Douze aventures sentimentales, suivies d'autres histoires d'à présent
Denise
Pendant tout le voyage, dans le train de permissionnaires qui l’amenait vers Paris, André Farel se répéta la même question obsédante: Pourquoi Denise, depuis une quinzaine de jours, ne lui avait-elle écrit que deux fois, alors que, de coutume, elle lui envoyait trois ou quatre lettres au moins par semaine,—et pourquoi ces deux lettres étaient-elles si brèves, quelques lignes à peine, disant qu’elle allait bien et qu’elle avait beaucoup de travail dans les bureaux où elle était dactylographe, au lieu des pages écrites en tous sens, pleines de détails et surtout pleines de tendresse, qu’il recevait habituellement et qu’il passait des heures à lire et à relire?
Sans qu’il pût s’en défendre il avait de mauvaises pensées. Elle était si jeune et si jolie, et c’était si long cette séparation que coupaient, de loin en loin seulement, ses brèves permissions! Puis, il rejetait ses soupçons. Il la connaissait bien; il savait bien qu’elle l’aimait autant qu’il l’aimait. Mais les soupçons revenaient, le torturaient.
Il n’avait pas prévenu qu’il venait. Elle ne pouvait donc l’attendre à la gare. Pourtant il eut un serrement de cœur. Cette arrivée, sans qu’elle fût là, était si différente des autres! Il se hâta vers chez lui, monta rapidement ses étages, frappa à la porte de leur logement. Rien ne répondit. C’était dimanche, il était une heure à peine. Pourquoi était-elle sortie? Une jalousie atroce le fit pâlir.
Sur le palier une porte s’ouvrit. Une grosse femme simplement mise, leur voisine depuis quatre ans qu’ils étaient venus habiter là, après s’être mariés, parut.
—Monsieur Farel! Comment! c’est vous? Ah! bien, on ne pensait pas vous voir avant quinze jours!
—Bonjour, madame Henry. Oui, j’ai changé de permission avec un camarade. Savez-vous où est Denise?
Mme Henry parut embarrassée.
—Je vais vous expliquer…
—Où est-elle? cria-t-il avec une violence soudaine.
La grosse femme lui mit doucement la main sur le bras.
—Votre femme a été malade et on la soigne.
—Malade? Elle est malade?… Gravement?… Mais dites?…
—Ne vous faites pas des idées… Elle va bien, maintenant… Elle est presque guérie… Puisque je vous le jure, voyons, monsieur Farel. Faut pas vous mettre dans des états comme ça. Venez avec moi. Nous allons la voir. C’est tout près.
Ils partirent en hâte. Le long des rues Mme Henry répondit aux questions d’André.
—Oui, elle est à l’hôpital. Dame, vous pensez, pour une opération… Ça l’a prise un soir. Depuis un bout de temps elle n’était pas bien, elle ne mangeait plus. Et puis, à la fin du mois dernier, ça s’est déclaré tout d’un coup. Dans le côté droit, une douleur qui la faisait crier que ça me fendait le cœur. Il a fallu de la morphine pour la calmer un peu. Et puis il a fallu l’opérer tout de suite. C’était chanceux, paraît-il, mais on ne pouvait pas faire autrement et ça a réussi on ne peut mieux…
—Et je ne savais rien, dit André.
—Ses patrons ont été très bien, continuait la grosse femme. Ils se sont occupés d’elle et lui ont fait avoir une petite chambre… Allons un peu moins vite, voulez-vous, monsieur Farel? Je n’ai plus mes jambes de vingt ans… Du reste nous y voilà. Je vais aller en avant pour la préparer à votre arrivée. Faut pas encore trop d’émotions, vous comprenez…
Dans le lit étroit, Denise, amaigrie, pâlie sous ses épais cheveux blonds en désordre, avait l’air d’une enfant plaintive et, à la voir ainsi, André Farel suffoquait d’émotion. Il comprenait mieux encore qu’il ne l’avait jamais compris combien elle était tout au monde pour lui. La pensée de ce qui aurait pu arriver le remplissait d’une angoisse si aiguë qu’il se raidissait pour ne pas sangloter tandis que Denise, immobile, mais les joues et les yeux animés par la joie, parlait d’une faible voix heureuse:
—Oui, je t’assure. Je vais tout à fait bien… Je recommence à avoir faim… Tout le monde a été gentil pour moi, mais surtout Mme Henry… Crois-tu, elle est venue ici tous les jours… Tu la rappelleras tout à l’heure puisqu’elle a voulu nous laisser seuls… Comme je suis contente de te voir!…
—Et je ne savais rien, balbutia-t-il. Pourquoi ne m’as-tu pas fait prévenir?…
—Te prévenir? Non, par exemple! Tu n’aurais pas pu arriver à temps, même si tu avais pu partir tout de suite. Et si tu n’avais pas pu partir? Tu vois ça, n’est-ce pas? J’aurais été t’écrire: «On m’opère.» Pour que tu te tortures d’inquiétude, de chagrin… Non, non, je sais trop ce que c’est, vois-tu, que d’avoir peur pour qui on aime… Et toi, là-bas, au milieu du danger… Ça t’aurait fait perdre la tête de me savoir malade. Qui sait ce qui serait arrivé? Tu aurais fait une imprudence. Tu n’aurais plus pensé qu’à moi. Tu te serais fait tuer… Et alors, moi… Non, non, je pouvais bien être un peu courageuse, tu l’es assez. Je pouvais bien t’épargner ça… Et puis, du reste, moi, je n’étais pas en danger. Ce n’est rien du tout, cette opération-là…
Un peu lasse d’avoir tant parlé, elle s’arrêta. André Farel la regardait… Il se l’imaginait à la veille de l’opération, seule avec ses souffrances, seule avec la peur qu’elle avait dû éprouver et dont elle ne parlait pas. Mais une pensée subite lui traversa l’esprit.
—Les lettres! Les deux lettres que j’ai reçues ces temps derniers! Tu n’as pas pu les écrire étant opérée. Comment se fait-il?…
—Oh! je les ai écrites avant, dit-elle simplement. Je ne pouvais pas te laisser sans nouvelles pendant si longtemps. Tu n’aurais plus su quoi penser. Alors, quand on m’a dit que je devais être opérée tout de suite, j’ai profité de ce que j’avais moins mal pendant la morphine et je t’ai écrit trois lettres d’avance… Mme Henry les a mises à la poste. Elle a dû t’envoyer la dernière ce matin. Je comptais pouvoir te récrire d’ici deux ou trois jours et comme je ne t’attendais qu’à la fin du mois tu m’aurais trouvée chez nous et rétablie. Ce n’était pas beaucoup, trois lettres, et elles n’étaient pas longues, mais je n’ai pas eu la force d’en écrire plus…
Il s’était assis, la tête dans ses mains. Denise en profita pour atteindre, sous son oreiller, une enveloppe qu’elle déchira en petits morceaux. C’était une quatrième lettre, dont elle ne lui avait pas parlé, qu’elle avait écrite pour lui, et qui aurait remplacé les autres au cas où l’opération n’aurait pas réussi.
DANS LE PASSÉ
—Mon mari, mon mari!… Claude Erlande?… haleta Claire, quand elle entra à l’hôpital. Et elle était si égarée par son angoisse qu’elle ne savait pas qui lui avait ouvert ni à qui elle parlait.
—Il est blessé gravement, mais n’est pas en danger, lui répondit-on. Et on dut la soutenir et l’asseoir sur une chaise, car elle défaillait maintenant en sanglotant.
Lorsqu’elle fut un peu remise, au bout de quelques minutes, on lui permit de monter auprès du blessé. Une infirmière la guida le long des grands couloirs nus jusqu’à la petite chambre qu’il occupait seul.
—Oui, je vous assure, il est déjà mieux, répondit l’infirmière aux questions de la jeune femme… Mais, pourtant, vous comprenez, il ne faut pas vous attendre à le trouver rétabli… Il a une forte fièvre et il délire presque tout le temps… Il vous parle, il se croit avec vous… Voyons, voyons, ne vous émotionnez pas comme cela, continua-t-elle, en voyant combien avait pâli le joli visage de Mme Erlande. Je vous jure qu’on répond de lui. C’est grave, bien sûr, mais maintenant on ne peut presque plus dire que c’est dangereux.
Claire ne répondit pas, elle se hâtait. Elle arriva enfin à la chambre de son mari. Elle entra et dut faire un suprême effort pour ne pas éclater en sanglots en le voyant allongé, enveloppé de pansements, la face tirée, livide, rouge aux pommettes, les yeux clos. Sa respiration était rapide, mais il était assez calme.
—Je vous laisse, chuchota l’infirmière. Ne vous inquiétez pas s’il a encore le délire. Ce n’est rien, soyez-en sûre. Si vous avez besoin de moi, appelez.
Claire s’assit silencieusement à côté du lit, afin que le premier regard de son mari fût pour elle s’il ouvrait les yeux.
Mais Claude Erlande n’ouvrit pas les yeux; une agitation légère le gagnait et ses lèvres commencèrent à remuer. Claire se pencha pour saisir les mots qu’il balbutiait.
—Oui, ma chérie, nous allons sortir, maintenant qu’il fait moins chaud… Alors tu ne regrettes pas d’être venue ici? La plage te plaît, n’est-ce pas? Mais n’oublie pas de prendre un manteau. Si nous rentrons tard, tu pourrais avoir froid.
Claire écoutait, les joues inondées de larmes. Son mari parlait avec cet accent caressant et doux qu’il avait toujours en lui parlant. Elle reconnaissait des mots qu’il lui avait dits du temps de leur bonheur, c’est-à-dire pendant les trois années qui s’étaient écoulées entre leur mariage et la guerre. Elle reconnaissait, esquissé comme une ombre de sourire sur ses traits tirés, ce sourire tendre et gai qu’il n’avait que pour elle et qui donnait tant de charme et de bonté à son visage régulier, énergique, habituellement un peu grave. A le voir ainsi, faible, blessé, inconscient, et avec une seule pensée—elle—veillant au fond de lui, Claire suffoquait d’amour et de douleur. Sans oser le toucher lui-même, elle mit sa main doucement sur le drap comme si c’était un peu de lui.
Elle écouta de nouveau, car il parlait encore, plus vite et plus distinctement.
«Eh bien, ma chérie, tu es contente d’être ici?… Cela te plaît, Dieppe, n’est-ce pas? C’est une plage où je venais lorsque j’étais enfant et j’ai voulu te la montrer… Mais fais attention au froid, ce soir… Tu as toussé ces derniers jours… Si nous allons voir la cousine Clotilde nous prendrons une voiture fermée… Je ne veux pas que tu fasses d’imprudence. Je suis trop tourmenté quand tu n’es pas bien…»
La voix de Claude Erlande se fondit en un murmure confus.
Claire, très pâle, les yeux dilatés, le visage crispé, s’était rejetée en arrière et, sur sa chaise, demeurait rigide et muette. Une indicible et insolite souffrance lui tordait le cœur. Ce n’était pas à elle que parlait son mari égaré par le délire, et il ne se croyait pas avec elle. A Dieppe, elle n’était jamais allée avec lui, et la cousine Clotilde, dont elle avait entendu parler, était morte sans qu’elle l’ait connue. Mais Claire comprenait, elle savait, elle n’eut pas besoin de ce nom, Geneviève, que murmurait maintenant le blessé, pour apprendre que Claude Erlande était avec sa première femme, qu’il avait épousée quand tous deux étaient très jeunes, et qui était morte après quelques mois de mariage.
Claire, lorsqu’elle avait aimé Claude, avait tout d’abord été cruellement jalouse de son premier mariage, mais cela datait déjà de plusieurs années et Claude l’avait tant aimée, elle, qu’elle avait fini par oublier.
Maintenant, cette jalousie revenait, atroce. Claire éperdue, frémissante, écoutait son mari parler à cette femme qui était morte, qui était celle qu’il avait épousée la première, qui était celle dont le souvenir, si bref et si lointain pourtant, le captivait à présent.
Soudain, Claude Erlande se tut; il respira profondément, remua un peu et ouvrit les yeux. Il avait repris connaissance. Un instant, son regard se posa, lucide, sur sa femme. Et dans ses yeux passa une joie intense. Claire y vit resplendir tout son amour pour elle. Il fit un faible petit mouvement pour lui prendre la main et murmura avec un accent de profonde tendresse:
—Ma chérie… Claire chérie… tu es là?…
Puis, de nouveau, ses yeux se fermèrent, sa tête roula un peu sur l’oreiller, le délire le reprit, et il retourna mystérieusement vers les heures du passé et vers celle qu’il avait aimée tout d’abord quand il était très jeune, car, de sa voix faible, un peu haletante, un peu rauque, mais pleine de tendresse, il recommença:
«Prends bien garde au froid, Geneviève chérie, tu sais que tu es fragile… Si tu veux, dès l’hiver, nous partirons pour le Midi… Tu verras comme nous nous installerons bien…»
Il continua, détaillant, en petites phrases familières et caressantes, cette vie de jadis, cette vie qui était en lui un domaine fermé que Claire avait cru aboli, mais qui n’était qu’enseveli.
Et Claire, penchée sur lui, écoutait, pantelante et crispée, et se demandait si c’était pour elle ou pour l’autre qu’il avait eu le plus d’amour.
THÉRÈSE
Dans le beau jardin du pensionnat de Mme Bayle, à Auteuil, les «grandes», une quinzaine de toutes jeunes filles, se promenaient par groupes.
Simone Presles, une petite blonde vive et rieuse, s’était emparée de la «nouvelle» que la directrice venait de présenter.
—Alors, vous vous appelez Thérèse Ferrière? C’est un joli nom. Est-ce que vous avez déjà été en pension? Mais je suis bête, il faut nous tutoyer!… Comme c’est drôle, qu’on t’ait mise ici à Pâques!…
La nouvelle restait silencieuse et comme effarouchée. C’était une enfant vêtue de deuil, mince et brune, aux grands yeux sombres et aux lourds cheveux indisciplinés. Elle finit par dire quelques mots d’elle-même: elle avait perdu ses parents quand elle était toute petite, et elle avait été élevée au fond de la Vendée, dans un vieux château solitaire, par une grand’mère fantasque qui venait de mourir, la laissant aux soins d’un tuteur qui habitait Paris et qu’elle connaissait à peine.
—Et qui as-tu à la guerre? interrompit Simone. Moi, mon père est colonel. Il commande un régiment dans les Vosges. Et j’ai un cousin qui est lieutenant; il a été blessé… Dis donc, Madeleine, s’écria-t-elle en arrêtant une des pensionnaires, tu ne m’as pas donné de nouvelles de ton frère!
—Oh! il va bien, maintenant, dit Madeleine. Mais Germaine n’a pas de nouvelles de son père depuis quinze jours, ajouta-t-elle en baissant la voix, et le beau-frère de Lucie est prisonnier…
D’autres jeunes filles s’étaient jointes à elles et elles parlaient de ceux qu’elles avaient là-bas, pères où frères, cousins ou amis. Et toutes avaient tant de hâte à raconter qu’elles ne s’écoutaient pas mutuellement.
Cependant, Thérèse ne disant rien, Simone la prit à part, afin d’avoir une auditrice.
—Mon cousin s’appelle Robert Tréman. Je voudrais bien que tu le voies… Il m’écrit… oh! pas très souvent, parce qu’il n’a pas le temps… Il est venu une fois me voir au parloir… Toutes étaient jalouses… Mais tu penses si je suis tourmentée!… J’ai mon père, j’ai Robert, et puis j’ai aussi un autre cousin et un oncle… Et toi, qui as-tu? Raconte aussi.
—Je n’ai rien à raconter, murmura Thérèse.
—Oh! tu rougis. Comme tu rougis! s’écria Simone… Oh! la cachottière!… Raconte tout de suite!…
Un coup de cloche l’interrompit, mais, tandis que la surveillante, Mlle Honoré, une personne sèche et effacée, les faisait rentrer, Simone, persuadée que la nouvelle avait un secret passionnant, continua inlassablement ses instances auxquelles les autres «grandes», mises au courant, joignirent les leurs.
Thérèse, pendant toute une semaine, résista. De temps à autre, elle semblait vouloir parler, mais ne s’y décidait pas. Enfin, un soir, excédée de questions, elle commença quelques confidences qui plongèrent ses compagnes dans l’admiration, tant le secret que Thérèse avait si longtemps défendu était romanesque, d’un romanesque complet, irréel et puéril, tellement conforme à leur idéal à toutes, qu’elles en furent émerveillées et jalouses. Thérèse, les jours qui suivirent, ajouta de nouveaux détails et, mystérieusement, montra des preuves. Dès lors, la curiosité et la sympathie qui l’entouraient allèrent en grandissant, à l’étonnement de la surveillante, qui ne s’expliquait pas la popularité de la nouvelle.
Mlle Honoré ayant fait une petite enquête, fut horrifiée, et la directrice, prévenue, le fut davantage encore. Thérèse, appelée sur-le-champ, comparut devant elle.
La majesté habituelle de Mme Bayle était troublée par une agitation vive.
—Mademoiselle Ferrière, dit-elle avec sévérité, l’on m’a appris sur vous des choses graves. Je représente ici votre tuteur, qui remplace les parents que vous n’avez plus. J’ai besoin de savoir la vérité, toute la vérité… Ne niez pas, je suis au courant… Malheureuse enfant!… Par l’entremise de cette vieille bonne que j’ai eu la faiblesse de vous autoriser à voir parfois au parloir, vous êtes en correspondance avec un officier de marine actuellement aviateur au front. Vous l’avez rencontré une fois en province, par je ne sais quel hasard romanesque, et vous avez dit à vos compagnes que vous étiez fiancée avec lui… C’est insensé! Vous lui écrivez et il vous écrit! Et cela se passe chez moi… dans la maison que j’ai créée… que jamais n’a effleuré… De la part de ce jeune homme, il n’y a, j’en suis persuadée, que de l’enfantillage… Mais, avant tout, ses lettres! Donnez-moi ses lettres!… Non, ne répliquez pas! A l’instant même! Je sais que vous les gardez sur vous! Je les veux!
Thérèse tremblait; elle fouilla dans sa robe et tendit un paquet de lettres que Mme Bayle se mit à parcourir avidement. Mais elle n’en lut que deux ou trois et releva les yeux, non plus avec indignation, mais avec ahurissement, sur Thérèse.
—Voyons, voyons, Thérèse, que signifie cette histoire? Qui a écrit ces lettres? demanda-t-elle.
—C’est moi, Madame, avoua Thérèse, très rouge et la tête basse.
Mme Bayle eut un mouvement, mais Thérèse, qui faisait de grands efforts pour ne pas pleurer, continua:
«Oui, c’est moi. J’ai déguisé mon écriture… Je vais vous en écrire d’autres pareilles si vous voulez. J’ai mis des phrases que j’ai lues dans de vieux livres, chez grand’mère, et que j’ai arrangées de mon mieux… Et la boucle de cheveux, c’est une boucle à moi, Madame…
—Mais alors, toute l’histoire? L’officier aviateur? dit Mme Bayle, qui éprouvait un soulagement si intense qu’elle pouvait à peine s’empêcher de sourire.
—J’ai tout inventé, gémit Thérèse. C’est elles toutes ici qui m’ont forcée… Toutes, elles me racontaient leurs histoires. Et elles me demandaient de raconter aussi… Et qu’est-ce que je pouvais dire?… Je suis toujours restée enfermée, en Vendée, dans le château de grand’mère, et depuis qu’elle est morte, je suis toute seule. Et toutes ici, elles ont quelqu’un à la guerre, pour qui elles s’inquiètent, leur père, ou bien leur frère, ou bien leur cousin… Alors j’ai inventé ce que je trouvais le mieux parce que moi je n’ai personne et que j’avais trop honte!…
Elle éclata en sanglots et répéta:
«J’avais trop honte!…»
LE SOUPÇON
Après avoir acheté les journaux de Paris qui venaient d’arriver, il fit quelques pas sur le quai de la gare. Des voyageurs, se dirigeant vers la sortie, le croisaient et, parmi eux, des soldats et des officiers. Sur l’un de ces derniers, ses regards s’arrêtèrent. Il tressaillit, hésita une seconde, et s’avança:
—Pradil!
L’autre leva les yeux et, voyant un officier d’un grade supérieur, ébaucha un geste de salut. Mais au même moment il le reconnut. Il devint rouge, puis pâle.
—Bernage… bégaya-t-il.
—Oui, c’est moi. Voyons, voyons, calme-toi… Moi aussi, je suis heureux de te revoir, dit Bernage en lui mettant affectueusement la main sur l’épaule.
—Je m’attendais si peu… Il y a si longtemps…
—Quatre ans! A qui la faute? Pourquoi ne m’as-tu jamais écrit, depuis ton départ pour ce voyage aux Indes? Nous étions camarades depuis le collège, il y avait toujours eu entre nous la meilleure amitié, et parce que tu pars pour un long voyage, tu m’oublies… plus un mot, rien…
—Oui, oui, murmura Pradil. Tu as raison et, je t’assure, tu ne me feras jamais autant de reproches que je m’en suis fait. J’étais parti pour travailler là-bas, pour peindre… Mais j’ai été malade, paresseux… Je voulais te donner de mes nouvelles, et de jour en jour je différais… Avec toi qui as toujours été pour moi un ami si sûr, si bon, si sincère, c’est sans excuse… Et les mois ont passé… Tu m’en veux?
—Mais non. Je suis trop heureux de te revoir…
Ils marchaient côte à côte le long du quai. Bernage, avec sa figure grave et maigre, son visage sévère et ses tempes grises, semblait plus âgé de dix ans que Pradil, dont le visage fin était sans rides, la moustache blonde et les yeux bleus très jeunes.
Pradil reprit:
—Comme je revenais, la guerre a éclaté. J’ai été sous-lieutenant assez vite… Maintenant, je suis en convalescence d’une blessure au bras… Oh! rien de grave… Toi, je ne te demande pas ce que tu as fait… Je le sais… On m’a parlé de toi bien souvent… Oui, des camarades qui avaient été sous tes ordres ou dans le même secteur que toi… et qui t’admiraient… Du reste, tes décorations, ton grade, à ton âge, c’est épatant… Et quand on me parlait de toi, chaque fois j’avais des remords… J’en ai eu surtout l’année dernière, quand j’ai appris que tu avais été grièvement blessé… Tu es tout à fait rétabli maintenant?
—Oui, tout à fait…
Ils firent quelques pas en silence, et Pradil, comme pour renouer la conversation, demanda:
—Qu’est-ce que tu fais ici?
—Je descends d’un train et je vais, dans dix minutes, en reprendre un autre. J’ai été envoyé en mission. Je dois repasser à Paris et, de là, je retournerai au front… Et toi, est-ce que tu as des parents par ici? Cela me paraît un pays charmant, tous ces bois, ces jardins, ces villas qu’on voit là-bas enfouies dans la verdure…
—Oui, en effet, cela semble un coin délicieux, répondit Pradil avec indifférence.
Ils traversèrent les voies pour gagner le quai où devait s’arrêter le train pour Paris, et soudain Bernage dit à son compagnon:
—Je vois que tu es au courant de ce qui m’est arrivé.
Pradil eut l’air surpris.
—Au courant de quoi?
—Tu le sais bien, voyons… Rien que ta figure indique que tu es renseigné… Du reste, si tu ne savais rien, tu m’aurais demandé des nouvelles de ma femme, et tu ne l’as pas fait…
—Mais, je te jure…
—Bon… De toutes façons, écoute-moi. Je veux que tu saches ce qui est arrivé, puisque tu es à peu près mon seul ami… Jacqueline m’a quitté…
Pradil eut un mouvement, mais Bernage ne lui laissa pas le temps de parler.
«Oui, elle m’a quitté… Elle s’est enfuie. Cela s’est passé environ six mois après ton départ pour les Indes. Oui, tu es parti vers la fin de l’été 1913, n’est-ce pas? Eh bien, c’est le 12 février 1914 que Jacqueline s’est enfuie… Où? Comment? Avec qui? Je n’en sais rien. Il y avait quatre ans que nous étions mariés, tu le sais, et notre vie me semblait très heureuse. Nous n’avions pas d’enfants, mais si moi je le regrettais un peu, je suis sûr que Jacqueline n’y pensait pas du tout. Je l’aimais, je croyais qu’elle m’aimait, et il n’y avait jamais eu de dissentiment entre nous. Elle semblait heureuse, n’est-ce pas? Un jour, ce 12 février, en rentrant chez moi, je n’ai pas trouvé Jacqueline. Elle m’avait laissé une lettre où elle me disait qu’elle aimait un autre homme et qu’elle ne voulait pas plus longtemps se partager entre lui et moi. Et elle ajoutait qu’elle disparaissait ainsi parce qu’elle avait peur de ma colère, non pas tant pour elle que pour lui… J’ai cherché, cherché, cherché… en vain… J’étais fou, et c’est alors que j’aurais eu besoin d’un ami à qui me confier, mais tu étais au bout du monde… Voilà ce qui m’est arrivé… L’été d’après il y a eu la guerre. J’avais été officier d’artillerie en sortant de Polytechnique et j’avais donné ma démission pour me marier. J’ai repris mon grade… et j’ai eu d’autres préoccupations… Voilà exactement mon histoire… Non, ne me dis rien à ce sujet-là…»
Le cri d’un employé annonçant le train interrompit Bernage. Il monta en wagon et, penché à la portière, serra la main de Pradil, à qui il allait demander son adresse afin qu’ils continuassent à se revoir, quand, sur le quai, survint un gros monsieur d’aspect affable.
Partageant son salut entre Bernage et Pradil, il aborda celui-ci:
—Monsieur Pradil, je vous salue bien. Si vous le permettez, je vous déposerai à votre villa. J’ai ma voiture. Et comment se porte Mme Pradil?
Pradil était devenu pourpre. Bernage, penché à la portière du train qui s’ébranlait, avait pâli, assailli par un monde de soupçons. Pradil marié? Avec qui? Pourquoi n’en avait-il pas parlé? Pourquoi n’avait-il pas dit qu’il habitait ce pays? Pourquoi avait-il montré, par moments, tant de gêne? Et son silence pendant son voyage? Mais était-il même parti pour les Indes? N’avait-il pas, au lieu de cela, préparé la retraite sûre et douce où Jacqueline était venue le rejoindre?
Bernage eut un mouvement de folle rage. Il retrouva les souffrances de jadis… Il ne pouvait descendre du train qui filait; il ne pouvait s’arrêter avant d’achever sa mission… Mais il voulait savoir. Il reviendrait plus tard… Plus tard?… Brusquement calmé, il eut un haussement d’épaules. Vivrait-il plus tard? Combien de jours d’avenir aurait-il à lui? Le présent, auquel il s’était donné tout entier, le ressaisissait. Ce passé, qui l’avait torturé, lui sembla factice, futile, vain; en tout cas chimériquement lointain par delà les trois années de guerre. Et il se rendit compte qu’il était, pour le moment du moins, un autre homme que ce passé ne concernait plus.
PRÈS DE L’EAU
L’usine était aux portes de la ville, mais Étienne Lalier, le nouveau contremaître, quand il en sortit le soir, s’en alla à travers la campagne.
Il marchait lentement, courbant un peu sa haute taille robuste; une expression de gravité vieillissait légèrement son visage énergique, aux yeux clairs, aux traits réguliers; absorbé dans ses pensées, il suivait le canal, regardant, sans y prendre garde, l’eau glauque qui reflétait le ciel brouillé d’avril.
Il arriva près d’une écluse. L’éclusier, un vieux à l’air renfrogné, manœuvrait, pour des péniches, les hautes portes sombres.
—Prenez garde! Ça glisse, l’herbe, au bord, dit une voix presque enfantine.
Lalier se retourna. Une enfant mince et brune, vêtue d’une robe de laine trouée, un châle rouge sur ses boucles sauvages, fixait sur lui ses grands yeux noirs.
«Vous êtes de l’usine? reprit-elle. Vous êtes nouveau, n’est-ce pas? Je ne vous ai pas encore vu… Les ouvriers viennent souvent se promener par ici, le dimanche… Mais je ne les aime pas… ils font du bruit… ils se moquent de moi…»
Elle était très grave. Il sourit.
—Par exemple! ils se moquent de toi?
—Oui. Ils blaguent toujours. Ils m’appellent la gosse… Ils disent que je n’ai pas des idées comme tout le monde… Ils me taquinent… Moi, ça me fâche et je me cache… Vous êtes de l’usine, n’est-ce pas?
—Je suis le nouveau contremaître. On m’a appelé ici. Le métal, c’est mon métier depuis toujours… Te voilà renseignée. Est-ce que tu poses des questions comme ça à tous les passants, ma petite?
Elle devint rouge et tapa du pied.
—Là, vous aussi… Je ne suis pas une enfant du tout! J’ai quinze ans et demi. Il y a cinq ans que je suis ici avec papa. C’est moi qui tiens la maison depuis que maman est morte. Je n’ai ni frère, ni sœur… papa ne parle jamais… Alors, je m’ennuie… Vous reviendrez, hein? on causera… Maintenant, il faut que je rentre pour la soupe.
Elle s’enfuit vers une petite maison basse dont un lierre touffu cachait la misère, mais, au bout de trois pas, elle tourna la tête et jeta pardessus son épaule:
«Je m’appelle Cécile! Vous reviendrez?»
Ce fut le début de leur amitié. Lalier, quelques jours après, revint à l’écluse. La petite parut satisfaite de le voir; le vieux accepta une pipe de tabac et prononça quelques paroles à propos du temps qu’il ferait. Une averse étant survenue, ils s’abritèrent tous les trois dans l’étroit logis qui était extraordinairement en désordre. La fois suivante, Lalier apporta des bonbons à la petite mais elle n’en sembla pas satisfaite. Ce qu’elle voulait, c’était qu’il vienne bavarder avec elle, ou plutôt écouter ses bavardages et répondre aux innombrables questions qu’elle lui posait comme s’il avait dû tout savoir. Lui, fumant une cigarette, regardait l’écluse et la campagne et, quand il paraissait trop distrait, Cécile se taisait et l’observait, son visage mince tout à coup assombri.
Des semaines passèrent, et maintenant Lalier, sans bien s’en rendre compte lui-même, ne se trouvait jamais mieux que quand il était à l’écluse. Le vieux était ours, la petite était bizarre, mais il trouvait là une sorte d’intimité qui lui était douce. Au cours de son labeur quotidien il pensait parfois à la voix puérile, aux yeux noirs, aux cheveux en boucles emmêlées de sa sauvage petite amie. Elle n’était qu’une enfant pour lui. Il ne remarquait pas qu’elle changeait, qu’elle parlait moins, qu’elle avait essayé de discipliner sa chevelure, de recoudre sa robe, de ranger un peu le ménage à l’abandon.
Un soir d’été il arriva en hâte sous les premières gouttes d’un orage.
—Papa est absent pour une demi-heure, lui dit Cécile qui l’attendait, debout sous le lierre de la porte,—moi je suis restée. C’est samedi et j’étais sûre que vous viendriez…
Ils s’assirent sur un banc vermoulu, sous l’auvent de la petite maison et regardèrent l’eau du canal et le vert des bois qui frissonnaient sous l’averse lourde.
Après un silence, la petite, sans tourner les yeux vers son compagnon, lui dit soudain:
«Pourquoi êtes-vous toujours triste?»
Il tressaillit.
«Si, si, continua-t-elle. J’ai bien vu. Vous êtes triste… Je n’ai jamais osé vous en parler… C’est parce que vous êtes seul que vous êtes triste, n’est-ce pas? Moi aussi, avant, j’étais triste et je m’ennuyais…»
Elle s’arrêta, très rouge et essaya de rire, mais ses lèvres tremblaient.
«Moi, je ne veux pas que vous soyez triste… Vous êtes mon ami… Les autres, je ne peux pas les souffrir… Mais vous… J’ai bien vu qu’ici vous étiez content de venir… Alors plus tard… Moi, pour vous, j’attendrai… Je sais bien… je suis trop jeune, maintenant… Mais, dans un an ou deux, si vous voulez, nous nous marierons… on sera très heureux… On aura une maison, des bêtes…»
Elle continuait, expliquant naïvement son rêve de sa voix puérile. Lalier, paternellement, lui tapota la joue.
—Ma pauvre petite, je suis un peu vieux pour toi… Et puis, vois-tu, je suis marié déjà… Oui, j’ai ma femme, là-bas, dans le Nord… avec nos deux enfants… Elle n’a pas pu revenir à temps… Moi, j’étais en voyage… Depuis, je n’ai pas pu avoir de nouvelles… Je ne sais rien… Je ne sais rien…
Il se tut. Il resta absorbé, le visage contracté, les yeux fixés sur le sol. La petite, haletante, pâle sous ses cheveux défaits, le regardait.
—Je comprends bien, murmura-t-elle d’une voix sourde, c’est pour cela que vous êtes triste…
Suffoquant, elle se précipita dans la maison et ferma la porte.
L’éclusier revenait. Lalier lui dit bonsoir et s’en alla, s’efforçant, en vain, de se rendre compte des sentiments qu’il éprouvait.
*
Après avoir hésité, quatre jours après il reparut à l’écluse. Le vieux était là.
—La petite—grommela-t-il en réponse aux questions de Lalier,—elle s’ennuyait, faut croire… Elle a toujours été lunatique. Alors, comme son oncle est passé dans sa péniche où qu’il a sa femme avec lui, elle a voulu partir avec eux… Les voilà, là-bas…
Sur une péniche qui, au loin, sur l’eau miroitante, s’en allait vers le couchant rouge, Lalier crut voir une mince silhouette qui faisait un geste d’adieu.
Il eut un moment de stupeur et la sensation que quelque chose s’arrachait de lui. Mais il essaya de se dire que les choses étaient mieux ainsi et retourna vers la ville… seul.