Des hommes de tête (Livre de poche, 30 avril)

Birkefeld, Richard et Hachmeister, Göran · Chapitre 3 sur 56

Pages du PDF

Des hommes de tête (Livre de poche, 30 avril)

Munich novembre 1923

Munich

novembre 1923

Falk von Dronte coupa le moteur de sa motocyclette et jeta un coup d’œil de l’autre côté de la place, vers le kiosque du Stachus.

Il était en avance.

Il frotta avec amour son gant sur le guidon et le réservoir de la Victoria, jusqu’à ce que chrome et laque étincellent de nouveau, brillent de tout leur éclat. Une moto, il faut s’en occuper avec soin, c’est la carte de visite du pilote, la partie tangible du succès, elle raconte les exploits de son propriétaire.

Quelques jours auparavant, il avait gagné sa première course. Certes, ce n’était pas une compétition officielle, un pari plutôt, une course entre passionnés du sport motocycliste ; quoi qu’il en soit, gagné, c’est gagné, même s’il n’y avait eu à empocher qu’un paquet de billets de l’inflation. Il avait eu du mal à fourrer le montant de la prime dans sa sacoche, mais le lendemain, l’argent n’avait pas suffi pour acheter quelques grammes de beurre ni même un quignon de pain.

Putain de république !

Il se décida à faire lentement le tour de la place. Le ronronnement de la machine calma la tension presque insupportable qui ne cessait de le tourmenter depuis que le colonel lui avait confié cette mission.

Quelques minutes plus tard, une voiture freina. Quelques coups de manivelle et la vitre descendit.

« Gare ta bécane, et monte ! »

Le camarade Pachl lui faisait signe en grimaçant, et Volkmar von Solz lui ouvrit la portière.

Il se laissa tomber sur le siège passager. Ils traînèrent un peu, firent un détour, discutèrent de la marche à suivre, puis attendirent.

Pas très longtemps, il est vrai. Tout se déroula comme prévu.

À cinq heures tapantes, ils interceptaient Huber dans la Landwehrstrasse. On pouvait régler sa montre sur lui. Depuis des jours, Pachl avait tout arrangé. Il avait pris contact avec lui comme si de rien n’était, ils avaient même bu quelques bières en copains.

Huber sortait de son café préféré. Il y avait dégusté quelques tartelettes à la crème, arrosées d’un ou deux petits verres de schnaps. Il avait l’air de bonne humeur et se réjouit sincèrement quand il reconnut Pachl : « Le hasard, tout de même… »

Ils se regardèrent en riant. Deux dents en or étincelèrent dans la mâchoire supérieure de Huber. Il arborait sans doute déjà ses deniers de Judas.

Pachl le présenta à la compagnie et lui proposa un brin de conduite.

Il bruinait un peu et il accepta avec plaisir.

« Viens, je suis garé juste au coin. »

Ils montèrent en voiture. Pachl s’assit au volant, Volkmar von Solz prit place sur le siège passager et Falk se laissa tomber sur la banquette arrière à côté de Huber. Il parlèrent du sale temps et que ça n’allait plus vraiment s’éclaircir.

Volkmar se retourna, une flasque en argent à la main. Quelques lampées de schnaps pour lutter contre le mauvais temps, à la bonne franquette, direct au goulot, sans tenir compte des grades, entre camarades.

Ça ne se refusait pas.

Ils demandèrent à Huber où il aimerait être déposé et il donna son adresse.

« Pas de problème », dit Pachl et il démarra.

Pour quelle raison Huber se serait-il méfié ?

Falk tâta le casse-tête dans sa poche. Encore quelques mètres, et il serait lui aussi un homme d’action. Encore une lampée. Cela leur ferait du bien à tous.

Le colonel lui avait donné ses instructions : Ne le laisse pas placer un mot. Un mouchard, c’est décevant. Les mouchards n’assument pas. Ils dénaturent tout ce qu’on dit et nient, vont même jusqu’à jurer sur la Bible, et ils se lamentent, ils geignent. Tu n’as qu’à pas écouter.

Falk appuya fermement le pouce sur le bois de la matraque et s’inventa un rythme.

Un, deux, trois…

Pachl réchauffait de vieilles histoires, des trucs qu’il avait subis de la part de la racaille rouge lors de la libération de Munich. « Ils vivaient tous très bien, ces tsars rouges. Tiens, la veuve de ce vieil Eisner. La gueule de sa villa ! Complètement saccagée, oui ! Qu’est-ce qu’elle a pu brailler ! »

Falk observait Huber.

Aloïs Huber avait le visage mou, le front bas, des sourcils épais, massifs, un nez épaté dont on discernait les pores, un double menton. Flasque, sans énergie, sans grandeur d’âme, sans noblesse intérieure. Ni fierté ni honneur. Une vraie face de traître, quoi. Ou bien, plus simplement, trop de tartelettes à la crème ? Un type comme ça trahissait facilement la cause pour une petite part de gâteau couronné de crème fouettée.

Pendant ce temps, le munichois Pachl faisait perfidement des blagues sur les Prussiens, dans son bavarois le plus prononcé, aux dépens de Volkmar et Falk, bien entendu. « Il y a bien quelques types solides dans le tas, mais ils ne sauront jamais parler correctement. »

Huber s’esclaffait et, complice, hochait la tête en signe d’approbation. Falk et Volkmar riaient eux aussi, tout à leur attente.

Huber tourna soudain la tête, eut un mouvement de surprise, se pencha de côté pour regarder par la fenêtre dans la grisaille du soir tombant, mit la main en visière, puis appuya le front à la vitre. « Eh, les gars, vous vous trompez de route ! »

Falk le frappa sur la nuque avec son casse-tête, pile sur le fin cache-col blanc. À plusieurs reprises. Sèchement, à coups vifs et appuyés.

Le sang lui battait furieusement aux tempes. Il sentait ses artères se gonfler à son front. Il espérait que cette tension provoquée par l’effort ne se remarquerait pas. Il se concentra sur le bruissement dans ses oreilles.

Calme-toi, mon gars, calme-toi !

Huber avait geint au premier coup porté. Il se tassait sur lui-même à présent.

Volkmar le repoussa violemment contre le dossier de la banquette. « Évanoui. »

Falk le redressa, appuya fermement sa tête contre la vitre de la portière et le maintint par le col de son manteau.

Ils poursuivirent leur route vers la forêt d’Ebersberg. Ils avaient repéré l’endroit, vérifié que l’on ne pourrait pas le retrouver facilement. Ils avaient creusé puis dissimulé le trou, pelleté la terre superflue sur le dévers d’un talus. Aucune bosse de terrain, aucune terre fraîchement remuée ne marquerait l’endroit.

Pachl s’engagea dans le chemin forestier. L’auto cahota. À chaque nid-de-poule, la tête de Huber cognait contre la vitre. Il reprenait lentement conscience.

« Colle-lui-en encore un coup ! », dit Volkmar en lui balançant la flasque contre le front.

« Arrêtez. Il va tout dégueulasser. On est arrivés. »

Le moteur de la voiture hoqueta, au point mort. Volkmar ouvrit la portière arrière. Ils arrachèrent brutalement Huber de son siège, le jetèrent au sol et firent cercle autour de lui. La lumière blême de la lune se déversait à travers les arbres. Les mains de Huber gesticulaient de manière désordonnée. Il se retourna lentement et essaya de se relever.

Il recracha des aiguilles de sapin. « Qu’est-ce qu’il y a ? Mais qu’est-ce que vous me voulez ? » Comme mû par un pressentiment, il se protégea le visage avec le bras et son regard affolé passa hâtivement de l’un à l’autre.

« Putain de saloperie de mouchard ! Tu as parlé au procureur. Tu as balancé tes camarades. »

Les yeux de Huber cillèrent nerveusement, cherchèrent à éveiller leur pitié. « Mais non, camarades, jamais de la vie ! »

Le colonel s’y connaissait. Ce n’était pas le moment de mollir. Ils le frappèrent à coups de pied sur tout le corps.

« Mais arrêtez, j’ai rien… »

Falk se concentra sur le ronronnement de l’auto.

« Je vous en prie, je vous en prie, j’ai jamais… »

On avait convenu que l’un d’entre eux pousse le régime du moteur. Le bruit couvrirait les cris.

Volkmar lui balança un coup de pied au visage. « Tu n’as plus rien à nous dire. »

À quatre pattes à présent, Huber recracha des dents et un filet de sang, s’étrangla, râla, vomit.

Falk se laissa aller aux bourdonnements dans ses oreilles, les accorda au rythme du moteur. Un, deux, trois, un, deux, trois…

Huber fit un dernier effort pour se redresser, réussit un court instant à se tenir debout sur ses jambes flageolantes, mais il perdit l’équilibre, tomba à la renverse, bras ballants, et hurla de terreur.

C’en était trop. Comme un seul homme, comme s’ils avaient obéi à un ordre, ils tirèrent leurs armes et firent feu. Le corps de Huber tressauta, puis ne bougea plus.

Ils le traînèrent sur une cinquantaine de mètres à travers les taillis, jusqu’au trou. Ils y jetèrent le cadavre qu’ils recouvrirent du camouflage prévu, effacèrent les traces. Ils allumèrent brièvement leur falot et furent contents du résultat.

Personne ne retrouverait Aloïs Huber.

Sans échanger un mot, ils époussetèrent leurs vêtements du plat de la main. Ils ne parlèrent pas non plus sur le chemin du retour. Ils se séparèrent au Stachus sans se saluer. Volkmar disparut derrière la Karlstor, Falk enfourcha sa motocyclette, Pachl rendit la voiture de location.

 

*

Arno Lamprecht ouvrit la porte de la cuisinière, y enfourna du papier journal froissé puis du petit bois. Il craqua une allumette.

De graves soucis lui encombraient la cervelle. Ces maudits billets lui manquaient. Il avait compté avec pour son budget, tout comme il avait espéré la victoire le week-end passé. Mais tout avait chaviré. À vrai dire, c’était la débâcle, il était raide, il n’avait plus un radis en poche. Et il était incapable de s’expliquer comment il en était arrivé là.

Vu l’air méprisant avec lequel il avait enfourné l’argent dans sa sacoche, ce crâneur d’aristo n’avait certainement pas besoin de cette prime. Ce type avait commencé par lui faire l’intérieur dans le dernier virage, de manière si pourrie qu’il avait atterri dans le fossé. Et pour couronner le tout, après sa victoire, ce grand con avait ricané et l’avait nargué.

Nom de Dieu, il avait une telle rage au cœur ! Si des spectateurs ne l’avaient pas retenu, il n’aurait pas parié un clou sur la tronche de ce frimeur. Mais il n’avait pas dit son dernier mot.

Il n’empêche, pour l’instant, tout ça n’arrangeait pas ses affaires. Il fallait qu’il règle cette histoire de loyer, c’était urgent. Il avait horreur de cette menace continuelle, haïssait ces corvées quotidiennes et répugnait à trouver de l’argent par tous les moyens. Ce souci constant lui mettait les nerfs au bout des doigts. Souvent, il aurait aimé remonter le temps, se retrouver dans la tranchée, de retour dans son odeur fétide, mélange de terre, de merde, de charogne et de sang. En ce temps-là, tout était si simple. S’abriter, rentrer la tête dans les épaules, attendre, attendre, attendre, encore et toujours attendre, pour cet instant unique, celui de l’assaut ! Il n’y avait plus alors qu’à bondir hors de la tranchée, courir, tirer ou frapper baïonnette au canon. Tout cela était bien simple ! D’une simplicité brutale !

Encore tout endormie, elle passa à côté de lui et s’affaira à l’évier. Elle fit la moue à cause de son haleine qui empestait l’alcool.

Elle n’allait pas tarder à râler une fois de plus. Elle ne paraissait rien comprendre à tout ce qu’il avait vécu et elle ignorait aussi ce qu’il avait subi. Et comment l’aurait-elle su ? Il n’en avait jamais parlé. Ni des horreurs dont il avait été témoin, ni de la guerre en général.

Elle était debout sur le sol carrelé et froid de la cuisine, tout contre lui à présent dans sa longue chemise de nuit, avec aux pieds ses chaussettes de laine bien trop souvent rapiécées.

Ça n’allait pas tarder à exploser, ces éternelles piailleries, ces perpétuels grognements de mécontentement.

Mon Dieu, mais qu’est-ce qu’elle pouvait bien savoir de tout cela ? Rien, nom de Dieu, absolument rien du tout.

Le feu commençait lentement à prendre. Un café chaud la calmerait.

Il lorgna sur l’étagère pour voir s’il restait un peu du café que lui avait donné Bammel. Un petit cadeau pour services rendus, comme son patron le lui avait signalé. Mais ne subsistait dans le moulin à café que l’odeur du café. Une fois de plus, il ne restait que du thé aux écorces de fèves de cacao grillées.

Elle observait chacun de ses gestes, le regard lourd de suspicion. Elle avait compris. Il pouvait clairement lire dans les rides de son front les mots en train de se former dans sa tête. Il se tourna vers la cuisinière, prit le pique-feu, enleva deux, trois cercles du tampon et chargea du bois par l’ouverture. Les flammes montèrent.

C’est alors qu’elle s’approcha.

Il replaça les cercles dans les feuillures et prit la bouilloire. Il évita son regard, mais entendit qu’elle respirait profondément.

Elle allait remettre ça, elle ne pouvait jamais se taire, rester tranquille.

« T’as encore une fois tout flambé au jeu, hein ? T’as encore passé une nuit blanche, pas vrai ? Avec tous ces bons à rien comme toi, ces gouapes dont pas un n’a vraiment de travail – pas plus que toi d’ailleurs. »

Il voulut se rendre au cellier pour chercher les écorces de cacao.

Elle lui barra le passage.

« Je ne peux pas payer le loyer ; depuis hier soir six heures, je suis assise dans le noir. J’ai essayé trois fois, comme une imbécile, d’allumer le chauffage au gaz. » Elle haussa le ton. « Arno, il nous faut de l’argent, il faut que tu prennes tes responsabilités. Tu veux peut-être que j’aille faire la queue dans la rue pour une soupe, à la cantine roulante de la Caritas, sous le regard de tous les voisins, uniquement pour que nous ayons quelque chose de chaud sur la table ? Tu m’entends ? Cherche-toi un travail qui en soit un. »

Le visage d’Arno tressaillait. Les nerfs, prétendaient les médecins, à cause des expériences vécues au front. Mais qu’est-ce qu’ils en savaient, ces charlatans ? Ce n’est pas le front qui l’avait choqué, c’est la vie civile qui l’avait traumatisé. Mais pour ces guérisseurs, ce genre de maladie n’existait pas.

Le tressaillement se communiqua à son bras droit. Il tapota le crochet du tisonnier sur le garde-fou de la cuisinière. Il fallait qu’il bouge. Bondir de la tranchée, agir, sortir.

Sortir… Il voulut passer devant elle.

Elle lui coupa la route tout en continuant à se lamenter. « Arno, je te parle ! »

Il se crispa. Les frissons augmentèrent. Il l’envoya valser d’une seule poussée.

C’était sa faute, après tout !

Il avait besoin de place, d’air, d’espace.

Sa tête cogna contre la cloison, elle s’écria : « T’es devenu cinglé ? » Puis, étonnée : « Tu m’as fait mal » ; en colère enfin : « Arno, regarde-moi quand je te parle. C’est la dernière fois que je te le dis, bon Dieu de merde, sinon… !

— Sinon ! Sinon ? »

Les tremblements nerveux avaient atteint le crochet du pique-feu.

« Sinon quoi ? »

Il hurla et tapa comme un sourd sur la cuisinière avec le tisonnier. Les cercles sautèrent de leur feuillure, des étincelles jaillirent. Une bouffée de fumée alla s’écraser contre la hotte encrassée de suie. De toutes ses forces il jeta le pique-feu contre la caisse à charbon, donna un coup de botte au pied de la table qui se trouva projetée contre le mur, faisant sauter un morceau de crépi.

Elle voulut passer à côté de lui, mais il la retint par la manche et la coinça dans l’angle du mur, près de la porte.

« Sinon quoi ? »

Elle se fit toute petite, agita les bras, mais ne parvint pas à se dégager.

Les frissons s’étaient emparés de son visage. Un court instant, ses mains voulurent la saisir à la gorge…

« Arno, tu me fais mal. » Des larmes lui jaillirent des yeux.

Il lui lâcha le bras sans un mot, claqua violemment la porte de la cuisine, arracha la veste élimée du portemanteau de l’entrée, quitta précipitamment l’appartement, dévala l’escalier, fila à travers la cour intérieure, balança un coup de pied contre un seau plein à ras bord de cendre et déboucha dans la rue froide. Quelques flocons de neige voltigeaient dans l’air et son haleine fumait. Il fallait qu’il bouge. Il accéléra le pas. Trois rues plus loin, les frissons se calmèrent.

Il descendit en courant la Rosenheimerstrasse, en direction du centre ville. Mains dans les poches, col de la veste en cuir relevé, tête dans les épaules. Il faisait vraiment froid. Il traversa la rue et sauta sur la plate-forme d’un tramway qui arrivait en bringuebalant.

Il n’avait ni billet ni monnaie en poche. Le contrôleur s’ingénia à le faire descendre. Ils s’apostrophèrent, s’agitèrent en vociférant, leurs cris couvrirent le grincement des roues. On se bouscula sur le quai.

Il serra le poing dans sa poche.

Filer un brutal coup de bêche bien appliqué sous le menton du contrôleur, très simplement, un coup net et indolore, puis s’asseoir comme si de rien n’était.

Mais il sauta du tram. Deux coups violents au passage contre la carrosserie. Trois phalanges en sang. Merde ! Il enveloppa sa main dans son mouchoir et reprit sa marche à pas lourds dans le froid.

De l’argent ! Nom de Dieu ! Il avait besoin d’argent.

Ne serait-ce que pour le loyer et le gaz. Il retira son alliance, s’arrêta et réfléchit. Au crédit municipal de la Westenriederstrasse, ou chez Gumperdinger, ce requin d’usurier ; et pourquoi pas chez Bammel, histoire de se faire rapidement quelques dollars avec une virée lucrative. À cette heure, son patron était toujours à l’hôtel Deutscher Kaiser, pendu aux lèvres de sa dernière maîtresse en date qui y poussait la chansonnette.

« Pardon ! » Un type cossu qui suait l’ennui, un enfant à la main, lui heurta l’épaule et souleva son chapeau pour s’excuser.

Arno le suivit d’un regard courroucé, et il imagina de nouveau le fer de la bêche sur le cou de cet homme. Il se secoua, et pourtant la tension demeurait. Mais comment pouvaient-ils continuer à vivre comme ça, ces gens, comme si rien ne s’était passé, comme si cette putain de guerre n’avait jamais existé ?

Il fallait qu’il se calme, sinon il risquait vraiment de faire une connerie. Il passa devant le Schwan. Pourquoi pas ? Deux ou trois verres de schnaps le soulageraient certainement ; et chez Xavier, il avait une ardoise.

Il entra dans la salle et les vit aussitôt, assis dans un coin au fond.

Cinq copains.

L’un d’entre eux lui devait de l’argent. Il s’approcha de la table et, effectivement, on lui remboursa la somme. C’était son jour de veine. Ils libérèrent une place et déjà les billets voltigeaient sur la table.

Meine Tante, deine Tante1 ! Sans limite de mise.

Une partie chassa l’autre. L’argent circulait de plus en plus vite dans les mains des joueurs de plus en plus avides. Le temps passa.

Ils ne furent plus que trois.

Il gagnait, il perdait, il tint la banque et eut l’impression de piétiner ses partenaires comme ses ennemis au front. Il les pourchassait dans le no man’s land, tirait, chargeait à la baïonnette. Tout était très simple !

Des billets volaient dans les airs et des balles sifflaient à ses oreilles. Était-ce la griserie du jeu ou les nombreux verres de schnaps ? Il perdit l’orientation, insidieusement d’abord, puis de plus en plus vite ; et finalement il n’eut plus sous les yeux que des images sans suite, incohérentes : Bammel au Deutscher Kaiser, l’autre espèce de porc-épic

du Viktualienmarkt , l’Autrichien et la hutte de la prairie alpestre, le 2

paysage qui filait à toute allure, le carton à chapeau, le tripot.

Il eut l’impression de tomber, il vit le grand con, il vit sa femme, le sang, tout ce sang – et il sentit des coups.

Des coups ?

Oui, des coups violents. Des coups douloureux.

Des coups sur la tête et sur tout le corps.

Il ne fut complètement réveillé que lorsque l’eau froide lui fouetta le visage et qu’il constata avec étonnement qu’il était allongé dans une petite pièce, sur des carreaux humides et froids barbouillés de sang.

Des voix criaient confusément, s’imposèrent lentement mais de plus en plus nettement à sa conscience. Deux voix d’hommes.

« Toi, tu ne sortiras plus d’ici ! », hurlait quelqu’un.

Il essaya de lever le regard, mais ne vit personne. Ses yeux à demi fermés n’entr’aperçurent qu’un almanach punaisé sur le mur.

10 novembre !

Putain de merde ! Qu’est-ce qui s’était passé ?

Deux jours. Il lui manquait deux journées entières au compteur. Ou bien se trompait-il ? Il était bien entré au Schwan, il y avait bien joué, bu. C’était bien le 8, ça – ou non ? Avant-hier ?

Un nouveau coup l’atteignit au creux de l’estomac. Il se tordit de douleur.

« Où tu l’as fait disparaître ? »

C’était la seconde voix d’homme. Il cligna des yeux, découvrit des chaussures pas cirées. Son regard remonta péniblement le long d’une jambe de pantalon jusqu’à ce qu’il reste accroché à un visage inconnu.

« Où, je te demande ? Où tu l’as fait disparaître ? » La voix était coupante comme une lame de rasoir.

Comment, quoi donc ? « Mais qu’est-ce que vous voulez que j’aie caché ? »

La surprise était totale, et sa voix sonnait comme une voix d’enfant.

La réponse de l’homme éclata dans la pièce : « La tête, naturellement, maudit salopard, la tête ! Je veux enfin savoir, Arno Lamprecht, où tu as caché cette tête. »

1. À l’origine jeu de hasard clandestin des bas-fonds viennois (appelé aussi Stoss ou encore

Natchi Waschi) apparenté au pharaon. (Toutes les notes sont du traducteur.)

2. Marché de Munich.