Des ronds dans l'eau

Alvès · Chapitre 4 sur 4

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Des ronds dans l'eau

Épilogue

 

Ses yeux, c’est toi. Sa bouche, c’est moi. C’est ce que je me dis en la regardant.

Elle s’appelle Romane, parce que tu adorais Romy Schneider. Romy était si belle, je ne pouvais pas rivaliser avec elle mais tu me regardais comme si tu me découvrais chaque jour. Tu m’aimais si fort, tu l’aurais aimée aussi fort, notre fille. Je l’aime pour deux. Tout le monde dit que la connexion entre une mère et son bébé est immédiate. Jusqu’à ce qu’elle arrive, je n’y croyais pas. J’avais peur de ne pas y parvenir, de ne pas l’aimer immédiatement. C’était requis parce que prétendument naturel. Finalement, c’était vrai. Ils l’ont posée sur moi, j’ai senti sa peau douce et son odeur, elle a accroché ses yeux aux miens. Je l’aimais déjà, sans doute. Sûrement.

En la voyant, j’ai oublié la douleur, celle qui m’a déchirée quand elle a voulu s’offrir au monde, celle qui m’a déchirée parce que tu n’étais pas là. Je n’ai pas hurlé, mais j’ai dit ton nom alors que je poussais de toutes mes forces, de tous mes muscles pour la libérer de mon ventre. J’ai dit ton nom tant de fois que la sage-femme a fini par chuchoter que d’où tu étais, tu m’envoyais des baisers, et puis ensuite, que tu me tenais la main, que tu épongeais la sueur sur mon front, que tu caressais mon menton qui tremblait. J’ai eu si mal, j’ai voulu abandonner parce que c’était trop dur sans toi, j’allais laisser tomber, la laisser tomber, je voulais te rejoindre mais son cœur s’est mis à ralentir. Quand la sage-femme a dit que le bébé était en souffrance, j’ai déplacé mes organes, j’ai détraqué ma respiration, j’ai broyé, tordu, harcelé mon corps.

Maintenant, elle est là, rien qu’à moi, et un peu à toi, parce que tu es tout près, dans mes pensées, dans mes souvenirs. Elle arrive dans un monde de souvenirs. Elle arrive aussi dans un monde que j’ai reconstruit. Tu ne seras pas là, d’autres oui.

Millie est à nos côtés. Elle berce Romane, caresse le velouté de ses joues, emprisonne dans sa main ses pieds minuscules. Nous sommes une famille à trois, à quatre, à cinq, un peu bancale, originale. Mais qu’y a-t-il de normal depuis un an ?

Je me demandais comment faisaient les mères célibataires. Je le découvre chaque jour. On ne fait pas, on fait avec. Je porte les peurs pour deux, je reste éveillée pour deux, je m’agace pour deux. Il n’y a rien de facile, rien d’inné, j’apprends tout le temps. Toute une éducation à revoir parce qu’aucun livre, aucun forum ne prépare à ces choix que je dois faire seule, à ces questions auxquelles je dois répondre seule. La marque de lait en poudre, la température de l’eau du bain, le nombre de couches de vêtements, pourquoi elle ne fait pas son rot, comment lui faire avaler tout le biberon, est-ce qu’elle a chaud, froid. Je réagis plus que je n’agis, dans ce quotidien bordélique, je ne sais jamais quand c’est normal, quand ce n’est pas normal, et je fais avec. C’est moi qui verse des larmes de fatigue, elle, elle ne pleure pas beaucoup, comme si elle voulait me faciliter la tâche, cette tâche immense que tu m’as laissée. Ce sera toujours le cas. C’est moi qui vais l’emmener chez la nounou, moi qui vais lui choisir ses vêtements, moi qui vais la voir se barbouiller le visage de peinture à la crèche, moi qui vais compter ses boutons de varicelle, moi qui vais mettre des petites roues à son vélo. Quand je pense à toutes ces choses que l’on ne fera pas ensemble, la tristesse déferle et puis il suffit qu’elle me regarde, qu’elle gazouille, qu’elle bâille pour que j’arrête de te chercher partout dans les souvenirs. J’ai cru t’entendre si souvent, je t’entends encore. Tu me parles de cette Bretagne que tu aimais tant, de cette maison posée en équilibre sur le bord du golfe du Morbihan et tu avais raison. Je ne nous imagine pas ailleurs. Ces quatre murs qui nous abritent me rappellent que tu n’es pas loin et que finalement, nous avons tout fait à deux, comme tu le voulais. Cette maison, c’est l’amour que tu me portais, c’est l’amour que je te porte et aujourd’hui, c’est Romane qui a l’âme d’une bâtisseuse d’horizons nouveaux.

Elle a trois mois et pour la première fois, je vais la laisser. Je vais aller soigner des gens. Moi, je ne guérirai jamais tout à fait, je le sais, et elle, elle n’oubliera jamais vraiment qu’il lui manque une partie de nous pour grandir, mais mon cœur bat à nouveau, moi qui le pensais devenu inutile quand tu m’as laissée. C’est elle qui a ravivé mes émotions tiédies par la peine. Quand je la regarde, que je plonge mes yeux dans le vert des siens, je te retrouve enfin.

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