Douze aventures sentimentales, suivies d'autres histoires d'à présent

Chapitre III

«… Un bohème vieilli, un pilier de brasserie, un pion resté pion pour toujours… je suis cela, cela seulement… Et c’est à cause d’elle, c’est parce qu’elle m’a quitté, parce qu’elle m’a trahi, parce qu’elle a brisé ma vie il y a vingt-cinq ans… Pour elle, que n’aurais-je pas fait?… Mais seul, seul, seul…»

M. César Balbois s’interrompit. Il était dans la rue; il se parlait à lui-même et il se rendit compte qu’il avait prononcé tout haut les derniers mots et que des passants le regardaient. Se redressant, il eut pour eux un regard de hauteur et continua son chemin vers le quartier latin.

Depuis quelques jours, M. César Balbois était en proie à une affreuse mélancolie. Sa vie lui semblait odieuse; l’institution où il gagnait son pain était une geôle peuplée de collègues envieux et d’élèves insolents; sa brasserie était une geôle aussi, volontaire et méprisable, où, depuis des années, quotidiennement, il passait des heures à pérorer devant des sots… Car c’était là l’unique gloire qu’il ait su conquérir: être le personnage important d’une petite taverne enfumée, fréquentée par des boutiquiers. M. Balbois, en se rappelant ses ambitions passées, avait un rire amer, mais sa plus âpre amertume l’assaillait lorsqu’il pensait à celle qui, jadis, avait été sa femme et qui, lasse de leur indigence, après peu de temps, était partie… Et ce souvenir, qui pendant des années était resté comme assoupi dans sa mémoire, maintenant ne le quittait plus.

M. Balbois, morne, remontait d’un pas lent vers chez lui. Il passa sans s’arrêter devant sa brasserie et n’eut pas le courage d’entrer dans sa crémerie habituelle. Après avoir dîné d’un morceau de pain et d’un café noir, avalé dans un bar, il alla s’enfermer dans sa petite chambre mal tenue. D’un tiroir il tira une photographie qu’il contempla à la lueur de sa bougie. C’était elle. Et il se souvint de la couleur des grands yeux si doux et des longs cheveux soyeux; il se souvint de la taille souple, des mains fines, du charme sans pareil du sourire. Il se souvint qu’elle l’avait aimé avant de le trahir…

 

*

 

M. Balbois, quelques jours plus tard, surveillait une récréation quand on le prévint qu’une dame le demandait. Il crut que c’était la mère d’un élève et s’empressa. La personne qu’il trouva au parloir lui était parfaitement inconnue. De haute taille, maigre et anguleuse dans la robe sévère, dont un ruban violet décorait le corsage, elle avait un visage osseux et parcheminé, aux yeux froids sous un lorgnon d’or; sur son front jaune, dominé d’un chapeau revêche, plaquaient deux bandeaux maigres, d’un noir dur mêlé de gris.

—Monsieur César Balbois?

Il salua.

«Vous ne me reconnaissez pas?»

Elle le regardait, parfaitement calme. Balbois, surpris, cherchait dans sa mémoire. Une idée horrible le saisit tout à coup, mais c’était si fou qu’il haussa les épaules. L’idée revint, s’imposa. Il pâlit, puis rougit.

«Je vois que vous me reconnaissez, continua la visiteuse. Voici le but de ma démarche: Jadis j’ai eu des torts envers vous, César. Je ne veux pas chercher si, dans la faute que j’ai commise, une part de responsabilité ne vous incombe pas. Le fait est incontestable: j’ai eu des torts envers vous. Je viens aujourd’hui vous demander votre pardon et réparer mes torts.»

Elle débitait ces phrases d’une voix sèche, et sans que l’intonation répondît le moins du monde au sens des mots.

—Que je vous pardonne?… balbutia Balbois atterré.

—Oui. Il convient, je vous le répète, que je répare ma faute. Après une erreur de jeunesse, condamnable, certes, mais qui a été fugitive, j’ai fait un retour sur moi-même, et je suis entrée dans la voie du travail. Grâce à ma seule énergie, je me suis créé une situation enviable. Dans ces conditions, César, et m’étant discrètement renseignée sur votre existence, je viens vous dire: «Quittez la bohème indigne où vous croupissez. Je vous en offre les moyens».

Balbois se taisant, elle continua:

«Je suis dans l’enseignement moi-même, mais non pas comme salariée. Je possède à Saint-Cloud une maison d’éducation pour les jeunes filles. C’est un établissement de premier ordre que j’ai fondé avec une associée qui vient de mourir. Je garde la maison à mon nom qui est le vôtre puisque, légalement, je suis toujours Mme César Balbois. Venez prendre place à mes côtés. Votre âge et votre extérieur respectables le permettent et vous vous chargerez des cours supérieurs. J’ajouterai franchement que si l’on apprend que nous vivons séparés cela pourra me faire du tort et que j’ai besoin de certaines autorisations. Mais ces considérations sont secondaires pour moi. Je vous affirme que le but principal de ma démarche est de réparer le dommage moral que je vous ai causé.»

Balbois restait silencieux. Auprès de la vie qu’on lui offrait, sa vie actuelle, soudain, lui avait paru délicieuse. Trop d’années de bohème le tenaient captif, et la gargote où il mangeait à son heure, la brasserie où il était libre, la pauvre chambre même où il était chez lui, tout à coup lui étaient devenues très chères, mais ce n’est pas ce sentiment-là qui le fit trembler quand, avec un puissant effort pour paraître calme, il répondit à sa visiteuse:

—Je vous pardonne. Je signerai les autorisations qu’il faudra. Je me montrerai deux fois par an à votre pensionnat. C’est tout. Je ne veux rien de vous.

Offensée, elle voulut répondre mais, brusquement dressé, il lui coupa la parole:

—Allez-vous-en! Je vous dis de vous en aller!…

Il frémissait d’angoisse et de colère. Ce n’était pas du tout parce que, jadis, elle l’avait abandonné et qu’il en avait tant souffert. C’était seulement parce que cette personne jaune, sèche et correcte, depuis qu’elle se trouvait là, était en train de détruire le seul souvenir qu’il eût dans sa vie mesquine, la seule image d’amour, si cruelle fût-elle, que lui eût laissée sa jeunesse lointaine.