En Kabylie: Voyage d'une Parisienne au Djurjura

J. (Joseph) Vilbort · Chapitre 3 sur 3 · partie 1/4

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En Kabylie: Voyage d'une Parisienne au Djurjura

—Soit, dit-il, puisque tel est votre désir.

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Nous nous remettons en marche.

La crête étroite en pierre brune, que nous gravissons sous un soleil radieux, a l’éclat du cuivre. A gauche, en contre-bas du sentier, nous laissons une maisonnette d’été, le long de laquelle montent des liserons. Et près de là, un petit pâtre qui n’a que les épaules couvertes d’un vieux pan de burnous, mène paître un troupeau de chèvres maigres; elles vont, cherchant fortune parmi les cailloux amoncelés d’où s’échappe çà et là, et comme par miracle, un brin d’herbe. Le guide nous recommande de ne pas trop regarder à droite et à gauche, ni surtout en arrière. «La montagne est haute, la pente raide, la roche glissante, et le Roumi, dit-il, casse comme verre en tombant.» Nous devinons qu’il veut nous ménager la surprise du spectacle qui là-haut nous attend; et très-complaisamment nous entrons dans son idée. Vers deux heures de l’après-midi, nous atteignons à l’entrée du col de Chellata, un des points culminants de la crête djurjurienne.

—Halte! dit Bel-Kassem; puis, frappant dans sa main, il s’écrie:

—Retournez-vous et regardez!

L’infini est devant nous! un infini prodigieux de montagnes, et en même temps la nature sous tous ses aspects, dans l’inépuisable variété du paysage. Le cadre se prête, également merveilleux, à la légende épique et à l’églogue champêtre. Ici, dans cet entassement chaotique de rochers monstrueux, il faut placer la lutte des cyclopes; là-bas, dans cette verte prairie qu’arrose une source claire, ou bien dans ce joli village joyeusement paré d’orangers et de pampres, les bergers de Théocrite et de Virgile, célébrant sur la chêta langoureuse les amours du dieu Pan. A côté d’affreux précipices plus noirs que le Tartare, s’étalent des campagnes riantes et parfumées qui surpassent en beauté les Champs-Élyséens. Voici la terre promise, et ses moissons superbes, et ses fruits délicieux; là, le désert aride, qui refuse une goutte d’eau au lézard altéré. En haut, c’est le Nord drapé dans son manteau de neige; en bas, c’est la flore africaine épanouie sous les baisers du soleil voisin des tropiques. Et devant nous toute la grande Kabylie baigne dans un océan radieux, où chaque objet éclairé devient lumière lui-même, tandis que dans son ombre il fait nuit! L’immense courbe rocheuse du Djurjura forme un amphithéâtre de géants, jeté devant la Méditerranée. Chaque piton coiffé comme d’un chapeau par son village est un spectateur qui assiste aux drames tour à tour terribles ou charmants de la mer. Et les thamgouth [Pics.] au crâne dénudé, à la tête ceinte de neige, qui occupent les plus hauts gradins, sont les amin et les dhamen de cette k’bila de Titans. C’est d’abord le Tiziberth, qui plane au-dessus de nous comme un vautour à collerette blanche; puis, son frère, le Ras-Chellata; ensuite, vers l’ouest, l’Azerou-N’tour ou pierre du midi, l’Azerou-Guifri, le Tizgui-Tmerra, le Thamgouth ou pic par excellence, qui domine tout le massif djurjurien; enfin, le Thalelath, le Raz-Kouilet, le Koudia-Inguel, le Djemâa-Aizor et le Thasserth. Ceux-ci ont un oeil ouvert sur la Mitidja; et bien des fois, quand je me promenais sur ma terrasse à Alger, ces sphinx m’avaient jeté leur provoquante énigme. En face de nous, dans la direction du nord-ouest, sur sa montagne altière, maintenant réduite à la taille d’une humble colline, voilà le fort national. Sa large enceinte et ses vastes casernes, plus hautes d’un étage, produisent l’effet d’une petite mosquée kabyle avec son minaret. Par de là le fort et le pays mamelonné des Aïth-Flisset, s’étend une ligne horizontale: c’est la plaine de deux cent mille hectares, la Mitidja, et au fond de cette plaine brille un point blanc: Alger! Plus loin, plus loin encore, enveloppés de voiles éblouissants, le ciel et la mer nous offrent en leurs embrassements la grande et divine image de l’éternel amour.

A nos pieds, ce sont les Zouaoua, et leurs tribus nombreuses, et leurs villages innombrables. Puis, à gauche et au sud de leur confédération de l’Ouest, sur les contre-forts occidentaux du Djurjura, deux autres confédérations puissantes: les Aïth-Sedka et les Aïth-Guechtoula. La première comprend six tribus, 33 villages et 3,065 fusils: les Aïth-Amhed, les Aïth-Chebla, les Aïth-Irguen, les Aïth-bou-Chenacha, les Aïth-hal-Ogdal et les Aïth-Ouadhia.

Ils se soumirent en 1857. Beaucoup n’ont ni figues ni olives, et les remplacent par des noix et des glands. Plusieurs aussi, qu’emprisonnent les neiges de l’hiver, vivent alors comme des ours dans leurs tanières, en des masures recouvertes, à défaut de tuiles, au moyen d’un ciment imperméable que leur fournit la montagne. A l’ouest de leur pays, si âpre et si ingrat, la confédération des Guechtoula occupe un territoire non moins sauvage, mais plus fertile. Leurs six tribus comptent 51 villages et 2,300 fusils: les Aïth-bou-Haddou, les Aïth-bou-R’dane, les Aïth-Mendes, les Aïth-Koufi, les Aïth-Frekat et les Aïth-Smahil, qui possèdent la zaouïa de Sid-Abd-er-Rhaman-bou-Kobrin, le marabout aux deux tombes, le fondateur grand-maître de la franc-maçonnerie des Khouâns.

Les Guechtoula ont fait brûler la poudre plusieurs fois contre les Français, notamment en 1845, en 1846, en 1851, lorsqu’ils se soulevèrent à l’appel du faux chérif Bou-Bar’la, et enfin en 1856 par Sid-el-Hadj-Amor, ancien oukil [Administrateur religieux.] de la zaouïa, ils se ruèrent sur le bordj de Dra-el-Mizan. Ils font maintenant la guerre aux nombreuses tribus de singes du genre macaque qui infestent leur pays très-boisé. Sur leurs crêtes, que domine le Thamgouth [Le plus haut pic du Djurjura.], le cèdre abonde, et plus bas le chêne-zen; plus bas encore, vers le bordj Bourn’i, l’olivier forme à lui seul de véritables forêts, comme celle de Thiniri; et plus au nord s’étend, sur un espace de plusieurs kilomètres carrés, la forêt de Bou-Mahni, dont les chênes-liége seront exploités un jour par l’industrie française, comme le sont déjà les magnifiques forêts de même essence du mont Édough, près de Bône, et celles plus riches encore du cap de Fer et de Collo.

Permettez, lecteur, que j’ouvre ici une parenthèse pour une courte digression, la première et la dernière de ce livre. D’ailleurs, le col de Chellata est une des sept merveilles du monde pittoresque, et veut qu’on s’y arrête un instant. Bel-Kassem et les muletiers sont allés nous chercher de la neige; le Général est resté en extase devant cette grande nature; le Caporal a les paupières humides, c’est son faible et son fort, le Conscrit, enfin, rêve les yeux à demi clos. Pendant qu’ils sont muets, laissez-moi vous dire que nous visiterons ensemble ces immenses et superbes forêts de chênes-liége du littoral africain, pour peu qu’il vous plaise de suivre dans la seconde partie de ce voyage. A chaque pas, vous rencontrerez des merveilles qu’on semble ignorer en France: car, si cette contrée était mieux connue, on y verrait accourir par centaines des touristes qui commenceraient la fortune de l’Algérie.

Dans la province de Constantine, le chêne-zen couvre 50,000 hectares, le chêne-liége 300,000, qui, mis en valeur, vaudront 400 millions de francs. Dès à présent, plus de 150,000 hectares de chênes-liége sont concédés à des compagnies ou à des particuliers, et 130,000 produisent déjà ou sont sur le point de produire. Il n’a pas été dépensé pour leur mise en valeur moins de 10 millions de francs, employés en partie à construire des établissements, à importer des contre-maîtres et des ouvriers du métier, à acheter le matériel nécessaire, et le reste en travaux exécutés dans les forêts par des Arabes, et surtout par des Kabyles. Plus de 7 millions sont entrés par cette voie dans la poche des montagnards du littoral. N’est-ce pas là le plus puissant de tous les moyens d’assimilation, et même le plus irrésistible agent civilisateur aux yeux de tous ceux qui savent quel rôle capital joue l’argent parmi les indigènes? Qu’on se fasse une idée de cette richesse qu’avec tant d’autres possède l’Algérie, la plus belle colonie du monde et la plus dédaignée par les ignorants ou par les hommes à faux systèmes. Un hectare de chênes-liége donne au minimum, tous les dix ans, dix quintaux de produits, soit un quintal par an et par hectare. Les 150,000 hectares concédés et exploités produisent bientôt 150,000 quintaux à la fois: il faudra donc, chaque année, quinze cents navires pour transporter en Europe le liége d’Afrique. Et qu’on réfléchisse que la moitié à peine de ces forêts est concédée. Elles ne couvrent pas seulement le mont Édough, Bône et tout le littoral de Philippeville à Bougie. Si le cavalier qui les a traversées poursuit sa route vers l’ouest, il retrouve le chêne-liége comme essence dominante dans toute la zone maritime depuis Bougie jusqu’à Zeffoun chez les tribus de l’Oued-Summam (l’Oued-Sahel, près de son embouchure), puis chez celles de l’Oued-el-Hammam, dont les plus pauvres, à défaut de tuiles et de ciment, se servent du liége pour couvrir leurs demeures. Les unes et les autres sont berbères, ce qui veut dire plus faciles à assimiler que les tribus arabes. L’exploitation du chêne-liége sera pour elles un grand bienfait, car un sol ingrat en réduit plusieurs à la plus extrême misère. Quelques-unes du cercle de Bougie, pour ne pas mourir de faim, sont obligées de disputer à la mer une proie très-difficile à saisir avec l’épervier et l’hameçon, leurs seuls engins de pêche, ou bien d’aller chercher sur les rochers qu’elle baigne, des moules, des patelles, des oursins et divers autres coquillages.

A notre extrême droite, par delà la confédération des Zouaoua de l’Est, sur les dernières déclivités djurjuriennes qui descendent vers le cap Sigli, nous découvrons en partie le territoire de ces deux groupes kabyles. L’un comprend 196 villages, 8,979 fusils, répartis entre 17 tribus du cercle de Bougie [Devaux, les Kébaïles de Djerjera.]: les Aïth-bou-Meçaoud, Aourzelaguen, Our’lis, Mançour, Ouled-Sidi-Mouça-ou-Aïdir, Tifra, Bou-Indjedamen, Ouled- Sidi-Mohammed-Amokran, Ahmed-Garetz, Itoudjen, Amor, Fenaïa, Mezzaïa, Amran, Imzalen, Sidi-Abbou et Ksila. L’autre compte 14 tribus, 72 villages, 3,087 fusils: les Aïth-Oued-el-Hammam (les fils de la rivière aux eaux chaudes), Ibouhaïn, Imadhalen, Ir’kil Nzekri, Bou-Nahman, Ibarizen, Thiguerin, Hassaïn, Flick, Agouchdal, Ouled-Sidi-Yahia, Ouled-Si-Ahmed-ou-Youcef, Azouzen, et la tribu des Zarfaoua, déjà signalée.

Encore un regard d’admiration jeté sur la K’bila-Oumalou, la Kabylie du versant nord, et maintenant en route pour la K’bila-Ousammeur, la Kabylie du versant sud. Nous avons rafraîchi avec de la glace nos visages et nos mains brûlées par le soleil, nos estomacs incendiés par le felfel. Nos mulets ont tondu une herbe courte et touffue, où se repose avec plaisir l’oeil ébloui par l’éclat de la neige. Nous passons entre les deux sentinelles qui gardent le col de Chellata, et dont l’armure de silex reluit comme de l’acier poli. La crête, d’un versant à l’autre, n’a guère ici plus de deux cents mètres. Le défilé est une délicieuse prairie émaillée de marguerites. L’immensité béante, devant nous et derrière nous, la réduit à des proportions lilliputiennes. Au point culminant, les deux Kabylies, celle du Nord et celle du Sud, nous apparaissent à la fois. Il faut s’arrêter de nouveau pour contempler ces deux infinis, que la coupole céleste réunit dans un cadre éblouissant. Ah! que nous sommes petits en nous mesurant à cette grandeur! Mais que l’âme est plus grande encore, puisqu’elle peut d’un coup d’oeil l’embrasser tout entière et regarder au delà!

Nous repartons, et tout à coup, comme par un coup de théâtre, le décor change: l’Afrique du Sud, l’Afrique torride, l’Afrique fauve, est en face de nous! C’est la Kabylie méridionale dans sa robe pierreuse, jaune ou grise, étrangement ornementée de broderies sombres par les oliviers, les genévriers, les lentisques, les lauriers-roses. Entre le Djurjura et les montagnes tourmentées des Aïth-Abbès qui nous regardent, s’ouvre un abîme, la vallée de l’Oued-Sahel: torrent impétueux en hiver, aussi large alors qu’un fleuve américain, la rivière n’est à présent qu’un mince filet d’eau; et, à la distance où nous en sommes, on la prendrait pour une anguille qui se tortille dans la vase. Mais qu’est-ce que ce mamelon qui s’élève arrondi comme un dôme au milieu de son lit à sec? et par quel caprice bizarre la nature a-t-elle jeté en cet endroit ce piton isolé, que ses lignes si régulières font ressembler à un monument érigé par la main de l’homme? C’est Akbou, et son sommet garde quelques pierres romaines. Tout fait croire qu’il y eut là un tombeau. Mais derrière Akbou, quel est ce labyrinthe profondément creusé dans le flanc des montagnes où la rivière se promène en d’inextricables méandres? N’est-ce pas un derviche sorcier qui a tracé avec son bâton magique ces sillons étrangement contournés, pour en former un dessin d’arabesques cabalistiques? C’est l’Oued-bou-Sellam. Partie des environs de Sétif et enrichie en chemin des eaux de vingt affluents, cette rivière se marie au frère du Sébaou, l’Oued-Sahel, qui devient alors, et jusqu’à son embouchure, l’Oued-Summam. Avant d’être l’Oued-Summam et l’Oued-Sahel, le grand fleuve de la Kabylie méridionale a été l’Oued-Ziane et l’Oued-Douss, qui naissent au sud et au sud-est d’Aumale. Dans la saison des pluies, son lit, large de trois à quatre cents mètres, devient pourtant trop étroit et déborde parfois en quelques heures, quand accourent, gonflés subitement par le déluge africain, ses nombreux affluents: l’Oued-Mahrir et l’Oued-Amazin, avec l’Oued-bou-Sellam sur la rive droite; l’Oued-el-Berd, l’Oued-Ouakoura, l’Oued Mlikeuch et d’autres sur la rive gauche, qui tombent du Djurjura. Comme je l’ai dit ailleurs, ce cours d’eau ouvre de l’ouest à l’est, dans les montagnes berbères, une brèche parallèle à celle du Sébaou: l’une et l’autre isolent, au nord et au midi, le grand massif djurjurien; et les deux vallées sont comme les fossés, tantôt à sec, tantôt remplis d’eau, de cette forteresse de géants. Nous voici au bout du défilé, où une brise fraîche nous a caressé le visage. Mais, de décembre à mars, de furieuses rafales y précipitent des tourbillons de neige, qui le ferment ou en font un passage redoutable. Le versant sud ne nous montre qu’une partie de sa surface convexe. A droite, sont les contreforts des Aïth-Mlikeuch; à gauche, se dresse un mur vertical de quinze cents mètres, où suinte l’eau des dernières neiges; devant nous s’enfonce un escalier de géants, qu’en 1857, pendant la campagne, les sapeurs français ont quelque peu retouché. Auprès du casse-cou d’hier et de ce matin, cela peut passer pour une route de première classe.

—Bel-Kassem, quel est ce village?

—C’est la zaouïa de Chellata, Madame. La mère de Si-Mohammed Saïd-ben-Ali-Chérif y demeure près des tombeaux de son mari et des ancêtres de son fils.

—Tu en parles avec plus de respect que des autres femmes.

—Elle est aussi plus respectable.

—Est-ce une maraboute?

—Ils sont tous marabouts dans cette famille, qui est très-vénérée ici.

—Pourquoi?

—Depuis plusieurs siècles, elle exerce dans l’Oued-Sahel l’autorité du bien. Originaire du Maroc, elle vint s’établir dans le pays, peut-être à l’époque ou les Maures furent obligés de quitter l’Espagne. Beaucoup des marabouts de Kabylie, notamment ceux du littoral, sont leurs arrière-petits-fils. Il existe dans nos montagnes, surtout du côté de la mer, des villages entiers de marabouts qui s’appellent entre eux andalous. D’autres sont venus directement de l’Ouest presque nus et en mendiant. Accueillis par les tribus comme de pieux pèlerins et envoyés d’Allah, ils y ont fondé des zaouïa, ou sont restés dans les villages pour y apaiser les discordes intestines et pacifier les sofs en guerre. Ainsi fit mon arrière-grand-père.

—Tu es donc marabout?

—Sans doute: tout fils de marabout est marabout, et engendre des marabouts jusqu’à la consommation des temps.

—Tu ne nous l’avais pas dit.

—Je n’en tire pas vanité: un marabout est un homme ni plus ni moins qu’un autre.

En ce moment, un passant s’approcha du guide pour lui baiser la main. Bel-Kassem ne s’en montra pas plus fier.

—A la bonne heure! dit le Philosophe, nos prêtres et nos moines feraient bien d’apprendre de toi l’humilité chrétienne.

—Mais de marabout comment es-tu devenu soldat?

—Il est assez rare, en effet, qu’un marabout se voue aux armes, à moins qu’il n’y soit poussé par le fanatisme religieux. Dans les guerres de tribus et de villages, il ne remplit que le rôle de parlementaire ou de pacificateur. On dit communément: un marabout est une femme qui ne se bat pas. Je vous prie de croire, se hâta d’ajouter finement Bel-Kassem, que je suis bon à faire mentir de toute façon un si méchant dicton. Je me suis fait soldat parce que, tout marabout que j’étais, je ne savais pas faire de miracles.

—Tu y crois donc aux miracles?

—Assurément.

—Et tu as essayé d’en faire?

—Oui.

—Comment t’y es-tu pris pour cela?

—D’abord, j’ai épuisé toute la science du thaleb, la lecture, l’écriture, la versification, les mathématiques et l’astronomie, le Coran et ses commentaires, les principes de droit, bref, tout ce qu’on enseigne dans les grandes zaouïa, dans celle de Chellata, par exemple, la plus renommée de toute la Kabylie. Ensuite, j’ai jeûné, j’ai prié, j’ai conjuré les djenouns, et jamais je ne suis parvenu à altérer la moindre loi de la nature.

—Eh! mon ami, tu as donc acquis la preuve que les prétendus miracles ne sont que mômeries qu’on les fasse à Paris ou sur le Djurjura?

—Cependant nous avons des marabouts, comme vous des saints et des prophètes, qui possédaient le don du miracle.

—On enseigne cela dans nos écoles comme dans les tiennes; mais le jour n’est pas loin où le bon sens public aura fait justice de cet abus.

—Oh! Monsieur, on aura bien du mal à faire croire aux Kabyles que certains de leurs marabouts n’ont pas le pouvoir de déranger l’ordre naturel.

—Pas plus, mon ami, qu’on n’en aura à démasquer nos marabouts à nous, qui suent sang et eau pour remettre à la mode des jongleries de l’an mil. Des écoles, des zaouïa où la jeunesse apprendrait à ne pas mépriser la raison, mais à s’en servir sans cesse et avec une entière confiance: il n’en faudrait pas plus. Mais tous vos marabouts prêchent-ils le surnaturel comme les nôtres, et tous aussi cultivent-ils le champ fécond de la sorcellerie? par exemple, allume-t-on des chandelles dans la même paroisse à la fois pour qu’il pleuve et pour qu’il ne pleuve pas? Tous sont-ils fanatiques au point de maudire et de vouer au diable les bonnes gens qui font le bien sans eux et refusent de leur payer la dîme?

—Non: il y en a, bien qu’ils soient rares, qui ne maudissent personne, pas même les Roumis, et qu’on honore pour leur sagesse et leur vertu. Ils donnent d’une main ce qu’ils reçoivent de l’autre, et leur vie édifiante est tout amour et charité. Ce sont de vrais saints, ceux-là; mais, je le répète, ils sont rares.

—Comme chez nous!

—La zaouïa de Chellata, demandai-je, est une école pour les enfants ou pour les adultes?

—On y trouve des tolbas de tout âge.

—Sont-ils nombreux?

—Deux à trois cents.

—Et que payent-ils chacun?

—Rien. C’est Ben-Ali-Chérif qui paye pour tous.

—Il est donc bien riche?

—Lui! il ne pourrait jamais épuiser son trésor. Vous ne savez pas l’histoire de la Maison d’or?

—Non.

—Eh bien, les ancêtres de l’aga, qui étaient des saints, érigèrent, dans un endroit connu de lui seul, une maison où l’or vient comme la mauvaise herbe dans ce champ. Plus ils en prennent pour faire le bien, et plus leurs richesses augmentent. C’est un miracle, cela, pourtant, et un miracle authentique!

—Dis plutôt une allégorie charmante et toute à l’honneur de cette famille, puisqu’elle vous apprend qu’en faisant le bien autour d’eux, ces chérifs, fils d’Ali, ont grandi dans le pays en autorité, en considération et en richesse.

—Vraie ou non, cette explication me satisfait et me plaît. Au milieu de vous, je finirais par devenir raisonnable, quoique marabout. L’aga s’enrichit donc à dépenser, bon an mal an, deux cent mille francs pour sa zaouïa: car ce n’est pas seulement une école, mais aussi une maison hospitalière où chacun est admis, sans qu’on lui demande de quel pays il est, d’où il vient, où il va, ni s’il est riche ou pauvre. Jamais non plus, là, on ne vous dit: Quand partez-vous? Que vous y restiez un jour, huit jours ou un mois, on ne vous refuse pas votre place sur la natte et autour du plat. Vous y demeureriez pendant toute une année, qu’on ne vous dirait pas encore: Allez-vous en! C’est la seule zaouïa établie sur ce pied-là. Aussi les Kabyles s’en font gloire, et les Arabes n’en ont jamais eu de pareille. Aux fêtes religieuses, plus de mille pauvres viennent y manger le kouskoussou à la viande. Oui, vous avez raison: le trésor inépuisable et qui grandit sans cesse, c’est la reconnaissance des malheureux.

—Mais les autres zaouïa, de quoi vivent-elles?

—De ziara et d’achour [Offrandes et quêtes.]. Elles possèdent aussi des terres, du bétail, des figuiers et des oliviers provenant de legs pieux. Ce fonds est exploité par des khemmes [Métayers.], qui prélèvent un cinquième de la récolte, ou au moyen de corvées religieuses. Ces touïza, comme celles pour les pauvres, sont imposées par les djemâa, car l’oukil et les tolbas n’exercent parmi nous aucune autorité. En Kabylie, la religion n’est pas du tout mêlée à la politique, comme en pays arabe. Pour les zaouïa qui nourrissent nos pauvres et instruisent nos enfants, nous travaillons, mais volontairement: chacun leur donne ce qu’il veut, ce qu’il peut. Les écoliers payent une rétribution scolaire, un ou deux francs par mois ou l’équivalent en nature, moyennant quoi ils y reçoivent l’instruction, le vivre et le coucher. Après les vacances, les petits, quand les parents sont dans l’aisance, emportent de la maison quelques douceurs pour l’oukil: du miel, des oeufs ou des gâteaux; mais les parents sont-ils pauvres, les petits ne payent rien et n’emportent avec eux que la planchette où sont gravés les versets du Coran.

—Et à la zaouïa de Ben-Dris, chez les tolbas du bâton, qu’est-ce donc qu’on enseigne?

—Oh! pour celle-là, répondit le guide en faisant la grimace, c’est le revers de la médaille; elle est à deux pas d’ici: un vrai coupe-gorge, habité par les fils perdus de la montagne et de la plaine. Le 19 mars 1851, ils se ruèrent avec Bou-Bar’la sur Chellata: le faux chérif se flattait d’enlever le vrai chérif pour l’égorger et se mettre à sa place; mais, du haut de leurs tours, que vous voyez d’ici, les tolbas de la science fusillèrent très-vigoureusement les tolbas du bâton. Ces malfaiteurs réussirent pourtant à faire sur Ben-Ali-Chérif, ou plutôt sur les pauvres, une razzia de trois cents boeufs et de trois mille moutons.

—Mais, interrompit madame Elvire, est-ce qu’ils ne pourraient pas nous razzier un peu, nous aussi?

—Oh! ce n’est pas l’envie qui leur en manque, et, s’ils ne vous tirent pas des coups de fusil dans le dos pour vous dépouiller ensuite et piller vos bagages, c’est qu’ils savent bien qu’ils payeraient de leur tête un cheveu enlevé à la vôtre. C’est ailleurs, maintenant, qu’ils vont faire leurs mauvais coups; ils reviennent seulement pour cacher leur butin dans leur antre. Quand un objet a été volé n’importe où, on est presque certain de le retrouver chez les Ben-Dris, car tous pratiquent I’industrie de l’oukaf [Recéleur.].

—Est-il vrai que vos kanouns tolèrent le recel?

—Ils ne le punissent pas.

—Mais, si l’oukaf n’est pas puni, il est du moins méprisé?

—Non.

—Comment expliques-tu cela?

—C’est la coutume. D’abord, le volé retrouve son bien, grâce à l’oukaf; il le rachète; puis, avec la pièce de conviction en main, il a plus de chance de retrouver aussi le voleur qu’en pays arabe, où celui-ci disparaît avec elle pour aller la vendre sur quelque marché éloigné.

—Bel-Kassem, mon ami, objectai-je, cela est bien subtil!

—Monsieur, ce n’est pas ma faute! Chez nous, chacun tient énormément à ce qu’il a, et j’en connais plus d’un qui ne troquerait pas sa vieille calotte de cuir contre une neuve. A se laisser dépouiller de si peu que ce soit, on éprouve une sorte de honte.

Et cela montre, dit le Philosophe, combien est profond chez le Kabyle le sentiment de la personnalité humaine.

Aux approches de Chellata, le guide descend de son mulet: c’est une marque de déférence envers les grands marabouts dont la koubba à coupole blanche reluit par-dessus le village. Les saints kabyles sont tout aussi susceptibles que les saints romains, et, pour le moindre manque d’égards, ils vous jettent un mauvais sort ou vous cassent la tête au fond d’un précipice, lorsqu’ils ne vous vouent pas à Satan pour l’éternité des siècles. C’est ainsi que le terrible Sid-Ali-bou-Nab, le marabout à la grosse dent, anathématisait les Kabyles du haut Djurjura, ni plus ni moins que s’ils eussent été des libres penseurs et lui le pape noir en personne.

A l’entrée de Chellata, nous trouvons plusieurs jeunes tolbas près d’une jolie fontaine alimentée par l’eau des neiges: visages, mains, vêtements, toute leur personne est d’une extrême propreté, qui console nos yeux affligés par les ordures kabyles. Dans le village, au milieu d’un fouillis de masures, s’élève une charmante maison mauresque: c’est le père de l’aga qui l’a construite, et sa mère l’habite à présent.

—Mais lui, Bel-Kassem, où demeure-t-il? Tu nous avais parlé d’un palais de France.

—Oui, Madame. Ne le vois-tu donc pas là à pieds?

—Ce point blanc, sur la rive gauche de l’Oued-Sahel?

—C’est le palais de Ben-Ali-Chérif. Les Français l’ont érigé en 1855.

—Mais, mon ami, il tiendrait dans ma main.

—Ah! ah! nous n’y sommes pas. Pour y arriver, Madame, il te faudra cinq minutes, cinq toutes petites minutes.

En effet, nous descendons, nous descendons, jamais nous ne finirons de descendre. Et quel escalier! Si les sapeurs français l’ont retouché en 1857, les montagnards kabyles l’ont depuis refait à leur mode. Nous rencontrons bon nombre de gens qui se rendent à un marché ou en reviennent. Un jeune homme, presque aussi beau que celui d’Aïth-Aziz, vient regarder madame Elvire en plein visage. Bel-Kassem lui crie d’une voix terrible: «Qui t’a permis de regarder cette illustre maraboute?» et il aveugle le téméraire en lui tirant brusquement son burnous sur les yeux. Celui-ci, effrayé, s’enfuit à toutes jambes, ne sachant pas au juste ce qu’il a le plus à craindre: la colère d’une maraboute ou la vengeance d’un mari. Et nos muletiers de rire, et Bel-Kassem de se tordre sur le dos de sa bête, où il est remonté.

—Voici encore un marabout, dit le guide en riant, un marabout qui pique!

C’était un buisson épineux, tout couvert de petits morceaux d’étoffe, blancs, rouges, noirs, et de touffes de crin ou de laine, les uns arrachés au burnous, au haïk, à la coiffure; les autres, au bât, au cou du mulet, à la toison du bélier ou de la brebis.

Si vous avez une commission pour la Mecque, ajouta Bel-Kassem moqueur, vous n’avez qu’à la lui remettre; et dans six mois, s’il plaît à Allah, vous viendrez lui demander la réponse.

Il fît part aux muletiers du précieux avis qu’il venait de nous donner, et, ce fut entre eux à qui rirait le plus fort, tous oubliant qu’ils marchaient depuis six heures du matin et qu’il en était cinq du soir.

Le soleil incliné vers l’horizon projetait sur la vallée de l’Oued-Sahel les grandes ombres djurjuriennes, lorsque nous arrivâmes chez le maître de la Maison d’or. Pendant la descente, le beau kabyle n’avait cessé de guider le mulet de madame Elvire, veillant avec un soin extrême à ce que la bête ne fît pas le moindre faux pas. Le long de la route, il nous avait raconté son histoire. La voici.

CHAPITRE IV

LES EXPLOITS DU BEAU KABYLE.

—Je suis de la tribu des Aïth-Illoula-Oumalou. C’est l’une des six des Zouaoua Cheraga [Zouaoua de l’Est.]. Nous occupons depuis un temps immémorial les hautes pentes de la montagne entre la crête du Djurjura, les Aïth-Illilten, les Aïth-Idjer et les Aïth-Zikki. Ceux de nos villages qui ont leurs terres du côté de la vallée ne manquent point de bien-être. Ils s’entendent surtout à la culture des figuiers: aussi vient-on leur en acheter de plusieurs lieues à la ronde. Nous, les Kabyles du rocher, nous sommes moins favorisés. Dans la haute montagne, nous n’avons ni figuiers ni oliviers, à peine assez de terre pour ne pas mourir de faim, nous et notre bétail, que nous mettons paître, en été, sur la cime du Djurjura. Mais, durant les longs mois d’hiver, nous vivons avec nos bêtes dans nos maisons, enfouis sous la neige et au milieu de tempêtes si terribles, qu’on s’étonne que le rocher lui-même puisse résister à la violence du vent. Nous n’avons guère alors pour nourriture que de la farine de glands doux mélangée d’un peu de farine de froment ou d’orge, et notre bétail ne fait pas meilleure chère. Nous ne pouvons lui donner que des feuilles de frêne avec un peu de foin ou de paille.

Il faut croire qu’Allah a mis dans le coeur des hommes un ardent amour pour les lieux où ils sont nés: car, si misérables que nous soyons, bien peu parmi nous imitent les Kabyles des autres tribus, qui, au printemps, émigrent en grand nombre et reviennent à l’automne, après avoir gagné quelque argent dans le Tell. Beaucoup vont chercher fortune jusqu’à la frontière du Maroc. Mais il semble que notre rocher nous attache d’autant plus fortement à lui, qu’il nous fait la vie plus dure.

Ce n’est pas pourtant que nos ancêtres y soient nés et qu’ils nous aient donné le goût de la misère. Ma mère Hasna, qui appartient à une famille de savants marabouts, m’a souvent raconté que, dans les premiers temps, les Kabyles du rocher, et notamment les Aïth-Illoula-Oumalou, comme leurs voisins les Mlikeuch, habitaient la plaine fertile qui s’étend le long de la mer, entre l’Atlas, Dellys, Alger et au delà d’Alger. Ils possédaient de nombreux troupeaux et vivaient dans l’abondance. C’est là une tradition qui s’est conservée dans plusieurs tribus de la haute montagne. Longtemps, oui, bien longtemps avant les Roumis, une masse d’hommes portant des armes terribles étaient venus de l’Ouest ou bien du Nord par la mer; ils s’étaient jetés comme des lions et des panthères sur ces heureuses populations du Tell, les refoulant devant eux et contraignant quiconque ne voulait point subir leur joug à chercher un refuge dans les rochers djurjuriens. Il n’est donc pas surprenant que les pères de nos pères nous aient transmis, avec leur sang, un si grand amour de la liberté. Plutôt que d’accepter la servitude, ils ont préféré renoncer, pour eux et pour leurs descendants, au paradis terrestre. Depuis ces temps inconnus, nous avons, du haut de nos thamgouth, bravé tous les conquérants étrangers qui passaient au pied du Djurjura, dans la vallée de l’Oued-Sahel. A leurs vaines menaces, nous répondions par des moqueries accompagnées d’une grêle de pierres; les Mlikeuch leur jetaient un chien en signe de mépris; les Aïth-Iraten leur faisaient le même accueil dans la vallée de l’Asif-Sébaou. Voilà pourquoi nous nous sommes toujours considérés, eux et nous, comme les manefguis [Patriotes.] par excellence. Et, lorsqu’en mai 1857, nous vîmes le drapeau français flotter sur le Souk-el-Arba, nous refusâmes d’abord d’ajouter foi au témoignage de nos yeux. Puis, obligés de nous rendre à l’évidence, nous décidâmes avec nos alliés des Illilten, des Idger, de Ithourar, des Yahia et des Zikki, de nous dévouer au salut de l’indépendance kabyle.

Arrivé à ce point de son récit, le beau Kabyle se tourna vers madame Elvire et lui dit:

—Bel-Kassem m’assure que vous désirez connaître, non-seulement comment on se bat, mais aussi comment on aime dans nos montagnes. Eh bien, Madame, pour vous contenter, je ne puis mieux faire que de vous raconter brièvement ma vie.

Le visage du narrateur se voila de tristesse:

—Je doute, reprit-il, que mon récit vous fasse plaisir: car vos yeux disent combien vous êtes bonne, et je suis malheureux. Mon coeur s’est partagé entre deux grands amours: ma patrie et ma fiancée; il est frappé dans l’un et l’autre.

—Dis lui, Bel-Kassem, que, s’il lui est pénible de retourner dans le passé, nous renonçons au récit de ses exploits et de ses amours.

Le guide traduisit les paroles du Général.

—Non, répondit le beau Kabyle: je suis touché de l’intérêt que Madame daigne me témoigner, et je tiens à lui montrer que, si barbares que nous lui paraissions être, nous ne sommes pourtant pas plus étrangers aux nobles passions que ses compatriotes de France. Mon village touche à la crête du Djurjura. Vous vous y êtes arrêtés aujourd’hui, et avez vu qu’il se trouve à l’extrême limite des terres cultivées. Au-dessus, il n’y a plus rien que la roche nue.

Les kharouba [Familles.] des Aïth-Aziz sont pauvres, très-pauvres, sauf deux ou trois enrichies dans une industrie coupable à vos yeux, mais qui ne l’est point aux nôtres: le recel. Nous réprouvons le vol, et nos kanouns le punissent; mais l’oukaf [Le recéleur.] nous fait retrouver l’objet volé, qui, racheté par lui à vil prix, rentre en notre possession sans qu’il nous en coûte trop cher. Aussi ces familles d’oukafs ne sont pas moins considérées que d’autres qui ne demandent leurs ressources qu’à la culture ou à l’élève du bétail. Et même, en raison des biens qu’elles possèdent, elles exercent souvent, sinon toujours, dans la djemâa une influence prépondérante. Nos amins étaient fréquemment choisis parmi leurs membres.

Cependant ma mère Hasna nourrissait contre ces familles, surtout contre l’une d’elles, une haine implacable. Pourquoi? Vous allez le savoir. Ma kharouba n’avait pas toujours été parmi les plus pauvres. Ma mère Hasna avait connu le temps où nous possédions des champs dans la vallée, des boeufs et des moutons dans la montagne. Et la preuve, c’est que mon père avait pu acquérir en mariage la fille unique d’un marabout vénéré de Tirourda, Saïd-el-Hadj, très-riche lui-même. Il ne lui en avait pas coûté moins de deux cents douros d’Espagne, soit plus de mille francs. Eh bien, toute notre richesse s’en était allée chez ces oukafs, et principalement dans la kharouba des Ahmed-bou-Smaïl. Comment? C’est bien simple: mon père était un homme généreux. Dans la djemâa, il était toujours le premier à proposer l’ouzia [Distribution de viande aux familles du village.], afin que les pauvres pussent manger un peu de viande. Quand la caisse municipale était vide, il donnait le bon exemple en offrant un boeuf ou plusieurs moutons. Dans la cour de notre maison, il y avait un hangar pour les hôtes; et tous les voyageurs sans ressource y étaient logés et nourris. Allait-il en pèlerinage à la zaouïa de Chellata ou à toute autre, sa piété se répandait en ziara [Dons volontaires.]. Enfin, à chaque événement heureux, comme par exemple ma naissance, il s’empressait d’inviter à un thâam [Repas de réjouissance.] parents et amis; ou bien, s’il était invité quelque part lui-même à un eurs [Fête.], il se montrait également prodigue envers les danseuses et le maître de la maison. Aux danseuses, il jetait des pièces d’argent; et, lorsqu’après le repas on avait, selon l’usage, déplié le mouchoir destiné à recevoir l’offrande des convives, il y vidait entièrement sa bourse, ne voulant pas que quelqu’un pût se vanter d’avoir été plus généreux que lui. Ce brave homme s’appelait Mohammed-Ameur-el-Aïn.

Sa femme Hasna, qui, digne fille d’un thaleb [Savant.], était aussi instruite que belle, lui faisait d’inutiles remontrances sur ses prodigalités. Il l’écoutait et lui promettait de suivre ses sages avis: car, si la femme, en général, est parmi nous assez méprisée, nous savons pourtant honorer celle qui le mérite. Mais dès le lendemain, comme l’eau qui suit sa pente et court à la rivière, lui retournait à ses habitudes de générosité ruineuse.

Or les Ahmed-bou-Smaïl n’étaient pas seulement des oukafs; ils pratiquaient aussi la r’ania, c’est-à-dire qu’ils prêtaient sur hypothèque à la manière kabyle. Nos champs, puis nos troupeaux passèrent ainsi entre leurs mains. Ils en devinrent d’abord les usufruitiers, après en avoir remis en argent le tiers ou même seulement le quart de la valeur à mon père.

Mais voici qu’une contestation s’étant élevée, lui qui avait la main prompte autant que le coeur chaud, accourt à la maison, saisit son fusil, son sabre, et la guerre est déclarée dans la dachera [Commune.]. Les marabouts s’interposent, la djemâa se réunit. On parle, on crie, on gesticule, on s’injurie, on se provoque. Le village se divise en deux partis ennemis; bref, on court aux armes et la poudre se met à parler. Le soir, nos partisans nous rapportaient mon père frappé d’une balle en plein coeur.

Je n’étais alors qu’un petit enfant de trois ans, et pourtant j’entends encore les lamentations de ma mère. Je la vois aussi jetant son cri de malédiction et de vengeance aux meurtriers de son mari.

Mon père mort, il fallut acquitter les dettes de sa succession. J’étais son unique héritier, car les femmes n’héritent pas. La djemâa me donna pour tuteur un cousin de mon père qui n’avait pas de frères. Cet honnête homme, conseillé par ma mère, fit son possible pour sauver une partie de mon héritage. Nos biens furent acquis à vil prix par les Ahmed-bou-Smaïl, qui seuls avaient de quoi les requérir. La r’ania éteinte, ce qu’ils nous remirent d’argent suffit à peine à acquitter d’autres dettes. En sorte qu’il ne nous resta, à ma mère et à moi, que la maison du village avec le potager et quelques chèvres.

Ma mère Hasna était une femme d’intelligence et de courage. Elle n’avait pas seulement appris à lire les versets du Coran, mais aussi à carder, à filer et à tisser la laine. Jeune et belle, autant que savante, il s’offrit à elle, quoique veuve, plus d’un parti que d’autres n’eussent point dédaignés. Mais elle les refusa tous, parce qu’elle honorait la mémoire de mon père et qu’elle concentrait maintenant sur moi tout son amour. D’ailleurs elle nourrissait au fond de son coeur une passion ardente: celle de la vengeance.

—Ces Ahmed-bou-Smaïl, disait-elle souvent, ne sont pas de notre race. Ce sont des Arabes ou des Juifs, comme le montrent leur yeux obliques, leur nez recourbé et leurs instincts de cupidité. Il faut les haïr, Mohamed, car ils déshonorent notre montagne et ils ont tué ton père.

Elle avait aussi le culte des vieux souvenirs. Vers le soir, quand elle avait bêché notre jardin où j’arrachais, moi, les mauvaises herbes, nous menions les chèvres sur les hauts rochers. Nous nous dirigions presque toujours vers un endroit d’un abord difficile. Là se trouvaient des excavations profondes, de forme cylindrique et qui semblaient avoir été pratiquées de main d’homme. Elles ressemblaient à d’immenses silos.

—Regarde bien ces trous, disait ma mère Hasna; ce sont les demeures des géants qui, les premiers, ont habité ces montagnes. Allah les a foudroyés parce que, dans leur orgueil, ils voulaient s’élever jusqu’à lui. Mais nous, venus ici après eux, nous sommes rentrés en grâce, car nous savons nous incliner devant sa toute-puissance et obéir à sa loi. Parfois encore, les djenouns viennent hanter ces cavernes; la nuit, on les entend qui mêlent leur cri strident aux clameurs de la tempête déchaînée.

Alors moi je me serrais contre elle en tremblant:

—Va, reprenait-elle, nous n’avons rien à craindre de leurs maléfices, aussi longtemps que nous serons pieux et charitables, dévoués au prochain, prêts à donner tout notre sang pour l’honneur de la famille, du village ou de la tribu, pour la liberté et l’indépendance de tous les Kabyles. Mais malheur au lâche qui déserte son devoir, et honte au fils dégénéré qui ne venge point l’offense faite à son père!

Ma mère Hasna connaissait les plantes qui guérissent toutes les maladies. Elle les cueillait, j’en faisais une botte et, à la nuit tombante, nous ramenions les chèvres à la maison. En ce temps-là déjà, malgré sa jeunesse, elle s’était acquis dans le village et même plus loin, une réputation de savoir et de vertu. Elle était le médecin, la sage-femme, et s’il y avait un malade au village, on l’appelait auprès de lui. On avait foi dans ses remèdes. Si elle ne parvenait pas à guérir le corps, elle trouvait du moins de bonnes paroles pour réconforter l’âme. Aussi jouissait-elle d’une estime particulière parmi les hommes comme parmi les femmes des Aïth-Aziz; et tout enfant que je fusse, cela m’inspirait un grand respect pour elle. Il s’y mêlait même de la crainte, quand je la voyais préparer ses remèdes en récitant des prières, ou d’autres fois, parvenue à la pointe extrême d’un rocher, y demeurer longtemps immobile, les yeux fixes et perdus dans l’abîme. Il m’arrivait alors de crier: imma [Maman.]! en la tirant par son haïk. Elle, comme une personne qu’on réveille brusquement, me regardait étonnée; puis, me prenant dans ses bras, elle me serrait contre sa poitrine et me couvrait de baisers:

—N’est-ce pas, Mohamed, me disait-elle d’une voix vibrante, que tu seras un bon manefgui et que tu vengeras ton père!

Vous ne serez donc pas surpris que, tout petit encore, j’eusse déjà au coeur, à l’endroit des Bou-Smaïl, la haine qui ne pardonne pas. Si je rencontrais quelqu’un de leur kharouba maudite, je lui montrais le poing. Un jour Ali, le fils aîné, qui était à peu près de mon âge,—j’avais alors huit ans,—s’avisa de traiter devant moi ma mère de pauvresse. Je me ruai sur lui, je lui arrachai les cheveux, je le mordis à belles dents; je l’eusse déchiré, si l’on ne m’eût arraché ma proie. Je courus raconter mon exploit à ma mère:

—C’est bien, Mohamed, dit-elle en m’embrassant; mais sois moins prompt une autre fois: le temps n’est pas venu. D’ailleurs, tu sais bien que pauvreté n’est pas honte devant Allah, ni même devant les hommes de ces montagnes, et ce méchant Ali, en se montrant si orgueilleux à propos d’un bien mal acquis, a prouvé que ses parents ni lui ne sont de notre sang.

Jusqu’alors je n’avais fait que jouer et vagabonder avec les enfants de mon âge, garçons et filles. Ma mère Hasna avait eu seule toute la peine. En été, elle bêchait, fumait, entretenait notre jardin; en hiver elle filait la laine, ou, du matin au soir, elle restait assise devant son métier à tisser. Elle fusait alors des burnous, des gandouras ou des kaïks d’une grande finesse. Elle les vendait un bon prix, et c’était là, avec les produits du potager et le lait des chèvres, ce qui nous faisait vivre. Moi je ne lui venais guère en aide qu’en menant à la commune pâture notre maigre troupeau.

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