Des ronds dans l'eau
La maison
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.
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Le premier livreur était imbuvable. S’il avait pu lâcher sa cargaison sur l’herbe tout en continuant à rouler, il l’aurait fait. Le second, un jeune homme souriant, a insisté pour monter les bottes de lambris à l’étage lorsque ses yeux se sont posés sur son ventre. Il a tout de suite demandé si un mari ou un compagnon ou un ami, si qui que ce soit viendrait l’aider.
— Mon mari a un empêchement, il est allé voir si l’herbe était plus verte dans les hauteurs, a-t-elle répondu sans complexe.
— Dans votre état ? s’est exclamé le livreur, offusqué. Mais il n’a pas honte, celui-là ? Non mais je vous jure, les hommes, enfin pas moi madame, on ne peut pas leur faire confiance, ils se défilent dès qu’on a besoin d’eux !
— À qui le dites-vous, a-t-elle acquiescé en haussant les épaules.
Se jouer du livreur n’était pas très classe, d’autant plus qu’il a monté seul à l’étage, en refusant toute aide, les bottes de lambris et la multitude de cartons contenant le kit de peinture ou les poignées de porte. Elle lui a offert un café et une madeleine. La bouche pleine, il a dit être très pressé et a couru vers son camion, sa tasse à peine vidée. Elle aussi était pressée. Impatiente d’ouvrir ses cartons. Impatiente également de retrouver Millie, qui passe la chercher en début d’après-midi. Elles se rendent à Vannes, faire plusieurs brocantes que Millie connaît bien. Joséphine déjeune en vitesse, nourrit Georges et se dépêche de se changer. Il fait chaud et elle n’a que ses baskets. Ses sandales sont restées à Paris, tout comme le reste de sa garde-robe d’été. De toute façon, elle ne pourra bientôt plus porter son short ou cette robe serrée à la taille. Il faudrait qu’elle pense à acheter des vêtements plus adaptés à sa nouvelle ligne. Elle n’a rien pour sa grossesse. Enfin si, la salopette.
Dans la voiture, Joséphine dit qu’elle a nourri les poissons du golfe quand Millie lui demande ce qu’elle a fait de son week-end du 14-Juillet, puis celle-ci lui raconte le sien chez son fils, à Caen. Elle ne l’a finalement pas beaucoup vu, ou plutôt elle l’a vu de loin. Patron de son entreprise, James a passé beaucoup de temps derrière son écran d’ordinateur. Millie ne lui en veut pas, elle comprend :
— Mon fils, c’est le stéréotype du Parisien qui s’est exilé loin de sa ville, qui a monté une boîte esprit start-up, ça ne marche pas trop mal d’ailleurs, et qui passe sa vie dans le TGV ou sur son laptop, ou les deux en même temps. Mais bon, au moins, j’avais mon petit Lucas pour moi. Il a beaucoup aimé le feu d’artifice. Et on a fait de la pâtisserie, même si sa mère gardait un œil sur le sucre. Elle est vraiment… hum, je ne sais plus dire en français. Pain in the arse !
Millie a passé son week-end à pousser le bouchon avec son petit-fils. Bonbons, cavalcade dans les escaliers, coucher tardif. Les nerfs de la belle-fille ont été mis à rude épreuve, mais elle a gardé le sourire.
— Cette femme est adorable et absolument boring. Et elle a bien dressé mon fils. Parfois, j’ai un peu de mal à reconnaître mon propre enfant. Tu verras, si tu en as un jour, il faudra accepter que tes enfants t’étonnent par leurs choix.
Joséphine sourit, se retient de dire que ce sera bientôt le cas, sauf changement de programme involontaire. Impossible de remarquer le petit ventre, dissimulé par le tee-shirt ample. Sous le vêtement, tout le monde est à l’étroit. Son jean cisaille sa taille et ses hanches. Il faut vraiment qu’elle fasse du shopping.
Elles se garent au parking Saint-Joseph, puis elles se rendent à pied dans le centre derrière les remparts. Joséphine n’était jamais venue à Vannes et admire les maisons à pans de bois des ruelles pavées. Millie lui fait la visite du cœur historique et la mène vers une première boutique d’antiquités, plutôt guindée. Ce n’est pas vraiment ce que Joséphine avait en tête. Elle avait pensé à un dépôt-vente, une brocante. Un lieu où elle aurait pu dénicher des vieux meubles qui cherchent un nouveau propriétaire prêt à leur offrir une seconde existence. Elle est un peu perdue. Elle soulève des objets au hasard, s’approche d’une grosse malle vintage. Millie termine sa discussion avec une vendeuse puis revient vers elle.
— Quelque chose te plaît ?
— Tout me plaît et rien ne me plaît en même temps. Je ne sais pas vraiment de quoi j’ai besoin.
— Ce n’est qu’une première visite. La prochaine fois, et si tu as avancé dans tes travaux, tu auras les idées plus claires. Il faudrait que je t’emmène dans une brocante qui est à quinze minutes à pied d’ici. C’est plus grand. Très vintage. Très… bobo.
— Tu as raison, je devrais commencer à bricoler cette chambre parce que j’ai du mal à visualiser ce qu’il me faudrait en plus. J’ai déjà des meubles, ceux du grand-père de mon mari.
— J’aurais dû passer les voir avant pour te donner mon avis.
Joséphine lui propose aussitôt de venir chez elle quand elle voudra. Millie a des goûts très sûrs, et une approche historique des objets. Lorsqu’elle en désigne un dans la boutique, elle fait quelques commentaires sur le style typique des années 1920 ou une remarque sur cette tendance très en vogue chez les designers de l’après-guerre.
Au moment de repartir, sans rien dans les mains, Joséphine s’arrête devant un vieux poste de radio et lecteur CD. Il n’a rien d’attirant, il n’est pas franchement rétro et ne transpire pas non plus la modernité. Il ne propose que quelques fonctionnalités mais l’idée d’écouter la radio ou des CD lui plaît et elle emporte sa trouvaille.
Lorsqu’elles quittent la boutique, elle demande à Millie si elles peuvent faire un tour chez un disquaire ou dans une grande enseigne culturelle.
— Mais bien sûr, je connais un disquaire pas loin. C’est Marco, un bon ami !
Cette femme est étonnante, pense Joséphine. À croire qu’elle a passé toute sa vie en Bretagne et non entre Birmingham et Paris. Millie a un côté intimidant, avec sa beauté tout en longueur, ses vêtements en camaïeu de rouge un jour puis de vert un autre, son indépendance et cette sensation qu’elle accueille à bras ouverts tout ce qui vient à elle.
Elle n’a pris qu’un seul CD, celui d’Alain Souchon avec Le Baiser. Elle a croisé Gainsbourg, lui a lancé un regard sévère et s’en est détournée rapidement. Millie est dans l’arrière-boutique avec le propriétaire des lieux. À la caisse, elle s’apprête à payer mais en penchant la tête pour fouiller dans son sac, elle ne voit plus grand-chose. Son corps s’enfonce dans le sol. C’est si soudain que sa main rate le comptoir.
Au-dessus d’elle, plusieurs têtes. C’est un peu flou quand elle rouvre les yeux. Elle distingue les cheveux gris de Millie et sa robe flamboyante. Une personne lui relève les jambes. Une autre dit qu’il fait chaud aujourd’hui, on étouffe. Petit à petit, elle recouvre ses esprits et insiste pour se relever. « Tout va bien », dit-elle en saisissant la bouteille d’eau qu’on lui tend. Elle boit à petites gorgées et s’éponge le front sur la manche de son tee-shirt.
— On peut sortir ? demande-t-elle à Millie.
— Bien sûr, on va prendre l’air et je vais t’emmener manger quelque chose.
À l’extérieur de la boutique du disquaire, elle refuse d’aller à la boulangerie, elle n’a pas faim. Il fait trop chaud, le client du magasin avait raison. Millie abdique et sort de son sac quelque chose :
— Tiens, ça va te rafraîchir. C’est de l’huile essentielle de menthe poivrée. Ça marche bien contre les nausées et les vertiges. Tu en poses une goutte sur le dos de ta main et…
— C’est gentil, Millie, mais je ne peux pas. Les huiles essentielles, c’est contre-indiqué dans mon état. Je suis enceinte.
Elle relève le bas de son tee-shirt et dévoile son ventre compressé par la fermeture de son jean. Millie ouvre de grands yeux et passe son bras sous le sien pour l’entraîner un peu plus loin.
Elles s’installent dans une crêperie à proximité du jardin des Remparts. Millie commande deux crêpes au sucre, en dépit des protestations de Joséphine, et des sodas très frais et bourrés de sucre.
— Tu es enceinte de combien ?
— Je vais bientôt entrer dans le cinquième mois.
— Je peux te féliciter ? J’imagine que ce n’est pas comme ça que tu envisageais d’avoir un enfant, right ?
— Non, pas vraiment. Mais tu peux quand même me féliciter. Maintenant qu’il est là, ce bébé, autant s’en réjouir, dit Joséphine, en levant son verre de soda comme pour trinquer à son excès de cynisme.
Millie lui pose des questions. Est-ce qu’ils avaient décidé d’avoir un bébé avec Vincent ? Depuis combien de temps était-elle enceinte quand il est mort ? Joséphine lui explique tout, raconte avec une précision d’horloger la façon dont tout s’est enchaîné à une cadence morbide et ironique. Et puis, ces semaines d’hésitation…
— Ça n’avait plus aucun sens sans lui. J’ai hésité, je voulais avorter puis le garder puis avorter. Tous ceux à qui j’en ai parlé m’ont donné leur avis. C’était horrible.
— God, Joséphine. Franchement, moi, si tu m’avais demandé mon avis, je n’aurais pas su te répondre. À ta place, j’aurais été incapable de prendre une décision.
Pour la première fois, elle entend que c’est normal de ne pas savoir quoi faire dans sa situation. Et ça la rassure un peu.
— En fait, je n’ai pas vraiment eu le courage de choisir. J’ai laissé le bébé là où il était, en attendant de savoir si je le voulais vraiment. Et puis, j’ai dépassé les délais.
— Ça, ça veut dire que tu as pris une décision. Tu le voulais, ce bébé.
— Je ne sais pas. Je le voulais mais avec son père encore en vie. J’ai peur de ne jamais l’aimer comme il faut, j’ai l’impression qu’il a pris la place de Vincent.
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C’était toujours le même rêve. Toute sa famille, ses frères compris, la laissait au centre commercial, celui dans lequel ils allaient souvent faire les courses de la rentrée scolaire. Elle tenait la main de sa mère et puis soudainement, elle se retrouvait seule, à courir dans les rayons tout en réalisant que Julien, Christophe et ses parents étaient tous partis sans elle.
Pendant longtemps, ce même rêve. Elle se disait qu’il n’en existait pas de plus cruel, avec ses certitudes de petite fille apeurée par l’abandon dont se moquaient volontiers ses frères lorsqu’elle partageait avec eux ce qui l’avait fait quitter le lit pour rejoindre celui de ses parents au milieu de la nuit.
Elle n’est plus cette petite fille, elle a découvert qu’il y avait plus impitoyable encore, quand Vincent vient la visiter. Elle rêve ou cauchemarde car finalement, elle ne sait plus si un rêve en est un lorsqu’il repart, laissant là son cœur sidéré. Elle se réveille, les yeux remplis de vide, et se prend en pleine figure les souvenirs avec lui, et puis le souvenir de ces derniers mois sans lui. Et subitement, elle ne trouve plus aucun sens à sa présence ici, à ce gros ventre aussi, étalé sur le lit de camp contre Georges. Elle veut tout abandonner. C’est ridicule de rénover une maison, d’être enceinte, sans lui. Elle commence à accepter le bébé quand il fait jour, elle pense à lui en lui promettant de faire mieux ou en lui donnant un bout de crêpe mais finalement, dans ses rêves, elle essaye de soudoyer Vincent, elle veut qu’il revienne à la place de celui qui est au fond d’elle. Elle donnerait tout. Et quand vient une nouvelle journée, elle cherche son rituel parce qu’elle n’a plus le choix, elle s’ébroue comme un cheval dérangé par une mouche, allez ma grande la peinture n’attend pas, mais elle ne peut empêcher la défiance de son regard quand elle le pose sur son ventre.
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Alors qu’elles pénètrent dans la maison, Millie a la tête qui dodeline. Elle lève les yeux vers le plafond, balaye du regard le salon, a un léger tressautement en découvrant le lit de camp et un air ébahi face à la cheminée rustique avec en son centre le poêle à bois. Elle se dirige ensuite vers la cuisine, s’arrête sur le seuil. Joséphine confirme, la pièce, restée dans son jus, a besoin d’un rafraîchissement. Ses économies serviront à faire appel à quelqu’un. Millie hoche la tête, c’est une bonne idée en effet, étant donné le travail que demandera cette cuisine. Elle lui montre ensuite la chambre et la salle de bains du rez-de-chaussée avant de la mener à l’étage. C’est très grand, commente Millie alors qu’elles montent les escaliers. Elle ne s’attendait pas à une maison aussi spacieuse. Le petit appartement qu’elle loue dans le bourg de Locmariaquer autorise tout juste quelques sauts de puce entre la chambre et les toilettes. Joséphine est surprise à son tour, elle imaginait Millie vivre dans une grande maison bourgeoise, avec des tas de livres partout, des œuvres d’art et surtout une chambre pour accueillir son petit-fils.
— Ils viennent très rarement à Locmariaquer, c’est moi qui fais le déplacement jusqu’à Caen souvent. Ce n’est pas un problème. Personne ne vient me déranger chez moi.
En haut des escaliers, la partie habitable est sur leur gauche. Joséphine est fière de lui montrer la première chambre. Le parquet est jonché des bottes de lambris et de matériel de bricolage.
— Pour utiliser la place de la sous-pente, je vais installer des soubassements avec des portes coulissantes, ça n’a pas l’air sorcier. Sur ce mur-là, il y aura du lambris blanc, tu vois ce que c’est ? Regarde, par terre, c’est ça. J’ai acheté du linge de lit vert sapin. Ça va être très cocooning.
— Effectivement. Et puis, ces poutres, c’est sublime. Mais tu as beaucoup de travail. Ce n’est pas un peu trop pour une femme enceinte ?
— On verra. Pour l’instant, je suis en pleine forme. J’ai plein d’idées. Et j’en ai besoin surtout.
Elles passent ensuite devant les autres pièces et s’arrêtent à l’autre extrémité de l’étage. Le grenier intrigue Millie, qui scanne la pièce avec intérêt. Au milieu du bazar, elle détecte de beaux objets et s’enquiert du sort qui leur est réservé. L’imposante armoire bretonne ira dans la chambre, après vernissage en plus foncé. Cette petite table, peut-être au salon. Ou encore ces bibelots, qu’elle verrait bien dans la cuisine. Et avec ces planches de bois, elle fabriquera une étagère et un banc, à placer en bout de lit.
— Si tu veux, je peux t’aider, lui dit plus tard Millie alors qu’elles sont installées sur la terrasse. La restauration des meubles, c’est mon hobby. Et il m’est arrivé d’en vendre aussi.
— Avec plaisir, oui. Mais seulement si tu as le temps.
— J’ai toujours le temps pour mon passe-temps préféré. Ta maison est magnifique, et très grande !
À force de concentration sur une pièce, elle en avait presque oublié la taille de l’ensemble. Oui, cette maison est très grande, assez pour qu’elle passe des semaines à la rénover. Et ensuite ? Peut-être que le lieu sera un poil démesuré pour une femme seule, avec un chat et un bébé. C’est petit, un bébé. Elle pourrait le perdre, ici.
Millie se propose de repasser dans la semaine ou la semaine suivante pour rafraîchir l’armoire, la vernir d’un beau brun qui s’accordera au thème boisé et naturel de la chambre, mais elle envisage aussi de changer les pieds et les ouvertures de portes. Il faudra bien s’y faire : à un moment donné, son corps grossissant freinera ses ardeurs de bricoleuse du dimanche. Même Millie l’a rappelée à l’ordre. Une prise de sang pour voir si tout va bien serait la moindre des choses. Elle ne peut plus occulter son état, les changements sont perceptibles, ça évolue de façon notable un peu partout dans son corps : le ventre qui tire un peu, les allées et venues aux toilettes, des douleurs dans le bassin qui l’obligent à se retourner plusieurs fois dans son lit. Et plusieurs matins de suite, un hoquet agaçant. Mais elle est en forme, ce sont des changements qu’elle sait normaux, quoique pas assez handicapants pour qu’elle y prête vraiment attention.
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Ça faisait longtemps qu’elle n’avait pas eu en main un CD. Elle se souvient de celui des Destiny’s Child, son tout premier lorsqu’elle avait à peine un pied dans l’adolescence, et dans la foulée, elle s’était toujours tournée vers des morceaux à la mode, ceux recommandés par ses copines au collège ou par Fan 2. Ensuite, rien de bien personnel… C’était Vincent qui lui faisait écouter des groupes moins connus, moins mainstream. Est-ce encore une preuve de son indéniable manque d’originalité ? Elle doute, Vincent n’est plus là pour lui répondre. Ça ne l’avait pas contrariée avant, de savoir qu’elle était consensuelle ; sa vie bien organisée, simple lui convenait. Elle panique maintenant. Est-ce qu’il aurait pu moins l’aimer parce que ses goûts, ses intérêts étaient trop conventionnels quand lui n’avait rien, ne faisait rien de banal ?
Elle a mangé son croissant, Georges ses croquettes, et il la suit à l’étage. Le poste de radio est installé, dans un coin de la chambre. Elle y glisse le CD d’Alain Souchon et fait résonner la voix mélancolique et moelleuse dans la pièce. Elle pense à Millie qui ne connaissait pas vraiment le chanteur. Le nom lui disait vaguement quelque chose. C’est celui qui a des cheveux en feu d’artifice, non ? a-t-elle demandé en tournant des boucles invisibles avec ses doigts.
Elle a passé quelques heures à regarder des vidéos et à lire des articles pour savoir comment poser du lambris. Ce sera sur un seul mur, celui derrière l’emplacement du lit.
Elle découvre ce qu’est une scie sabre. Dans ses mains, l’engin est rutilant, et impressionnant. Il l’effraye un peu. Elle n’est pas la seule. Quand elle l’allume brièvement, Georges déguerpit. « Trouillard ! » lance-t-elle alors qu’elle l’entend sautiller dans les escaliers.
Elle passera la journée, celle d’après et la suivante encore, à couper des lames, fixer les tasseaux avec des clous à tête d’homme dont le nom la fait rire à chaque fois qu’elle tape dessus, faire les vérifications avec le niveau à bulle et finalement arriver à l’autre bout du mur. Le CD tourne en boucle, elle chante à tue-tête et s’endort sur le matelas rassis du lit de camp, les oreilles remuant encore le sable de la plage de Malo Bray-Dunes. Elle prend des goûters à même le sol couvert de sciure, sort avec Georges dans le jardin de temps à autre, mais elle est chaque fois pressée de s’y remettre. En sciant le lambris, en clipsant les lames, elle demande à Vincent si ça lui plaît, elle aime l’entendre lui répondre qu’elle se débrouille comme une chef. La peine se tait plus facilement quand ses mains sont occupées à taper avec un maillet. Elle le remercie d’avoir répété à l’envi qu’ils feraient tout eux-mêmes.
Elle se déshabille, quitte la salopette qui a été son uniforme pendant trois jours. Le jean fait moins neuf à cause des griffures de clous et des petits résidus de lambris. Elle se disait qu’elle n’arriverait pas à la porter. Ce vêtement comme débris d’un week-end à la fois délicieux et inhumain. Et puis finalement, la salopette lui rappelle aussi qu’elle a chéri l’instant où elle a appris qu’elle était enceinte. Elle force sur son esprit pour essayer de faire revenir les sensations, pour capturer un peu de ses envies passées, celles qui la poussaient à s’imaginer alors trottinant derrière une poussette.
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Vincent
J’avais dit à ta mère que ce serait une maison à notre image. Elle avait ce même air que je retrouvais dans ton visage. Un peu d’angoisse et finalement, l’envie de voir ce que ça allait donner. Je lui avais promis que ce serait elle qui ensuite nous supplierait de pouvoir venir dans notre belle maison de Locmariaquer, refaite par nos soins. Je lui disais qu’on allait même bien rigoler en bricolant. Moi, je trouvais ça drôle. À me voir, le front suintant, l’œil scintillant et le sourire rutilant de fierté quand je terminais de rendre une armoire un peu vintage mais pas trop, tu me disais que l’on se demandait si l’extase ne venait pas à l’heureux homme qui savait bricoler. Tu avais d’abord trouvé cet attrait pour la boîte à outils affriolant parce que ça me donnait un côté brut, primitif. J’étais celui qui savait faire saillir les muscles quand le robinet pleurnichait. J’avais voulu te montrer que l’on pouvait s’en amuser, y prendre du plaisir, en te faisant suivre un cursus accéléré de bricolage amateur. Nous avions tant ri et pour la première fois, je t’avais vue jouer à la mauvaise élève parce que tu n’avais aucune envie de savoir comment manier la perceuse-visseuse. Je t’avais dit que tu ne perdais rien pour attendre parce qu’un jour, tu finirais par mettre la main à la boîte à outils d’une façon ou d’une autre pour notre maison de Bretagne, même si ce n’était que pour choisir la couleur des rideaux de la chambre d’enfant.
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Elle fait le tour de sa petite propriété végétale. Sa mère lui a conseillé quelques arbustes à planter et des semis pour un potentiel potager. Elle choisit un emplacement, sur la gauche du jardin. Catherine a mentionné que juillet n’était pas la période idéale pour commencer à semer. L’intérieur de la maison est de toute façon la priorité. Elle se contentera de planter quelques petites choses, qui ont un intérêt autre que celui de faire joli. Plutôt que de concevoir un potager ordinaire, germe l’idée d’un carré dédié aux plantes médicinales. Elle n’y connaît pas grand-chose. Elle fouille sur Internet pour trouver ce qu’elle pourra planter durant l’été. Elle va s’en tenir à la menthe, parce qu’elle aime le goût, et à la sauge, qui apparemment demande un entretien limité et convient pour faire ses débuts en jardinage. Pour le reste du potager, ce sera du potiron et de la courgette. Inutile d’élaborer un jardin de curé. Elle verra bien.
Le soir même, elle appelle Millie :
— J’ai un service à te demander. La prochaine fois que tu vas faire des courses en ville, je veux dire plus loin qu’à Locmariaquer, est-ce que je pourrais t’accompagner ? J’aimerais aller dans une jardinerie, j’ai vu qu’il y en avait une à Auray.
— Après la chambre, tu passes au jardin alors ? Eh bien, la Parisienne découvre les joies de la campagne, plaisante Millie. On y va demain matin, et ensuite, je viens repeindre ta grosse armoire ?
— Parfait, merci Millie.
— J’ajoute une condition, tu iras faire une prise de sang avant la séance de shopping.
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Est-ce qu’elle retrouvera un jour la force de se reconnecter à ce qui faisait sa vie, et même sa passion ? Être médecin, c’était avoir l’appétit de chaque journée, c’était l’envie d’arriver vite au cabinet, d’accueillir les patients, de les écouter, de les aider. Sa passion s’est perdue dans sa peine. Elle ne sait pas comment se réparer, elle ne saurait plus le faire pour les autres, pense-t-elle en sortant du laboratoire dans le centre d’Auray. Les blouses blanches, les équipements, le vocabulaire médical, c’est ce qui faisait ses journées. L’autrefois se rappelle à elle et elle avance dans la rue, une espèce de malaise collé au corps.
Millie lui tend un sac en papier, tagué du logo d’une enseigne de boulangerie, lorsqu’elle la retrouve à la voiture. Joséphine a un hoquet de surprise en l’ouvrant et éclate en sanglots, face à son amie, décontenancée.
— Ça s’est mal passé la prise de sang ? Ou tu n’aimes pas les chouquettes ?
— Pardon, je ne sais pas pourquoi je pleure, balbutie Joséphine. Si, j’aime les chouquettes. Mon bébé s’appelle Chouquette…
— Je… Je ne comprends rien à ce que tu racontes.
— Je suis désolée, excuse-moi.
— That’s alright. Arrête de t’excuser, dit Millie en caressant la joue de Joséphine. Tu as le droit de pleurer, tes hormones sont folles en ce moment. C’est normal, ne t’inquiète pas. Mais tout va bien ? Ils t’ont fait mal dans le laboratoire ?
— Non, pas du tout. Tu as raison, je suis chamboulée.
— Oui, en effet parce qu’un bébé qui s’appelle Chouquette… Hum, pourquoi pas. Je pensais que c’était plutôt les chiens qui avaient ce type de prénom.
Les larmes de l’une séchées, l’inquiétude de l’autre évacuée, elles reprennent la voiture pour passer à la jardinerie puis dans une grande surface. Millie a besoin de faire des courses. Joséphine en profite pour acheter des choses un peu plus variées que d’habitude. Jusqu’à aujourd’hui, la supérette était son unique point de ravitaillement. Dans le magasin, elle passe aussi au rayon culturel. Il y a du choix mais elle attrape ce qu’elle connaît : Adele, London Grammar, Sting et Lana Del Rey. Ça fera l’affaire pour les prochains jours. Elle montre sa sélection à Millie, qui se permet d’ajouter un best’of de Queen, « pour les journées où je serai avec toi ».
Elles s’arrêtent dans le bourg sur la route du retour. Millie dépose rapidement ses courses chez elle, puis dit qu’elle a des choses à récupérer ailleurs. Elles s’engagent à pied dans l’une des ruelles adjacentes. À 300 mètres de l’appartement, Joséphine pénètre alors dans un autre univers. Un petit local, face au port, inondé de lumière, avec des meubles partout, d’énormes taches au sol et un chevalet devant la baie vitrée qui s’étend sur toute la longueur de la pièce. Mon deuxième chez moi, dit Millie en souriant comme une enfant dévoilant son secret. Restaurer des meubles est davantage qu’un hobby. Elle y consacre des heures entières. L’aquarelle est sa seconde passion. Lorsqu’elle était maître de conférences à Paris, ses journées alternaient entre cours magistraux et séances de peinture dans son bel appartement du 17e arrondissement :
— Mais rien à voir avec la lumière d’ici.
— On dirait un atelier d’artiste, s’émerveille Joséphine.
— Je suis une artiste. Je considère que toute personne qui sort de sa tête une idée et la fabrique de ses mains est un artiste, comme les boulangers, les horlogers, les menuisiers, et les écrivains aussi sur leur clavier. Être un artiste, ça se passe là, dit-elle en tapant son front du bout de l’index.
Elle récupère des pots de vernis, quelques outils et elles remontent en voiture. En arrivant près de la maison, Joséphine aperçoit sa voisine dans son jardin et lui fait un signe pour la saluer. Suzanne accourt vers la voiture et une fois les présentations faites et leur programme de la journée évoqué, celle-ci propose son aide et celle de Pierre pour sortir l’armoire du grenier :
— Hors de question, objecte Joséphine. Je m’en voudrais si vous vous faisiez mal en la bougeant, elle pèse le poids d’un âne mort.
— Et tu es enceinte. À nous trois, avec ta conductrice, et même si on est vieux, on s’en sortira mieux que toi avec ton ventre qui commence à être bien gros. N’est-ce pas, madame ?
— You’re quite right, acquiesce Millie.
Le temps que Joséphine range ce qu’elle a acheté au supermarché dans la cuisine et dépose une assiette de madeleines sur la table, le couple de voisins arrive dans la maison. Ils prennent un café, font connaissance avec Millie. Le courant passe bien. C’est la première fois qu’il y a autant de monde chez elle. Elle redécouvre la chaleur des conversations, les rires, les petites cuillères qui tintent dans les tasses, les pas dans la pièce, les mains qui se posent sur les murs pour dire « c’est beau, ces pierres apparentes ».
— Bon, on va la bouger, cette armoire ? dit Pierre, en gobant une dernière madeleine.
Suzanne époussette les miettes du petit gâteau sur le haut du pull de son mari, Millie attrape ses pots de vernis et Joséphine les invite à la suivre dans les escaliers.
Pierre inspecte tout l’étage. Il reconnaît la maison de son ami Louis, mais il y a eu beaucoup de changements. Comme disait Millie au sujet des artistes, les ouvriers du bâtiment ont mis leur patte finalement, une patte blanche. Excepté le grenier, ils ont remis à zéro chaque pièce. La maison est inondée de blanc, comme un retour à la pureté.
Dans la chambre, Suzanne hausse les sourcils d’effarement face à la scie électrique, les tréteaux et les outils au sol. Elle est impressionnée et surprise de voir que le lambris s’élève jusqu’en haut du mur :
— Mais comment as-tu fait pour poser tout ça seule ?
— Il n’y a pas beaucoup de hauteur sous plafond, je suis montée sur l’escabeau, répond Joséphine avec un sourire fier. Ici, je vais poser des portes coulissantes, sur rails, poursuit-elle en désignant les soubassements.
— Eh bien, ma petite, tu en as du boulot, dit Pierre en se frottant le crâne. J’ai un copain qui pourrait te les poser, tes portes coulissantes. À mon avis, c’est dans ses cordes.
— Non, c’est gentil, j’ai regardé comment faire et ce n’est pas si…
— Joséphine, laisse-nous t’aider, intervient Millie en posant sa main sur son bras.
— Tu ne te rends pas compte du travail que cela représente et il est hors de question que tu dormes pendant des semaines encore dans ce lit de camp que j’ai vu dans ton salon. Si j’étais ta mère, je t’obligerais à dormir à l’hôtel, ajoute Suzanne.
Elle n’aurait jamais imaginé recevoir tant de soutien de personnes qu’elle connaît finalement très peu. Serait-ce le karma qui se repentit de lui avoir pris Vincent ? Peu importe. Elle a des amis.
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Elle avait dit oui à des tableurs Excel pour suivre l’avancée des travaux, aux visites sur le chantier à cinq heures de route, au compte commun qui se remplissait et se vidait comme le tonneau des Danaïdes.
Elle s’était laissée embarquer par Vincent. C’était devenu un projet commun, non pas parce qu’elle se réjouissait de ce branle-bas de combat mais parce que son enthousiasme à lui, ses yeux rieurs, ses élans joyeux, l’attendrissaient. Elle se laissait gagner par cette même exaltation quand elle le voyait revenir comblé de Locmariaquer. Son sourire satisfait lui disait qu’il faisait ce qui le rendait heureux. Et elle en était heureuse pour lui, pour eux, et aimait partager ce qui faisait son bonheur, y contribuer un peu peut-être.
Cette maison, c’était d’abord lui, mais aujourd’hui, elle annote le carnet de Vincent, étudie ses idées – pourquoi pas, impossible, plus tard – et écrit les siennes. Elle repeint des volets et imagine sa chambre. Et alors, de nouveau, ce même enthousiasme commun parce qu’il n’y a pas qu’elle dans la maison à présent.
Suzanne a donné un objectif de groupe : le soir même, Joséphine dormira dans sa chambre. Les trois retraités, qui n’en ont que le nom au vu de leurs prouesses physiques, bougent l’armoire dans le grenier pour la rendre plus accessible mais ne la sortent pas. Millie préfère la retaper au milieu des cartons.
Alors que Suzanne range la pièce et commence à nettoyer, Pierre s’échappe. Il a pris les mesures, une photo du modèle de portes coulissantes désiré, la carte bleue de Joséphine et est parti, le téléphone coincé entre son oreille et son épaule. Plus tard, il revient chargé du matériel acheté dans la grande enseigne de bricolage d’Auray et accompagné d’un homme à la peau tannée par le soleil et aux mains calleuses. « Patrice, enchanté. J’installe des piscines habituellement. Oui, même en Bretagne, il y a de la demande pour des piscines. »
Joséphine, les bras ballants à la porte de sa future chambre, observe la scène, muette de stupéfaction : Pierre et Patrice, genoux au sol, installent les fixations pour les rails, Suzanne balaye en chantonnant, et à l’autre bout de l’étage, il y a Millie. Elle entend que ça tape, que ça démonte, que ça casse. Elle n’allume pas le poste de radio, elle aime ce bric-à-brac de sons.
Georges, habituellement assez méfiant en présence d’inconnus, fait le tour des pièces avec nonchalance comme un chef de chantier. L’inspecteur des travaux finis se déhanche entre les outils, renifle les pots de vernis et s’agrippe au balai de Suzanne. Il finit par accompagner sa maîtresse dans le jardin lorsqu’elle sort pour mettre à sécher les nouveaux draps, housse de couette et taies d’oreiller. Le soleil, le souffle d’air sur sa peau, l’odeur du linge frais. Si seulement tu étais là, Vincent. Il ne manque que lui, et pourtant, elle a le sentiment de sourire à l’intérieur.
Alors elle se dit qu’il faut rendre un minimum de ce qu’on est en train de lui offrir. Il n’y a pas que la chambre, il y a cet allègement sur sa poitrine. Elle doit les remercier. Quand elle se met aux fourneaux, Suzanne descend pour voir ce qu’elle fabrique, mais Joséphine la chasse. C’est à son tour de donner.
À la fin de la journée, la chambre est propre et dotée de rangements en sous-pente cachés par des portes coulissantes en bois brut. Joséphine a participé au montage de l’ancien sommier de Louis dans l’après-midi, puis à l’installation du matelas, qu’ils ont couvert des draps secs et de la couette couleur vert sapin. Le plafonnier a remplacé l’ampoule qui pendait tristement et sur l’étagère fixée par Patrice au-dessus du lit, sont installées les plantes d’intérieur achetées à la jardinerie. Ses pieds nus se posent sur le tapis livré la semaine précédente et son regard balaye la pièce. C’est sa chambre, telle qu’elle l’avait imaginée. Elle ne dit pas un mot. Ce matin encore, ce n’était qu’une pièce balbutiante. Cette nuit, elle va y dormir. Millie dit qu’elle a réparé et verni l’armoire, ainsi que le banc et les tabourets qui viendront entourer le lit en guise de tables de chevet. Ils seront secs le lendemain.
— Je ne sais pas comment vous remercier.
— Sèche tes larmes, Joséphine. On ne pleure pas à l’apéro ! s’exclame Pierre avant qu’ils ne redescendent au rez-de-chaussée.
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La terrasse est éclairée du doux soleil de fin de journée. Elle a préparé des petits fours, qu’elle dispose sur la vieille table. Il faut glisser un bout de carton sous l’un des pieds pour la stabiliser. Patrice, l’ami de Pierre, s’assoit sur l’une des chaises en plastique avant de se relever et d’en choisir une autre. « À mon avis, je vais finir le cul par terre avec celle-là », dit-il en mettant le siège fatigué de côté. C’est un grand costaud, avec des doigts énormes et des bras qui semblent avoir été taillés dans de la roche calcaire. Un gros nounours, qui se tape les cuisses quand il se met à faire des blagues, embarquant son public dans son rire. Il est le seul de la tablée à être natif de la région. Il a commencé comme ouvrier du bâtiment, « j’aurais pu te la refaire du sous-sol au grenier, ta baraque, Joséphine ». Pierre l’a connu à la Société nautique de Locmariaquer. Ils naviguent souvent ensemble ou séparément. Tous deux ont un bateau.
— Le mien est beaucoup plus grand, fanfaronne Pierre.
— Mais moi, je navigue depuis plus longtemps ! rétorque Patrice en donnant une bonne frappe dans le dos de son vieil ami.
Millie est amusée par les joutes amicales. Peut-être ne saisit-elle pas toutes les nuances mais son rire est cristallin et se fond à celui des autres.
Joséphine aussi sourit, s’esclaffe même. Il y a ce dont elle a tant manqué finalement ces dernières semaines. Son humeur tiédie par les mois passés devient moins neutre. Elle se sent heureuse. Elle n’a que les plats qu’elle a préparés dans l’après-midi pour leur rendre la pareille. En apportant son clafoutis de légumes et cabillaud à table, elle reste debout un instant et demande l’attention de chacun :
— Je vous remercie pour tout ce que vous avez fait aujourd’hui. Vous me connaissez à peine, voire pas du tout, dit-elle avec un regard vers Patrice, et pourtant, vous avez pris de votre temps pour me fabriquer une chambre de toutes pièces. Merci, je vous en dois une, à tous. Alors, n’hésitez pas, je suis là si vous avez besoin d’un service.
— Quelle cérémonie ! raille Millie.
— Ce ton solennel, tu ne veux pas nous remettre la médaille de l’ordre du Mérite pendant que tu y es ? renchérit Pierre.
— Une consultation, ça compte comme un service ? demande Patrice. Paraît que tu es médecin.
Joséphine ouvre la bouche et la referme sans un son. Ça faisait longtemps que quelqu’un ne lui avait pas parlé de son métier. Passé la surprise, elle commence à servir en silence avant de répondre qu’elle est médecin, oui, mais qu’elle n’exerce pas vraiment en ce moment.
— Tu es en vacances ? demande Patrice innocemment, tandis que les autres se pincent les lèvres.
— D’une certaine façon, oui. Je prends des vacances sans date de fin. Mais dis-moi comment je peux t’aider.
— C’est juste un vieil ongle qui me fait souffrir. Pas très ragoûtant.
— Si tu savais ce que je vois en tant que médecin, rien ne m’effraie. Je regarde ton ongle tout à l’heure.
Après le dîner, Patrice sort son gros orteil. C’est le genre de petits bobos qu’elle croisait tous les jours au cabinet. C’est même la raison pour laquelle elle avait choisi d’être médecin généraliste : s’occuper des problèmes sans gravité apparente mais qui minent le quotidien et le moral de ses patients. L’ongle est noir, le doigt de pied enflé. Patrice grogne un peu lorsqu’elle lui demande si c’est douloureux en pressant à certains endroits. Il s’est pris un coup ou a fait tomber quelque chose sur son pied, non ? Un carreau de carrelage la semaine dernière, sur un chantier.
— Il faut que tu ailles voir un médecin. Le noir, c’est l’accumulation du sang à la suite du choc que ton ongle a subi, explique-t-elle. Les vaisseaux sanguins se sont rompus, sans doute quand tu as fait tomber le carrelage sur ton pied.
— Ce n’est pas un champignon, alors ?
— Non, là on voit bien le sang, regarde. On appelle ça un hématome sous-unguéal. Le médecin doit simplement drainer le sang avec une petite aiguille. Il va perforer l’ongle et évacuer tout ça.
— Ça fera mal, docteur ?
— Aurait-on peur des aiguilles, par ici ? sourit Joséphine. Ne t’inquiète pas, c’est anodin, mais consulte rapidement. Je me demande comment tu arrives encore à marcher…
Ils prennent un dernier café sur la terrasse. L’air s’est rafraîchi. Tout le monde sort sa polaire, Joséphine aussi. Elle regrette qu’ils ne puissent pas s’installer à l’intérieur pour terminer la soirée. Il n’y a aucun meuble dans le salon qui puisse les accueillir au chaud. Il faudrait qu’elle s’attaque à cette partie de la maison.
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L’envie de poser sa main là où le ventre déborde, tendu et chaud. L’envie de le caresser, pour la première fois. Peut-être parce qu’elle est dans sa chambre, telle qu’elle l’avait imaginée. Au milieu de son écrin de blanc, de bois, de vert sapin, sous la fenêtre de toit au travers de laquelle elle perçoit le halo de la lune derrière les nuages, la quiétude éclot et c’est tout son corps, sa peau tout entière, qui s’étirent en une plainte heureuse. Elle a dit à sa mère qu’il n’y avait rien d’autre à faire qu’attendre lorsque l’on attend un bébé. Le faire ici, dans cette chambre, dans cette maison, lui semble désormais possible.
Et il y a maintenant tous ces autres, qui l’aident à dissoudre la ligne invisible qu’elle avait tracée entre elle et le monde autour. Les voisins allergiques aux touristes, sa nouvelle amie artiste, l’entrepreneur qui fait des piscines dans la région pluvieuse viennent d’entrer dans le plan, qui n’est plus celui de Vincent. Il y a quelque chose qui a changé. Elle ressent moins le vide, autour d’elle, au fond de son ventre aussi. C’est comme un dimanche soir sans travail le lendemain, un grand verre d’eau fraîche après une balade dans la touffeur des rues parisiennes, une robe qui tombe parfaitement sur les hanches. Un presque rien mais qui s’étend jusqu’à la pulpe de ses doigts. Une amorce vers la sérénité.
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On prend la route pour la Bretagne ma chérie, à ce soir. Je t’embrasse.
Le message est lapidaire. Ses parents viennent à Locmariaquer, sa mère ne demande pas de réponse. C’est une information, rien d’autre. Joséphine ne s’attendait pas à ça. Est-ce que la photo qu’elle leur a adressée la veille aurait échoué à les rassurer ? C’est pourtant l’effet inverse qu’elle avait espéré. Elle leur a envoyé un montage avant-après travaux de sa chambre, à eux et à ses frères, à Marie et à Olivier.
Elle ne demande pas plus d’explications. Heureuse à l’idée de voir ses parents, anxieuse de les accueillir dans son nouveau monde. Pierre, Suzanne, Millie et même Patrice ne l’ont pas vue dans sa vie parisienne, ils ne l’ont pas vue en tant que médecin. Pas besoin de justifier tel ou tel choix avec eux, pas de réaction de surprise lorsqu’elle prend chaque matin le chemin de la boulangerie ou qu’elle se rend dans les rayons des magasins de bricolage. Que penseront ses parents de sa chambre, de son idée d’une nouvelle cuisine, de ses journées sans injonction professionnelle ? Le temps de la tolérance et de la compréhension a-t-il une date limite ? Ils exigeront sans doute des explications ou des garanties sur le fait qu’elle sait ce qu’elle fait, qu’elle vit bien, qu’elle est sereine, qu’elle est en bonne santé. La photo a dû titiller leur instinct primaire. Ce sont des parents inquiets, sinon pourquoi auraient-ils pris la route aussi rapidement ? Elle réalise qu’elle n’a même pas de quoi les faire dormir. Tant pis pour les nuits moelleuses dans sa chambre nouvellement pimpante, elle va reprendre le lit de camp le temps qu’il faudra.
Dans la matinée, un sachet de la boulangerie à la main, elle va toquer à la porte de l’appartement de Millie pour la remercier de son aide en lui apportant un pain au chocolat.
— Tu n’aurais pas dû, tu sais bien que j’aime m’occuper des vieux meubles.
— Ce n’est pas grand-chose en comparaison de tout ce que tu fais pour moi. Et puis, ce n’est pas que pour les meubles. Tu m’as emmenée à Vannes, au labo, à la jardinerie…
— Les résultats de la prise de sang sont bons alors ?
— J’avais oublié ça… Ça a été plutôt chargé dernièrement, répond Joséphine avec un clin d’œil.
Elle sort son téléphone pour accéder à sa boîte mail. La prise de sang ne révèle rien de problématique. Voilà, Chouquette fait son nid sans faire de vagues, pense-t-elle. Elle dit à Millie que tout va bien là-dessous et envoie un message à Olivier : J’ai fait une prise de sang, RAS. Chouquette t’embrasse et moi aussi. Puis elle évoque la venue de ses parents, elle voudrait qu’ils dînent tous ensemble, pour qu’ils puissent rencontrer Millie. Pierre et Suzanne seront conviés eux aussi.
— Tu veux montrer à tes parents que tu n’es pas seule, dans ta maison trop grande, avec un petit bun in the oven ? la taquine son amie.
Elles terminent les viennoiseries en discutant de la météo, des touristes qui noircissent les plages et envahissent les commerces du bourg. Millie trouve cela désagréable. La gaieté légère, l’animation estivale est synonyme de possibles nouvelles rencontres mais surtout d’un spectacle à ciel ouvert. L’artiste aime observer les familles sur la plage, les couples dans les restaurants. Ensuite, elle en fait des aquarelles. Joséphine se souvient d’une toile dans son atelier, un petit garçon de dos, avec un bob sur la tête et la main dans celle d’un adulte s’échappant de la peinture. Millie a enseigné l’histoire et continue d’en faire vivre d’autres avec sa peinture. Elle en vit une pour elle-même aussi puisqu’elle finit par dire à Joséphine qu’elle doit partir, pour retrouver un certain Daniel, et souligne ses mots d’un clin d’œil. Rien ne laissait deviner qu’elle avait un homme dans sa vie, c’est la première fois qu’elle évoque un rendez-vous amoureux.
— Peut-être que je te le présenterai un jour mais pour l’instant, je le garde pour moi. Nos instants sont précieux. Il ne vient pas très souvent à Locmariaquer. Il travaille à Rennes. Lui n’est pas encore à la retraite, il a quelques années de moins que moi, mais il n’est pas assez jeune pour faire de moi une cougar.
— Et il reste longtemps ? demande Joséphine, troublée par ces confidences inattendues.
— Deux jours, il reviendra un peu plus en août.
— Je serai ravie de faire la connaissance de ton amoureux en août alors.
— Slow down ! Joséphine, s’exclame Millie, les joues roses et les yeux rieurs. C’est agréable de le voir mais nous en restons là pour le moment. Mon amoureux…
— Très bien. Je te laisse aller voir ton instant précieux, appelons-le comme ça.
À la porte de son appartement, son amie la retient pour évoquer la consultation médicale improvisée et l’orteil cabossé de Patrice. Joséphine espère qu’il ira rapidement consulter. Il a déjà consulté, selon Millie, qui l’a observée réaliser l’examen de l’ongle gonflé de sang. Elle lui dit avoir été impressionnée par son aisance parce que, à la voir dans sa maison, à poncer les murs, à enfoncer des clous, il n’était pas facile de l’imaginer dans sa vie d’avant.
— Tu n’as rien perdu de tes réflexes, c’est naturel chez toi, ça se voit, tu aimes ça et tu es faite pour ça, être médecin.
Elles se quittent ainsi, sur ces paroles qui tambourinent encore dans ses oreilles alors qu’elle marche jusque chez elle. Sa vie de médecin, elle l’avait construite telle qu’elle l’avait espérée. Elle a aimé chacune de ses journées à soigner les autres. Et quand elle s’est penchée sur le cas de Patrice, elle n’a pas réfléchi. Écouter la plainte, chercher la cause, faire cesser la douleur. Des réflexes, a dit Millie, quand bien même ce n’était qu’une blessure superficielle. Elle a senti un rien, là, tout au fond, quasi imperceptible, comme lorsqu’elle accueillait ses patients au cabinet. Elle ne sait pas quoi en faire, de cette sensation.
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Vincent
La fin du week-end, je l’aimais sur le canapé, devant la télévision. Le film du dimanche soir déjouait avec douceur la morosité qui aurait pu s’installer alors que deux jours venaient de filer trop rapidement. Je chérissais ce rendez-vous qui m’intimait de ralentir le tempo d’un week-end qu’il me fallait souvent charger de moments avec toi, avec d’autres. J’essayais de cuisiner pour que nous prenions place avec un plateau savoureux devant la télévision, et puis finalement, nous commandions régulièrement des sushis. vingt et une heures, pas plus tard, je te réquisitionnais. Je faisais toujours en sorte d’être devant le poste à l’heure, même quand je partais pour une excursion entre amis. Quand on s’était rencontrés, tu avais d’abord trouvé amusante cette routine que j’avais installée depuis des années. Pendant tes études, tu redoutais cette progressive descente vers la fin de journée, qui te chagrinait dès le déjeuner du dimanche. Tu m’avais raconté que ça t’angoissait, que tous ces cours, tous ces examens, ces soirées interminables à étudier polluaient trop ton esprit pour que tu puisses savourer les dernières heures du week-end. Et puis, ensuite, tu étais devenue médecin. Et quand nous avons commencé à nous aimer, tu ne craignais déjà plus les dimanches soir parce que le lendemain t’enthousiasmait. Tu adorais préparer ta tenue pour aller au cabinet, comme une écolière qui fait son cartable, tu adorais regarder les rendez-vous prévus, me parler des patients qui revenaient te voir, toi, et pas un autre médecin. Je le voyais, ton métier, c’était davantage qu’une activité pour animer tes journées. Je l’avais déjà vu avec mon grand-père, tu étais un très bon médecin généraliste, tu le serais toujours. Jamais tu ne questionnais cette profession que l’on aurait crue innée. Jamais tu ne pourrais faire autre chose, tu aimais beaucoup trop soigner pour envisager une autre vie.
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Henri a le ventre tendu d’un polo beige, coincé dans la ceinture d’un pantalon en toile. Les jambes à la peau claire de Catherine s’échappent d’une robe fleurie. Ses parents ont l’air joyeux des touristes réjouis par les premières respirations en bord de mer. Joséphine les enlace lorsqu’ils se rejoignent sur le chemin vers la maison. Ils restent comme ça un instant. Comme s’ils ne s’étaient pas vus depuis des années. Ils sont pleins d’une émotion heureuse, très éloignée de celle qui les avait envahis lorsqu’ils s’étaient retrouvés à Sarlat. Son père chuchote que Joséphine n’a plus les yeux tristes. Catherine, elle, pose sa main sur la joue de sa fille en lui disant qu’il y a de jolies couleurs là où sa peau a été si pâle. Ils ont eu peur, ont cru la voir disparaître en elle-même, comme égarée, perdue dans sa propre peine, lui confient-ils.
Devant le café qu’elle leur sert, ils disent être surpris par la taille de la maison, ce n’est pas l’impression qu’ils en avaient au travers des photos. Henri admire le poêle dans le foyer de la cheminée en pierre. « Très chouette », dit-il, en évitant de demander si c’était l’idée de Vincent. Catherine veut voir le jardin. Joséphine la prévient, elle n’y a pas touché depuis son arrivée. Et après réflexion, elle n’est pas certaine de le faire. À la jardinerie, elle a bien acheté quelques semis mais ce n’est peut-être pas son truc.
— Le bricolage, ce n’était pas ton truc non plus et pourtant, tu es en train de nous refaire une maison, lui dit sa mère.
— Refaire, c’est un grand mot…
— La photo de la chambre était impressionnante, ajoute Henri.
— J’ai eu de l’aide pour ça.
— Ah oui ? continue Catherine. Tant mieux alors. Quand nous avons reçu ton message avec cette photo, je dois t’avouer que nous avons pris peur.
— Peur ? Je ne pensais pas que ma chambre était terrifiante, plaisante Joséphine.
— Ta chambre… Voilà, c’est là où je veux en venir ma chérie.
— Moi, elle me convient. Et j’espère qu’à vous aussi parce que vous allez y dormir.
Catherine lance un regard entendu à son mari, un « je te l’avais dit » souligné d’un mouvement de sourcils furtif. Henri commence par confirmer que cette chambre est en effet très belle, la décoration y est soignée. Il y aura aussi des meubles qui viendront compléter l’ensemble et elle aura besoin de leur aide pour ça, il faudra les installer à leur place définitive. C’est Millie qui s’est chargée de restaurer quelques pièces héritées du grand-père de Vincent. Henri est intrigué, est-ce cette Millie qui l’a aidée à refaire toute la chambre ? Oui, mais pas seulement. Elle a été bien entourée ces derniers jours. Catherine a un sourire attendri et attend que la discussion s’oriente de nouveau sur ce qu’elle a en tête. Elle repousse avec l’ongle de son index quelques miettes de pain sur le plan de travail, patientant avant d’évoquer des sujets plus importants que la couleur de la table de chevet. Elle ne laisse jamais les mots sortir de sa bouche avant qu’ils n’aient été retournés, pressés, lessivés dans son cerveau. Catherine examine les options pour présenter son point de vue, affûte son arc, prépare ses cartouches, et cela toujours avec cette douceur dans le regard, ce sourire gai qui creuse les sillons entre ses lèvres et son nez.
— Ma chérie, tu parles de ta chambre, et c’est justement la raison de notre venue, finit-elle par intervenir. C’est vraiment très bien ce que tu en as fait, mais que va-t-il se passer ensuite ? Quand nous l’avons vue en photo, ta chambre comme tu dis, on a sauté dans la voiture parce qu’on se demande ce que tout ça veut dire. Et en plus, je suis inquiète ! Je m’en veux de ne pas être venue plus tôt. Tu es enceinte et je t’ai laissée ici toute seule, à faire tes travaux. J’aurais dû être à tes côtés, depuis le début.
Sa tirade terminée, Catherine rive ses yeux sur Joséphine, laquelle la rassure. Elle était très bien toute seule, il n’y avait pas besoin que tout le monde accoure en Bretagne pour ses projets. Ça lui a fait du bien, plus de bien qu’elle ne l’imaginait le jour où elle a posé ses valises à Locmariaquer. S’occuper de la maison fait diversion, l’esprit a été trompé, les larmes se sont taries. La photo de sa chambre n’avait pas pour objectif de leur faire traverser la France, mais simplement partager avec eux la première bouffée d’air qu’elle prend depuis la mort de Vincent.