Des hommes de tête (Livre de poche, 30 avril)
Le Prologue
Vailly-sur-Aisne
7 juin 1918
Ai l’impression de respirer la puanteur des cadavres. Vent d’ouest dominant. Ce matin, violente contre-offensive des Français. Repoussée avec succès. Étions très fatigués. Avons simplement balancé les cadavres par-dessus le parapet. L’ennemi avait pénétré dans la tranchée. Combat rapproché ! Ai tué mon premier Français, les yeux dans les yeux. Expérience déroutante. A surgi au coude du boyau en hurlant ; a couru directement sur moi, sur mon pistolet, baïonnette en avant. Petit, trapu, un peu large des hanches. Un visage semblable à une éponge, mais des traits fins et doux. Nulle inquiétude, nulle peur dans les yeux, au contraire, un individu d’un naturel incontestablement sensible. Rendez-vous compte ! Beaucoup de sensibilité ! Sans aucun doute ! N’a pas voulu se rendre, s’est battu courageusement, comme un lion. À peine croyable. Ou ma faculté de perception se serait-elle relâchée dans l’intensité du combat ? La peur trouble-t-elle le jugement ? Le regard tranchant de l’analyste est-il dénaturé par le combat ? Il faudra que je réfléchisse à toutes les conséquences de cette idée – quand les camarades dormiront.