Des hommes de tête (Livre de poche, 30 avril)

Birkefeld, Richard et Hachmeister, Göran · Chapitre 6 sur 56

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Des hommes de tête (Livre de poche, 30 avril)

Chapitre 2

2

 

Arno avait perdu.

Merde.

La première vraie course de la saison. Perdue !

Henne l’avait dépassé comme une flèche. Bauhofer, Paule Roberts l’avaient tout simplement déposé. Et pour finir, ce von Dronte. De mauvais souvenirs lui revinrent en mémoire.

Eh bien, bravo !

Il avait dû avaler la poussière et leurs gaz d’échappement. Ce n’était pas son jour, en ce début de printemps sec, à Hanovre.

S’il avait plu à seaux, il aurait gagné, si Paule ne lui avait pas mis des bâtons dans les rayons au seizième tour, dans le virage du zoo, il aurait gagné. Il aurait vraisemblablement gagné aussi s’il avait eu une autre bécane entre les jambes.

Si, si, si. Aurait, aurait, aurait !

D’un coup de pied, il envoya valser un caillou qui ricocha sur le chemin caillouteux et atteignit à la cheville un porteur de guêtres avec chapeau melon.

Putain de gommeux !

« Hé, qu’est-ce qui vous prend. J’exige des… »

Ce gandin tombait à point nommé.

Un mot de plus et t’as une grosse tête !

Arno cherchait la bagarre, espérait un mot de plus. Il leva le menton en signe de défi.

Le chapeau melon ne pipa mot.

T’as eu de la chance, petit !

Il poursuivit sa route. Il finirait bien par en trouver un. Un qui ouvrirait sa grande gueule.

Genre celui-là par exemple, là-haut sur le podium.

Car il était là, en haut de l’escalier, ce crâneur de nobliau, ce grand con. Manquait plus que ça ; et qui plus est, à la première épreuve du championnat d’Allemagne.

Évidemment, ce type avait un meilleur matériel sous le cul. La graisse surnageait toujours.

Il ne lui restait que cette ingrate cinquième place.

Meilleurs vœux de bonheur, tout de même !

Il respira bruyamment.

Von Dronte avait marqué des points, pas lui ! Mais il restait sept courses. Il avait donc encore toutes ses chances. Tout de même, les points, c’était la seule chose qui comptait. Des points pour la vitesse, des points pour la trajectoire idéale, pour le risque, des points pour la première place ; et celui qui avait le maximum de points à la fin de la saison était sacré champion d’Allemagne. Rien de plus simple !

Il se fraya un chemin devant le stand de la Continental, joua des coudes dans la masse des badauds pour arriver à la hauteur de la tribune. Il portait encore son cuir et de grosses gouttes de sueur lui dégoulinaient dans le cou.

L’un ou l’autre spectateur qui le reconnaissait lui tapotait l’épaule, lui glissait des mots d’encouragement. Il n’y prêtait guère attention. Il avait encore dans les oreilles l’écho du vrombissement des moteurs et son odorat était encore encombré par la puanteur de la ricine des motos de course et par les effluves des saucisses grillées des baraques de restauration ambulante qui s’amalgamaient aux relents d’huile de moteur que le vent lui soufflait sous le nez depuis le campement des pilotes.

D’une bourrade, il écarta grossièrement un spectateur étonné et se retrouva à quelques mètres de la tribune assiégée par d’innombrables curieux.

La remise des prix n’avait pas encore commencé. Un orphéon jouait la dernière rengaine à la mode, Oh, du lieber Augustin, les officiels vêtus de leur habit de cérémonie et de leur haut-de-forme entouraient les glorieux vainqueurs, serraient des mains et jouaient les camarades.

Il reconnut Toni Bauhofer, le vainqueur. Il avait mené sa course avec panache, il fallait lui laisser ça. Paule Roberts était là, lui aussi, sur la troisième marche, sûr de lui comme toujours ; et puis ce von Dronte. Elancé, blond, l’air blasé. Deuxième place.

Il cracha par terre.

Comme il haïssait ce genre de minets ! Des tapettes qui schlinguaient l’eau de toilette et qui, après avoir trempé le bout des doigts dans de l’eau sucrée, mettaient tranquillement de l’ordre dans leur chevelure ébouriffée séparée par une raie minutieusement tirée.

Le grésillement de la sonorisation reprit, suivi d’un sifflement aigu : « Essai son, essai son ! Un, deux – un, deux, trois ! »

L’orphéon se tut.

Un petit homme en knickerbockers glapit dans le microphone : « La parole est au docteur Raddecke, de la toute nouvelle Association de la motocyclette sportive d’Allemagne, qui à dater de ce jour organisera le championnat motocycliste d’Allemagne… Docteur, je vous en prie… »

Putain de discours officiel. Ça ne l’intéressait absolument pas. Il préférait une saucisse de Francfort avec de la moutarde.

Il s’ouvrit un sillon à travers la cohue.

Il entendit résonner derrière lui : « Monsieur le maire, cher ADAC , 1 chers champions, chers motocyclistes, cher public, voici venu le jour de la motocyclette. Tous ceux qui, tous les jours, dans le combat quotidien de la vie professionnelle, ont impérativement besoin du moyen de transport le plus rapide et le plus sûr, ceux-là choisissent la motocyclette. »

Blablabla, blablabla – salade par-ci, salade par-là.

Il y avait tellement de monde qu’Arno ne repéra la baraque à saucisses la plus proche qu’à son enseigne ; les flâneurs se pressaient les uns contre les autres et ne le laissaient se faufiler qu’en rechignant.

« Made in Germany. Voilà un label de qualité ! Notre devoir pour les années à venir réside dans la fabrication de motocyclettes. À chacun sa motocyclette, voilà le but que doit se fixer une société moderne, motorisée, et mobile. »

Il était enfin devant la baraque. Il commanda d’un gosier sec, pianota impatiemment sur les planches du comptoir. La foule ondulait de-ci de-là. L’épaule à sa gauche lui effleura le menton. Il étouffa un commentaire. Sa main agrippa le bois. Il avait besoin de bouger. Il fallait qu’il s’en aille.

Le vendeur déposa brusquement devant lui la saucisse et une bouteille de bière. De la mousse s’échappait du goulot.

Il palpa la saucisse.

« La saucisse est froide et la bière chaude comme de la pisse, vous avez dû inverser ma commande. »

Le vendeur prit un air occupé.

« Vous vous êtes trompé, là, non ? »

Les consommateurs qui attendaient d’être servis se bousculaient toujours plus, de plus en plus nombreux et envahissants. Il entendait leur souffle, flairait leur sueur. Il regarda fixement le type derrière son comptoir. Il sentait un picotement dans les poings, et cette chaleur qui lui montait au cerveau.

Mais quels types de casques portaient-ils, à sa droite et sa gauche, dans cette multitude, derrière ce coude de la tranchée ? Ici, le casque à pointe, là, l’assiette renversée sur la tête. Se décider à frapper à la vitesse de l’éclair. Charger baïonnette au canon, ou bien faire un signe amical ?

« Casse-toi, tu gênes le commerce ! » cria une voix gouailleuse derrière lui.

Mais c’était celle du gommeux au chapeau melon ! Et il fallait avoir des guêtres blanches pour parler sur ce ton…

Tu parles d’un singe savant.

Le bras le démangea. La saucisse ripa de l’assiette en carton et atterrit sur le sol.

Merde !

Sa colère redoubla d’intensité.

Sa main droite s’apprêtait à agripper la cravate du type aux guêtres, à l’aveugle si nécessaire : la gauche le choperait derrière la nuque et lui cognerait sèchement mais violemment la tête contre le genou qu’il allait lever. Le cartilage du nez du gommeux éclaterait sans bruit, et tout rentrerait dans l’ordre.

Son corps pivota tout d’une pièce, plus vif que jamais.

« Manifestement, vous, vous n’êtes pas bon perdant, hein ? »

Il était face au visage d’une belle femme et il eut juste le réflexe de se lisser les cheveux avec la main.

« Non, euh, non, c’est… »

Sa main brassa l’air inutilement, puis retomba.

Elle portait un bonnet de sport en cuir qui ne laissait dépasser sur la nuque que quelques boucles de cheveux bruns. Ses yeux étaient ombrés de bleu nuit, sa bouche maquillée de la même teinte que ses ongles. Une courte veste en cuir avec un bord-côtes en tricot soulignait sa taille fine, et sur ses longues jambes elle avait enfilé un pantalon à carreaux.

Sa colère s’évanouit, sa gorge se déssécha.

« Je m’appelle Lamprecht, Arno Lamprecht. »

Nom de Dieu, quelle femme !

« Je sais. » Elle riait.

Depuis combien temps n’avait-il pas vu un visage aussi fin ? Et tout compte fait : est-ce que, ces derniers temps, il avait vu quoi que ce soit ?

Les ondulations de la foule les rapprochèrent soudain, à se toucher. Il sentit son corps ferme, respira un instant son parfum enivrant, fut tenté de poser la main sur elle, de se presser contre elle, mais la multitude les sépara de nouveau. Il la vit rire encore une fois. Il eut l’impression qu’elle voulait caresser le cuir de la manche de sa veste, mais quelqu’un s’était de nouveau glissé entre eux.

Il l’entendit encore crier, alors qu’elle détournait déjà la tête pour partir : « C’est vous qui gagnerez la prochaine fois ! Vous en avez les moyens ! »

La foule les éloigna l’un de l’autre.

« Non, non, c’est pas ça, je peux tout à fait… »

Il ne vit plus que son bras qui émergeait de la mêlée pour le saluer. Il voulut se frayer un passage vers elle.

« Attendez, au fait, c’est… C’est pas ça, je sais perdre, mais c’est que… »

Trop tard ! Elle avait disparu dans la cohue.

« C’est aussi le jour de la machine ! À cet âge de la technique auquel nous vivons, nous sommes mûrs pour sentir l’âme de la machine, même si nous ne la comprenons pas. Mais les vainqueurs – ici, à côté de moi, sur le podium –, j’en suis absolument certain, pourraient écrire tout un roman sur l’âme et la beauté de la machine… »

Arrête tes salades, mon gars, tu ferais mieux de me dire où est passée cette femme ; tu devrais pouvoir la repérer, depuis là-haut.

Arno se fraya un chemin vers la tribune de remise des prix.

« … mais c’est aussi le jour des officiels. L’ADAC et l’Association allemande de la motocyclette ont enterré la hache de guerre et sont désormais unis dans l’Association allemande de la communauté sportive de la motocyclette. Avec leur admission dans la fédération mondiale, la FIM, nous avons réussi à faire un pas de plus vers l’abandon d’une partie de ces maudites chaînes, ces chaînes si haïes du traité de la honte, et à affronter l’avenir avec confiance… »

Il était enfin au pied de la tribune. Où pouvait-elle bien être ? Il essaya de la découvrir parmi les nombreux visages qui fixaient l’orateur, subjugués par ses paroles.

Il fallait pourtant qu’il lui explique.

Aux premiers rangs, les policiers resserraient la jugulaire de leurs shakos, formaient un cordon de sécurité en se prenant par la taille avec des secouristes et des forces de l’ordre civiles, s’arc-boutaient contre la poussée de la foule.

Là : le cordon venait de s’ouvrir et la femme se glissait dans l’étroit passage, se hâtait vers l’escalier et montait à la tribune.

Merde, elle venait de disparaître de son champ de vision. Il était trop près de la plate-forme, il fallait qu’il essaye de se reculer.

« … mais dorénavant, après cette union réussie dans le sport motocycliste, il faudra que la collaboration entre l’industrie et le sport s’approfondisse, et plus particulièrement pour renforcer la protection du marché allemand, pour le soutenir face à la concurrence de la motocyclette étrangère. Et c’est en ce sens aussi que cette journée doit être une journée à la gloire de l’industrie motocycliste allemande. »

Il avait trouvé la bonne place avec vue dégagée sur le podium.

« … et c’est sur ces mots que la course de Eilenried prend officiellement fin. Je vous remercie et vous dis : À l’année prochaine ! » L’orateur recula d’un pas et lança une invitation d’un geste de la main. « Et maintenant, j’aimerais prier madame Théa von Bock de s’approcher, notre fée porte-bonheur de cette année, pour qu’au nom de l’Association allemande de la communauté sportive de la motocyclette, elle remette les prix, et plus particulièrement les lauriers, aux vainqueurs. Théa, s’il vous plaît. »

Les applaudissements le submergèrent et il eut de nouveau la bouche sèche. Tandis que l’orphéon entamait une marche quelconque, il vit la femme serrer la main de quelques officiels, puis embrasser les vainqueurs, et – merde encore – faire une bise au gagnant, puis passer la couronne de lauriers au cou de Bauhofer ; éclats de magnésium, elle portée en triomphe par les trois premiers, le visage tout près de la tronche arrogante du grand con.

Et encore un bisou par-ci, un bisou par-là, bisou chez les Zoulous.

Et voilà qu’en plus, von Dronte la prenait par la taille !

Cette femme et le grand con avaient l’air de très bien se connaître. C’était difficile à supporter !

Et le bellâtre n’était-il pas en train de le regarder fixement, lui, Arno Lamprecht ? Tout leur était-il dû, à ces types ?

La foule poussait, le cordon ne tint plus longtemps, céda, et la multitude, avant tout des enfants, se précipita vers la tribune, tendant des bouts de papier aux vainqueurs pour obtenir des autographes.

Une fois de plus, il eut la vue bouchée. Il s’arc-bouta, chercha à se frayer un passage, tandis que quantité de gens le dépassaient en hurlant.

Décidément, Hanovre lui portait la poisse.

Il eut envie d’aller se détendre au campement des pilotes. Son mécanicien, Hinnerk Wotava, dit Lapompe, à qui il avait laissé peu après la course la machine pour révision, avait sans doute commencé les préparatifs du voyage de retour vers Munich.

Contrairement aux autres fabricants de motocyclettes, ils n’étaient qu’une petite équipe. Eckhard Bammel était passé depuis peu représentant général officiel pour l’Allemagne de l’entreprise belge Sarolea. Outre la vente dans la filiale munichoise, il s’occupait avant tout du financement et de l’organisation de leurs engagements aux compétitions. Les Belges soutenaient bien les courses avec du matériel, mais financièrement cela ne suivait pas. C’est ainsi que Bammel était rarement présent sur les circuits. La plupart du temps, il s’activait en amont afin de trouver de nouveaux mécènes pour financer les courses, certes efficaces pour la réclame, mais très dispendieuses.

Lapompe était responsable du transport et de la maintenance des machines et Arno, que Bammel admirait pour la témérité de sa conduite, avait pour tâche de courir et de donner la main à Lapompe pour monter et démonter leur chapiteau.

Bammel l’avait toujours eu à la bonne, jadis pour certaines virées qui n’avaient rien à voir avec les courses, puis avec l’alibi au moment du meurtre de sa femme, et finalement en l’embauchant comme pilote professionnel. Arno était même parfois persuadé que sans l’aide de Bammel, il ne pourrait jamais gagner correctement sa vie.

La perspective de s’accorder une bière fraîche avec son mécano calma un peu sa rage contre le grand con.

Le travail serait vite terminé : la moto de course, la machine de réserve et la Megola pour les randonnées privées, les pneumatiques de secours, les caisses à outils et de pièces de rechange, le tout chargé sur le Hanomag, ainsi que la grande tente grise modulaire qui servait d’atelier mobile et souvent aussi de cantonnement.

Mais ils ne la démonteraient que le lendemain matin, car il était trop tard pour prendre la route vers Munich.

Le bruit de la fête qui lui narguait douloureusement les oreilles renforça son pressentiment : on n’en resterait pas à une seule bouteille de bière.

1. Allgemeiner Deutscher Automobil Club, toujours puissante association et lobby

automobile d’Allemagne.