonnage de satin était arraché et il ne restait plus que les planches nues. Quelqu'un s'était mis en devoir de restaurer aussi son cercueil. Il éclata d'un rire vide et amer qui résonna contre les parois de son ancien refuge. Qui pouvait faire une chose pareille ? Le rembourrage était encore en bon état, confortable, même. Il fut confondu par cette absurdité, mais il savait que ce qu'il éprouvait était ridicule. Julia avait eu raison de lui dire qu'il n'avait d'autre choix que de rester ce qu'il était. Même les accessoires de sa vie d'immortel avaient été détruits.

Il remarqua que la doublure en satin bleu n'avait pas été jetée, mais avait servi à envelopper un grand objet plat posé par terre. Il s'en approcha et ôta le tissu. Le contact du satin le fit frissonner. Dessous se trouvait le portrait d'un vieillard au visage si démoniaque que Barnabas recula de dégoût. La technique était remarquable. Les cheveux avaient l'air d'une fourrure grise et compacte qui remontait des tempes et se dressait au-dessus d'oreilles pointues. La bouche était allongée et le nez évoquait un museau de chien. Il ressemblait moins à un être humain qu'à un loup, mais il portait une veste d'intérieur élimée, avec une lavallière déchirée et souillée de salive. Les yeux étaient injectés de sang et si éclatants qu'on les aurait crus vivants et la bave qui coulait des dents luisait comme si elle était vraie. Barnabas ne l'avait jamais vu, mais il comprit soudain de quoi il devait s'agir. C'était le portrait caché de Quentin, l'objet sans lequel il ne pouvait vivre, la peinture qui conservait le sombre secret du loup-garou.

Ils n'en parlaient jamais, mais Quentin et lui savaient qu'ils étaient maudits l'un comme l'autre. Immortels tous les deux, ils avaient toujours fait semblant que tout était normal et chacun respectait le secret de l'autre. Quentin était parti pendant des années et son retour avait eu quelque chose de mystérieux. Jusqu'à aujourd'hui. Ce portrait qui se trouvait dans la cave d'Antoinette, en sa possession, était une énigme plus mystérieuse encore. Malgré les sentiments que Barnabas éprouvait pour elle depuis peu, des soupçons l'envahirent et le mirent mal à l'aise. Peut-être était-ce pour cela que Quentin lui faisait la cour. Si Barnabas avait encore été un vampire, il aurait été tenté de subtiliser le portrait et de le cacher dans un endroit connu de lui seul. Il suffisait d'imaginer le pouvoir qu'il lui aurait accordé sur son ancien rival ! Cela lui aurait permis de manipuler toute la famille Collins.

Il resta longtemps à contempler le portrait en réfléchissant à la conduite à tenir. S'il l'emportait, il faudrait trouver un endroit où le cacher et il avait laissé sa voiture à Collinwood. S'il arrivait au cimetière avant l'aube, il pourrait le dissimuler dans le caveau de famille. Il remballa le tableau et le souleva. Il était encombrant à transporter dans l'escalier et alors qu'il s'arrêtait un instant dans le salon pour reposer ses doigts engourdis, il jeta un coup d'œil au tapis.

Les premiers rayons du soleil filtraient par une fenêtre et projetaient un étroit rectangle sur le sol. Le tapis était exquis, encore plus beau que dans son souvenir. Il paraissait moins fané : ses couleurs étaient plus soutenues et intenses. Les lianes et les rameaux se déployaient entre les fleurs qui s'ouvraient à la rosée du matin et les oiseaux semblaient prêts à prendre leur envol. Incapable de résister, Barnabas appuya le tableau contre une chaise et s'approcha du tapis. Plus que tout, le pourpre du fond le ravissait. Il s'agenouilla et lissa le velours de la main, mais, à sa surprise, la laine était gluante et tiède et exhalait une odeur métallique et acre. Perplexe, Barnabas regarda sa main. Elle était recouverte de teinture rouge. Antoinette avait-elle peint le tapis ? Et l'humidité imprégnait maintenant les genoux de son pantalon en contact avec le tapis. Abasourdi, il le tâta de nouveau, et le bout de ses doigts s'enfonça dans les poils trempés. Il se redressa avec dégoût. Le tapis était imprégné de sang.

Au même instant, il entendit des bruits étouffés à l'étage : des pas traînants et un grincement suivis d'un bruit sourd puis d'un lourd soupir, comme si la maison accablée s'affaissait mélancoliquement. Il s'approcha en hésitant de l'escalier, consterné de voir qu'il laissait des empreintes sanglantes sur le parquet, mais lorsqu'il posa le pied sur la première marche, il fut accueilli par une bourrasque si glaciale qu'il en fut transi jusqu'aux os. Il empoigna la peinture et prit ses jambes à son cou.

Une fois revenu dans les bois, il se fraya péniblement un chemin vers le cimetière en traînant le tableau dans les feuilles. Il envisagea en frissonnant d'abandonner sa quête et de retourner au campement des hippies. Il avait l'esprit embrouillé : sa nuit avec Antoinette avait éveillé des désirs inconnus et il éprouvait pour elle une soif troublante. Elle lui avait offert non seulement le bonheur, mais aussi un réconfort et une échappatoire à ses tourments. C'était cela, la joie humaine qui lui manquait depuis si longtemps. Il essaya de soulager son angoisse en repensant à chacun de ces instants : sa peau soyeuse, ses courbes sensuelles, ses gestes délicats. Tout cela était encore si vif qu'il brûla à nouveau de désir en y repensant. Elle s'était donnée à lui sans calcul en lui demandant seulement de l'accepter. L'Angélique du passé, qui était uniquement gouvernée par une jalousie désespérée et dont le désir insatiable l'avait acculé au remords, cette Angélique semblait n'être plus. Il s'imagina entrer subrepticement dans la tente où Toni endormie l'accueillerait dans sa chaleur.

Cette fois, il ne laisserait pas passer l'occasion.

Ils vivraient ensemble. Il s'imagina avec elle dans la salle à manger de l'Ancienne Demeure, évoquant des souvenirs autour d'un verre de vin, après avoir agréablement dîné de gibier, peut-être d'un pâté, de porc aux pommes ou d'un faisan aux petits pois. Il fut subitement conscient de ces autres envies qui le gagnaient et il éclata de rire devant cette gourmandise bien humaine. Quel imbécile il avait été de ne pas reconnaître qu'elle était l'unique grand amour de sa vie ! Il était resté aveugle avec Angélique, mais il se rattraperait auprès d'Antoinette. Il donnerait à la seconde tout ce qu'il avait refusé à la première et consacrerait sa vie à son bonheur. Renoncer à l'immortalité, ce n'était pas cher payer en échange d'une telle félicité.

Il s'arrêta pour examiner un petit rectangle blanc qui voletait sur un tronc devant lui. AVIS D'EXPULSION était à peine lisible dans la faible clarté de l'aube. Roger avait mis sa menace à exécution et appelé le shérif pour qu'il chasse les hippies. Il lut parmi la liste des infractions « feux dans une zone inadaptée » et « absence de sanitaires ». Cela le démoralisa, mais il était soulagé que les campeurs doivent s'en aller. Ils étaient des proies si vulnérables.

Il changea de direction et, portant toujours son fardeau, suivit le chemin menant à Widow's Hill, curieux de voir où était tombé le monstre. Arrivé au bord de la falaise, il contempla un long moment les vagues qui se fracassaient sur les rochers dans des gerbes d'écume. Il songea à sa Josette bien-aimée qui avait elle aussi connu une fin tragique à cet endroit. Un esprit torturé et éperdu de chagrin avait cherché la paix sur ces rocs. C'était Barnabas, ou du moins le monstre qu'il était devenu, qui l'y avait poussée.

Il frissonna, cramponné au tableau secoué par le vent. Des rafales glaciales s'engouffraient dans sa veste et il rassembla les pans de sa cape autour de lui. Il lui semblait voir, comme un mirage, une île ou une falaise identique qui s'élevait de l'autre côté de l'abîme. Ce rivage lui faisait signe, c'était un rêve lointain où il pouvait rejoindre sa Josette, la tenir dans ses bras et plonger son regard dans ces yeux qu'il avait aimés, dans ces sombres lacs émerveillés. Même son nouvel amour pour Antoinette ne pouvait diminuer la force de ce souvenir.

Le chemin menait sous les grands chênes centenaires jusqu'au cimetière où les pierres tombales flottaient comme de petits radeaux sur une mer de feuilles. Pour la première fois depuis sa guérison, il sentait les fantômes, les esprits sans repos qui cherchaient à communiquer. Les feuilles mortes étaient si épaisses qu'elles lui montaient jusqu'aux genoux et collaient à ses vêtements, mais cette fois il était décidé à ne pas y faire attention. Après avoir cherché un caveau qui puisse servir de cachette au tableau, il jeta son dévolu sur un tombeau à la porte vermoulue et parvint à glisser le portrait à l'intérieur. Cela conviendrait en attendant qu'il trouve mieux.

C'est alors qu'il vit à l'autre bout du cimetière un tourbillon de feuilles s'élever et former une silhouette jambes écartées qui agitait frénétiquement les bras. Il crut que c'était un être vivant, mais les feuilles retombèrent. Son imagination lui jouait encore des tours. Il commença à chercher des indices de la présence d'un vampire. Il était certain de pouvoir reconnaître son odeur et d'entendre sa respiration presque silencieuse. Ces prochains jours, il comptait bien suivre la moindre intuition, même irrationnelle ou impulsive, pour trouver son nouvel ennemi. Rien que dans ce cimetière, il y avait plusieurs constructions qui fournissaient pour un mort-vivant un abri idéal où se terrer durant la journée. Il fouilla vainement toutes celles où il put entrer. Alors qu'il cherchait entre les tombes, dans les ronces, piétinant dans la boue, il songea en frissonnant que s'il tombait, les feuilles l'enseveliraient. Une puissance maléfique semblait les animer et leurs mouvements paraissaient obéir à un insidieux dessein. Mais non, c'était absurde. Il reprit sa traque et, entendant le vent qui gémissait comme une bête prisonnière, il vit sous un érable écarlate surgir à nouveau la créature dansante.

Cette fois, elle s'approchait et paraissait plus volumineuse. Barnabas recula, la main sur une pierre tombale. Paniqué, il tourna les talons pour s'enfuir, mais il trébucha et tomba sur une sépulture ancienne qui s'était effondrée. Une bourrasque le recouvrit de débris, l'aveuglant et lui remplissant la bouche et les narines. Il se débattit sous l'avalanche, terrifié et suffoquant. Telles des harpies aux becs et serres acérés, les feuilles fondaient sur lui et l'entraînaient dans la tombe. Quelle manière ridicule de mourir ! songea-t-il, craignant d'ouvrir les yeux et la gorge remplie de cendres. Avec de grands moulinets des bras, il parvint tout de même à disperser les feuilles et à se remettre péniblement debout, haletant et terrifié, certain qu'on voulait sa mort.

Continuer : partie 7 sur 10