Dictionnaire de la langue verte
Préface de L'auteur I
PRÉFACE DE L'AUTEUR
I
Après l'étude des insectes, ces infiniment petits de la
création divine, il n'en est peut-être pas de plus
attrayante que l'étude des mots, ces infiniment petits
de la création humaine,—aussi destructeurs les uns
que les autres, les uns du sol, les autres de l'âme. Le
jour où l'homme est devenu savant, il est devenu
méchant: la bouche est un arc dont les syllabes sont
les flèches. C'est avec cela que nous nous
entretuons depuis l'invention de la parole et de sa
sœur de lait l'écriture.
Qu'on se rassure! Je ne veux pas remettre de béquet
au paradoxe usé de Jean-Jacques, lequel, d'ailleurs,
quoique usé, peut marcher encore longtemps: je me
contente de constater en passant l'influence
désastreuse d'un bienfait. Je regrette peut-être de
savoir écrire et de savoir parler, mais je ne regrette
pas de savoir lire et de savoir écouter: si mon esprit
n'y a rien gagné en ornements, il y a gagné en autre
chose. J'ai souffert de savoir, j'en souffrirai jusqu'au
bout de ma vie mortelle, mais je suis trop civilisé et
trop Parisien pour ne pas aimer les picotements de
mes plaies. Quand je rendrai mon âme au Créateur, —qui en sera probablement aussi embarrassé que
j'en ai été moi-même—je ne me serai pas beaucoup
amusé, mais j'aurai été violemment distrait en ayant
été violemment houspillé. Distraction passe rentes.
Bonne ou mauvaise, la parole—ou l'écriture, car
toutes deux marchent de pair,—est une invention sur
laquelle il n'y a pas à revenir. Cela est, que cela soit!
Mais précisément parce que cela est, l'entomologie
littéraire est une science fort attrayante qui a
consumé au moins autant de vaillants cerveaux que
l'autre entomologie. Celle-ci compte parmi ses
illustrations Réaumur, Linné, Bonnet, Latreille,
Lamarck, Van Geer, Duméril, etc., etc. Celle-là
compte parmi les siennes:—pour ne pas remonter
trop haut:—Érasme, Guillaume Budé, les Scaliger,
les Vossius, Casaubon, Turnèbe, Saumaise, les
Estienne, Du Cange, Estienne Pasquier, P. Borel, le
président Fauchet, Gilles Ménage, Dom Rivet, Le
Duchat, Bernard de la Monnoye, Lacurne de Sainte-
Palaye, Dupont de Nemours, et, en se rapprochant
davantage de nous, Gabriel Peignot, Roquefort,
Charles Nodier, Francisque Michel, F. Genin, Marty-
Laveaux, Burgaud des Marets, Charles d'Héricault,
le comte Jaubert, et d'autres encore. Ah! les
entomologistes littéraires ne manquent pas en
France!
Moi, je ne compte pas, bien entendu; je fais nombre
seulement,—comme les zéros. Je n'ai jamais mis ma
gloire à écrire un livre utile sur la matière, comme ont
fait la plupart de mes illustres devanciers: j'ai chassé
aux mots comme on chasse aux papillons,—pour
mon propre plaisir. Aux papillons et aux scarabées
aussi, aux chenilles aussi, aux anoplures aussi,—aux
anoplures surtout, dirai-je hardiment, sans vergogne
aucune. Pourquoi m'en défendre? Toutes les
curiosités sont permises: les yeux ont le droit de voir,
les oreilles de tout entendre; seules, les lèvres n'ont
pas toujours le droit de tout révéler,—ce qui est un
mal. J'ai laissé aux délicats d'en haut, aux
aristocrates de la philologie, le soin de trier, de
classer et d'étiqueter leurs trouvailles de choix.
Ravageur littéraire, j'ai obscurément, pendant sept
ou huit ans, battu de mon crochet tous les ruisseaux,
promené ma lanterne sourde dans les coins
ténébreux, ramassant sans cesse et sans fin,
heureux d'un tesson comme Rousseau d'une
pervenche, et enrichissant chaque jour mon musée
d'un nouveau débris, sans lui enlever un grain de sa
poussière, un atome de sa boue, une parcelle de sa
rouille: tel trouvé, tel conservé. En mouchant une
expression malpropre, on s'expose à lui arracher le
nez, c'est-à-dire le caractère, l'originalité.
Ce sont ces mots morveux que je me suis plu à
colliger pendant sept ou huit ans et à réunir en un corps de livre dont je n'espérais jamais tirer parti que
pour moi seul, pour ma propre édification. Le hasard
—qui est le dieu des livres encore plus que des
hommes—en a décidé autrement; le DICTIONNAIRE DE
LA LANGUE VERTE a paru et l'empressement du public
à en épuiser la première édition jusqu'au dernier
exemplaire m'a prouvé qu'il y avait de par le monde
d'autres curieux que moi. Je m'en réjouis sans m'en
enorgueillir, ayant pour vice capital la modestie, et,
quoique mon nom soit désormais fatalement accolé
au DICTIONNAIRE DE LA LANGUE VERTE comme celui du
Florentin Vespuce au Nouveau-Monde, je ne fais
aucune difficulté pour déclarer que je n'ai pas eu
l'honneur de découvrir cette Amérique; il y a eu avant
moi de hardis ravageurs parisiens. Je n'ai pas à leur
décerner de remerciements, n'ayant pas jugé bon de
me servir d'eux, ni à leur adresser d'éloges, n'en
ayant déjà pas de trop pour moi. Car enfin, il faut
bien que je me décide à le répéter: enfant du pavé
de Paris, et d'une famille où l'on est faubourien de
père en fils depuis cinq ou six générations, j'ai cueilli
sur leur tige et ramassé sur leur fumier natal tous les
mots de mon Dictionnaire, tous les termes bizarres,
toutes les expressions pittoresques qui s'y trouvent
accumulées: il n'en est pas une seule que je n'aie
entendue de mes oreilles, cent fois au moins, dans la
rue Saint-Antoine ou dans la rue Neuve-Bréda, dans
un atelier de peintres ou dans un atelier d'ouvriers, dans les brasseries littéraires ou dans les cabarets
populaciers, ici ou là, même ailleurs où beaucoup de
délicats n'osent pas aller de peur de s'y crotter
l'oreille et de s'y salir l'esprit, et où je n'ai pas craint
d'aller, moi, parce que nous avons, nous autres
moralistes, le double privilège de la salamandre et de
l'hermine, et que nous pouvons traverser toutes les
flammes sans en être roussis, toutes les fanges sans
en être souillés.
Voilà ce qui constitue le mérite, j'oserai ajouter la
saveur, du dictionnaire de la Langue verte, dont je
désire qu'on dise—au lieu de le redouter—ce qu'on a
dit du Tableau de Paris de Sébastien Mercier, qu'il a
été pensé dans la rue et écrit sur une borne: cette
ironie serait son éloge et ma récompense, parce
qu'elle prouverait qu'il est un fidèle tableau des
mœurs ondoyantes et diverses des Parisiens de l'an
1865-66. Et puis, qu'on m'en sache gré ou non, j'ai la
conviction d'avoir fait quelque chose d'utile en
remuant cette fange, en plongeant résolument dans
les entrailles mêmes de cet océan de boue, d'où, si
j'ai rapporté des madrépores et des polypes
monstrueux, j'ai dû rapporter aussi quelques coraux
et quelques perles.
II
Maintenant, pourquoi Dictionnaire de la Langue
verte? Ce n'est pas là, qu'on daigne me croire, un
titre de fantaisie choisi pour accrocher le regard du
passant et forcer son attention: je ne l'ai pris que
parce que je devais le prendre, parce que les mots
de ce Dictionnaire appartiennent à la Langue verte.
Je n'ai pas plus inventé cette appellation singulière
que je n'ai inventé les divisions de cant et de slang,
qui servent à distinguer les argots anglais, et qui
m'aideront à distinguer les argots parisiens. Le
[1] ,cant c'est l'argot particulier; le slang, c'est l'argot
général. Les voleurs parlent spécialement le premier;
tout le monde à Paris parle le second,—je dis tout le
monde; si bien qu'un étranger, un Russe par
exemple, ou un provincial, un Tourangeau, sachant à
merveille «la langue de Bossuet» et de Montesquieu,
mais ignorant complètement la langue verte, ne
comprendrait pas un mot des conversations qu'il
entendrait en tombant à l'improviste dans un atelier
de peintres ou dans un cabaret d'ouvriers, dans le
boudoir d'une lorette ou dans le bureau de rédaction
d'un journal. En France, on parle peut-être français;
mais à Paris on parle argot, et un argot qui varie d'un
quartier à l'autre, d'une rue à l'autre, d'un étage à
l'autre. Autant de professions, autant de jargons
différents, incompréhensibles pour les profanes,
c'est-à-dire pour les gens qui ne font que traverser
Pantin, la capitale des stupéfactions, parce qu'elle est celle des étrangetés. L'argot des gens de lettres
ne ressemble pas plus à celui des ouvriers que celui
des artistes ne ressemble à celui des filles, ou celui
des bourgeois à celui des faubouriens, ou celui des
voyous à celui des académiciens,—car les
académiciens aussi parlent argot au lieu de parler
français, ainsi que le prouveront les exemples semés
dans ce livre.
J'en conviens sans effort, c'est une langue sanglante
et impie, le cant, l'argot des voleurs et des assassins;
une langue triviale et cynique, brutale et impitoyable,
athée aussi, féroce aussi, le slang, l'argot des
faubouriens et des filles, des voyous et des soldats,
des artistes et des ouvriers. Toutes deux, je le sais,
renferment une ménagerie de tropes audacieux,
ricaneurs et blasphémateurs, une cohue de mots
sans racine dans n'importe quelle autre langue, sans
aucune étymologie, même lointaine, qui semblent
crachés par quelque bouche impure en veine de
néologismes et recueillis par des oreilles badaudes;
mais toutes deux aussi, quoi qu'on fasse et dise,
sont pleines d'expressions pittoresques, de
métaphores heureuses, d'images justes, de mots
bien bâtis et bien portants qui entreront un jour de
droit dans le Dictionnaire de l'Académie comme ils
sont entrés de fait dans la circulation, et même dans
la littérature [2], où ils se sont si vite acclimatés et où,
de voyous, ils sont devenus bourgeois. Et je ne parle pas d'un vaudeville isolé, comme les Deux Papas
très bien, où l'on «dévide le jar» aussi proprement
qu'à Poissy; je parle du Dictionnaire de M. Littré et
des œuvres dramatiques les plus importantes de ce
temps, les Effrontés d'Émile Augier, la Vie de
Bohème d'Henry Murger, la Famille Benoiton de
Victorien Sardou, etc.
Pour qu'il en soit ainsi, pour que des écrivains de
valeur—au théâtre, dans le roman, dans la fantaisie
—se soient laissé raccrocher par ces expressions
hardies, forcées de faire le trottoir parce que, sans
domicile légal, il faut qu'elles aient des séductions,
des irrésistibilités que n'ont pas les mots de la langue
officielle, il faut qu'ils aient reconnu dans cette langue
du ruisseau la succulence, le nerf, le chien de la
langue préférée de Montaigne et de Malherbe [3].
Qui sait d'ailleurs si cette langue parisienne, qui
charrie tant de paillettes d'or au milieu de tant
d'immondices,—Flore étrange où tant de plantes
charmantes s'épanouissent au milieu de tant de
plantes vénéneuses—n'est pas appelée un jour à
transfuser son sang rouge dans les veines de la
vieille langue française, appauvrie, épuisée depuis
un siècle, et qui finira par disparaître comme le
sanscrit? Les puristes du sérail ont beau la déclarer
fixée, immuable, éternelle, cela ne l'empêche pas de
se déliter, de s'effriter, de se lézarder: si l'on n'y prend garde, elle s'effondrera, malgré les béquilles
que lui mettent en guise d'étais, ses quarante
architectes de l'Institut. Caveant consules! Veillez au
maintien de la langue parisienne, écrivains qui
voulez qu'il y ait encore une langue française!
III
On s'étonnera peut-être de voir réunis, confondus
dans une promiscuité fâcheuse, le cant et le slang,
l'argot des gredins et celui des honnêtes gens, les
adorables mimologismes des enfants et les
expectorations repoussantes des faubouriens. C'était
une nécessité née de la confusion déplorable des
classes sociales à Paris, où le crime coudoie le
travail, où le cynisme heurte l'innocence, où le vice
flâne en compagnie de la vertu, où l'esprit emboîte le
pas à la bêtise. Frères ennemis, ces argots, mais
frères,—comme les hommes qui les parlent.
On pourrait s'étonner aussi, et tout aussi justement,
de voir attribuer à la langue populaire une foule de
mots sortis de la langue du bagne, de la prison et
des mauvais lieux. Au premier abord, cela choque
autant que cela surprend, oui; mais en réfléchissant
à la façon dont s'enrichissent les langues, on
comprend et l'on s'incline, attristé. Une expression tombe des lèvres flétries d'un forçat, non pas au
bagne, où il est défendu aux honnêtes gens d'aller,
mais dans un cabaret, dans une rue de Paris, où il
est interdit aux coquins de séjourner et où ils
accourent tous comme des frelons sur un gâteau de
miel: dix paires d'oreilles la ramassent et dix bouches
la répètent, sans l'essuyer. Elle fait son chemin
d'atelier en atelier, de faubourg en faubourg, jusqu'au
jour où, tombant à son tour des lèvres d'un ivrogne [4],
dans un café littéraire ou dans une brasserie
artistique, elle est alors recueillie par quelque curieux
aux écoutes, par quelque flâneur aux aguets, qui la
trouve accentuée, originale, et la colporte çà et là,—
tant et si bien que, finalement, elle entre dans un
article, puis dans un livre, puis dans la circulation
générale. Allez donc maintenant l'en retirer, comme
tachée de boue et de sang! Essayez donc, au nom
de la morale et du goût, de la démonétiser par décret
comme une pièce de trente sols! Elle n'est pas
frappée à la Monnaie fondée par Richelieu, elle ne
porte pas l'effigie de l'un des Quarante, elle n'est pas
d'un métal très pur, tout cela est vrai; mais elle sonne
bien, argent ou cuivre, et cela suffit pour qu'elle soit
échangée comme monnaie courante de la
conversation.
Il en est de même des mots à panaches et à images
improvisés par des néologues en haillons ou en
blouse, par Gavroche ou par Cabrion. L'esprit court les rues et les ateliers; l'œil du voyou ou du rapin,
toujours ouvert, comprend plus rapidement que l'œil
du bourgeois, toujours endormi ou toujours affairé:
lorsqu'un ridicule ou un vice insolent passe à la
portée de cet impitoyable rayon visuel, il est happé,
—gare à la gouaillerie féroce qui va le fusiller! Ce
que, dans mes déambulations diurnes et nocturnes à
Paris, j'ai entendu de phrases énormes, pimentées,
saisissantes, cruelles, appliquées en plein dos
comme des coups de pied, ou en plein visage
comme des soufflets, à de pauvres diables de l'un ou
de l'autre sexe, affligés, celui-ci de cette infirmité,
celle-là de ce ridicule; ce que j'ai entendu
composerait un gros livre—inimprimable. Ah! je ne
sais pas ce que l'homme a fait à l'homme, mais il se
venge bien odieusement de lui—sur lui!
Il y a mille moyens de contagion pour un mot, et c'est
précisément ce qui universalise l'argot. La rue
d'abord, où passe tout le monde; le cabaret, si
diversement peuplé; le mauvais lieu,—une autre rue.
Quelque envie qu'aient les gens les plus chastes de
mettre un cadenas à leurs oreilles, ils entendent—et
retiennent—Dieu sait quels vocables excentriques,
bouffons, audacieux, hauts en couleur. Les filles—
drôlesses et petites dames mêlées—ont un jargon
bariolé qui participe beaucoup de leurs relations
aussi multiples que fugaces. Toutes les professions
masculines avec lesquelles elles sont en contact permanent donnent à leur langage une teinte
polyglotte très prononcée,—polyglotte et
cosmopolite, car elles gardent volontiers de ces
commerces incessants un certain nombre de mots
étrangers qu'elles francisent à leur manière. Un
étranger en apprend plus long qu'un Parisien, en un
mois de séjour dans un boudoir ou dans une
antichambre d'actrice,—et il emporte chez lui une
singulière opinion de la «langue de Bossuet». Pauvre
Bossuet! Pauvre langue!
IV
Puisque j'en suis au chapitre des étonnements, je
dois prémunir mes lecteurs contre celui qu'ils
éprouveront certainement à rencontrer çà et là, dans
ce Dictionnaire de la Langue verte, des mots
auxquels le Dictionnaire de l'Académie a donné
asile, comme on donne asile aux gueux et aux
vagabonds. Ces mots sont considérés par lui comme
bas et populaciers, et il en défend l'usage aux gens
du bel air, aussi bégueules que lui: à cause de cela,
ils me revenaient de droit, puisque je fais le
Glossaire de la langue du peuple parisien, le
Compendium du slang. La langue verte, au rebours
de la langue académique, se compose précisément des mots qui ne s'écrivent pas, mais qui se parlent à
certains étages de la société.
Or, je suis de ceux qui prétendent que «toutes
paroles se laissent dire et tout pain mangier»,—avec
d'autant plus de raison que les expressions
proscrites comme indignes, condamnées comme
shocking par le Dictionnaire de l'Académie, sont du
meilleur français que je connaisse, d'un français plus
étymologique, plus rationnel, plus expressif, plus
éloquent que celles auxquelles ladite Académie a
accordé droit de cité,—le français de Jean de Meung
et de Guillaume de Lorris, de François Villon et de
François Rabelais, de Philippe Desportes et de
Bonaventure Des Périers, d'Henri Estienne et de
Clément Marot, de Michel Montaigne et de Mathurin
Régnier, d'Agrippa d'Aubigné et de Brantôme, de
Froissart et d'Amyot, etc. Il paraît qu'il est de bon
goût, dans les hautes régions, de renier ses ancêtres
et de mentir à ses origines; les gens distingués se
croiraient déshonorés,—savants et gandins,—en
parlant la langue des petites gens, qui, cependant,
sont les plus fidèles gardiens et les plus rigoureux
observateurs de la tradition. Oui, il faut que les gens
distingués en prennent leur parti: le peuple est le
Conservatoire du vrai langage [5].
Je comprends, du reste, qu'on regimbe à admettre
cette vérité élémentaire, qui froisse les habitudes d'esprit prises—parce qu'imposées—dans les
collèges, où l'on n'enseigne qu'un français de
convention, soufflé comme une baudruche, désossé
comme un roastbeef, c'est-à-dire privé depuis
longtemps de toute racine étymologique, grâce aux
progrès croissants de la Réforme orthographique [6].
Moi aussi, au début de ma vie, en entendant les
vieux de mon faubourg natal employer des phrases
d'antan, je souriais de pitié, presque de mépris, ne
comprenant pas qu'on pût s'exprimer autrement que
M. de Campistron en ses tragédies et M. de
Marmontel en ses Contes moraux. J'avais alors de
sourdes révoltes à propos de l'éloquence forcenée
de mon aïeul, qui ne pouvait ouvrir la bouche sans
commettre une hérésie, sans se rendre coupable du
crime de lèse-majesté classique. Il me semblait qu'il
parlait là une langue sauvage, une façon d'algonquin
ou de topinambou, qui n'avait jamais été parlée
avant lui et ne devait plus l'être après lui, et, pour un
peu, à chaque mot tombé de ses lèvres sibyllines, je
me fusse signé comme devant un blasphème. Hélas!
ce vieux faubourien était un académicien de la bonne
roche,—celle d'où jaillit ce français si clair, si pur, si
viril, si expressif, si sonore, si complet, si beau, dont
il semble qu'on ait tout à fait perdu le secret,
aujourd'hui que, langue verte à part, notre littérature
est livrée à l'euphuisme, au gongorisme, aux concetti, à la préciosité et à je ne sais plus quelles
autres bêtes qui la dévorent en la souillant.
Comme expiation, ou plutôt comme réparation de
mon erreur, qui est encore celle de bien des
honnêtes gens, j'ai dû donner large place dans le
présent livre à cette langue populacière, rejetée avec
mépris hors de la littérature et de la conversation.
Elle eût été plus convenablement ailleurs, dans le
Dictionnaire de l'Académie, par exemple, mais sans
l'étiquette déshonorante et ridicule que vous savez;
malheureusement, le Dictionnaire de l'Académie
n'est hospitalier que pour les siens, et, s'il a consenti
à entre-bâiller ses feuillets pour laisser entrer, en
rechignant, quelques-uns des mots du langage
populaire, il les a bien vite refermés de peur d'en
laisser entrer un trop grand nombre,—qui eussent
été, pourtant, sa richesse et son orgueil. L'Académie
est myope: de l'or elle ne voit que la gangue.
Et, puisque je tiens l'Académie, je ne veux pas la
lâcher sans me justifier, non pas devant elle, mais
devant mes lecteurs, de l'irrévérence avec laquelle je
n'ai pas craint de la traiter en introduisant dans le
Dictionnaire de la Langue verte ce que je n'ai pas
craint d'appeler l'argot des académiciens. Ce n'est
pas là une malignité d'écrivain fantaisiste, mais une
impérieuse nécessité de classification. Si les
académiciens parlaient comme tout le monde, je n'eusse jamais songé à leur consacrer une seule
ligne dans ce Dictionnaire impertinemment édifié à
côté du leur; mais ces pontifes du beau langage,
s'imaginant sans doute qu'écrire c'est officier, ont de
tout temps employé pour s'exprimer des expressions
dont l'emphase prudhommesque et l'inintelligibilité
singulière semblent appartenir à ce qu'on pourrait
proprement appeler une langue bleue. Bleue ou
verte, c'est la même chose, puisque ce n'est pas la
langue française de nos aïeux; et, pour ma part,
j'avoue ne voir aucune différence entre les
périphrases de Commerson et celles de l'abbé
Delille, entre l'argot de la rue et l'argot de l'Institut. En
quoi, je vous prie, broûter les pâturages de l'erreur
est-il plus singulier que le tube qui vomit la fumée?
En quoi la plaine liquide est-elle moins burlesque que
canonnier de la pièce humide? Et cet animal guerrier
qui inventa le trident? Et les larmes de l'aurore? Et
les nourrissons du Pinde [7]? Au lieu de confectionner
ces tropes plus ridicules qu'ingénieux, MM. les
Quarante auraient bien dû, depuis longtemps,
s'occuper du Dictionnaire conçu par Charles Nodier
et récemment entrepris par M. Littré. «L'académie du
Dictionnaire (dit l'auteur des Notions élémentaires de
linguistique) ne nous doit que la langue littéraire, et la
langue littéraire d'une nation, c'est tout bonnement la
langue du peuple. Il ne faut pas sortir de là.»
V
Toutes les fois que je l'ai pu, j'ai accroché aux mots
une étiquette constatant leur étymologie, leur origine,
leur millésime, et disant quels sont leurs pères ou
leurs parrains, afin d'éviter des tourments aux
Saumaise futurs, aux lexicographes distingués ou
bas de poil qui commenteront les livres parisiens du
XIX e siècle,—spécialement de la seconde moitié du
XIX e siècle. Nous serions plus avancés que nous ne
le sommes, nous en saurions davantage sur notre
langue, si l'on avait pris soin, dès l'origine, de nous
conserver les extraits de baptême de certains mots,
sinon de tous: cette histoire des mots serait l'histoire
des idées, c'est-à-dire l'histoire des mœurs, c'est-à-
dire l'histoire de la nation parisienne écrite jour par
jour [8].
Malheureusement, quant au millésime, malgré l'envie
que j'avais de parler, je suis souvent resté muet,—on
comprendra pourquoi.
Quant à la provenance, je l'ai indiquée presque
toujours, et fidèlement, j'ose l'affirmer. Aucun des
mots auxquels j'ai cru devoir accorder l'hospitalité
n'est d'origine suspecte ni d'existence douteuse: ce
sont des vagabonds, mais ce ne sont pas des
ombres. Chaque fois qu'il m'a été impossible de savoir à quel argot spécial appartenait une
expression, je me suis abstenu de la ranger dans
telle ou telle catégorie, en supposant qu'elle devait
être d'un emploi moins restreint, d'une circulation
plus générale que les autres. Mes attributions ne
sont pas arbitraires, pas plus que les nuances que j'y
ai introduites et qui n'échapperont pas aux lecteurs
perspicaces. Si je dis argot du peuple et non argot
des bourgeois, c'est que l'expression est plus
familière au peuple qu'à la bourgeoisie et que je l'ai
entendue plus souvent dans la rue que dans la
boutique. Lorsque je mets après un mot argot des
voyous au lieu d'argot des voleurs, c'est que ce mot,
quoique ayant appartenu peut-être d'abord à la
langue des prisons, est d'un usage plus fréquent sur
les lèvres des voyous que dans la bouche des
voleurs. De même pour l'argot des faubouriens, qui
n'est pas l'argot des ouvriers, quoique les ouvriers
habitent ordinairement les faubourgs de Paris. De
même pour l'argot des filles, qui n'est pas l'argot des
petites dames ou de Breda-Street, quoique les unes
et les autres exercent la même profession,—avec un
public différent. Certains argots confinent, comme
certains métiers; ils marchent sur une lisière
commune, comme certaines agrégations d'individus;
ils voisinent pour ainsi dire, comme certaines
positions sociales: assurément ils finiront par
s'étreindre, par se mêler, par se confondre; le voyou finira par devenir voleur, la petite dame par être fille,
l'ouvrier par se faire faubourien, etc., mais jusqu'à ce
que la barrière soit franchie, la délimitation effacée,
chacun d'eux aura son accent, sa couleur, auxquels
on les pourra reconnaître. Voilà pourquoi j'ai parqué
d'autorité ce mot dans cette catégorie et non pas
dans cette autre, qui a l'air d'être la même,—comme
le violet est le bleu; voilà pourquoi j'ai cloué sur ce
mot cette étiquette et non pas cette autre, assuré
que j'étais de ne pas me tromper; je le maintiens et
le maintiendrai jusqu'au feu,—exclusivé.
Pour l'étymologie, c'est autre chose. Peut-être, à ce
propos, s'étonnera-t-on de la persistance que je mets
à redresser les erreurs et à corriger les bévues de
quelques-uns de mes devanciers, et, de ma part, à
moi, philologue de fraîche date et ignorant de
naissance, cela semblera outrecuidant. Je souscris
d'avance à tous les reproches qu'on me fera
l'honneur de m'adresser, même à ceux que je mérite
le moins.
L'étymologie,—et je ne prends pas ce mot dans
l'acception restreinte et purement grammaticale que
lui donne Charles Nodier, qui en fait la norma, la ratio
scribendi, l'orthographe enfin de toutes les langues
de dernière formation,—l'étymologie telle que
l'entendent tant de savantes personnes ne doit pas
être considérée autrement que comme un pur et simple exercice d'imagination. Heureux les savants
qui ont de l'esprit et qui n'ont pas d'imagination: ils
amusent et, accessoirement, instruisent. Ceux qui
ont de l'imagination, au contraire, en ont trop, et non
seulement ils n'instruisent pas, mais encore,—ce qui
est plus grave et moins pardonnable,—ils n'amusent
personne, pas même eux. L'esprit—on me passera
cette fatuité de le définir,—est la raison elle-même, la
raison enjouée, folâtre même, mais la raison: c'est
une boussole. L'imagination, elle, n'est qu'une faculté
superfétative, secondaire, qui joue le rôle de
cinquième roue à un carrosse, et qui, si elle
n'empêche pas l'esprit de marcher, ne l'y aide du
moins en aucune façon; quand elle va de conserve
avec lui, c'est bien, nul ne s'en plaint; mais quand
elle vole seule, elle perd aisément le nord et s'égare
en égarant les autres.
Je ne veux pas me prononcer au sujet de l'esprit ou
de l'imagination de mes devanciers, de peur de les
fâcher avec un compliment—ou de leur faire plaisir
avec une épigramme. Ce n'est pas le lieu d'ailleurs.
Mes devanciers ont agi à leur guise, d'après les
inspirations de leur génie particulier: je ne les en
blâme—ni ne les en loue. Je regrette seulement—
pour eux—que quelques-uns d'entre eux n'aient pas
su éviter l'écueil contre lequel sont venus échouer
avant eux tant d'autres étymologistes trop savants,—
par exemple Ménage, qui fait venir canaille de canalis quand il avait canis sous la main. M. Marty-
Laveaux le disait très pertinemment: les savants
comme Ménage et quelques-uns de mes devanciers
vont chercher trop loin leurs étymologies [9], et c'est
dans ces voyages au long cours qu'ils rencontrent
l'écueil en question. Il est si simple de rester au coin
de son feu, les coudes sur la table, les pieds sur les
chenets, comme un honnête bourgeois sans
prétention, qui trouve sans peine parce qu'il cherche
sans effort! L'effort, voilà ce qui a gâté tant de
savants livres!
L'étymologie, étant une maladie, a sa contagion; moi,
parvulissime, j'ai fait comme les grands docteurs de
l'Université de Marburg—et d'ailleurs: je me suis
lancé à fond de train dans le champ des hypothèses,
et si je ne suis pas parvenu à me casser les reins, j'ai
du moins donné quelques entorses au bon sens et à
la vérité étymologique. C'est un jeu comme un autre,
amusant pour soi, fatigant pour autrui, dont
cependant je n'ai pas cru devoir abuser, ainsi qu'on
s'en assurera en feuilletant ce volume. Il peut se faire
que, dans cette course vagabonde à travers des
origines probables, j'aie quelquefois rencontré juste
et que quelques-unes de mes trouvailles
involontaires méritent d'être prises en considération:
ces bonnes fortunes arrivent souvent aux innocents,
paraît-il. «Quand on ne sait que ce qu'on a appris, on
peut être un savant et un sot; il faut de plus savoir ce qu'on a deviné.» J.-B. Say avait raison, quoique
économiste. En tout cas, heureux ou non dans mes
devinettes étymologiques, à mon su ou à mon insu,
je m'en tiens à ces premiers essais et m'engage à ne
plus jamais recommencer.
VI
Il me reste à parler de cette seconde édition, qui est
une véritable nouvelle édition, puisqu'elle a été
refondue d'un bout à l'autre et réimprimée en
caractères elzéviriens. Aucun des mots de la
première ne manque à celle-ci, qui est en outre
enrichie d'environ deux mille cinq cents expressions
soit du cant, soit du slang, soit de la langue
populacière, toutes si dédaigneusement mises à la
porte par le Dictionnaire de l'Académie, qui semble
ne pas savoir qu'Horace a écrit il y a dix-neuf cents
ans:
Ut silæ foliis pronos mutantur in annos,
Prima cadunt; tita verborum vetus interit ætas Et juvenum ritu florent modo nata vigentque.
Vous entendez, messieurs les Quarante? Il en est
des mots comme des feuilles des arbres à l'automne,
ce sont les premières venues qui sont les premières parties: de même périt le vieil âge des mots, et
d'autres mots, nés tout à l'heure, fleurissent et
s'épanouissent maintenant à la manière des jeunes
gens. Ne balayez pas les vieux, mais faites place
aux jeunes, aux valides, aux vigoureux.
Si le Dictionnaire de l'Académie est incorrigible, je ne
le suis pas, et quand j'ai des torts, j'en conviens de
bonne grâce; quand j'ai péché, je me frappe de
bonne foi la poitrine—en me demandant pardon de
mes imperfections et en me promettant bien d'en
diminuer le nombre, sans espérer de les extirper
toutes. J'ai donc émendé de mon mieux le texte de la
première édition, ainsi qu'en pourront juger les
lecteurs; mais cette émendation devait avoir des
bornes,—et elle en a eu. Malgré les prières de mon
éditeur, qui, par excès de délicatesse, voulait enlever
à celui-ci ou à celui-là de mes devanciers encore
vivants tout prétexte à récrimination et à reproches
de plagiat, même aux moins fondés, j'ai cru de mon
devoir et de mon droit de conserver intactes des
définitions dont je répondais, que je savais être
miennes, malgré leur ressemblance avec celles de
mon voisin. Ressemblance forcée, fatale, nécessaire
même, tous les gens de bonne foi n'hésiteront pas à
le reconnaître. Je ne voudrais pas avoir l'air de
m'abriter derrière la spirituelle et très juste définition
de Charles Nodier: Les dictionnaires sont des
plagiats par ordre alphabétique; mais enfin il est tout simple qu'ayant à définir une expression bizarre—par
exemple appeler Azor, le premier venu écrive
comme moi: «Siffler un acteur comme on siffle un
chien.» On n'a pas de brevet d'invention à prendre
pour cette phrase qui traîne sur toutes les lèvres.
Appeler Azor signifiant pour tout le monde siffler un
acteur, Azor étant pour tout le monde le synonyme
de chien, comment s'y prendre pour ne pas dire:
«Siffler un acteur comme on siffle un chien?» Je ne
vois qu'un moyen, mais il est héroïque—de ridicule:
c'est d'imiter le fameux Marquise, vos beaux yeux
me font mourir d'amour,—D'amour, marquise, vos
beaux yeux me font mourir,—Me font, marquise, vos
beaux yeux mourir d'amour,—Mourir vos beaux yeux
me font d'amour, marquise,—et ainsi de suite
jusqu'au jugement dernier. Oui, plus j'y réfléchis, plus
je ne vois que ce moyen: on m'excusera, je pense,
de ne pas l'avoir employé.
Je glisse—de peur d'appuyer.
On remarquera que dans cette nouvelle édition, plus
encore que dans la précédente, je me suis plu à
rétablir l'orthographe réelle de vocables que les
puristes déclarent être «du patois de Pipelets». (Voy.
Albert Hétrel, Code orthographique.) J'en ai mis
beaucoup, je regrette de n'en avoir pas mis
davantage, afin de confondre les ennemis de la
bonne langue, la vieille, et les admirateurs du petit français que l'on parle à présent. Les puristes du
sérail veulent qu'on dise chirurgien, chercher, brebis,
etc. Je le veux comme eux. Mais ils ricanent
lorsqu'ils entendent prononcer cercher, berbis,
serurgien, et leurs ricanements me font sourire: la
pelle se moque du fourgon,—la pelle a tort.
On m'a reproché d'avoir introduit dans la précédente
édition un certain nombre de mots anglais: je
réponds en en introduisant un plus grand nombre
encore dans cette nouvelle édition. L'anglomanie fait
des progrès chez nous, peuple simiesque; nous
avons tous les mots nécessaires pour représenter
nos idées; mais, par genre, nous habillons ces idées
avec des mots de fabrique étrangère: au lieu de dire
chien courant comme leurs pères,—de rudes
chasseurs, pourtant!—nos sportsmen disent, les uns
buck-hound, les autres boarhound. Buck-hound,
c'est bien du pur anglais de l'autre côté du détroit;
mais, de ce côté-ci, c'est de la langue verte.
Cela dit—avec tout le respect que je dois aux gens à
qui je le dis—j'arrive au finale de cette trop longue
improvisation. C'est la partie la plus douce de ma
tâche d'aujourd'hui, puisqu'il s'agit de remercier
hautement ceux de mes confrères qui ont bien voulu
jouer le rôle de tibicinateurs en faveur du Dictionnaire
de la langue verte et les personnes connues ou
inconnues qui ont bien voulu répondre à l'appel que je leur avais fait en me signalant les omissions et les
attributions erronées de la première édition. Je
remercie donc bien sincèrement ici MM. Jules
Noriac, Léo Lespès, Alphonse Duchesne, A. Ranc,
Balathier de Bragelonne, Jules Claretie, A. de
Fonvielle, Gustave Bourdin, le docteur Stéphen Le
Paulmier, Léon Renard, Henri Delaage, Eugène
Mathieu, Coffineau, Alexandre Pothey, Jules Choux
—et tous ceux que ma plume sans mémoire oublie
de citer. Jules Choux, un chansonnier parisien d'un
accent original et qui connaît encore mieux que moi
les dessous ténébreux de notre chère ville natale,
m'a apporté, à lui seul, une plantureuse moisson que
je n'ai eu que la peine d'engranger. Les soins que j'ai
apportés à cette seconde édition témoigneront mieux
que des paroles de toute ma gratitude pour les
encouragements que j'ai reçus de toutes parts: elle
est moins défectueuse que la première, et la
prochaine sera encore un peu plus digne d'intérêt
que celle-ci, les livres du genre du Dictionnaire de la
langue verte devant forcément se corriger et se
compléter dans des éditions successives. Quand il
en sera à sa dixième, j'ose espérer que depuis
longtemps on aura fait une croix—sur ma tombe!
ALFRED DELVAU.