En Kabylie: Voyage d'une Parisienne au Djurjura

J. (Joseph) Vilbort · Chapitre 3 sur 3 · partie 2/4

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En Kabylie: Voyage d'une Parisienne au Djurjura

—Soit, dit-il, puisque tel est votre désir.

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Peu à peu j’en vins à me dégoûter de jouer avec la cendre du kanoun [Trou où l’on fait le feu.], ou avec les pierres qu’on fait rouler du haut de la montagne. J’eus honte aussi de ma paresse en voyant ma mère se donner tant de mal. Je me mis alors à ramasser, pour notre provision d’hiver, le bois mort que les eaux entraînent depuis les hauts sommets jusque dans le lit des torrents. Je recueillis sur les chemins la bouse des vaches, car nous manquions de fumier. En un mot, j’essayai de me rendre utile; ce que voyant, ma mère Hasna me dit:

—Puisque la raison t’est venue, Mohamed, il faut que tu apprennes à lire et à écrire.

Dès le lendemain, elle m’envoya à la zaouïa de Chellata, où un thaleb donnait la première instruction aux enfants. La distance était grande: deux heures de marche à l’aller et davantage au retour quand on gravit la crête djurjurienne. Allah soit loué! il nous a donné à tous ici de bonnes jambes.

Il y avait bien une autre zaouïa plus près de nous, sur le territoire même de la tribu, au pied du pic que vous voyez là-bas, et à côté duquel vous venez de passer, le Tiziberth; mais ma mère n’avait garde de confier mon éducation à ces tolbas de Ben-Dris, qui ne m’eussent guère appris qu’à détrousser les voyageurs dans la vallée de l’Oued-Sahel.

Nous étions huit ou dix de notre sof [Parti.] qui partions chaque matin et revenions chaque soir. Ma mère Hasna avait dit à nos amis:

—Envoyez donc vos fils avec le mien chez le thaleb: il ne nous en coûtera que peu de chose, et nos enfants en retireront beaucoup de profit.

On avait écouté ce sage avis. Mais ne voilà-t-il pas que les Bou-Smaïl, s’apercevant que les Ameur-el-Aïn voulaient donner l’instruction à leurs fils, se sentirent pris de jalousie! Un matin, comme nous arrivions à l’extrémité du col de Chellata, du côté de la K’bila-Ousammeur [La Kabylie méridionale.], nous découvrons à mi-chemin de la Maison d’or une bande de garçons de notre âge. Ils étaient dix à douze. Ah! nous les eûmes bientôt reconnus pour nos ennemis! Mon premier mouvement fut de leur courir sus; mais je me souvins fort à propos d’une parole que ma mère m’avait bien des fois répétée: le temps n’est pas venu. Mes camarades s’étonnaient de ma prudence:

—_Choua_! Choua_ [Doucement! doucement leur dis-je; et j’ajoutai gravement: le temps n’est pas venu.

A la tête de cette bande était Ali, le fils aîné du meurtrier de mon père. Il se souvenait de mes dents et de mes ongles; car lorsque nous nous rencontrâmes chez le thaleb, il s’écarta de moi et ne répondit pas à ma grimace. Au retour nous prîmes par deux sentiers différents, moi suivi de mes camarades, lui des siens. Les choses continuèrent de la sorte pendant quelque temps. Si le hasard nous mettait en présence, soit aux abords de la zaouïa, soit au col de Cheilata par où il nous fallait passer tous, nous échangions des pierres. Voilà tout. Le père d’Ali lui avait sans doute recommandé de ne point me chercher querelle; et moi, de mon côté, je me faisais un devoir de respecter la volonté de ma mère.

Nous refîmes longtemps, les uns et les autres, le même chemin après la fonte des neiges et jusqu’en automne, oubliant pendant l’hiver une bonne partie de ce que nous avions appris pendant l’été. J’en retenais, moi, plus qu’eux pourtant, parce que ma mère Hasna me faisait répéter les leçons du thaleb et réciter avec elle les versets du Coran. Mais j’arrive tout de suite à l’un des grands événements de ma vie.

Je touchais à mes quinze ans; je savais lire et même écrire assez correctement. Ma mère était fière de moi, car à la zaouïa de Chellata, où elle était allée porter des présents, on lui avait dit que j’étais le plus instruit des Aïth-Aziz. Cela avait vivement touché l’amour-propre maternel. Tout le mérite en revenait à elle et non à moi, puisqu’elle, m’initiait pendant les mois d’hiver à son propre savoir. Mais elle n’en était pas moins heureuse de pouvoir dire dans tout le village qu’Ali des Bou-Smaïl n’était qu’un âne, tandis que j’étais, moi son fils, un vrai savant.

Au printemps, elle exigea que je reprisse encore le chemin de la zaouïa pour y être initié aux mathématiques, à l’astronomie, aux règles de la versification et aux commentaires du Coran. Un soir en remontant vers Chellata, je vis devant moi, dans l’âpre sentier, une jeune fille, presque un enfant. Elle avançait péniblement, courbée sous son fardeau trop lourd. Elle portait sur le dos une outre formée d’une peau de bouc qu’elle était allée remplir à une source de la vallée.

La pauvre petite, qui ne m’avait pas aperçu, fondit tout à coup en larmes. Je m’approchai d’elle, ému de pitié:

—Pourquoi pleures-tu? lui demandai-je.

—Je n’ai pas la force, me répondit-elle, de porter cette outre pleine jusqu’au village, et si je reviens sans la provision d’eau, mon tuteur me battra.

—A quel village, et qui est ton tuteur?

—Mon tuteur est le vieux Salem des Aïth-Aziz.

Je connaissais le vieux Salem: bien plus pauvre que nous, il ne vivait guère que d’aumônes. Il était de tous les thâams [Repas de fête.] pour en dévorer les reliefs, et à chaque khérif [Cueillette de figues.] il allait de jardin en jardin mangeant des figues au point de s’en rendre malade.

—Mais, dis-je à l’enfant, je ne t’ai jamais vue chez le vieux Salem, et j’ignorais qu’il eût une pupille.

—Je ne suis chez lui que depuis deux jours, dit-elle. Orpheline et n’ayant d’autre parent que lui, je suis tombée à sa charge. La djemâa d’Agoussine, mon village, en a décidé ainsi.

—Comment t’appelles-tu?

—Yasmina.

—Eh bien, Yasmina, passe-moi ton outre pleine; je la porterai jusqu’au sommet de la montagne.

Elle me regarda, étonnée. Les hommes, en effet, ne se chargent point de pareils fardeaux. Ce sont les femmes et les filles qui vont chercher l’eau à la source, et la remontent du fond de la vallée sur leurs épaules, dans des cruches ou dans des outres. Yasmina souriait maintenant, et ses grands yeux d’azur brillaient de plaisir autant que de surprise.

Je ne sais ce qui se passa en moi; mais ce regard et ce sourire me remuèrent jusqu’au fond de l’âme. Quand je vivrais cent ans, je les reverrais toujours. Jusqu’au col de Chellata nous n’échangeâmes pas trois paroles, et je ne sais non plus comment cela se fit, mais il me parut que nous avions gravi le Djurjura en un instant. Je n’avais pas senti sur mon épaule l’outre qui pourtant était fort pesante.

—Remets-moi cela sur le dos, dit-elle; je ne veux pas qu’on se moque de toi.

Je fis ce qu’elle demandait.

—Mais demain, dis-je, iras-tu chercher l’eau comme aujourd’hui?

—Oui, demain et tous les jours.

—Eh bien, c’est moi qui la monterai jusqu’ici.

—_Allah isselmec_ [Allah soit avec toi.]! dit-elle; quel est ton nom, pour que je puisse le bénir?

—Mohamed Ameur el Aïn des Aïth-Aziz.

Elle mit la main sur son coeur, et, fermant les yeux, elle reprit:

—Ce nom ne sortira jamais de là, pas plus que l’image de celui qui le porte.

Nous ignorons l’ivresse du vin, mais nous connaissons celle des figues. A l’époque de la récolte, par les beaux soirs d’automne, il arrive à ceux qui la font de s’enivrer a force de manger de ces fruits savoureux, à force surtout de parler, de rire et de s’ébattre au sein de l’abondance. Nous n’avions, nous, ni figuiers ni figues, et j’étais pourtant comme un de ces heureux. Je n’avais vu d’Yasmina que ses yeux; mais, étendu sur ma doukana [Couche kabyle.], je les apercevais au fond de l’obscurité comme deux étoiles scintillantes. Mes oreilles bourdonnaient; je ne pouvais dormir.

—Mohamed, tu ne dors pas, me dit ma mère; es-tu malade?

Je ne répondis pas et fis alors semblant de dormir. Je ne trouvai le sommeil que fort tard dans la nuit. J’étais debout au point du jour.

Bel-Kassem, qui traduisait fidèlement les paroles du narrateur, ne put à ce moment contenir son envie de rire:

—Ah! ah! s’écria-t-il, nous ne sommes pas tous, croyez-le bien, d’humeur aussi sentimentale. J’ai épousé ma femme parce que je la trouvais belle et qu’elle me plaisait; mais, à coup sûr, je n’eusse point porté l’outre.

La réflexion de Bel-Kassem provoqua notre rire à tous. Cette gaieté parut mortifier beaucoup le beau Kabyle. Il y eut entre le guide et lui un échange de paroles aigres.

—Qu’est-ce donc? demanda madame Elvire.

—Il pense que nous nous moquons de lui et refuse de poursuivre son récit.

—Ah! dis-lui bien, Bel-Kassem, que ce qu’il vient de nous raconter m’a vivement touchée, que je l’estime beaucoup pour sa sincérité et sa franchise, et qu’il me ferait de la peine s’il voulait en rester là.

Le beau Kabyle vit bien que le Général disait vrai; il s’inclina devant lui en signe d’assentiment, et continua ainsi:

—Si j’entre dans ces détails sur mon enfance et ma première jeunesse, c’est que mes actions viriles se trouvent là en germe, de même que le chêne est contenu dans le gland. Avec quelle impatience le lendemain j’attendis l’heure où je devais retrouver Yasmina à mi-chemin de la crête! En approchant de cet endroit, mon coeur battait à se rompre; et lorsqu’enfin, à un coude du sentier, j’aperçus la petite, j’eus un éblouissement. Je restai devant elle les yeux écarquillés et respirant à peine. Elle me souriait comme la veille; mais combien elle me parut plus belle encore ce jour-là! La coquette s’était parée. Elle avait mis une fleur dans ses cheveux, une Maryem-el-Nouar toute pareille à celle que j’ai cueillie pour vous, madame. Et quels cheveux! Dénoués, ils lui tombaient jusqu’aux talons, l’enveloppant tout entière comme un manteau d’or. Elle s’en était formé un diadème qui n’eût point déparé le front d’une reine; et pour compléter sa coiffure, elle n’avait pas dû vraiment, comme c’est l’usage ici, mêler à ses tresses blondes plusieurs tresses de laine. Elle n’avait ni thazath [Collier.], ni kouneïs [Boucles d’oreilles.]; mais à défaut de dahs [Bracelets en argent.] et de khralkhrals [Anneaux du même métal que les femmes portent aux chevilles.] elle s’en était fait avec des feuilles d’alfa allongées et luisantes. Je ne pouvais détacher mes yeux des siens: au fond de ces yeux, bleus et profonds comme la voûte céleste, je découvrais le paradis.

Elle m’apprit ce jour-là qu’elle avait dix ans, et que le vieux Salem la maltraitait parce qu’il était forcé de la nourrir, n’ayant guère rien lui-même à se mettre sous la dent.

A ses confidences je répondis par les miennes. Nous nous sentions si heureux, et trouvions tant de plaisir à babiller, que le soleil disparaissait derrière les montagnes des Iraten, quand nous atteignîmes le col de Chellata.

—Le vieux Salem me battra, dit-elle; à demain, Mohamed.

—A demain, Yasmina.

Cependant, tout se sait au village. Les méchantes langues font chez nous leur office comme ailleurs. Les Ben-Smaïl ne furent donc pas longtemps sans apprendre que le thaleb Mohamed, leur mortel ennemi, revenait chaque jour de la zaouïa de Chellata en compagnie d’une petite fille et d’une outre pleine d’eau. Quel ridicule! Il fallait se régaler de ce spectacle. Un soir, comme nous atteignions la crête, Yasmina marchant libre et gaie à mon côté, et moi portant sur mon épaule l’affreuse outre qui ressemblait à un chien noyé, nous trouvâmes, rassemblés sur le plateau de Chellata, Ali et ses anciens camarades d’école. J’étais là seul en face de toute la jeunesse du sof ennemi. Nous fûmes accueillis par une grêle de plaisanteries.

—Eh! grand thaleb, disait l’un, est-ce dans cette outre que tu puises ta science?

—Ne serait-ce pas plutôt, ajouta un autre, dans les beaux yeux d’Yasmina?

Nous avancions toujours au milieu de leurs moqueries. Effrayée, tremblante, la petite a saisi ma main et la serre avec force; moi, je deviens pâle de colère, mais je ne réponds rien. Nous faisons ainsi plusieurs centaines de pas et touchons au village, quand des mottes de terre et même quelques pierres; viennent se mêler aux quolibets. Une de ces pierres effleure la joue de ma compagne. En voyant son sang couler, je suis saisi d’un transport furieux. Je pousse un grand cri, je bondis comme une panthère vers le premier qui s’offre à ma rage: c’est Ali, qui se trouve en tête de la bande. Saisissant l’outre des deux mains, je la fais retomber de toutes mes forces sur sa tête.

S’il ne fut pas assommé du coup, il ne le dut certes pas à moi. Mais la peau se déchira, l’eau se répandit, et c’est ainsi qu’il en fut quitte pour une défaillance. Tandis que ses camarades le faisaient revenir à lui, je mis mes jambes à mon cou et entraînai Yasmina jusqu’à l’entrée du village. Au moment de nous séparer:

—Cher Mohamed, me dit-elle, tu as le courage du lion.

Et ses yeux brillaient d’amour et d’enthousiasme.

—Chère Yasmina, lui répondis-je, je t’aime et je t’épouserai!

Nous échangeâmes alors le premier, l’ineffable baiser.

Cependant l’affaire fit du bruit. Je racontai à ma mère Hasna comme elle était arrivée. Je ne lui cachai rien. Elle m’écouta en silence, demeura un instant pensive, et puis elle dit:

—C’est écrit! c’est la volonté d’Allah; il faut donc se soumettre.

Je voulus lui sauter au cou. Elle me repoussa, mais avec douceur:

—Tu n’ignores pourtant pas, dit-elle d’un ton sévère, que le kanoun des Aïth llloula-Oumalou porte ceci: Au nom du Dieu clément et miséricordieux, qu’il ait en sa grâce notre Seigneur Mohamed et ses compagnons. Ainsi soit-il. Quand un homme va à la fontaine des femmes, il paye dix réaux [Le réal vaut 2 fr. 50 cent.]; s’il accoste une femme sur une route, il en paye vingt.

—Mais je sais aussi, imma, répondis-je, que le Coran nous prescrit d’assister notre prochain en détresse, sans distinction de sexe, et que ce soit à la fontaine, sur la route ou ailleurs.

—Allons, c’est bien, fit-elle en riant, je vois que tu n’as plus besoin d’aller chez les tolbas de Chellata. Mais tu es en état de porter un fusil, et en âge d’être présenté à la djemâa pour prendre place parmi les défenseurs du village.

Je fus donc présenté par mon tuteur à l’assemblée des Aïth-Aziz. J’y fus bien accueilli par les amis de mon père, et, en général, par tous les hommes des kharouba qui n’étaient point engagés dans la querelle des El-Aïn et des Bou-Smaïl. D’ailleurs, mon aventure avec Ali avait fini par tourner à mon avantage; et les derniers rieurs n’avaient point été de son côté. Quand pour la première fois j’allai à un eurs [Fête.], armé du fusil de mon père, et que je fis parler la poudre, rien n’eût pu vous donner une idée de ma fierté et de ma joie.

Vers le même temps, le bruit commençait à se répandre dans toute la Kabylie que cette fois l’arrivée du Moule-Sâa [Le maître de l’heure, le régénérateur attendu du monde musulman.] était proche. Cependant, la mort de Bou-Bar’la [L’homme à la mule.] avait singulièrement diminué, dans la haute montagne, l’influence des derviches arabes qui viennent y prêcher la guerre sainte. On avait acquis la preuve que ce prétendu chérif qui avait commencé par vendre, sous sa tente, des remèdes aux femmes stériles, au Souk-el-Had [Marché du dimanche.] des Oulad-Dris, et qui s’était fait passer ensuite pour Si-Mohamed ben Abd-Allah [«Un homme viendra après moi, son nom sera semblable à celui de mon père, et le nom de sa mère sera semblable à celui de la mienne. Il me ressemblera par le caractère, mais non par les traits du visage; il remplira la terre de justice et de vérité.» Commentaire du Coran.—Aucapitaine. Les Kabyles et la colonisation de l’Algérie. en personne, n’était qu’un imposteur. Ce très-habile homme avait réussi, par ses diableries, à soulever une partie de nos tribus, et même à abuser de notre vraie sainte des Aïth Illilten, Lalla Fathma-Bent-Cheikh. Il nous avait annoncé que les Roumis s’éloignaient de la terre d’Afrique [A l’époque de la guerre d’Orient, quand on réduisait toutes les garnisons pour envoyer les troupes en Crimée.]. Il se prétendait invulnérable comme Mohamed-el-Debbah. Un jour, ayant son burnous traversé par une balle, il dit à ses partisans: «On ne peut m’atteindre avec le fer ou le plomb. Les infidèles le savent; c’est pourquoi ils essayent de me tuer avec des balles d’or: voyez!» Et il leur montra une balle recouverte d’une feuille d’or. Ce qui n’avait pas empêché le caïd Lakhdar-el-Mokrani des Aïth Abbès de lui trancher la tête d’un coup de sabre [Le 26 décembre 1854.]. Et quelque temps après nous avions vu aussi les Roumis revenir en grand nombre [Après la guerre d’Orient.]. En sorte que, sur nos souks [Marchés.], les derviches trouvaient nos oreilles moins ouvertes que par le passé.

Cependant ils arrivaient plus nombreux que jamais de l’Ouest, et tous se prétendaient envoyés par Allah pour nous annoncer la prochaine libération de la terre africaine. Ceux d’entre nous qui avaient eu déjà à souffrir de la guerre, ceux dont les Français avaient brûlé les villages, coupé les oliviers et les figuiers, disaient alors: «Si l’étranger veut escalader nos montagnes pour nous réduire en esclavage nous le rejetterons dans la vallée et punirons son orgueil; mais nous ne sommes point des Arabes fanatiques, et nous ne devons pas appeler sur nos villages et sur nos familles le fléau de la guerre.» Ainsi parlaient-ils dans les djemâa, et leur avis y prévalait le plus souvent. Lalla-Fathma elle-même, quoiqu’ardente patriote, tenait alors ce langage, en dépit des excitations des khouâns [Frères associés de l’ordre de Si Mohammed Abd-er-Rhaman bou Kobrin.]. Elle pour qui l’avenir était un livre ouvert, y voyait-elle, la sainte illuminée, que les jours de notre indépendance étaient comptés, ou bien se flattait-elle encore de pouvoir détourner la foudre déjà suspendue sur toute la Kabylie?

Les choses étaient ainsi au printemps de 1857. L’hiver avait été très-long, très-rigoureux. Durant de longs mois, nous étions restés dans nos maisons emprisonnés par la neige, tout pareils à des oiseaux en cage. Cette réclusion nous est fort pénible à nous qui aimons à nous mouvoir en liberté; mais elle l’avait été doublement pour moi: car c’est à peine si j’avais pu une fois ou deux échanger quelques paroles avec ma bien-aimée. En voyant tomber incessamment la neige qui élevait entre Yasmina et moi un obstacle infranchissable, je me rongeais les ongles d’impatience; ou lorsque j’entendais gronder les avalanches qui, par endroits, comblaient la vallée, et ailleurs formaient de nouvelles montagnes, je perdais courage; je me disais en cherchant quelque coin sombre: non, jamais toute cette neige ne fondra, jamais je ne verrai la fin de cet affreux hiver. Il se termina pourtant comme les autres. Ce fut dans la nature une explosion de joie, et moi je n’avais jamais si bien compris qu’alors la chanson des oiseaux.

Un matin,—j’avais dix-sept ans depuis la veille—je me dirigeai vers la demeure du vieux Salem. Un chaud soleil d’avril faisait éclater les bourgeons au bout des branches. Mon coeur bondissait dans ma poitrine; j’avais des ailes aux pieds. Ma bonne mère m’avait dit:

—Je ne sais en vérité comment nous ferons pour nourrir une femme et des enfants; mais tu le veux… va donc!

En me voyant ma bien aimée changea de couleur; elle devinait le but de ma visite. Quant au vieux Salem, il ne me fit aucun accueil; au contraire, son visage s’allongea:

—Que me veux-tu? dit-il brusquement.

—Je viens, lui répondis-je, te demander pour femme ta pupille Yasmina.

—Et quelle somme m’apportes-tu?

—Quelle somme? Tu sais bien que je ne suis guère plus riche que toi. Mais à défaut d’argent, j’ai de bons bras, et j’aime cette jeune fille. Je n’ai pas sans doute à t’apprendre que les battements de son coeur répondent à ceux du mien.

—Ce que je sais, dit le vieux Salem en faisant une méchante grimace, c’est qu’Yasmina est un trésor, et qu’on ne l’obtiendra qu’en m’en offrant un bon prix. D’ailleurs, je remplis mon devoir de tuteur en ne la voulant pas vouer à la misère.

En arrivant là j’étais à mille lieues, je l’avoue, d’un semblable refus.

—Mais, objectai-je, votre pupille est une charge pour vous, et dans ma maison elle aura moins de privations à subir que dans la vôtre.

Le vieux Salem prit un air courroucé:

—Qu’en sais-tu? s’écria-t-il; qui t’a donné le droit de supposer cela et surtout de le dire? Est-ce qu’Yasmina se serait plainte à toi? S’il en était ainsi…

Il la menaça du poing. La pauvre petite était en train de confectionner des galettes avec de la farine de glands doux:

—Ma mère, dit-elle d’un air résigné, m’a appris à supporter les épreuves qu’Allah inflige à son humble servante.

Le vieux Salem gronda entre ses dents; puis se tournant vers moi:

—Retiens bien ceci, me dit-il: Yasmina ne sera qu’à celui qui m’en donnera cent douros d’Espagne.

Cent douros! m’écriai-je; perdez-vous la raison?

—Et je m’en vais te donner un bon conseil, mon garçon: ne reviens pas rôder autour de ma maison avant d’avoir la somme, car à défaut de fusil j’ai mon debouz [Bâton ferré.] ou ma gadoum [Hachette.], et je sais encore m’en servir.

Je vis que je n’obtiendrais rien par la prière; pouvais-je user de violence envers un vieillard? Je m’en allais donc la mort dans l’âme, lorsque je surpris un signe d’Yasmina. Ma bien-aimée m’indiquait des yeux un rendez-vous au col de Chellata. Je courus l’y attendre.

Je restai là tout le jour les pieds dans la neige fondante, sans manger ni boire et maudissant la destinée. Yasmina vint enfin comme le jour baissait.

—Je n’ai pu m’échapper plus tôt, dit-elle en se jetant à mon cou. Il a mangé toutes les galettes; car je n’avais pas faim moi, et maintenant il dort. Apprends pourquoi il montre ces exigences ridicules. Ali, ton ennemi, s’est pris d’amour pour moi; du moins, il n’a cessé de me poursuivre depuis le jour où il nous surprit ici même et où tu faillis l’assommer. Il m’a envoyé Kreira, la vieille sorcière, qui m’a fait des offres de sa part; elle a essayé de glisser dans mon kaïk l’amulette qui fait aimer. J’ai trouvé sur notre seuil ce papier où un marabout a écrit des paroles magiques pour me rendre amoureuse de ce méchant garçon, comme si mon âme, cher Mohamed, n’était pas entièrement remplie par toi!

Tandis qu’elle parlait, je tremblais de tous mes membres. La jalousie m’enfonçait ses griffes jusqu’au coeur. Yasmina me regarda:

—Qu’a-tu? demanda-t-elle effrayée; et m’en veux-tu donc de ce que je viens de t’apprendre?

—Non, dis-je, mais Ali doit mourir, car maintenant le temps est venu.

Mais voici que le lendemain une terrible nouvelle se répand dans nos montagnes. Elle nous arrive de la vallée du Sebaou, propagée de pic en pic par la voix des amins. On nous dit que les soldats français viennent par milliers du côté de Tizi-Ouzou; que d’autres, derrière eux, franchissent déjà le col des Beni-Aïcha, qui est comme la frontière de la Kabylie à l’ouest. On ajoute que la route qui mène au pays des Iraten est couverte de canons, de fourgons innombrables. Des marabouts, des derviches, des patriotes accourus d’Alger, annoncent enfin qu’une armée comme on n’en vit jamais se prépare à faire l’assaut de nos thamgouth et à donner le coup mortel à l’indépendance kabyle.

La djemâa des Aïth-Aziz se réunit. Il en est de même dans tous les villages des Illoula-Oumalou, et dans toutes les tribus des Zouaoua. Au premier moment, beaucoup traitent ces nouvelles de fables:

—Les Français, disent-ils, ne se sont jamais aventurés sur les hauts rochers de l’Est ou sur ceux de l’Ouest, ni avant eux aucun conquérant étranger. Si nombreux que puissent être leurs guerriers, ils savent que les nôtres sont plus nombreux encore, et que nous sommes résolus à défendre jusqu’à la mort notre liberté et notre territoire. Mais de nouveaux émissaires arrivent mieux renseignés que les premiers; ils nous racontent ce qu’ils ont vu. Bientôt la vérité éclate à tous les yeux comme l’éclair qui, au milieu de la nuit, remplit le vaste ciel de sa clarté sinistre. La patrie est en danger! Voici les ambassadeurs de la confédération des Aïth-Iraten. Envoyés dans toutes les tribus, ils réclament le concours de tous leurs contingents. Plus de haines ni de vengeances personnelles: amis ou ennemis, tous ont le même devoir.

Cependant ma mère Hasna s’obstinait à douter encore, non qu’elle ignorât l’audace des Roumis de France: ne les avait-elle pas vus l’année précédente [En septembre 1856.], poussant une pointe hardie chez les Aïth-Smahil, pour y détruire la zaouïa de Sid-Abd-er-Rhaman? Mais la vaillante femme se révoltait à l’idée qu’ils viendraient, au coeur même de la Kabylie, provoquer tous les manefguis debout et en armes.

—Cela, Mohamed, me disait-elle sans cesse, c’est impossible!

—Eh bien, imma, lui répondis-je un jour qu’elle m’avait à moitié gagné à sa conviction, si vous alliez consulter Lalla Fathma! Elle qui sait tout, même l’avenir, pourra mettre fin à notre incertitude.

—Tu as raison, mon fils, j’irai demain.

Elle partit donc, dès l’aube. J’allai, moi, passer la journée à la djemâa; elle siégeait en permanence, les uns entrant, les autres sortant. On discutait à propos des dernières nouvelles: tel proposait ceci, et tel autre cela; on discutait tout le jour et même une partie de la nuit, car on était très-loin de s’entendre. Souvent tous parlaient à la fois, et le dernier mot ne restait pas toujours à celui qui avait le plus de raison, mais à celui qui avait la voix la plus forte. Étant parmi les plus jeunes, je ne pouvais guère me mêler aux délibérations; cependant il me semblait que la moitié de ces discours, pour le moins, étaient des discours inutiles.

Ce jour-là, nous apprîmes que toute l’armée française se trouvait rassemblée au pied des montagnes des Aïth-lraten; mais des nuages noirs, chargés d’éclairs, en dérobaient à ses yeux les sommets; un épais brouillard, pareil à un rideau, était descendu entre elle et les vallées. Aussi les marabouts et les derviches disaient-ils partout: les Roumis sont si nombreux qu’on ne pourrait jeter en l’air un grain d’orge sans qu’il retombât sur la tête de l’un d’eux. Mais qu’importe cela, puisque Allah veille sur nous! Aujourd’hui il envoie ces brouillards, demain il frappera les infidèles de sa foudre.

Ces propos ou d’autres analogues étaient rapportés à la djemâa; en sorte que le contingent qu’elle avait voté pour assister les Aïth-lraten n’avait pas encore reçu son ordre de départ.

Quant à moi, je désapprouvais ces lenteurs. Ce ciel de plomb me pesait sur la poitrine; et dans l’éclair qui de temps à autre le sillonnait, je ne voyais qu’un avertissement. J’eusse voulu partir sur l’heure, ces vaines paroles m’irritaient. Dans l’après-midi, ne pouvant contenir mon impatience, je quittai la djemâa où presque tous les Aïth-Aziz se trouvaient alors réunis. Le vieux Salem était là avec les autres. Je fis le tour du village. Arrivé derrière une haie, d’où j’avais pu quelquefois contempler ma bien-aimée, tandis qu’elle arrachait les mauvaises herbes dans le jardin de son tuteur, je jetai le cri convenu entre nous. Elle vint près de la haie, en faisant semblant de remplir sa tâche. Nous redoutions le mauvais oeil de la vieille Kreira, sa voisine.

—Ma chère âme, dis-je à mi-voix, je viens te faire mes adieux.

—Tu pars! fit-elle défaillante; et moi, que deviendrai-je sans toi?

—Pourrais-tu donc aimer un lâche?

—Non, Mohamed, non; mais je sais combien tu es courageux.

—Yasmina, repris-je, il ne faut pas que le Roumi pénètre dans nos montagnes, ni qu’il imprime le stigmate de l’esclavage sur ce sol libre que nous ont légué nos aïeux. C’est pourquoi je vais combattre chez les Aïth-lraten.

—Mourir peut-être!

Elle tomba sur ses genoux en poussant des cris déchirants.

—Prends garde, lui dis-je, tu vas donner l’éveil à Kreira la sorcière.

—Ah! qu’elle me voie et qu’elle le dise! Puisque tu pars, je veux partir… et si tu meurs, je mourrai avec toi.

Le beau Kabyle essuya une larme qui brillait entre ses cils noirs.

—J’eus beaucoup de peine, reprit-il, à la dissuader; mais ce grand amour qu’elle faisait éclater pour moi allumait dans mon coeur une flamme d’enthousiasme. Je me sentais invincible; je le lui dis. Non, je ne mourrai pas, m’écriai-je; je te reviendrai victorieux, chargé des dépouilles de nos ennemis: car, après les avoir vaincus, nous les poursuivrons jusqu’à Alger, jusqu’à la mer; toutes leurs richesses deviendront les nôtres, et si le vieux Salem exige alors deux cents douros au lieu de cent, je les lui donnerai.

Ses yeux rayonnaient. Elle voulut traverser la haie et ne fit que se blesser cruellement aux épines. Moi, prenant mon élan, je franchis la haie d’un bond et tombai dans ses bras. A ce moment, la vieille Kreira nous montra, à une thikouathin [Petite fenêtre.], son nez et ses yeux de chouette.

C’est bien, glapit la sorcière, le vieux Salem le saura, et toi, tu seras condamné à l’amende.

Nous échangeâmes le dernier baiser. La haie de nouveau franchie, je pris ma course dans la direction de Thirourda et de Soummeur. L’impatience me dévorait. J’eusse voulu tout de suite engager le combat. J’allai donc de toute la vitesse de mes jambes au-devant de ma mère. Ne rapportait-elle pas la réponse de Lalla Fathma, l’infaillible prophétesse?

De si loin que je l’aperçus dans la montagne, je sus que l’heure était arrivée. Elle venait à pas rapides, le regard fixe, le visage sévère. Aux deux coins de sa bouche, il y avait quelque chose qui semblait délier un invisible ennemi. Je m’élançai vers elle, l’interrogeant des yeux:

—Prends ton fusil, dit-elle d’une voix brève; cours à la djemâa: annonce-leur que les Roumis attaqueront demain les Aïth-Iraten. Propose que notre contingent parte à l’instant même, avec l’amin en tête. S’ils ne votent point de départ, va avec les volontaires, et s’il n’y en a pas, va seul.

Je fis ce que ma mère Hasna m’ordonnait de faire. J’annonçai à la djemâa la grande nouvelle. Au nom de la patrie, je réclamai le départ immédiat de notre contingent. Quelques hommes de la kharouba des Bou-Smaïl élevèrent des objections, moins par défaut de courage, je dois le dire, que par un mouvement de haine, la proposition venant de moi. Elle n’en fut pas moins adoptée. Nous nous rassemblâmes sur l’heure dans la petite prairie où, madame, vous avez si bien dormi: chacun de nous avait son fusil, son sabre, sa gadoum [hachette.] et son tabenta [Tablier de cuir.], plus une grande poche suspendue à son côté, et qui contenait, avec la provision de poudre et de balles distribuées par la djemâa, des provisions de route, telles que galettes d’orge, figues, amandes et raisins secs.

Les mères, les femmes, les soeurs, les vieillards, les enfants, accompagnèrent les guerriers jusqu’à la sortie du village. On criait you! you! pour exciter leur courage. Là ce fut un déchirement; car si brave que l’on soit, ce n’en est pas moins un cruel moment que celui où l’on se sépare des siens pour aller regarder la mort en face. Au fond de la vallée, je me retournai une dernière fois et relevai la tête: je vis là-bas, sur la pointe extrême du rocher des Aïth-Aziz, deux formes blanches. Je les reconnus bien: c’était ma mère et ma fiancée. Elles se tenaient étroitement embrassées. Un rayon de bonheur jaillit de mes yeux et rencontra ceux d’Ali. Il me jeta un mauvais regard. Celui que je lui renvoyai n’était pas meilleur, car il disait:

—C’est bien, Ali, nous réglerons notre compte ensemble après la guerre.

Nous marchâmes toute la nuit; et, au point du jour, nous arrivâmes au village d’lcheraouïa, qui existait alors sur le plateau du Souk-et-Arba. En chemin nous nous étions réunis d’abord aux contingents de notre tribu, puis à ceux d’autres tribus des Zouaoua, telles que les Illilten, les Menguelate, les Ithourar, les Idger. A peine nous étions-nous fait reconnaître de nos frères Iraten, que la poudre parla, et avec quelle violence! C’était la foudre et le tonnerre éclatant en cent endroits? Fusils, canons, fusées, faisaient rage, et jamais la mort n’avait fait pareille curée dans nos montagnes. Nos plus vieux guerriers disaient: nous avons assisté à bien des batailles; mais aucune, en aucun temps, ne fut comparable à celle-là. Trois divisions françaises se mirent à monter, comme trois grands serpents, les crêtes des Iraten; et quand vint la nuit, elles étaient, en dépit de tous nos efforts, parvenues aux deux tiers de la hauteur [Combats du 21 mai 1857, voir page 72.]. Le lendemain, la lutte recommença dès l’aube, acharnée de leur côté, désespérée du nôtre. Vers midi le dernier tiers de la montagne était franchi, et l’indépendance kabyle avait reçu une blessure dont elle devait mourir.

Ce jour-là, les Iraten, ou du moins le plus grand nombre d’entre eux, demandèrent l’aman [La paix, le pardon.]. Ceux qui ne voulurent point subir la loi du vainqueur se retirèrent avec nous et les sofs [Patriotes.] alliés à Ichariten, village des Aïth-Aguacha, où tous ensemble nous nous mîmes à dresser des barricades et à élever des retranchements. Je dois avouer ici que le Cheikh Randon se montra généreux envers les Iraten vaincus et soumis. Il leur déclara qu’il ne voulait ni emmener leurs femmes et leurs enfants, ni prendre leurs terres, ni brûler leurs villages, ni couper leurs oliviers et leurs figuiers. Il les invita à retourner dans leurs maisons, et leur permit même de circuler librement dans son camp, au milieu de ses soldats. Mais ce n’était là à nos yeux qu’un piége où ne devaient point se laisser prendre des patriotes résolus, comme je l’étais avec beaucoup d’autres, à mourir plutôt que de voir l’étranger s’établir en maître dans nos montagnes. En sorte qu’à Ichariten, nous nous décidâmes pour la guerre à outrance.

Nous nous attendions à être attaqués dès le lendemain. Mais ce jour-là et les jours suivants, la poudre demeura muette. Nous apprîmes avec douleur que plusieurs tribus avaient renoncé à la lutte pour suivre la fortune des Iraten: c’étaient les Aïth-Fraoucen, les Aïth-bou-Chaïb, les Aïth-Khelili et d’autres encore. Ces défaillances nous faisaient rougir pour la nation, mais sans abattre notre courage. Nous le sentions grandir au contraire, en voyant nos ennemis rester dans leur camp.

Cependant des marabouts vinrent nous annoncer qu’ils recommençaient le combat, non pas cette fois contre les hommes, mais contre les rochers; en effet, nous entendions maintenant des détonations plus fortes que des coups de canon qui ne cessaient d’éclater dans la direction de Tizi-Ouzou. «Allah! s’écrièrent les marabouts, frappe ces Roumis de vertige! Ne se sont-ils pas mis en tête de renverser nos montagnes? Oui, c’est à cela qu’ils emploient leur poudre à présent.»

Mais bientôt nous vîmes des murailles sortir de terre sur le Souk-el-Arba; nous eûmes alors le soupçon que cette poudre-là n’était point dépensée en pure perte. Les Roumis ouvraient une route, et cette route aboutissait à un fort qui s’élevait, menaçant, en face du Djurjura, en plein pays kabyle.

Ce spectacle acheva de nous exaspérer. Nous nous excitions les uns les autres en disant: «Ce fort, nous le raserons; et cette route nous mènera plus vite jusqu’aux portes d’Alger.» Aussi la lutte fut-elle acharnée, lorsqu’un mois [Le 24 juin 1857.], jour pour jour, après la défaite des Iraten, vos soldats vinrent attaquer le village d’Ichariten, où nous nous étions retranchés à la manière franque, qu’ils nous avaient enseignée en fortifiant leur camp. Mais que peuvent les plus braves contre la destinée? Beaucoup des vôtres périrent, davantage encore des nôtres, et le village fut emporté. Je me tirai de cet enfer avec une légère blessure; une balle m’avait déchiré les chairs du bras. Plusieurs de notre contingent restèrent parmi les morts, et plusieurs autres, mortellement blessés, nous demandaient le coup de grâce.

Le jour suivant, c’est le territoire des Aïth Yenni qui est envahi. On brûle trois de leurs villages: Aïth-el-Hassen, Aïth-el-Arba et Thaourirth Mimoun. Le soir, les Roumis dressent leurs tentes autour des ruines fumantes. Ils nous ont refoulés jusqu’à Thaourirth-el-Hadjadj, un autre village Yenni, établi sur la pointe d’un piton et d’où nous les voyons, le lendemain, se comporter dans leur camp comme des gens qui sont chez eux et qui s’y amusent. Ils mangent, boivent, dorment, chantent et se livrent à toute sorte de jeux. Nous avions, nous, la rage au coeur. Après s’être reposés et divertis pendant vingt-quatre heures, ils courent à l’assaut. Nous nous battons en désespérés. Le sang ruisselle dans les rues du village. Mais c’était écrit! Avant la nuit, Thaourirth-el-Hadjadj n’était plus qu’un amas de cendres et de ruines.

Trois jours après [Le 30 juin.], c’est le tour d’Agmoun-Izen chez des Aïth-Aguacha. Les habitants veulent rendre le village; mais nous, les manefguis des Sofs Cheraga [Alliés de l’Est.], nous nous obstinons en vain à le vouloir défendre. Les tribus atteintes par le flot envahisseur se résignent: les Menguelate, les Yenni, les Boudrar, les Aqbile, les Attaf, les Bou-Youcef, les Akkach, les Ouasif. Toute la confédération des Zouaoua R’raba [De l’Ouest.] s’est soumise comme celle des Iraten. Les confédérés de l’Est sont seuls ou presque seuls à se sacrifier maintenant pour la liberté kabyle.

Les traits du beau Kabyle se contractaient, sa parole devenait plus brève à mesure que la guerre, dans son récit, se rapprochait de sa tribu et de son village.

—Bel-Kassem, dit madame Elvire, répète-lui que si ces souvenirs lui font mal…

Le patriote des Aïth-Aziz devina ce bon mouvement du Général; car avant que l’interprète eut ouvert la bouche, il s’écria avec feu:

—Non, non, je tiens à ce que vous sachiez tous que jusqu’au bout nous avons fait notre devoir.

Et aussitôt il reprit son récit:

—Pendant que vos soldats, dit-il, venaient de l’ouest plus nombreux que les grives du nord à l’automne, une autre troupe, partie de Constantine, arrivait par la vallée de l’Oued-Sahel au pied du Djurjura, en gravissait les pentes abruptes et plantait ses tentes aux approches du col de Chellata. Celle-ci devait nous attaquer par l’est, et nous allions ainsi être placés entre deux feux. Tous ceux des Aïth-Illoula-Oumalou qui n’étaient point allés au secours des Iraten se trouvaient rassemblés sur le Thiziberth, avec les sofs des lllilten, des Ithourar, des Idger, et des Mlikeuch, prêts à faire tomber sur l’ennemi une grêle de balles et de pierres. Mais de ce côté-ci comme de l’autre, les djenouns [Démons.] combattaient visiblement avec les soldats de France qui traversent le col de Chellata et dépassent le Thiziberth, protégés par une cuirasse invisible; ils semblent invulnérables: ni les pierre ni les balles ne les peuvent arrêter dans leur course. Ils tombent comme une avalanche sur le village des Aïth-Mezeguan qu’une faible distance sépare du village des Aïth-Aziz. Ils le ruinent de fond en comble. Mais ce succès leur coûte cher: plus de cent des leurs sont tués ou blessés. Les nôtres n’ont aucun reproche à se faire: ils sont au moins deux cents qui gisent là morts ou mourants. Ce fut alors sur mon village même que s’appesantit la colère d’Allah.

Le beau Kabyle était devenu tout pâle; il continua avec un tremblement dans la voix:

—J’étais arrivé dans la nuit, accourant à la défense des miens. Je trouvai ma maison vide, vide aussi la maison du vieux Salem. Ma mère était partie avec Yasmina, avec les femmes, les enfants et les vieillards dans la direction de Tirourda et de Soummeur. On m’apprit qu’ils étaient allés chercher un refuge auprès de Lalla-Fathma, la sainte des Illilten. Ce fut pour mon coeur un grand soulagement.

Alors je courus à la djemâa et je leur dis: «Nous serons attaqués tout à l’heure; quels sont ceux qui veulent mourir avec moi?» Plus de trente répondent: moi! moi! Je le constate à regret, mais Ali n’était pas du nombre. Il s’était pourtant bien battu chez les Iraten et ailleurs. «C’est bien, repris-je, nous allons nous barricader dans la tour.» Ce que nous fîmes aussitôt, après nous être pourvus de munitions et de vivres.

Cette tour surmonte la porte du village; elle est percée de meurtrières et domine le petit plateau des Aïth-Aziz. Nous employons les dernières heures à renforcer la porte avec des madriers et des pierres; nous perçons de nouvelles meurtrières; en un mot, chacun s’ingénie à défendre de son mieux le village et à faire payer sa vie le plus chèrement possible. Quant à moi, je n’espère plus rien; je sais que l’ennemi nous égale par le courage, qu’il est mieux armé que nous, mieux discipliné, plus expert dans l’art de la guerre. Et si ce ne sont pas les djenouns qui combattent avec lui, c’est Allah qui lui donne la victoire, afin de nous infliger la plus cruelle de toutes les épreuves. Mais si je ne puis sauver mon pays ni mon foyer, du moins je ne survivrai pas à leur ruine.

Voilà ce que je me disais à moi-même, en attendant le soleil trop lent à se montrer. Et si je n’ai pas réalisé mon projet, si la mort n’a pas satisfait mon désir, ce ne fut point, en vérité, par ma faute.

Pendant quelques instants le beau Kabyle cessa de parler, tellement son émotion était forte. Il vit bien dans nos yeux qu’aucun de nous n’élevait le moindre doute sur sa sincérité.

—L’assaut, dit-il, nous fut livré de trois côtés à la fois. Parmi vos soldats, il y en avait qui bondissaient comme des panthères. Nos balles s’aplatissaient sur leur peau. Sans cela, comment eussent-ils pu parvenir jusqu’à nos maisons et les escalader sous nos feux croisés? Car nous avions multiplié dans tous nos murs les meurtrières, et par chacune d’elles un bon tireur visait, tandis que les autres n’étaient occupés qu’à recharger les fusils. J’ai moi-même tiré dix fois sur un chef, longtemps immobile à la même place où il donnait des ordres; je ne l’ai point atteint. N’était-ce pas un sortilége? Le village envahi, nous nous battîmes corps à corps, nous avec nos flissa [Sabres.] et nos gadoum [Haches.], eux avec leurs baïonnettes, ou les uns et les autres avec la crosse du fusil. Une affreuse mêlée s’engagea dans les rues, dans les cours et jusque dans l’intérieur des maisons. A la fin, ce qui restait encore debout des Imessebelen [Patriotes qui se dévouent à la mort.] se jeta dans la tour pour y livrer le combat suprême. Je tombai là parmi mes derniers compagnons, abattu d’un coup de crosse sur la tête [Le village d’Aïth-Aziz fut attaqué le 30 juin 1857 par des bataillons des 70e et 71e de ligne, du 2e zouave, du 1er étranger et des tirailleurs indigènes. «Les trois colonnes marchent sur Aïth-Aziz avec toute la furie française; mais les barricades et les murs crénelés des villages arrêtent quelques instants l’attaque de front. L’ennemi attend résolûment les assaillants: les soldats se jettent sur les barricades et s’efforcent de saisir les fusils kabyles à travers les meurtrières. La lutte a lieu à bout portant ou à l’arme blanche. Enfin les premières barricades sont renversées, et les soldats pénètrent dans le village. Les zouaves de droite y pénètrent presque en même temps; le combat se prolonge pendant quelques instants de maison en maison; puis le nombre, les armes et la discipline l’emportent comme ailleurs, et les Kabyles s’enfuient par le ravin de gauche, laissant de nombreux cadavres aux mains de leurs ennemis.» Emile Carrey, Récits de Kabylie, campagne de 1857..

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