Des ronds dans l'eau
Des ronds dans l’eau
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
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JOSÉPHINE
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Ce matin-là avait été de ceux d’une extraordinaire banalité et qui définissent pourtant un avant et un après.
Elle était descendue chercher son croissant au beurre dans la boulangerie qui faisait face à son immeuble. Elle avait allumé la cafetière puis regardé le liquide brûlant glisser dans une tasse marquée par les années avant de s’installer sur le canapé dont les ressorts mordaient les fesses. C’était samedi, et le samedi, elle ajoutait du lait à son café.
Joséphine appréciait ses journées qui s’alanguissaient et n’était jamais contrariée d’avoir une existence tranquille. Elle se satisfaisait des petites choses, comme du son étouffé de la cuillère qui remue le café au lait ou de l’odeur d’une bougie tout justement éteinte. Vincent lui disait qu’il aimait la voir s’émerveiller des banalités du quotidien. Lui avait longtemps eu besoin de journées qui s’échappent rapidement vers le soir. Quand il rêvait de samedis jamais muets, Joséphine pouvait décliner une invitation chez des amis si l’envie lui prenait de passer la soirée à lire. C’était cette différence qui les avait séduits l’un et l’autre et qui avait nourri leur relation sans jamais les opposer. Elle avait pris goût aux festivités à l’occasion. Il n’avait plus culpabilisé de rester immobile. Leur couple s’était épanoui de cette façon. Ils se savaient différents et cela n’avait jamais été une source de dispute, plutôt un plaisir renouvelé de la découverte pour finalement aboutir au mariage. Un mariage « administratif », avaient dit leurs parents respectifs. Ils avaient tous deux assisté à des cérémonies payées à grand renfort de portefeuilles des parents, de crédits à la consommation, de livrets A épargnés durant des années. Ils n’en avaient pas eu envie. La fête, ils la feraient plus tard, s’étaient-ils dit. Le mariage, c’était pour eux, juste pour eux. Ils s’étaient unis devant le maire, avec leurs témoins, la famille et quelques proches. Joséphine avait tout de suite aimé voir son annulaire cerclé d’or, se sentant comme possession de Vincent tout comme lui était sa possession. Un peu suranné mais réconfortant de considérer le mariage comme une espèce de pacte d’appartenance. Certains parlent d’âme sœur, d’autres de destin. Eux s’étaient trouvés et c’était tout. Elle lui donnait quelques leçons de pragmatisme et d’organisation. Il lui apprenait la spontanéité et le plaisir de l’imprévu. Et lorsqu’elle se laissait aller à l’oisiveté plutôt que d’arranger l’appartement, elle passait son dimanche après-midi à ronronner dans les bras de Vincent. Peut-être était-ce cela, le sentiment amoureux. Laisser filer le temps, sans remarquer que la journée s’éteint de l’autre côté des rideaux, avec pour seul rappel au réel un souffle dans la nuque, un effleurement des lèvres sur l’épaule et des peaux qui frémissent au diapason.
Ce matin-là, si calme, Joséphine le savait déjà pourtant extraordinaire. Le croissant gorgé de café au lait tremblait dans sa main. Assise en tailleur sur le canapé, elle bougeait à peine, en symbiose avec le silence de l’appartement, déserté par Vincent parti pour le week-end. Il s’offrait deux jours avec des amis pour sillonner la côte normande à vélo, avec nuit d’hôtel à Deauville. L’aventure pourquoi pas, mais pas d’impasse sur un matelas confortable et un oreiller à mémoire de forme.
Elle observait le chat fouiner dans son bol de croquettes comme un chien truffier. À le voir ainsi chaque matin, elle le soupçonnait de chercher la saveur bœuf, en évitant les croquettes au poulet. Les chats sont exigeants, se disait-elle. Son mari n’avait pas le même avis, mais lui aussi aimait ce gros chat borgne qui se faufilait dans leur lit au milieu de la nuit. Vincent avait d’abord grogné lorsque Georges avait entamé cette routine puis s’était mis à aimer la présence du visiteur nocturne, qu’il fallait éviter d’écraser. Comme un enfant.
Elle se demandait parfois ce que penserait Vincent d’un enfant. Cela n’avait jamais été un réel sujet dans leur couple. Au détour d’une conversation, l’idée surgissait quelquefois : « nos enfants à nous seront bien élevés » face à des gamins insolents, « si nous avons des enfants, ce ne sera pas possible, ça » lorsqu’il se cognait la rotule contre le coin saillant de la table basse. C’était toujours très vague. Ni l’un ni l’autre n’en avaient exprimé le manque. Et pourtant. Quelques semaines avant ce matin-là, alors qu’ils se baladaient au jardin du Luxembourg, le ballon que se lançaient des enfants dans l’allée centrale était venu cogner contre le mollet de Vincent, qui en avait profité pour faire quelques passes avec les jeunes garçons. Joséphine s’était surprise à l’observer du coin de l’œil, à tenter de déceler dans l’attitude de son mari un quelconque signe d’aptitude à la paternité. Était-ce le début d’un désir, un frémissement sous le ventre, des étincelles souterraines ? Elle s’était mise à penser que son corps se rappelait à elle. Une sorte de tintement primitif qui disait que finalement, elle vieillissait. Elle avait trente-quatre ans, lui allait sur ses quarante et un. Elle ne s’était jamais alarmée de l’amollissement de sa muqueuse utérine, de l’altération de sa glaire cervicale. Elle le savait, elle était médecin. L’horloge biologique toussote passé trente ans, disait-on. Alors, dans les allées sablonneuses du jardin du Luxembourg, elle s’était demandé si ses ovaires lui dictaient d’imaginer Vincent en père.
Ce matin-là, elle termina son croissant et son café les gestes chevrotants mais sereine. Dans la salle de bains, elle se tint immobile durant trois minutes, qui lui parurent durer trois heures, alors que ses yeux suivaient les secondes qui avançaient. L’attente scellait ses pieds au sol, elle ne bougeait plus, les orteils enfouis dans la serviette encore humide qu’elle n’avait pas ramassée. En cet instant-là, elle avait mieux à faire que de se soucier de la serviette qui ne sécherait pas.
Elle attendait, studieuse. Pourtant, elle savait déjà.
En fait, cela faisait plusieurs jours, plus d’une semaine, qu’elle savait déjà. Cette sensation d’être toujours échauffée. Plusieurs nuits aussi à suer comme un mauvais joueur de poker avant de faire tapis. Et puis ses seins, si lourds, sensibles au toucher comme s’ils avaient été boxés avec force.
Elle savait déjà mais elle patienta pendant trois minutes, en respirant à peine. Georges, qui pantouflait à ses pieds, lui jeta un regard las de son œil rond. Son gros chat borgne savait lui aussi que la réponse était là, éclatante sur le rebord du lavabo blanc. Deux traits qui fendaient la fenêtre d’un bâtonnet de plastique couvert d’urine. Et en les voyant, ces deux traits, son ventre se pinça d’une angoisse délicieuse.
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Que va penser Vincent ? C’est ce à quoi elle songea plus tard, dans son cabinet situé au deuxième étage d’un immeuble étroit de la rue Lecourbe, alors qu’elle posait son stéthoscope sur la frêle poitrine de Mme Gauthier. La vieille dame ne semblait pas se rendre compte de l’humeur distraite de son médecin et bavardait. Il était question de vacances en Sardaigne, celles que la fille de Mme Gauthier avait imposées à son mari, de météo clémente pour un mois d’avril, de la pharmacienne irascible du bout de la rue. Joséphine écoutait, avec politesse et sans intérêt aucun. D’ordinaire, elle aimait retrouver cette patiente, qui portait son tailleur comme un pyjama. Elle ne voyait jamais Mme Gauthier autrement que dans une jupe qui s’arrêtait aux genoux assortie à un blazer cintré. Et puis ces petits talons. La patiente flirtait gentiment avec le ringard tout en dégageant une impression de charme classieux hérité d’une lignée bourgeoise sans ostentation.
Joséphine l’invita à se rhabiller, la rassura sur l’emballement de son cœur puis pianota sur le clavier pour noter ses observations. Mme Gauthier prit des nouvelles, ce qu’elle faisait toujours lorsqu’elle venait au cabinet. La patiente s’enquérait de l’état de son médecin. Délestée de ses fils et fille, partis bâtir une vie remplie d’enfants qui demandaient rarement après leur grand-mère, elle aimait s’enivrer de l’existence des autres pour combler la solitude qui tricotait son manteau autour d’elle. Son mari, Jean, avait été foudroyé par un myocarde balbutiant, et elle, terrassée par l’arrachement de ce deuxième cœur, celui qu’elle avait épousé soixante-trois ans plus tôt. Joséphine en avait été attristée pour Mme Gauthier, qu’elle ne concevait pas sans M. Gauthier. Elle se disait, chaque fois qu’elle les recevait au cabinet encore un an auparavant, qu’elle aurait aimé former un tel duo avec Vincent. Ressentait-il la même chose ? Certes, il l’avait épousée, mais la réciprocité de l’attachement ne pourrait jamais être prouvée scientifiquement.
À la fin de la consultation, Joséphine serra la main que lui tendait Mme Gauthier, qui gardait la seconde crispée sur son sac à la manière d’une serre de rapace sur la gorge d’un rongeur. Sans son mari, elle s’affolait du vent qui effeuille les arbres, d’une porte qui miaule, d’un pas qui cale son rythme sur le sien dans la rue. Ces petites angoisses pinçaient le cœur de Mme Gauthier, au point de lui faire rater quelques battements et de l’amener au cabinet tous les mois. Joséphine écoutait chaque fois les petits maux et grandes craintes de sa patiente. Sa préférée, alors qu’elle n’aurait pas dû en avoir.
Dans la salle d’attente, des gorges irritées par le cocktail pollution parisienne-pollen, des maux d’estomac alimentés par le regard autoritaire d’un manager insatisfait, des infections urinaires grimpant dangereusement vers les reins. C’était comme ça, le samedi. La semaine déversait sur le week-end son lot de douleurs. Que le mal eût été visible ou à peine perceptible, chacun s’octroyait un moment d’écoute. Elle notait les symptômes, les plaintes, les signaux faibles, les indices, associait les données, jouait au puzzle de la souffrance. Et face à elle, les patients, alertes, guettaient. Le diagnostic, tant attendu, jouit d’un pouvoir curatif qui devance finalement celui de l’ordonnance. Quand il sait, le patient respire déjà mieux.
Ce samedi-là, elle dut rassurer des esprits et contenir le feu qui ravageait le sien. Moins consciencieuse que d’ordinaire ? Sans doute que non mais quelques instants, elle oublia où elle se trouvait et ce qu’elle faisait.
Elle quitta le cabinet en fin d’après-midi, après être passée par le bureau d’Olivier, second médecin des lieux. Il raccompagnait à la porte son dernier patient. Ils prirent ensemble un café en bavardant. Tout semblait si habituel. Elle se sentait pourtant loin à ce moment-là, rêvant d’un ailleurs à peine tangible.
Olivier lui trouvait une mine rayonnante et lui demanda si c’était l’absence de Vincent pour le week-end qui la rendait si guillerette. Cela fit rire Joséphine. Il employait souvent des mots plutôt rares. Elle répéta : « Guillerette ? » et Olivier lui donna la définition de l’adjectif, comme il le faisait frequemment (il aurait dû embrasser une carrière littéraire pour cet amour des mots) : gaie, insouciante. Elle rétorqua qu’elle savait ce que cela signifiait, qu’elle n’avait pas besoin d’une leçon de français et qu’elle s’était tout simplement levée du bon pied.
Elle avait envie de lui dire, de partager cette nouvelle avec celui qui était devenu l’un de ses meilleurs amis. Le lot d’émotions qui l’envahissaient depuis qu’elle avait uriné sur un test de supermarché était indéfinissable. Olivier, lui, aurait su décrire avec les mots justes cette cacophonie sensorielle. C’était sans doute cela qui faisait de lui un bon médecin. Il était apprécié des patients pour sa rigueur, et sans aucun doute pour son style suranné. Il faisait penser à ces vieux médecins de famille, engoncés dans une veste de tweed qui prenait les années avec élégance. Pourtant, il n’avait pas trente-cinq ans. Ses manières, son discours précieux lui donnaient cette stature que l’on associait facilement aux fils de bonne famille assis sur les bancs de l’église le dimanche matin, un peu coincés mais très fiables. Et c’était le cas d’Olivier. Mocassins à glands aux pieds, pull repassé sur chemise blanche et cheveux coupés ras. Sourire bienveillant et poignée de main efficace. Il avait un certain charme (elle avait une fois entendu dans la salle d’attente deux patientes âgées évoquer « le beau médecin »), mais n’en jouait jamais. Avant la fin de ses études, il avait épousé Alexandra, son amour de lycée, et ils avaient eu trois beaux garçons. Joséphine n’aurait pas parié un centime sur une amitié avec Olivier, à l’époque où ils s’étaient rencontrés en fac de médecine. Elle le trouvait un brin austère, il la considérait légèrement provinciale. Un coup de foudre amical, un alignement des planètes, impossible de dire ce qui les avait rapprochés, au point qu’il lui était aujourd’hui indispensable.
Tandis qu’elle trottinait jusqu’à la porte du cabinet, Joséphine le vit échanger un regard avec Claudine, leur secrétaire médicale, laquelle haussa les épaules. L’indifférence de celle-ci était surprenante. Ils étaient habitués à davantage d’investigations lorsque quelque chose sortait de l’ordinaire au cabinet. Claudine avait la manie de donner à des faits anodins un caractère insolite et s’échinait ensuite à percer le mystère là où il n’y en avait pas. Lorsqu’elle avait été embauchée, Olivier avait été un peu perplexe. Le premier jour surtout. Elle s’était présentée engoncée dans une robe de laine bleu ciel, les bras glissés dans un gilet bordé de fausse fourrure. La rétine brûlée par tant d’audace vestimentaire, il avait glissé à Joséphine qu’il n’était peut-être pas judicieux d’avoir un tel avant-poste du cabinet. Elle avait répondu que Claudine compenserait son style quasi monacal, à lui. Il n’avait plus moufeté et s’était finalement bien adapté à l’arc-en-ciel qui accueillait les patients. Il avait même développé une affection pour la quinquagénaire flamboyante. Et puis, elle leur achetait des chouquettes. Comme le matin même. Claudine avait d’ailleurs fait remarquer à Joséphine qu’elle allait finir boulotte si elle continuait de gober les chouquettes, une vraie gloutonne. Ils avaient ri ensemble et Olivier avait intercepté un éclat dans l’œil de Joséphine. Il connaissait assez bien son amie pour savoir qu’elle dissimulait une joie toute nouvelle. De là à en imaginer la raison…
Hors du cabinet, Joséphine s’élança avec une idée précise en tête. Elle qui se croyait mesurée, pragmatique, était terrassée par l’excitation. Elle aurait voulu repousser ces jolies pensées, ces images d’un ventre rond, d’une poussette qui hoquette sur les pavés, de petites jambes potelées qui s’échappent d’un berceau. Déjà, elle imaginait la tête du bébé. Déjà, elle pensait « le bébé ». Elle aurait pourtant voulu attendre d’être certaine de son état avant de se sentir comme ça : enceinte. Prématuré sans doute, et un peu niais, mais elle le savait, il était là. Elle entra dans un magasin de vêtements, en quête de son obsession : une salopette. Seules les femmes enceintes peuvent porter des salopettes, a-t-elle toujours pensé. Et peut-être les plombiers. Dans la cabine d’essayage de la boutique, elle tourna sur elle-même et trouva que le rendu était laid. Le vêtement bâillait devant mais dans quelques mois, se dit-elle, son gros ventre viendrait combler l’espace. « Si vous surtaillez, vous pourrez la porter jusqu’à vos six-sept mois de grossesse, faites-moi confiance », intervint la vendeuse. La salopette, était-ce un élément de langage propre aux femmes enceintes que savent décrypter les vendeuses de prêt-à-porter ? Ou bien ses seins pleins sur une taille fine avaient-ils mis la puce à l’oreille de l’employée de la boutique ?
De retour chez elle, elle lâcha le sac contenant le vêtement sur le canapé. Georges, dérangé dans sa sieste, s’étira en plantant ses griffes sur l’assise. Elle s’installa à côté de lui et lui tapota gentiment les pattes pour lui faire comprendre que ce n’était pas l’endroit. Elle pensa à Vincent, à ses tentatives pour convaincre Georges d’utiliser l’arbre à chat, acheté en conséquence. Rien à faire. Le canapé, complètement balafré, ressemblait à ceux que l’on trouvait au fond d’un squat d’étudiants musiciens à leurs heures. Vincent excluait d’en changer. « Il a un style vintage sympathique », lui répétait-il. Joséphine s’enfonça un peu plus dans les coussins dégonflés. Si je te donne un bébé, tu me donnes un nouveau canapé, claironna-t-elle dans le silence de l’appartement.
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Vincent
Tu avais ri lorsque j’avais dit que mon canapé au style vintage sympathique allait m’accompagner dans notre premier appartement. Tu avais donné ton accord, avec un léger haussement d’épaules et ce sourire qui dit qu’on se fiche de tout, et surtout des détails quand on a le cœur débordant d’amour. Et puis, mon canapé fatigué ne détonnait pas franchement dans le salon. La pièce était décorée de différentes trouvailles. Un assemblage d’objets à l’orientation esthétique hétéroclite. Un peu à notre image. Mes cheveux aussi bruns que les tiens étaient blonds, mon tempérament que l’on disait extraverti, ton attitude que l’on trouvait modérée. Un peu guindée finalement, comme je te l’exprimais en utilisant des guillemets de mes doigts pareils à de gros insectes. Une façon de dire avec la tendresse des gens qui s’aiment que tu semblais coincée au premier abord. Tu imposais involontairement une certaine distance, mais dès lors que ta froideur accidentelle s’étiolait après les premiers échanges ou à la faveur d’une conversation aboutie, tu devenais cette personne à laquelle je concédais un humour ravageur. Je te trouvais drôle, justement parce que ce n’était pas fréquent. Tes blagues étaient toujours inattendues, elles pouvaient éclore sans préambule et c’était pour ça que tes traits d’humour étaient irrésistibles. Tout comme tes yeux, Joséphine. Des yeux gris, merveilleux et parfois effrayants. Lorsque nous nous étions rencontrés, j’avais d’abord trouvé que tu avais une beauté reptilienne, puis une beauté délicate, une douceur qui m’avait séduit et qui faisait que chaque matin, avant que tu ne partes au cabinet, je voulais te préparer ton café, simplement heureux à l’idée de découvrir le sourire que tu m’adresserais lorsque tu saisirais la tasse. Je n’avais qu’une seule tâche quotidienne à laquelle je ne dérogeais jamais : préparer le café un peu brûlant adouci d’un sucre que tu boirais à petite gorgée devant moi. Quand tu étais pressée et que tu allais le prendre au cabinet, je me contentais d’admirer la courbure de ta nuque sous ton chignon. Elle était si fine, tout comme tes poignets, tes chevilles. Tu étais ainsi constituée : des membres ravissants reliés par des os délicats. J’étais heureux d’être chaque jour spectateur de l’harmonie de ton corps, ma Joséphine. Joséphine… N’est-ce pas un prénom qui glisse sur les lèvres, qui caresse la peau, que l’on a envie d’épouser ? Et il y avait aussi le bruit de tes talons qui claquaient au rythme de tes petits pas énergiques quand tu étais en retard et dont je pensais ne jamais pouvoir m’ennuyer. Je ne m’ennuierais jamais de rien avec toi, me disais-je, même pas des petits riens. Je voulais te cueillir des fleurs à même le pré, t’emmener en voyage, t’acheter une maison dans le Perche et des pulls en cachemire pour dorloter ta peau laiteuse, te faire un enfant, deux enfants, autant d’enfants que tu le souhaitais. Je voulais tout tant je t’aimais. Je t’aimais tant que je peinais parfois à te le dire avec les mots justes. Alors je te serrais contre moi, quelquefois tellement fort que tu finissais par en rire. Et toi, tu essayais ensuite de me serrer encore plus, avec tes petits bras maigrichons et tes épaules que j’aimais couvrir de baisers avant de nous endormir. C’était si facile avec toi, je le pensais souvent.
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Elle se doucha à la hâte, mit sur son visage un peu de maquillage. Elle était attendue dans trente minutes à Boulogne-Billancourt pour dîner avec ses amis. Elle allait être en retard et pourtant, avant d’enfiler la robe qu’elle avait choisie, elle s’arrêta devant le miroir. En culotte, elle gonfla son ventre pour lui donner la rondeur qu’elle espérait voir bientôt apparaître. C’était beau parce qu’elle posait sur un corps encore fin et galbé un gros ballon. Qu’en serait-il dans quelques mois avec des chevilles gonflées et peut-être des pieds boursouflés, dont elle ne pourrait même plus vernir les ongles ? Elle ne pouvait pas savoir comment Vincent réagirait face au changement. Il avait toujours été un amant romanesque et indécent, qui dévorait son corps dès que l’occasion se présentait. Mais elle se demanda si elle en viendrait à fouiller Internet pour chercher comment relancer le désir assoupi d’un homme devant sa femme ronde comme un tonneau.
Elle chassa l’angoisse, précoce. Elle se sentait pleine, rassasiée d’un bonheur qui n’avait pas vocation à être dit tout haut. Tout se passait au fond d’elle. Dans son cœur, dans ses entrailles, au creux de ses coudes, derrière ses genoux, à l’orée de ses fesses. Il dévalait les veines et brûlait la peau, ce bonheur cinglant, jusqu’à la plonger dans une béatitude infinie.
Son téléphone vibra. Sans doute Vincent, dont elle n’avait pas de nouvelles depuis la veille (ivre mort sur les planches de Deauville, peut-être ?). Elle était impatiente qu’il rentre, pour pouvoir enfin partager le trop-plein d’émotions avec lui. Elle se pinça les lèvres. Ce n’était que l’alerte pour lui rappeler la prise de sa pilule. Elle attrapa son téléphone, annula la récurrence et fit aussitôt tomber la plaquette de comprimés au fond de la poubelle de la salle de bains. La probabilité était minime et pourtant, elle se situait exactement là, dans le pourcentage de femmes qui tombent enceintes sous pilule. Une probabilité minime, une chance infinie, même si Vincent n’avait pas encore donné son avis sur la question. Elle espérait tant qu’il considérerait la nouvelle comme un bonheur imprévu, et non comme un signe de déveine ou pire encore, comme une fatalité à laquelle il aurait bien fallu se résoudre puisque de toute façon, ils en seraient arrivés là, à vouloir un enfant un beau jour, non ?
Dans le métro en direction de Boulogne-Billancourt, elle prit la décision de mentir par omission durant le dîner. En serait-elle capable ? C’était chez Marie qu’elle se rendait, Marie avec laquelle elle partageait beaucoup et davantage encore depuis le premier cours d’anglais en première S du lycée public de Sarlat. Sa meilleure amie s’autorisait à la sermonner ou à l’encourager, à lui dire que cette paire de bottes « vraiment, t’as passé l’âge », à pleurer sans retenue devant elle parce que ses enfants, elle les aime mais elle aimerait juste une minute à elle, est-ce trop demander ? Et puis aussi, c’était à Joséphine et uniquement à elle que Marie confiait ses fantasmes extraconjugaux. Les fantasmes en restaient là. Jamais elle n’envisageait de tromper Nicolas, son mari. Simplement, elle ne s’empêchait pas de lorgner sur les bras massifs du prof de sa salle de sport ou les cheveux poivre et sel de ce nouveau collègue alléchant. Mais elle n’aimait rien davantage que tomber sur son mari en train de donner le bain aux petits quand elle rentrait chez elle. Nicolas avait toujours été un homme doux, timide repenti qui continuait de préférer écouter que se prononcer. Et lorsqu’il s’énervait, il avait cette manie adorable de nettoyer et nettoyer encore ses lunettes jusqu’à trouver les mots justes. Joséphine les imaginait se disputer tous les deux, dans le salon, lui, de son 1,95 mètre, d’un calme à toute épreuve, cherchant la bonne repartie en astiquant ses verres et Marie, petite tornade furieuse, s’agitant dans tous les sens pour faire parler son mari. Elle les trouvait parfaitement assortis, tout comme elle-même l’était avec Vincent.
Ils avaient d’abord formé un quatuor solide, complété ensuite par Caroline et Jean-François. Ils se retrouvaient souvent tous les six, pour des sorties, pour des dîners chez les uns et les autres, comme cela était prévu le soir même. C’était assez inédit que le groupe soit amputé de l’un de ses membres et dans le métro, Joséphine se demanda ce que dirait Jean-François. Cet ami, qui en était devenu un après avoir été dans le giron professionnel de Nicolas, était de taille moyenne mais imposait sa présence de son égocentrisme attendrissant. Il avait toujours fière allure, une allure sophistiquée, soulignée de pièces de costume italien et d’un passage hebdomadaire chez le barbier. Il avait un avis sur tout, des discours pétris de généralités (tous des cons, les Américains) mais jamais dans la vindicte, il parvenait à se faire pardonner son incorrigible manque de tact. Joséphine l’aimait bien pour sa franchise constante parce qu’il était finalement inoffensif, et presque émouvant lorsqu’il acceptait d’avoir tort, comme pour les enfants. Après des années à expliquer qu’en avoir ne faisait que prendre du temps que l’on avait auparavant pour soi et juste pour soi, il crevait maintenant d’amour pour ceux qu’il avait eus avec Caroline et ne ratait jamais une occasion de crier ce besoin continuel d’abandonner le travail pour aller s’occuper d’eux.
Arrivée à destination, elle enlaça Marie, qui la complimenta. Pour qui s’était-elle faite aussi belle, étant donné que Vincent n’était pas là ? Elles ricanèrent. Joséphine demanda si les jumeaux étaient couchés. « Quelque chose comme ça », répondit Marie avant de la faire entrer. La maison exhalait une odeur d’épices qui la prit au nez mais elle n’eut pas le temps de demander le menu. Deux paires de bras s’agrippèrent à ses jambes. Les jumeaux de Marie gesticulaient comme des singes à cymbales à ses pieds, excités par son arrivée. Joséphine, en les embrassant, remarqua derrière eux qu’un dessin animé tournait sur la télévision du salon. Les parents avaient semble-t-il baissé les armes, troquant un coucher tardif contre le retour au calme et au silence dans la maison.
— Tu crois que ça fait de moi une mauvaise mère, le fait de ne pas réussir à m’imposer face à des petits êtres qui savent à peine se moucher tout seuls ? demanda Marie.
Joséphine salua leur père, Nicolas, la taille cisaillée par un tablier taché. Il était aux fourneaux ce soir-là. Ce n’était pas toujours un succès lorsqu’il cuisinait, mais il adorait ça. Les autres aussi adoraient. Tout du moins, ils relevaient toujours l’effort, la recherche du plat adéquat, le temps passé dans la cuisine, et parfois même, on le taquinait sur le port du tablier qui le rendait franchement séduisant. Ses plats n’avaient rien d’exceptionnel, quoique réussis, mais entraînaient toujours ces félicitations, ces petits couinements de contentement tant c’était bon, ce clin d’œil à Marie, il assure ton mec, t’en as de la chance toi. Joséphine avait vu une fois sa meilleure amie, blasée par ce type de commentaire, répliquer sèchement à son père : « Ben oui, chez nous, c’est 50/50, c’est pas moi qui fais et lui qui aide de temps en temps, faut évoluer, Papa, et puis Nicolas nous sort un poulet rôti et une purée de patates, ça va, c’est pas de la haute gastronomie. » Mouché, le père de Marie avait acquiescé discrètement, jugeant plus judicieux de ne pas offrir à sa fille une chance de rappeler que lui n’avait jamais fait cuire ne serait-ce qu’un bifteck.
Joséphine soupçonnait que les envies de Vincent en matière de gastronomie venaient de là : voir son ami élaborer des plats plus ou moins réussis mais qui forçaient toujours l’admiration de la tablée réveillait en lui des élans culinaires. Finalement, il n’avait pas le temps ou se décourageait lorsque la recette était trop longue, et il avait déjà faim avant de terminer la préparation. Joséphine et lui finissaient par déguster des bribes de plats : joues de porc sans les carottes ou sauté de veau à l’orange pas vraiment sauté.
Au salon, elle retrouva Caroline et Jean-François, lequel avait réitéré sa question favorite :
— Je ne te comprends pas, Jo, pourquoi tu ne viens pas en Uber ? Je trouve que le métro est vraiment sale, il y a toujours cette odeur absolument infecte. Ça pue franchement, hein ça pue ? Et il y a des mecs bizarres. T’as pas peur de te faire tripoter ? Avec tous ces frotteurs dont on entend parler là… Tu as les moyens et pourtant, tu t’obstines, ça me dépasse.
Jean-François n’était jamais avare de clichés lorsqu’il s’agissait d’évoquer ce qui ne le concernait pas et elle aimait entrer dans son jeu :
— Si je prends un Uber, ce serait dommage, je me priverais de mon hobby : lécher la barre du métro.
Durant l’apéritif, l’alcool scintilla dans les verres, sauf dans celui de Joséphine qui porta à sa bouche un jus d’ananas. Elle refusa aussi le coteaux-du-layon pendant le dîner.
— Ben alors, tu ne te sens pas bien ce soir ? Petite forme ? lui dit Nicolas à un moment.
Elle haussa simplement les épaules et déjà, Caroline chassait la remarque de Nicolas en balayant l’air de la main. Joggeuse aguerrie, elle se tenait à un régime sans sulfites et bourré de protéines, avec pour conséquence ce corps athlétique qu’elle affichait sans crainte l’été, sur les plages des Landes. Une sorte de réflexe pavlovien amenait n’importe qui, tant homme que femme, à poser les yeux sur les fesses de la sportive. Joséphine en admirait souvent la rondeur et le rebondi, sans jalouser son amie. Pour cela, il aurait fallu qu’un minimum d’efforts physiques soit fourni dans le but d’obtenir la même chute de reins. Son regard, ce soir-là, s’accrocha différemment à Caroline et à son corps racé, duquel étaient sortis trois beaux bébés à une cadence tayloriste. « Ils ont des âges rapprochés donc ils pourront s’amuser ensemble, et nous, on aura la paix plus rapidement », disait Jean-François. Caroline était l’exception à la règle, pensa Joséphine en avalant les lasagnes préparées par Nicolas. Son corps à elle n’en sortirait pas indemne, elle en était déjà persuadée.
— Les enfants sont chez vous avec la nounou ? demanda-t-elle pour se soustraire aux questionnements incessants.
— Oui, mais avec une nouvelle, répondit Caroline. Anna nous a quittés. Maintenant, c’est Anaïs.
— C’est fait exprès, les prénoms qui commencent par un A ? Je me souviens d’une Andréa.
— On est un peu obsessionnels de manière involontaire, plaisanta Jean-François.
— De toute façon, que ça commence par un A ou non, on n’arrive pas à les garder, nos nounous. Elles jettent toutes l’éponge, déplora Caroline.
— Nos enfants sont terribles, paraît-il, continua son mari. On pourrait les prêter à des amis qui seraient tentés de faire des gosses, histoire qu’ils aient un aperçu de ce qui les attendrait. Chute des naissances à la clé dans notre entourage !
Joséphine rattrapa un rire puis Caroline expliqua qu’ils avaient opté pour un séjour en club de vacances, avec service nurserie. Pour le prochain été, ce serait la Corse et des parents libérés de toute obligation d’organiser les journées selon les besoins des petits. Amen aux animateurs de vacances.
Marie demanda ce qu’ils avaient prévu avec Vincent :
— Vous pensez partir quelque part ou passer l’ensemble de vos congés à retaper la maison bretonne ?
Très bonne question, songea Joséphine. S’il s’avérait qu’elle était enceinte, où en serait-elle lorsque l’été viendrait ? Elle fit rapidement le calcul. À cinq mois de grossesse, elle serait en mesure de poncer les murs, les peindre (était-ce bien raisonnable d’avoir le nez fourré dans des pots remplis d’amas chimiques ?), vernir la boiserie, clipser du parquet. Son esprit s’emballait, elle tenta de calmer ses calculs précoces en confirmant à ses amis que les travaux étaient au programme des vacances et ajouta que tout le monde était invité à venir passer quelques jours en Bretagne.
— Pour respirer l’air marin ou pour vous aider à refaire les peintures ? dit Nicolas d’un ton taquin.
— Si tu as envie de venir bricoler, libre à toi. Tu auras carte blanche. On sait que tu aimes manier le tournevis.
— Joséphine… Tu sais que je suis friand de tes allusions salaces, mais peux-tu attendre que les enfants soient couchés, je te prie ?
À rire avec ses amis, Joséphine en oublia presque que quelque chose se tramait au fond d’elle jusqu’à la fin de la soirée, l’esprit à même de se concentrer sur autre chose que son nombril. Mais, à certains moments, alors qu’elle enfonçait sa fourchette dans les lasagnes ou qu’elle replaçait une mèche de cheveux derrière son oreille, elle se souvenait et pensait alors « peut-être que je suis enceinte, oui, je suis enceinte », comme si elle venait de se rappeler qu’elle avait oublié de fermer une fenêtre. Marie lui avait jeté quelques regards entendus pendant le dîner. La tentation de tout dire déferla lorsque arriva le moment de partir. Joséphine sentit ses entrailles s’enflammer mais ne dit rien et Marie, qui la connaissait si bien, ne demanda rien. Il n’y avait pas d’impératif à la confidence.
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Rentrée à l’appartement après le dîner, elle ouvrit la fenêtre qui donnait sur le balcon. Elle observa la ville. Les carreaux de lumière de l’immeuble d’en face qui s’éteignaient un à un, les familles qui terminaient le dîner un peu tardivement, les vieux couples qui s’endormaient devant le poste de télévision. Il était à peine minuit. La rumeur de la rue faiblissait. Elle répondit à un message de Vincent, très bref. Il lui disait qu’il l’aimait. Elle était impatiente de le retrouver, lui confia-t-elle. Si impatiente.
Elle eut l’envie furtive mais violente d’une cigarette. L’excitation du retour de Vincent faisait monter le désir d’une bouffée de nicotine. D’ordinaire, c’était ce qu’elle faisait le soir. Elle s’accordait une cigarette, souvent accompagnée de Vincent, qui était le fumeur du couple. Il mettait ça sur le compte du stress et culpabilisait parfois de son addiction alors qu’il avait pour épouse un médecin. Finalement, l’envie passa quand Georges vint se coller à elle, poussant avec sa tête contre sa cuisse. Pourrait-elle garder Georges ? Elle serra le chat contre elle et murmura qu’évidemment. Avec eux. Elle, le bébé et Vincent.
Dans son lit, elle se tourna vers la place vide à côté d’elle et caressa l’oreiller de Vincent, humant l’odeur de son homme, cette odeur qui lui avait plu tout de suite. Une odeur boisée, qui colle très bien à cette carrure, avait-elle pensé la première fois qu’elle avait senti ce parfum. Le jour de leur rencontre, la sueur perlait sur le front de Vincent. Il avait couru pour être à l’heure au rendez-vous. Leur premier rendez-vous, aimait-elle dire. Même s’il n’avait rien de galant. Essoufflé, il attendait dans la salle d’attente. Elle avait ouvert la porte, laissé sortir ce patient qui couvait une gastro, et s’était tournée vers le suivant, Louis Blanchet, accompagné de son petit-fils. Visite médicale de routine pour le vieil homme de quatre-vingt-neuf ans. Vincent avait souhaité y assister. Peut-être avait-il senti que le corps de son grand-père avait su cacher jusque-là un mal discret mais invasif. Joséphine avait accompagné le vieil homme jusqu’à la fin, et était restée en contact avec l’oncologue pour connaître la progression de la maladie. Et bien sûr, en contact avec Vincent. Ils savaient tous deux que c’était contraire à tout principe déontologique. Mais impossible de se défaire de ces échanges qui remplissaient la vie de chacun. L’attente, l’excitation de recevoir un message, d’en écrire un nouveau, de ne pas se souhaiter une bonne nuit pour ne pas arrêter la conversation qui reprenait à l’aube.
Elle était présente à l’enterrement de Louis Blanchet. Elle avait vu la tristesse sur le visage de Vincent, dans le cimetière, mais n’avait pas osé s’en approcher par décence. Pourtant, le soir même, ils mêlaient leurs corps. Vincent n’était pas rentré chez lui, il était venu la voir après les funérailles. Il avait découvert son appartement, sa bouche, le creux de son cou, la blancheur de ses seins, la chaleur de son sexe. Après l’amour, elle s’était demandé si l’homme endormi à côté d’elle était venu la trouver pour oublier cette journée qui lui avait cisaillé le cœur. Sans aucun doute, avait-elle admis. Quand bien même, elle avait fantasmé l’étreinte durant des semaines. Au milieu des messages qu’ils s’envoyaient en continu, Vincent avait évoqué l’idée d’un café, « pour se croiser en dehors d’une salle d’attente ». Ils s’étaient retrouvés à mi-chemin entre son cabinet d’architecture à lui et son cabinet médical à elle. Métro Sèvres-Babylone, un jeudi soir de décembre, devant des vitrines de magasins qui clignotaient rouge et blanc, au milieu des sacs estampillés du visage du Père Noël et des sapins odorants enserrés dans des filets, sous la lumière éblouissante des réverbères jaunes dans la nuit déjà noire. Un peu gênés parce qu’autour d’eux, la rue fourmillait. Joséphine avait remarqué le nez rougi de Vincent, ses yeux luisants, ses lèvres desséchées. Il s’était excusé presque aussitôt, tirant sur les manches de sa grosse doudoune bleu marine. « Pour le coup, il aurait mieux valu que l’on se voie dans ta salle d’attente. » Mais tout autant qu’il était malade, suant et frissonnant, il voulait la voir, avait-il dit en détachant chaque mot. Joséphine en avait été instantanément heureuse parce qu’ils étaient là, ensemble, dans la ferveur de fin d’année. Elle lui avait proposé de se mettre au chaud, dans un café, mais ils avaient finalement continué à déambuler sans destination. Joséphine avait étudié le profil de Vincent, sa démarche, la couleur de ses chaussures, celle de ses cheveux. Elle avait emprisonné les images, le grain de beauté juste avant l’oreille, le sourcil droit plus arrondi que le gauche, l’ongle un peu jauni par la nicotine de son index, les quelques poils blancs dans sa barbe si sombre. Elle avait tressailli quand leurs mains s’étaient, non pas effleurées, mais suffisamment rapprochées pour qu’elle en imagine le contact. Vincent n’avait cessé de se moucher, d’éternuer, il parlait du nez et se raclait la gorge. Une vraie publicité pour la grippe hivernale. Et pourtant, ils avaient marché deux heures, dans le froid tendre de ce mois de décembre. Quand ils s’étaient quittés, elle avait espéré que lui aussi ressente ce même frémissement qui la faisait sourire niaisement. Plus tard, il lui avait envoyé un message, lui disant qu’il avait aimé leur balade et qu’il ne lui avait manqué qu’une chose : un baiser. Il n’avait pas osé. Peu attirant, le goût de lèvres malades. Et elle, elle avait aimé cette pudeur et ce désir combinés. Elle avait passé les jours suivants à regarder des films avec Louise Bourgoin parce qu’il lui avait dit qu’elle avait un air, à se vernir les ongles d’un beige rosé parce qu’il avait évoqué ses mains fines, pareilles à celles des pubs pour crème hydratante, à boire du chocolat chaud avec une pointe de cannelle parce que lui adorait ça, elle non mais elle voulait garder chaque bout de leur conversation, en faire des images réelles. Elle s’était précipitée à chaque nouveau message, avait rougi en les découvrant. Finalement, ils n’avaient pas eu d’autre occasion de se revoir avant l’enterrement du grand-père de Vincent et la raison pour laquelle il lui avait fait l’amour le soir même lui importait peu. Il était là.
Au petit matin, ils étaient allés acheter ensemble des croissants, et déjà, elle le savait, ce serait lui.
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La journée du lendemain, elle la passa à tromper l’attente. D’abord, en allant s’installer à la table d’un café près de la place du Commerce. Avec Vincent, ils s’y rendaient certains dimanches matin ensoleillés. La dernière fois qu’ils avaient eu cette occasion, il avait dû faire un saut au cabinet alors qu’ils étaient déjà attablés et que les viennoiseries avaient été servies. La faute à ce chantier qui accusait un retard de plus d’un mois. Les ouvriers peinaient à tenir les délais. Le client le harcelait, week-end compris. Malgré tout, même avec le regard mangé par des cernes, il gardait le sourire. Et il avait souri ce matin-là lorsqu’il avait dû quitter Joséphine. Il l’avait pressée contre lui. Elle adorait sentir le corps fin de Vincent, et l’éclat de son sourire. C’est suffisant pour l’aimer, s’était-elle dit dans les premiers mois qui avaient suivi leur rencontre.
Ce dimanche matin, seule, elle commanda un jus d’orange, un café au lait et un croissant et observa la rue. Une femme enceinte traversa au passage piéton devant elle. Joséphine, subitement, jalousait la rondeur du ventre, le pas lent et claudicant. Elle crut voir sur le visage de cette femme un sourire qui disait à quel point elle était heureuse. Bientôt, peut-être, tout le monde verrait les grandes dents blanches de Joséphine pendant qu’elle se pavanerait avec sa protubérance adorable.
Son téléphone sonna. À contrecœur, elle refusa l’appel de sa mère. Joséphine adorait l’avoir au bout du fil une à deux fois par semaine. Tout était prétexte à discussion, raison pour laquelle elle ne répondit pas. Elle avait peur de ne pas savoir tenir sa langue. Catherine attendrait, comme tous les autres. Ces autres qui n’étaient pas acceptés dans le monde pourtant vaste qu’elle construisait en attendant Vincent.
Elle aurait pu rester dehors, à ce café, mais incapable de demeurer en place, elle eut l’idée de faire un fondant au chocolat, le gâteau qu’ils préféraient tous les deux. Vincent lui disait qu’il aimait quand elle le ratait un peu, quand le chocolat avait trop cuit dans la casserole surtout. « Ça fait des morceaux et ça donne un petit goût de brûlé. Tu me trouves bizarre ? » Il appréciait les gâteaux ratés, ne finissait jamais une recette de cuisine. Pourquoi s’obstinait-il à se mettre aux fourneaux ?
L’odeur rance l’alerta. Elle courut jusqu’au four. Vincent allait être servi, en matière de gâteau un peu raté. Elle sortit un carré noir calciné. Comment lui annoncerait-elle alors ? Elle avait prévu un scénario : servir trois parts du fondant au chocolat dont une minuscule, pour lui faire comprendre qu’ils n’étaient pas deux à table mais deux et demi. Le scénario tomba à l’eau. Qu’importe, elle partirait sur la même idée mais avec deux tranches de pain et un croûton entre leurs assiettes. Le croûton habituellement, ils en faisaient des miettes, qu’ils mettaient dans la jardinière du balcon. Ils avaient maintenant des oiseaux qui revenaient. Et voir Georges observer longuement les volatiles sans bouger ne serait-ce qu’une moustache les rendait hilares.
Elle jeta un coup d’œil à son téléphone un peu après 18 heures. Pas de nouvelles de Vincent, qui aurait déjà dû être là. D’ordinaire, il lui envoyait un message lorsqu’il quittait un lieu ou qu’il était coincé dans une réunion sans fin. Peut-être n’y avait-il pas pensé cette fois-ci. Après tout, il terminait un week-end entre amis.
Elle s’installa dans le canapé, Georges en grosse boule ronflante contre sa cuisse. Sa présence s’entendait plus qu’elle ne se voyait. Elle le gratta entre les deux oreilles, ce minuscule espace qui faisait redoubler ses ronronnements. Puis son index traça des cercles autour de son nombril : « Promis, j’apprendrai à faire des gâteaux avant que tu aies l’âge d’en manger, petite crevette. » À ce stade, ce n’était pas une crevette mais un grain de sable. C’était complètement là, niché au fond d’elle, imperceptible, et quelques heures plus tard, elle l’espérait, cela deviendrait un tout immense, parce qu’ils seraient trois.
Elle chercha un film, quelque chose de bon à faire passer le temps, pour finalement lancer le premier épisode d’une série. Rien à faire. Son portable, immobile et silencieux sur la table basse, l’obsédait. Elle crut entendre deux, trois fois, cinq fois un trousseau de clés tinter de l’autre côté de la porte d’entrée. Elle n’avait pas essayé de l’appeler ou d’appeler ses amis. Habituellement, ce n’était pas son genre de courir après les messages. Pas de comptes à rendre entre eux, pas de fusion des quotidiens. Mais son impatience commença à la démanger. Un petit rien, une espèce de gêne, coincée entre ses entrailles et sa trachée.
Son téléphone vibra sur la table basse. Elle fit un bond en avant, se cogna contre le meuble, renversa un peu du décaféiné qu’elle avait à la main sur le canapé. Elle rejeta l’appel de sa mère avec contrariété. Elle ne voulait pas lui parler, elle voulait Vincent.
Elle se frotta le genou, pesta contre la table basse, contre l’appartement car subitement, elle le trouvait trop petit. Impossible d’y mettre un bébé. Le logement ne ferait pas l’affaire mais il était bien trop tôt pour réfléchir à ce problème. Pourquoi y pensait-elle déjà ? Parce que Vincent lui manquait, parce qu’elle avait hâte de lui montrer sa salopette, de parler de cette table basse qui rencontrait leurs rotules plusieurs fois par semaine.
Elle tentait d’évacuer les scénarios rocambolesques qui émergeaient l’un après l’autre dans sa tête. Plus probable qu’un attentat ou qu’une rencontre avec une autre femme, ils étaient coincés dans les bouchons, ils avaient eu une panne sur la route, ils s’étaient arrêtés pour manger un morceau.
Le téléphone vibra de nouveau. Le prénom qu’elle attendait s’afficha sur l’écran. Joséphine sentit son cœur se serrer d’excitation. Vincent allait arriver, il allait lui dire qu’il serait là dans dix minutes, peut-être même cinq.
— Bonsoir, mon amour, tu t’es perdu en route ? interrogea-t-elle.
Aucune réponse. Enfin si. Une légère vibration, un demi-souffle. Un peu comme un parasite.
Et puis une voix, mais pas celle de Vincent. Maxime, qui s’éclaircissait la gorge. Elle n’eut pas le temps de demander pourquoi il avait le téléphone de son époux, pas le temps de demander où il était. Maxime parlait en onomatopées. Elle ne comprenait pas bien parce que son cœur tambourinait si fort dans ses oreilles que le son du téléphone était brouillé.
En fait, si, elle comprenait. Elle avait compris trois mots. Alors elle reposa son téléphone sur le plan de travail de la cuisine. De l’autre côté, Maxime l’appelait : « Joséphine ? Joséphine, tu es toujours là ? » Elle raccrocha et soudain, le silence. Elle était vidée de tout. L’appel avait été si bref qu’elle aurait pu l’avoir rêvé. Peut-être était-ce cela. Elle tenta de faire le lien dans sa tête entre tous ces mots que Maxime avait prononcés dans l’appareil. Furtivement, elle comprenait. L’instant d’après, c’était trop abstrait, trop loin. Irréel, oui. La seule chose qui lui disait qu’elle était encore là, dans sa cuisine, c’était le contact de sa main sur le plan de travail froid. Mais partout ailleurs, le néant.
C’était impossible, elle n’y croyait pas.
Elle observa son reflet trouble dans la vitre du four qu’ils avaient choisi ensemble. Vincent voulait un four dernier cri, un four qui lui permettrait de cuisiner de « vrais plats, comme un chef ». Il n’avait fait cuire qu’un seul et unique poulet depuis que le four avait été installé. Le poulet était sec. C’est le chat qui les avait aidés à le manger.
Elle s’accrochait au plan de travail.
Ils avaient tout prévu. Cette vie ensemble, tout était prévu. Leur monde à eux était là, encore là. Elle était dans l’entre-deux, dans ce moment où il y a l’avant toujours tangible, si réel, si habituel, et déjà l’après, qui déchire tout, qui annule chaque construction de leur existence. Pendant les deux derniers jours, tout avait été encore plus grand. Deux jours qu’elle dessinait les contours d’un nouvel univers, deux jours qu’elle imaginait qu’il serait là à chaque instant.
Il fallait qu’elle reste dans cet entre-deux, cette suspension du temps avant la laideur, le gâchis, le cœur disloqué.
Elle fixa son téléphone.
Il allait rappeler. Elle en était certaine.
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C’est un beau 1er mai, avec un soleil haut dans le ciel, des courants d’air dans les rues. Le muguet va bien se vendre aujourd’hui. Les stocks seront écoulés sans trop de négociations. C’est ce qu’elle se dit. Elle n’ira pas vérifier. Elle n’ira pas dehors, elle n’ira pas flâner comme tous ceux qui profitent du jour férié, elle n’ira pas acheter son brin de muguet. Elle adore l’odeur du muguet.
Elle ferme la fenêtre. Trop bruyant. Elle voudrait se fourrer du coton au fond des oreilles et qu’on lui fiche la paix. Son téléphone ne lui laisse aucun répit, s’agite à cadence répétée. Elle a cessé de le consulter. Il y a dix jours, elle avait les yeux vissés dessus, persuadée d’y voir apparaître le visage de Vincent qui la rappellerait. L’objet lui semble abject à présent. L’objet du commencement et de la fin de tout.
Allongée sur le canapé, elle laisse défiler la série en entendant, par bribes, les dialogues des personnages. Parmi tous les programmes que propose la plateforme, elle a choisi celui dont l’image de présentation était la plus colorée. Une explosion de rose bonbon et de bleu layette pour illustrer une histoire d’ados bêtifiés par le balbutiement des cœurs. Le doublage en français est terrible mais les conversations la bercent, jusqu’à l’endormir. Et quand elle se réveille, elle comprend que le garçon a laissé passer sa chance avec la fille.
Ses aisselles dégagent un parfum infect. Manque d’hygiène corporelle et sueur séchée après une nouvelle nuit à tremper ses draps. À croire qu’elle court le 100 mètres quand elle dort. Elle n’a jamais autant transpiré de sa vie.
La douche ne dure que le temps d’un aller-retour, car c’est sous la douche, quand son esprit se relâche sous l’effet de l’eau chaude, que Vincent apparaît. C’est sous la douche que les larmes viennent avec lui, et parfois, c’est incontrôlable. Des sanglots, des spasmes qui fracassent sa poitrine. Elle se retrouve sur le carrelage, recroquevillée comme une bête blessée ; elle a envie de crier mais elle ne sait pas quoi crier. Et ça ne veut pas sortir, de toute façon, tout est bloqué dans la gorge. Une boule énorme qui compresse sa trachée. Elle se rince à la va-vite, pressée de plonger à nouveau dans les histoires fictives d’autres personnages moins piteux. Partout ailleurs, dans les séries et les films, la légèreté la rassure. Elle a la sensation que si elle fait quoi que ce soit, tenter une recette de cuisine, trier les magazines périmés accumulés dans un coin du salon, s’épiler les sourcils, le réel va lui sauter à la gorge.
Alors, elle se laisse là, à se faire dicter chaque geste par les besoins élémentaires de son corps. Et parfois, quand elle donne ses croquettes à Georges ou qu’elle ouvre le réfrigérateur, quelques débris d’une réalité parallèle font une percée. Comme les chaussures de Vincent immobiles et trop bien rangées dans l’entrée. C’est furtif et atroce, hideux.
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Vincent
Je pensais qu’un départ n’avait pas besoin d’être préparé. Avant notre rencontre, il m’arrivait de quitter Paris sur un coup de tête, parce que j’avais vu un reportage sur un village du Luberon qui ne demandait qu’à être découvert ou parce qu’un ami de toujours me proposait d’aller skier le temps d’un week-end sur les pistes des Alpes. Je pouvais partir sans étudier les horaires des trains, sans me soucier de la météo, sans anticiper les bouchons sur la route du retour vers Paris. J’avais une idée, je n’en démordais pas et alors, je la suivais. Je me trouvais un côté aventurier, mes parents me trouvaient prétentieux, toi tu me trouvais peu économe. « Tu as vu le tarif des billets ? » Tu me disais que c’était n’importe quoi de les prendre à la dernière minute, tout ça parce que me venait l’envie urgente d’aller manger une glace dans les rues de Rome encore chaudes de l’été. J’étais têtu, tu étais terre à terre. Trop à mon goût parfois. Toujours ce besoin d’organiser les choses, tout aussi tenace qu’était mon besoin d’inverser le programme au dernier moment. Peut-être était-ce simplement la vie de couple. Parce qu’en définitive, je ne t’en voulais jamais et nous étions tout aussi bien dans notre canapé bousillé par Georges, ce gros chat borgne que j’aimais parce que toi tu l’aimais et que je finissais toujours par me laisser avoir par tes émotions.
Je pensais qu’un départ n’avait pas besoin d’être préparé, c’est ce que je faisais presque toujours, parfois sans avoir le choix, sans laisser le choix.