Douze aventures sentimentales, suivies d'autres histoires d'à présent
Chapitre II
C’était un matin, une semaine plus tard. Après avoir, dès son lever et comme de coutume, parcouru la maison pour réveiller ses filles et houspiller la servante, Mme Joudas, en tenue d’intérieur, peignoir vert et pas de faux cheveux, revint dans la chambre à coucher où son mari, M. Octave Joudas, achevait de s’habiller.
Maigre et blafard, en bras de chemise et un peu grelottant, ses rares mèches grises encore ébouriffées, M. Joudas offrait un triste spectacle; il tourna les yeux vers sa femme. Elle prit un temps et parla:
—Il faut en finir. Ce mystère me tue. Depuis que ton frère est tombé chez nous…
—Chut… prends garde qu’il n’entende…
—Il dort, je viens de m’arrêter à sa porte…
Mme Joudas avait pourtant baissé la voix. Elle continua:
«Cette situation ne peut se prolonger. Nous ne sommes pas plus avancés qu’au premier jour. Il est impossible de rien deviner… Mais l’argent file, file… c’en est fou… Nous dépensons le double pour les repas depuis qu’il est là. Ça ne peut pas durer. Nous sommes pauvres. Notre droit est de savoir à quoi nous en tenir… Si ton frère est sans le sou, nous ne pouvons l’héberger plus longtemps…
—C’est ce que j’ai toujours dit…
—Mais s’il est riche, on ne peut risquer de le mécontenter, de paraître durs, indifférents… Pourtant, il faut en finir. D’autant plus que, dans la ville, la nouvelle s’est répandue…
—Tout le monde est au courant, dit M. Joudas. Au bureau, mes collègues m’en ont parlé. Ils ont même organisé des paris… Duport tient ce qu’on veut contre l’hypothèse de mon frère millionnaire…
—C’est insultant…
—Non, au contraire, on nous montre plus de considération. Mon chef de bureau m’a dit de te rappeler le jour de sa femme…
—A t’entendre, on va demander la main de mes filles, à cause de la fortune supposée de leur oncle, ricana Mme Joudas.—Non, il faut en finir! Voici mon plan: Paule et Christiane dînent ce soir chez leur ancienne maîtresse de pension… Profitons-en, faisons faire à ton frère Arthur un bon dîner avec du bon vin qu’on ne ménagera pas… et tu pourras adroitement le faire parler… Oh! pas de grimaces!… j’ai autant de délicatesse que toi, j’imagine!… Il nous faut la vérité!
*
M. Octave Joudas souffrait du foie et de l’estomac, et depuis longtemps, autant par régime que par économie, il avait renoncé au vin. Afin de donner l’exemple à son frère Arthur, il dut cependant se résigner à en boire ce soir-là, et, au bout de quelques verres, ce fut sans répugnance, bien au contraire. Inexplicablement, il se sentit gai, animé, et il se dit, à part lui, que la vie n’était pas si mauvaise qu’il le croyait. Sur sa femme et sur son frère il posa un regard plein de tendresse.
M. Alfred Joudas, qu’un si passionnant mystère enveloppait, était visiblement de plus en plus heureux de se trouver en famille. Il mangeait bien, causait et buvait gaiement, mais, pour lui, cela ne semblait pas être un excès, et il restait parfaitement discret et maître de lui.
Quant à Mme Joudas, elle dînait avec dignité et trempait ses lèvres dans de l’eau rougie. Un souci cependant plissait son front majestueux: le repas s’avançait et son mari n’avait fait encore aucune tentative pour provoquer les confidences de son frère; aussi, au regard d’affection émue que lui lança M. Octave Joudas répondit-elle par un coup d’œil impératif. Il ne comprit pas ou feignit de ne pas comprendre. Il prit une nouvelle bouteille, servit Alfred et se servit.
Exaspérée, Mme Joudas, pour le rappeler au sentiment de la situation, lui lança un coup de pied sous la table. Le coup fut vif, M. Octave Joudas le reçut sur la cheville.
—Oh! la! la! cria-t-il en se dressant.
Il s’appuya d’une main à la table, désigna, de l’autre main, sa femme et dit à son frère:
«Elle m’a fichu un coup de pied!
—Comment cela? demanda Alfred, étonné.
—Octave!… cria d’une voix tragique Mme Joudas, qui venait de s’apercevoir que l’état de son mari n’était pas normal.
—Un coup de pied! continua M. Joudas qui semblait joyeux. Un coup de pied qui te concerne, Alfred!
—Octave! cria encore Mme Joudas.
—Oui, sois tranquille, j’y viens, il va parler! N’est-ce pas, Alfred, que tu vas parler? Tu étais gentil pour moi dans le temps, quand on était gamins tous deux… Alors, voilà, vaut mieux s’expliquer franchement: Depuis une semaine que tu es là, on ne vit plus. Ça ne peut pas durer… A moins d’être aveugle, tu dois avoir vu que nous sommes dans la misère. C’est une misère bien; on garde le décorum; on a une bonne, elle change souvent parce qu’il y a trop à faire et pas assez à manger, mais le principe y est; on donne des thés avec des petits gâteaux; oui; et on a des filles qui ont suivi des cours payants. Bref, on tient son rang… Alors on a un frère qui revient d’Amérique: une question se pose, comme dit Mme Joudas: «A-t-il fait fortune?» Dame, un frère sans le sou, qui ne s’est pas inquiété de vous pendant trente ans, on n’a qu’à le prier de s’en aller. S’il est riche, c’est une autre paire de manches… Tu saisis?… Alors faut-il te choyer ou te prier de t’en aller? Dis si tu es riche!
Il s’arrêta tout souriant. Mme Joudas, qui avait compris l’impossibilité de le faire taire restait immobile sur sa chaise, les yeux fixés droit devant elle.
M. Alfred Joudas n’avait pas bougé. D’abord son visage avait exprimé la surprise et un peu de colère; puis du mépris railleur. Maintenant il regardait son frère avec une commisération profonde.
—Si je suis venu ici, dit-il enfin lentement, c’est avec l’intention de m’y établir… Je suis en pourparlers pour acheter un domaine, la Verdière.
—Mais c’est princier! cria Mme Joudas, bondissant tout à coup.
—Alors, tu es riche! cria en même temps M. Octave Joudas, exultant.
Tous deux tendaient vers Alfred Joudas des faces ardentes que la même espérance transfigurait. Il regretta d’avoir choisi ce pays pour y finir sa vie et continua:
—Je suis riche, oui. Je croyais vous l’avoir écrit. Mais mon existence a été si occupée… Enfin, pour la Verdière, je voulais que ce soit pour vous une surprise. Mon intention était de ne vous prévenir que lorsque nous y serions tous installés… Je dis nous, reprit-il doucement, parce que—je croyais aussi vous l’avoir annoncé,—parce que je suis marié… Ma femme est à Paris avec nos quatre enfants…
Il y eut un silence pesant. M. Octave Joudas était devenu gris de cendre. Mme Joudas, atterrée, vit l’avenir pour elle et pour ses filles.
—Ça, murmura-t-elle, c’est pire que tout… Nous serons les parents pauvres…
L’ENFANT TROUVÉ
Dans une petite rue tranquille de la rive gauche, M. et Mme Peluche, depuis cinq ans qu’ils étaient mariés, tenaient un petit commerce de papeterie, auquel était annexé un cabinet de lecture, composé de quelques centaines de romans surannés que se repassait inlassablement une clientèle de vieilles demoiselles.
M. Peluche était un timide petit homme empressé et soumis, dont les joues étaient roses, la chevelure blonde, la moustache incolore et les yeux faibles. Mme Peluche était une jolie petite femme brune, délicate et vive, romanesque à force d’avoir lu les livres qu’elle louait; M. Peluche ne ressemblait en rien aux personnages séduisants et aventureux qui s’y trouvaient décrits, mais, tel qu’il était, il était à elle et elle faisait peser sur lui le joug d’une tendresse jalouse. Ils vivaient heureux et la papeterie marchait très bien.
Un soir, comme M. Peluche, pour mettre les volets de la devanture, ouvrait la porte de la rue, dont un rideau d’images cachait les vitres, il s’arrêta, étonné. Au seuil, dans le retrait formé par la porte, était posé un vaste panier ovale, à anse, et tout rempli par un paquet enveloppé de sombre.
—Qu’est-ce que c’est que ça? se dit M. Peluche, qui, dans l’ombre, distinguait mal.
Il poussa du pied le panier. Un vagissement s’éleva. M. Peluche sauta en arrière, resta un moment ahuri, puis se tourna vers le fond de la boutique, où était Mme Peluche.
—Amélie! Amélie! viens voir! Il y a un panier à la porte. Ça crie!
Mme Peluche accourut, regarda le panier, le saisit, l’entra dans la boutique et en retira le paquet, qu’elle défit. Sous une toile noire, il y avait, roulé dans une couverture grise, un tout petit enfant qui criait.
—Mon Dieu, qu’est-ce que c’est que ça? dit M. Peluche.
—Un enfant, tu le vois bien! Un enfant qu’on a abandonné à notre porte… Et pas depuis longtemps, puisqu’une cliente est venue il y a dix minutes à peine.
—Par exemple!… En voilà une histoire… Qu’est-ce qu’on va faire?…
—Commence par fermer la devanture. Ce n’est pas une raison pour laisser tout ouvert.
M. Peluche obéit, mais l’événement l’avait ému et il faillit casser une vitre.
Quand il rentra, Mme Peluche avait posé sur un comptoir, en l’étayant avec deux coussins, l’enfant qui ne criait plus, et, la mine grave, les sourcils froncés, elle tenait les yeux fixés sur lui. Elle tourna la tête vers son mari lorsqu’elle l’entendit.
—J’ai regardé ses langes, déclara-t-elle, il n’y a aucune marque, aucun papier comme on en trouve souvent sur les enfants abandonnés: «Prenez soin de lui», ou bien: «Je le confie à la Providence» ou quelque chose de ce genre… C’est bien singulier qu’on ait choisi notre porte pour y laisser cet enfant… Tu trouves pas ça singulier, toi?
—Si… Non… C’est le hasard…
—Le hasard, c’est bientôt dit…
Elle eut un rire sec et, brusquement, éclata en sanglots.
«Oh! misérable, misérable! Et tu fais semblant de m’aimer!… Oui, oui, ne prends pas l’air ahuri! Tu ne me donneras pas le change! Je sais à quoi m’en tenir! Je ne suis pas idiote! Tu veux que je te le dise pourquoi on a apporté ici cet enfant? C’est parce qu’il est à toi! Oui, à toi! Oui, à toi! Tu m’as trompée! Tu m’as trompée depuis longtemps, puisque l’enfant a près d’un an! Tu m’as trompée depuis tout le temps, probablement! Non, non, ne nie pas, ce n’est pas la peine! Je sais ce que je dis! Pourquoi l’aurait-on apporté ici, cet enfant, s’il n’était pas à toi? Sans doute tu viens de quitter la mère pour une autre, alors, elle se venge! Oh! quelle honte! quelle honte! Du reste, tu t’es trahi toi-même, j’ai bien vu ton émotion quand tu as trouvé le panier! Et, après, tu tremblais tellement que tu as failli enfoncer la devanture avec le volet!… Oh! Julien, Julien, moi qui t’aimais tant!…»
Les larmes la suffoquèrent un moment. M. Peluche, béant, offrait l’image de la stupidité. L’enfant n’était pas de lui. Il ignorait entièrement qui l’avait apporté à son seuil. Il n’avait jamais trompé sa femme et n’avait jamais eu l’idée, même lointaine, qu’il pût jamais la tromper. Il était complètement innocent, mais cette innocence, c’est en vain qu’il cherchait un moyen de la prouver, à l’instant même, d’une façon éclatante. Il ne trouvait pas et s’affolait.
—Tu as raison de ne rien dire, reprit Mme Peluche. Je ne croirais pas à tes mensonges…
—Mais c’est de la démence! Amélie, je te jure!…
Un vagissement désespéré de l’enfant interrompit M. Peluche.
—On ne peut pas le laisser mourir, prononça Mme Peluche. Je vais lui donner le lait que j’avais acheté pour toi, parce que tu es enrhumé.
Tragiquement, elle s’éloigna vers la cuisine. M. Peluche demeura accablé.
Le ménage ne dîna pas et la nuit fut dramatique. Après une période de silence lugubre et de désespoir contenu, Mme Peluche, soudainement, vers onze heures, eut une crise effrayante. Elle sanglota, cria, trépigna, se tordit les bras, se roula, réclama le divorce et la mort. M. Peluche, qui d’abord s’était répandu en protestations éperdues, dut lutter avec elle pour lui arracher un flacon de pharmacie qu’elle avait saisi au hasard, afin de s’empoisonner. Enfin, à trois heures du matin, elle s’apaisa et, toute vêtue, se jeta sur son lit, non pour dormir, dit-elle, mais pour réfléchir.
M. Peluche, dans un fauteuil, ne goûta qu’un assoupissement précaire, coupé d’affreux cauchemars.
Au matin, emporté par l’habitude commerciale, il alla ouvrir la boutique, et, tout grelottant, la tête dans ses mains, s’assit à la caisse.
Mme Peluche parut devant lui. Son visage était pâle, mais empreint d’une résolution énergique.
—J’ai réfléchi, Julien, dit-elle d’une voix grave. Je te connais maintenant: tu es de ces hommes qui font souffrir celle qui les aime… Hélas! je souffrirai donc… Mais l’innocent ne doit pas être frappé. Une victime suffit… Nous garderons ton fils. Je l’élèverai moi-même…
—Mais c’est fou! gémit M. Peluche atterré, puisque je te jure…
—Ne mens plus, Julien. Avoue la vérité et je te pardonnerai… Mais tu me ferais horreur si, à ton tour, tu songeais à abandonner…
La porte de la boutique, ouverte violemment, lui coupa la parole.
—Mon enfant! mon enfant! cria une jeune femme nu-tête, qui fit irruption, le visage bouleversé. Je l’ai laissé à votre porte, hier!… J’étais folle!… Ah! le voilà!
Elle s’élança sur l’enfant qui, au fond, dormait encore sur des coussins, et le serra contre elle avec emportement.
—Je n’ai plus que lui! Le père m’a quittée hier, après une scène affreuse… J’étais folle, désespérée!… J’ai abandonné le petit… Mon Dieu, mon Dieu, comment ai-je pu faire ça?… Je voulais me noyer!… Je ne sais plus… Et puis, je me suis calmée… Je suis revenue en courant pour le reprendre… mais toutes les boutiques étaient fermées et je n’ai pas reconnu la porte! Toute la nuit je suis restée dans la rue en attendant que vous ouvriez… Je n’ai plus que lui, maintenant… Je reviendrai, monsieur et madame. Je reviendrai vous remercier… Je n’oublierai jamais!…
Elle s’enfuit, son enfant dans les bras. Le ménage Peluche resta abasourdi.
—Eh bien, Amélie, tu vois?… dit enfin M. Peluche.
—C’est vrai… Mon pauvre ami… Comment ai-je pu croire ça de toi?… lui répondit-elle doucement.
Et il y avait dans sa voix un mépris si évident que M. Peluche en resta saisi.