En Kabylie: Voyage d'une Parisienne au Djurjura

J. (Joseph) Vilbort · Chapitre 2 sur 3 · partie 1/3

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En Kabylie: Voyage d'une Parisienne au Djurjura

Dimanche Prochain, 10 Avril

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.


GRAND BAL AU CAFÉ CHANTANT

TENU PAR M. AUNACQ

On commencera à h. 8 1/2.—Prix d’entrée: 50 c

Mabile, tu es détrôné! Casino Cadet, ta gloire est éclipsée! O bon peuple de France, lorsque dans la terrible Josaphat retentira la trompette de l’archange, c’est en chantant et en dansant que tu paraîtras devant le Père éternel! c’est par tes pirouettes et ton rire que tu désarmeras le grand vieillard au front d’airain!

Au fond de la place Randon, appuyé contre une colline, se dresse un double escalier de pierre. Nous le montons pour nous rendre chez le colonel qui commande le fort. La garnison ordinaire est de trois mille hommes; mais ici, comme à Tizi-Ouzou, l’effectif a été réduit dans une proportion telle que, si elle n’est pas le fait d’une confiance aveugle, imprévoyante et téméraire, elle semble condamner absolument l’emploi de tout moyen violent contre la Kabylie. Huit cents baïonnettes opposées à soixante-quinze mille fusils! Le Sud s’est soulevé, la révolte arabe s’est propagée depuis la frontière du Maroc jusqu’aux portes d’Aumale, jusqu’aux confins kabyles: et pas un coup de fusil n’a été tiré sur le Djurjura [Ceci a été écrit avant la révolte des Kabyles en 1870.]! Les guerriers montagnards les plus intrépides et les derniers soumis seraient-ils donc devenus tout à coup, par miracle, des hommes pusillanimes? Est-ce vraisemblable? Non, aussi intelligents que braves, ils ont compris déjà que dans le commerce des Français ils ont peu à perdre et beaucoup à gagner. Mais alors était-il bien nécessaire de les réduire par la violence? et la sanglante campagne de 1857 est-elle justifiée? Là-dessus entre nous, grande controverse. Le Philosophe soutient que toute guerre est en soi immorale et condamnable, par la seule raison qu’elle force les hommes à s’entr’égorger; qu’elle le devient doublement si elle s’attaque à l’indépendance d’un peuple, et qu’en cette matière-là, pas plus qu’en aucune autre, le but ne saurait justifier les moyens.

—Ainsi, dis-je, il fallait respecter ces bons pirates d’Alger qui venaient exercer leur honnête métier de meurtre et de pillage jusque dans les eaux de Marseille ou de Gênes?

—Je veux bien, me répondit-il, vous concéder le droit de détruire les brigands, comme les lions et les panthères: ceci constitue le cas de légitime défense; mais je n’irai pas plus loin.

M. Jules cherchait à se former une opinion dans les yeux de madame Elvire.

—Ami, dit-elle, en prenant le bras de son mari, tu ne seras jamais qu’un rêveur, affolé de la plus insaisissable de toutes les chimères: l’absolu. Et c’est par là surtout que tu m’as plu. Sois juste cependant, et avoue que, sans la campagne de 1857, les Kabyles ne posséderaient pas cette belle route, par où la civilisation et la richesse vont pénétrer dans leur pays.

—Eh! qu’importe? l’éclat des plus puissants empires du monde vaut-il la pauvreté républicaine?

—Chut! fis-je, nous sommes ici en France.

La résidence du commandant supérieur, vers laquelle nous nous dirigeons, occupe, avec les casernes de l’infanterie, la partie dominante du plateau. Là aussi on rencontre, en descendant vers la porte d’Alger, le bureau arabe, la maison des hôtes, la prison et l’établissement de l’artillerie.

Le colonel nous reçoit dans son cabinet où règne une simplicité antique: un bureau en bois peint, quatre chaises de paille, deux chaouchs [Huissiers.] kabyles: voilà tout. C’est un homme d’une cinquantaine d’années, à l’air intelligent, à la mâchoire énergique. La bienveillance couronne son front. On lit sur son visage qu’il a regardé plus d’une fois la mort en face, et qu’elle ne saurait le faire pâlir.

—Colonel, dit M. Jules, notre Nestor, nous voulons faire une petite excursion en Kabylie.

—Une grande, Monsieur, ajoute madame Elvire.

—Où voulez-vous aller, Madame?

—Sur le Djurjura, dans la neige, par le chemin le plus pittoresque.

—Ah! vous êtes Parisienne.

—De coeur, sinon de naissance.

—Eh bien, Madame, vous êtes la première, je pense, qui ait eu cette fantaisie.

—Quel bonheur!

—J’admire votre courage; mais, s’il y a de la gloire, il y a aussi du péril.

—Tant mieux!

—Peut-être, observai-je, est-ce impossible pour une femme?

Les beaux yeux de madame Elvire me foudroyèrent.

—Oh! pas pour ma femme, dit le Philosophe, puisqu’elle le veut.

—Vous êtes-vous munis de tentes et de cantines?

—Nous avons nos couvertures de voyage.

—Mais vous ne trouverez pas le moindre caravansérail sur la crête ou les versants du Djurjura: vous serez obligés de passer les nuits dans les villages kabyles.

—C’est mon désir.

—Vous ignorez le supplice qui vous y attend.

—Lequel? fit-elle un peu alarmée.

—Vous serez assiégée, littéralement envahie par des centaines, que dis-je, par des milliers de…

—Oh! si ce n’est que cela, partons!

—A dix kilomètres du fort, plus de chemins; à droite ou à gauche, un abîme qui donne le vertige, et souvent des deux côtés à la fois.

—C’est superbe. En route! en route!

Le colonel sourit. M. Jules lui demande une escorte.

—Où est Bel-Kassem? fit l’officier.

Au bout d’un instant, Bel-Kassem-ben-Saïd parut. C’était un beau Kabyle de dix-neuf à vingt ans, parlant et écrivant correctement le français, double mérite qui lui avait valu la faveur d’être attaché au bureau du commandant, pour y remplir les fonctions d’interprète.

Il portait la longue tunique bleue des fusiliers indigènes, aussi appelés gendarmes maures. Sa tête spirituelle, rasée et enfoncée dans le capuchon du burnous, nous plut au premier coup d’oeil.

Sur le seuil de la porte, il fit le salut militaire, et, dans une attitude respectueuse mais digne, attendit les ordres du commandant supérieur.

—Tu conduiras madame et ces messieurs au Djurjura.

—J’aurai cet honneur, colonel.

—Tu les accompagneras jusque chez Ben-Ali-Chérif, ou plus loin, s’ils le désirent.

Le Kabyle s’inclina.

—Tu leur procurera pour demain matin cinq bons mulets, quatre pour eux et un cinquième pour les bagages.

—Un sixième pour toi, Bel-Kassem, dit madame Elvire.

Bel-Kassem la remercia par un salut accompagné d’un sourire comme on n’en sait plus faire depuis l’ancienne cour. Les Kabyles sont des modèles de politesse; il est très-rare de rencontrer un rustre parmi eux. Par l’aisance autant que par la noblesse native de leurs manières, les barbares du Djurjura font honte aux civilisés d’Europe.

En sortant de chez le commandant supérieur, nous redescendions vers l’hôtel, lorsque Bel-Kassem accourut, et, s’inclinant devant madame Elvire:

—La grande Kabylie, lui dit-il, est belle à voir au coucher du soleil.

Il nous mena sur le haut du rempart, et nous restâmes là, bouche béante, devant un spectacle si grandiose et si splendide qu’il défie toute description. Aussi ma plume tremble-t-elle dans ma main, comme le pinceau dans celle du rapin qui aborde sa première toile.

Bel-Kassem, pourquoi ma mémoire infidèle ne retrouve-t-elle pas les brillantes images où tu nous peignais si bien les merveilles de ton pays natal, étalées sous nos yeux? Pardonne-moi, fils des montagnes berbères, si le tableau que j’essaye d’en tracer est aussi pâle que ma lampe devant ton soleil.

Toute la haute Kabylie nous apparaît, pays de la féerie et le plus prodigieux qu’elle ait jamais enfanté. En face de nous, à huit ou dix lieues vers le sud, le Djurjura, en formant une courbe de l’ouest à l’est, la tient dans son bras de pierre comme un géant qui enlace une naine.

Depuis la crête qui couronne le fort National jusqu’au formidable rempart en demi-cercle jeté par le souffle volcanique entre le petit Atlas et Bougie, c’est un chaos fantastique de pitons aigus aux flancs tordus, déchirés, crevassés où la roche calcaire alterne avec l’argile schisteuse, et de précipices verticaux, étroits et profonds, tellement resserrés entre les montagnes qu’à peine l’éclatante lumière de midi en éclaire le fond. La robe verte de ces pitons, fouillis inextricable de champs d’orge, d’oliviers, de figuiers, de vignes et de frênes, semble déchirée ou trouée en beaucoup d’endroits où la roche se montre nue.

Chacun d’eux porte à son sommet un village, et çà et là, sur les toits rouges, tranche la coupole blanche d’une koubba ou d’une mosquée. Ces pics se dressent pour la plupart à sept, huit ou neuf cents mètres, et souvent la distance qui les sépare n’équivaut pas à la moitié de leur hauteur. Les demeures kabyles s’y pressent les unes contre les autres, penchées sur l’abîme et se disputant le terrain horizontal.

Sur leurs déclivités tourmentées rampent, comme d’énormes serpents jaunes ou rouges, des ravins où, en été, ruisselle, or et rubis liquides, l’eau des sources vives; en hiver, les pluies et les neiges s’y précipitent: torrents ou avalanches, entraînant dans leur chute vertigineuse les arbres, les récoltes en promesse, les champs même qui les portaient. Alors le Kabyle, debout sur le toit de sa maison, regarde tristement toute sa richesse s’abîmer dans le gouffre; puis, la tourmente passée, lui et les siens y descendent, et patiemment en rapportent sur leur dos la terre nourricière dont ils recouvrent la pierre dénudée. Dans chaque endroit accessible au montagnard, fleurit un potager, un verger, et n’y eût-il place que pour un arbre, cet arbre s’y épanouit. Partout où la montagne repousse même le pied kabyle, s’étalent des bouquets de fleurs multicolores parmi le grès calcaire et le schiste ardoisé: aubépines, chèvrefeuilles, églantiers, clématites, absinthes, mauves, thyms, genêts, lauréoles d’hiver, chardons géants, géraniums musqués, lauriers-roses, renoncules à grandes feuilles, menthes, ivraies, houx, scorpiures, sauges, pavots, asphodèles, bourraches, bruyères arborescentes, cressons de fontaine; et à côté des violettes et des marguerites, les plus élégantes et les plus précieuses orchidées. Cette belle flore épanouie comme un sourire sur les aspérités du rocher aride et farouche, ces oliviers à tête ronde, ces figuiers aux bras sinueux, ces frênes au port superbe, ces moissons verdoyantes accrochées aux escarpements; puis, sur les sommets, dominant ces épais massifs de verdure et ces pierres enguirlandées, d’innombrables villages blancs et rouges, éblouissants de lumière, séparés entre eux par des gorges profondes et noires; enfin, la montagne géante, le Djurjura, appuyé sur ses contre-forts de treize cents mètres, élevant orgueilleusement jusqu’au ciel sa tête rocheuse, ornée de cèdres et constellée de neige: tel est le spectacle unique qui nous ravit tous en extase. A notre droite, le soleil à son déclin descend derrière les montagnes de l’ouest qui nous masquent l’horizon. Dès que son disque a disparu sous les crêtes des Iraten et des Flisset, la nuit sort des vallées; elle étend sur toute la Kabylie un voile bleuâtre que, par endroits, des échappées radieuses changent en une résille d’or. Sur leurs pitons que la nuit escalade, les villages paraissent en feu. Déjà le pied du Djurjura s’abîme dans les ténèbres; mais sa croupe n’est qu’un vaste incendie, et, par-dessus l’embrasement de ses rochers et de ses cèdres, la neige lui forme un turban éblouissant de blancheur. La nuit monte toujours; bientôt, ses grandes ombres à peine transparentes, et qui s’épaississent d’instant en instant, éteignent les feux des montagnes. Son rideau qui passe du bleu au gris, puis au noir, enveloppe les villages. Seuls, les plus rapprochés de nous se dessinent encore vaguement dans la lumière crépusculaire. De petites lueurs naissent dans l’obscurité et brillent comme des vers luisants: ce sont des lampes kabyles qui s’allument. Le sombre rideau s’étend maintenant par-dessus les plus hautes crêtes, où il étouffe l’incendie. Il couvre les contre-forts du Djurjura comme une draperie funéraire. Mais, ô magie! dans une gloire de pourpre et d’or, le front du colosse semble défier le flot montant des ténèbres… Il s’y enfonce à son tour!

Le retour à l’hôtel fut silencieux: un coucher de soleil en Kabylie est un des plus émouvants spectacles qui se puissent voir; et s’il est des gens blasés sur les beautés de la nature, nous les engageons à aller rallumer au fort National la flamme éteinte de leur enthousiasme. Bel-Kassem, qui avait joui de notre admiration en Kabyle amoureux de ses montagnes, nous accompagne jusqu’à la porte de l’hôtel; puis il se retire discrètement, quoique nous insistions pour le garder à dîner.

Nous nous mîmes à table avec un appétit qu’ignoreront toujours les estomacs de la plaine. L’hôte, qui nous servait lui-même, était un grand Alsacien pâle et maigre, à l’oeil mélancolique. Il composait avec sa femme, déjà sur le retour et borgne, tout le personnel de l’établissement.

Quelle vicissitude avait poussé jusque sur les plus hautes cimes des Aïth-Iraten ce Philémon tudesque et sa fidèle Baucis? J’aurais bien voulu le leur demander; mais le mutisme triste de cet homme me retint de satisfaire cette indiscrète envie.

Il allait et venait, apportant les plats garnis, emportant les plats vides, sans faire plus de bruit qu’une ombre, raide, froid et silencieux. Parfois seulement, un sourire furtif passait sur ses lèvres quand l’un de nous vantait les talents culinaires de sa moitié.

Les mets préparés sans raffinement, à la mode bourgeoise, étaient très- proprement servis; le linge avait une odeur fraîche, les assiettes et les couverts reluisaient; on se fût miré dans les verres. La maison, bien tenue, avait sous son habit de pauvreté un air particulièrement honnête. C’était moins une auberge que le dernier refuge et la suprême planche de salut de deux braves gens que voulait noyer la Fortune. Ce fut madame Elvire qui imagina ce petit roman: elle le débita d’une voix attendrie qui nous eût certes coupé l’appétit… mais nous en étions aux noisettes.

Cette maison hospitalière manquait pourtant d’une chose essentielle. Devinez laquelle?

En vain la cherchâmes-nous par les escaliers, de la cave au grenier, puis dans la cour et jusqu’au fond du poulailler.

—Ah! mosié, me dit l’hôtelier consterné, nous l’affre eue et barfaidement contidionnée… Un dorrent l’affre embordée!

Nous nous couchons de bonne heure dans des lits où les plumes sont rares, mais par compensation les puces aussi. Au point du jour nous sommes sur pied, le soleil étant venu nous baiser au visage.

Déjà Bel-Kassem nous attend, savourant la cigarette matinale sur la porte de l’hôtel. Pour nous faire honneur, il a changé la grosse casaque du soldat contre un élégant habit maure. Par-dessus une veste de soie bleu-clair ornée de passementeries d’argent, il porte un large burnous d’un tissu fin. Une écharpe rouge lui ceint la taille.

Ses jambes brunes et nerveuses sortent d’amples chausses en cotonnade blanche. Il a aux pieds des chaussettes de laine et des souliers de cuir verni. Les fiers contours de sa tête intelligente, ses beaux yeux noirs, ses lèvres rouges et bienveillantes, tout en lui, jusqu’au sourire par lequel il nous accueille nous semble plus expressif encore que la veille, et redouble notre sympathie pour lui.

Les muletiers sont là avec leurs bêtes.

—Bonjour, mes amis, leur dit madame Elvire.

—_Bono, Bono,_ Francésé! nous répondent-ils en souriant.

Ils ont tous de bons visages, et leurs mulets aussi.

—Bel-Kassem, où dormirons-nous ce soir?

—Chez le caïd de Thifilkouth, Madame, si tu le veux bien.

—A quelle distance en sommes-nous?

—Je ne l’ai pas mesurée, mais il y a huit heures de marche.

Les Kabyles ne mesurent les distances que par le temps qu’ils mettent à les franchir: aussi varient-elles beaucoup suivant la vigueur et l’agilité des uns, ou l’humeur plus apathique des autres. Quand nous leur demandions: Kodèche Sâa? combien d’heures? le plus vif nous montrait quatre doigts, un moins agile six, le plus paresseux de tous élevait ses dix doigts à la hauteur de sa tête.

—Et les vivres? s’écria le Général avec l’emportement d’un estomac montagnard; vous ne pensez donc à rien, Caporal!

A cette réprimande imméritée de son chef, le Caporal ne répondit que par un geste, mais quel geste! Les tellis [Sacs ou poches qui pendent de chaque côté du bât.] regorgeaient de provisions de bouche, et par-dessus les tellis, sur le dos des mulets, étaient assujettis des matelas de troupe. Le directeur des fournitures militaires nous les avait obligeamment prêtés. Le Conscrit et moi, nous criâmes: Vive le Caporal! Madame Elvire daigna sourire, et M. Jules fut au ciel.

—Les matelas vous serviront bien, dit Bel-Kassem, car le caïd de Thifilkouth n’a pas à vous offrir un palais de France comme Ben Ali Chérif, chez qui vous coucherez demain. Mais pour ce qui est des provisions, elles sont tout à fait inutiles.

—Vraiment, répliqua le Caporal un peu piqué, j’avais pensé que dix pains de quatre livres, douze poulets, sans compter mes saucissons d’Arles et de Lyon, une terrine de foie gras et quelques bouteilles de vin, n’étaient en fait de vivres que le strict nécessaire.

—Partout où madame daignera s’arrêter, répondit Bel-Kassem, on lui offrira, à elle et à vous, la diffa, le kouskoussou à la volaille, réservé aux hôtes de distinction. Dans une heure, le caïd de Thifilkouth sera averti de votre arrivée.

—Par le télégraphe peut-être?

—Oui, par le télégraphe… kabyle, qui fonctionne presque aussi vite que le télégraphe français, plus sûrement, sans frais et partout. On va annoncer avec la voix votre passage et votre arrivée pour ce soir, de village en village, de montagne en montagne.

—Mais ces braves gens qui nous accompagnent, il faut les nourrir.

—Non, ils emportent dans la poche de leur burnous une galette d’orge et des figues. Nous les verrez s’arrêter aux sources pour faire leurs ablutions et se désaltérer; vous leur payerez trois francs par jour, leur nourriture comprise et celle de leurs bêtes, qui se contenteront tout le jour des brins d’herbe et des feuilles qu’elles pourront arracher en chemin. Ce soir, chez le caïd, mulets et muletiers seront aussi des hôtes. Ces hommes qui sont de mon village et de braves gens, comme vous dites, accepteront volontiers un morceau de pain; et, si vous leur donnez un morceau de sucre, ils croiront manger le paradis. Mais ils ne toucheront ni à votre saucisson, qui est préparé avec de la chair de porc, ni a vos poulets, parce qu’on les a saignés au lieu de leur couper la tête. Enfin, au caïd ou à l’amin qui vous offre la diffa, vous ne voudrez pas faire l’injure de dédaigner son kouskoussou.

—Et si je préfère, moi, ma croûte, objecte le Philosophe, ne suis-je pas libre de la manger? O liberté! ne serais-tu qu’un vain mot?

—Vous la mangerez, Monsieur, votre croûte, mais après avoir goûté d’abord à tout ce qui vous aura été offert. C’est l’usage: vous ne voudriez pas passer pour un homme mal élevé.

—Tu es un garçon d’esprit, Bel-Kassem, dit madame Elvire, et son éloge fit rougir le jeune Kabyle.

Neuf heures sonnent lorsque nous franchissons la porte du Djurjura. Contre les périls du voyage nous avons muni nos estomacs d’un déjeuner solide; nous emportons en outre les bons souhaits de l’hôte et de l’hôtesse, qui ne demandent au ciel d’autre faveur que quatre voyageurs comme nous pendant toute l’année.

—Alorsé, nous avait dit l’Alsacien, ché bourrais refoir engore afant té mourir mon cher bays t’enfance.

Notre petite colonne s’engage dans une route muletière qui serpente tantôt sur les crêtes, tantôt sur les flancs de la montagne. En tête marche le Général, regardant sans pâlir l’abîme ouvert sous ses pieds. Son grand voile vert flotte comme un panache sur son épaule; car, pour bien jouir du paysage, madame Elvire livre ses joues roses aux ardents baisers du soleil kabyle. Derrière elle vient M. Jules, son fouet à la main. Attentif et pâlissant au moindre faux pas du mulet qui porte son chef, le Caporal se tient prêt à s’élancer à son secours. Puis, c’est le Conscrit, couché plutôt qu’assis sur un matelas militaire. Il fume et il rêve, les yeux à demi clos. A quoi rêve-t-il? au bâton de maréchal? Non, en s’enivrant d’air pur et de liberté, il caresse sa divine chimère: la république universelle. Ma bête, un peu paresseuse, le suit à quelque distance, et, à trois pas en arrière de moi, Bel-Kassem, étendu tout de son long sur la sienne, la tête appuyée sur les main:, se laisse bercer en vrai sybarite africain. Le mulet aux bagages forme l’arrière-garde, ou, si l’on veut, son maître et lui sont nos traînards. L’un porte la plus lourde charge, l’autre a fort à faire pour l’empêcher de rouler dans le précipice, tellement les tellis sont larges et le chemin étroit. Nos muletiers babillent et rient en babillant. Leur gaieté, comme le beau temps, nous fait fête.

—Bel-Kassem, de quoi s’amusent-ils tant?

—De tout et de rien. Les Kabyles n’ont pas, comme les Français, de grands cafés pour les distraire; ils n’ont que leur langue, et ils s’en servent.

Nous voici au milieu des hauts pitons et des profonds abîmes. C’est comme un monde nouveau où nous pénétrons; la féerie d’hier soir nous semble plus merveilleuse encore à la grande lumière et de près que de loin. Dans ce chaos de pierres amoncelées, les rayons et les ombres produisent des contrastes surprenants, où le blanc et le noir se heurtent avec violence et dont l’oeil se détourne, ébloui, blessé, pour aller se reposer avec délices sur le vert des moissons et des arbres, sur les nuances de la flore harmonieusement diaprée. Partout autour de nous, des lamelles de feldspath brillent comme des diamants. Sur notre droite, c’est un formidable entassement où la roche calcaire en décomposition alterne avec une terre jaunâtre, et qui descend par déclivités abruptes jusqu’au pied des contre-forts djurjuriens. Là sont deux vallées: la vallée de l’Asif Aïssi vers l’est, et celle de l’Asif Bou-R’ni vers l’ouest. Dans celle-ci, les Turcs possédaient un bordj armé de huit canons et appuyé sur les tribus makhzen des Nezlioua, 6 villages, 875 fusils; des Harchaoua, 4 villages, 218 fusils; et des Abid, d’origine nègre, 2 villages, 40 fusils. Ce bordj, abandonné vers 1830 par les janissaires, fut remplacé, après l’expédition d’octobre 1851 contre Bou-Bar’la, par celui de Dra’-el-Mizan, érigé dans une position dominante, à l’entrée de la vallée. Ç’a été, jusqu’à l’établissement du fort National, le seul poste militaire français dans la haute Kabylie. Il fut longtemps commandé par le fameux colonel Beauprêtre, dont nous allions, à quelques jours de là, apprendre la mort tragique dans la révolte arabe de l’Ouest. Entre le sentier que nous suivons et les deux vallées, sur ces pics et dans ces ravins, vivent les huit fractions confédérées des Aïth-Aïssi, 45 villages, 2362 fusils, anciens alliés des lraten pendant la guerre, et toujours avec eux en relations de commerce et de labour. Ils exercent plusieurs industries, notamment celle des poteries, où leurs femmes excellent. Plus loin, dans la direction du bordj de Dra’-el-Mizan, sont les quatre groupes des Aïth-Maâtka, 39 villages, 2,011 fusils, soumis depuis 1851.

—Aperçois-tu, me dit Bel-Kassem, cette pierre blanche qui domine un village?

—Oui.

—C’est le village de Sidi-Ali-ou-Mouça, un de nos plus fameux marabouts; et la pierre blanche, c’est la belle Lalla-Mimouna et son fiancé. Ils arrivèrent un matin chez le marabout pour qu’il leur récitât la fatha [Prière.] après laquelle le mariage est conclu. Voyez le contre-temps! il n’était pas à la maison. Toute la journée ils l’attendirent en vain et avec la plus grande impatience, car ils étaient follement amoureux. La nuit venue… ma foi! monsieur, je suis fort embarrassé pour te dire ce qui arriva. Toujours est-il qu’ayant commis un gros péché auprès d’un lieu saint, la zaouïa de Sidi-Ali-ou-Mouça, celui-ci, de retour le lendemain, punit leur profanation en les changeant en pierre.

Sur notre gauche, la contrée qui s’étend vers la mer et que traverse l’Asif Sebaou, quoique très-accidentée, n’offre pourtant pas un aspect aussi étrangement sauvage. Les pentes y sont moins raides, les plateaux plus nombreux. Il semble que la tourmente souterraine ne s’y soit pas déchaînée avec la même fureur. Là habitent, sur la rive gauche du Sebaou, les Aïth-Fraoucen, 19 villages, 1,225 fusils. Ils se donnent une origine française: sont-ils ou ne sont-ils pas les descendants des Francs qui se ruèrent, au troisième siècle, sur l’Europe occidentale et jusque sur le littoral africain? Au nord, leur territoire borde la grande vallée que suivaient les Romains pour aller de Bougie à Dellys; ceux-ci y ont laissé de nombreuses ruines, notamment au chef lieu du limes Tigensis qui devint, sous les Turcs, la Djemâa-Saharidj [La réunion des bassins.], riche de quatre-vingt-dix-neuf sources. C’est en grande partie avec ces pierres romaines que les Fraoucen ont bâti leurs maisons. A côté d’eux sont les Aïth-Khelili, 10 villages, 610 fusils, qui prétendent provenir des Maures d’Espagne. Puis, plus à l’est, les Aïth-Bouchaïk, 9 villages, 755 fusils, une des rares tribus qui savent tisser le lin. Sur la rive droite du Sebaou, en regard de ces tribus et, de celles des Iraten, vivent assez pauvrement les six fractions des Aïth-Djennad, 44 villages, 2,710 fusils, qui «ne peuvent blanchir leurs maisons, ni posséder des ânes, ni manger des pois, ni passer la nuit hors de chez eux pour coucher sur des meules de paille [Devaux, les Kébaïles du Djerjera.].» Pourquoi? parce que telle fut la volonté de leur marabout Si-Mançour, dont la koubba s’élève sur le thamgouth du Sebaou, le plus haut pic du littoral kabyle. A l’ouest de leur territoire habitent les huit fractions des Aïth-Ouaguenoun, 55 villages, 1,940 fusils. Ils conservèrent les derniers l’antique usage de la mzerag [Lance.] échangée avec l’ennemi comme gage de paix après la guerre. Voulaient-ils la recommencer, ils renvoyaient la lance: les Romains jetaient un javelot. De l’autre côté, à l’est et vers la mer, les Aïth-Zarfaoua, 16 villages, 740 fusils, se pressent sur un territoire trop étroit, tout parsemé de grandes ruines, autour de Zeffoun, l’ancien port Rusubeser. Ces Kabyles affirment que leurs ancêtres faisaient un commerce d’échange avec Marseille, Livourne et Gênes.

—Quelle est ta tribu à toi, Bel-Kassem?

—La plus civilisée et la plus glorieuse de toutes, me répond-il en redressant la tête avec orgueil. La plus civilisée, car nous exerçons toutes ou presque toutes les industries éparses chez les autres Kabyles, et aussi les plus nobles. Nous avons des orfévres, des armuriers, des forgerons. Naguère nous fabriquions la poudre. Nous tannons le cuir, nous cardons la laine et faisons un grand commerce de ces produits. Nous travaillons le bois et le façonnons en plats et autres ustensiles. Nous produisons de la cire et de l’huile. Nous savons teindre les vêtements. Nos coiffures brodées et nos ceintures multicolores sont recherchées par toutes les femmes de la Kabylie. La plus glorieuse aussi, car…

Je pousse un cri: le mulet du guide s’est abattu. Je vois avec épouvante Bel-Kassem penché sur un précipice de cinq ou six cents mètres. Mais déjà les voici debout tous les deux, et l’homme est remonté sur la tête.

—N’êtes-vous pas blessé?

—Non! non!

Tout le monde s’était arrêté.

—Ce pauvre Bel-Kassem, dit madame Elvire avec un peu de moquerie.

—Marchons! s’écrie le Kabyle furieux.

Nous repartons; mais cette chute a réveillé notre prudence, et chacun de nous instinctivement se penche du côté opposé à l’abîme.

—Allah, dis-je, a puni ton orgueil.

—Vous parlez comme un Arabe, et cela ne m’empêche pas de répéter que ma tribu, celle des lraten, est la plus noble et la plus glorieuse de toute la Kabylie; la preuve, la voilà!

Et d’un geste dont rien ne saurait rendre l’énergie, il nous montre un rocher tout déchiqueté par des balles françaises, puis au bord du rocher un grand frêne mort des blessures qu’il a reçues pendant le terrible assaut d’Ichariten, le 24 juin 1857.

—C’est mon village, dit-il. Sept mille Français l’ont attaqué avec des canons, des obusiers et des fusées. En se retranchant dans leurs camps, après la prise du Souk-el-Arba, ils nous avaient appris à faire les barricades. Nous en avions élevé deux avec des arbres et des pierres. Vous voyez cette pente raide et nue qui descend vers un petit plateau couronné d’arbres. Eh bien, c’est par là que les zouaves et la ligne sont montés à découvert sous le feu de mon village. Et jamais, malgré leur courage ils ne seraient venus à bout de l’enlever, car ils tombaient comme des figues mûres: les nôtres, abrités, ne tiraient qu’à coup sûr, chaque balle kabyle trouait une poitrine française; mais voici que, tout à coup, la légion étrangère, faisant un coude, se jette sur le flanc de nos barricades. Tous nos fusils sont braqués sur elle; elle avance toujours. Mille, deux mille coups sont dirigés contre le commandant et aucun ne l’abat. C’est pourquoi on le tient parmi nous pour plus invulnérable encore que Mohamed-el-Debbah [Voyez page 25.].

Et comme nous passions devant le cimetière:

—Bien des nôtres sont morts et dorment là, ajoute Bel-Kassem; mais bien des Français aussi sont enterrés au pied de ce monticule.

—_Besef_ [Beaucoup.] Francésé morto! dit un des muletiers en nous désignant de la main la pente d’Ichariten; et il répéta: besef! besef!

—Avoue, mon ami, que les Iraten et tous les autres Kabyles en veulent terriblement aux Français d’être venus dans leurs montagnes.

—Oui et non, me répondit le guide avec un fin sourire. Un assez bon nombre d’Iraten ont vendu leurs fusils: les uns jugeant qu’ils ne leur serviraient plus à rien, les autres par amitié pour les Français ou du moins pour observer vis-à-vis d’eux la foi jurée. A vous avouer toute la vérité, les plus vieux vous détestent; ils vivent dans un passé où ils ont vu toute la Kabylie libre. Mais les jeunes, ceux surtout qui vont travailler dans les villes ou dans les fermes, et d’autres qui comme moi ont fréquenté l’école, ma foi, ils trouvent que les Français ont du bon.

—Vraiment! fis-je en riant.

—Et pour ma part, répondit Bel-Kassem en riant aussi, je préfère beaucoup leur cuisine à la nôtre.

—Que vous disais-je, hier? s’écria le Philosophe; la corruption est déjà entrée ici avec nous.

Nous laissons à gauche Agmoun-Izen, le dernier village des lraten. Nous descendons ou remontons des pentes et des rampes. Les villages deviennent moins nombreux; le pays prend un aspect encore plus sauvage. Près d’une fontaine, au fond d’un massif d’arbres, la colonne s’augmente d’une recrue: c’est un enfant de Marseille qui casse une croûte et se désaltère au ruisseau.

Il vient d’Alger; il traverse à pied toute la Kabylie pour aller à Bougie exercer son état de maçon.

—Si vous voulez bien me le permettre, nous dit-il, je serai des vôtres.

—Très-volontiers.

—Vive la France!

Et il jette sa casquette en l’air. C’était un bon compagnon, haut en couleur, chevelu et poilu, court des jambes, large des épaules, à physionomie expressive et joviale. Un peu plus loin, dans un chemin creux, nouvelle recrue. Un Kabyle cette foi, un Kabyle du Djurjura, et le plus beau que nous ayons vu dans tout le voyage: élancé et flexible comme un jonc, des yeux de velours, un nez grec, un front superbe, une bouche fière et admirablement dessinée: enfin un port et une démarche si nobles que, sous son burnous grossier, on l’eût pris pour le maître de toutes ces montagnes. A la manière dont il salua madame Elvire, nous vîmes qu’elle venait de faire sa conquête. Après quelques mots échangés avec le guide et les muletiers, il alla se placer derrière elle et n’en détacha plus ses yeux.

—Quel est cet homme? demanda à Bel-Kassem M. Jules un peu inquiet.

—Parbleu! dit le Philosophe en riant, c’est l’amoureux de ma femme.

—Un Kabyle des Aïth-Illoula-Oumalou, ajoute Bel-Kassem; son village est à l’entrée du col de Chellata, par où nous franchirons demain la crête du Djurjura. Il y retourne, venant d’Alger, et a voulu savoir si vous comptiez aller jusque-là aujourd’hui. Il a même très-vivement insisté pour que vous acceptiez son hospitalité.

—Et tu l’as remercié pour nous, repartit M. Jules.

—Oui.

—Mais lui as-tu dit que nous nous proposions de nous arrêter ce soir à Thifilkouth?

—Ah! ah! fit le Conscrit, craignez-vous, Caporal, que ce magnifique sauvage ne veuille enlever notre Général?

En ce moment madame Elvire, d’une main coquettement gantée, nous montre à cinquante mètres sous nos pied, dans le précipice, une fleur d’or qui se balance sur sa tige flexible et haute. C’est la première de cette espèce que nous rencontrons.

—_Nouar-el-Maryem_ [Fleur de Marie.]! s’écrie le beau Kabyle, et bondissant vers la fleur comme un lion qui veut saisir une proie, il descend et remonte en un clin d’oeil, suspendu sur le vide, l’escarpement à pic; puis d’un air de triomphe, il offre la Nouar-el-Maryem à madame Elvire.

—Qui de vous, Messieurs, dit-elle, serait capable de tant de galanterie?

Alors, ouvrant une petite boîte en nacre, elle y prend une dragée et la présente en souriant au Kabyle radieux. Elle lui fait signe qu’il doit la mettre dans sa bouche:

—Bonbon! dit-elle.

—_Mléah! Mléah!_ traduit le guide.

Mais le beau montagnard secoue la tête, et glissant délicatement la dragée dans un sachet en cuir qu’il porte sur sa poitrine nue, il s’écrie:

—_Anaya!_

Bel-Kassem échange avec lui quelques mots en riant aux éclats.

—Que dit-il, Bel-Kassem, qui vous fasse tant rire, demande le Général.

—Madame, il dit que ton présent lui servira d’anaya lorsqu’il ira te retrouver à Paris; mais peut-être ignores-tu ce que c’est que l’anaya?

—Oui.

—L’anaya est la plus sainte et la plus respectée des lois kabyles. C’est un gage qui rend inviolable la personne qui le reçoit. La fleur que t’a donnée cet homme rend ta personne sacrée non-seulement pour sa tribu, mais encore pour toutes celles qui ont fait alliance avec elle. Muni d’un anaya, on peut se promener dans une tribu ennemie comme dans son jardin. Il y en a cent, il y en a mille espèces. Ainsi quand deux tribus, deux villages ou deux parties d’un village sont en guerre, les chemins par où les femmes vont à la fontaine sont couverts par l’anaya, et nul n’y est inquiété. Lorsqu’un meurtrier réclame et obtient l’anaya d’une tribu, il reçoit chez elle protection et asile. Tout peut servir d’anaya à un voyageur: un enfant qui l’accompagne, un mulet qui le porte, une lettre, un objet quelconque, le moindre brin d’herbe. Le nom même d’un homme, d’une tribu ne sera jamais par lui, chez cette tribu, vainement invoqué. Celui qui brise l’anaya paye l’amende, il est déshonoré. En un mot, c’est la loi de Dieu, et personne en Kabylie ne la viole impunément. Les kanouns portent que l’homme possédé du démon qui livre à ses ennemis ou tue à prix d’argent celui qui est venu chercher un refuge dans le village sera chassé honteusement; sa maison sera brûlée, ses biens seront confisqués. S’il ne possède rien, on le lapide.

—L’anaya des femmes vaut-il celui des hommes?

—Souvent, sinon toujours; et vous voyez devant vous un village où deux partis se sont livrés des combats acharnés pour un anaya donné par une femme. En l’absence de son mari, elle avait remis à un homme sous le coup d’une vengeance une chienne qui devait le protéger. La bête revint ensanglantée, l’homme fut assassiné: de là bataille! Et depuis ce temps ce village s’appelle Thaourirth-n’Thakd-jounth, le piton de la chienne.

—Je préfère, dit le Philosophe, l’anaya à notre police et à nos gendarmes.

—Mais, observai-je, supprime-t-il les assassins et les voleurs?

—Non, répondit Bel-Kassem, il y en a en Kabylie comme en France. Le vol est puni d’amendes depuis 3 francs 60 centimes jusqu’à 250 francs. Le dommage qui en résulte doit en outre être réparé par le voleur envers le volé. Les amendes sont doubles pour les vols de nuit, et la plus forte punit ceux commis sur les chemins à main armée. Dans ce dernier cas, on brise les tuiles de la maison du coupable. Celui qui tue pour voler est expulsé du pays et ses biens sont confisqués. Les mêmes peines sont infligées à celui qui tue son père, son fils ou son frère pour hériter d’eux; chacun a le droit de le tuer comme un chien. Les menaces de mort et les blessures sont aussi frappées d’amendes. Dans un seul cas, le meurtrier est absous: celui de la vengeance légitime, l’oussiga, qui est un droit et un devoir. Le Kabyle qui ne poursuit pas le prix du sang, la diâ, mais se contente d’une indemnité pécuniaire, attire sur lui le mépris de tous.

Le kanoun de Thaourirth-Thamokhanht, village des Aïth-Iraten, porte: « Quand un meurtre est commis, c’est le meurtrier qui doit mourir. S’il meurt accidentellement, le prix du sang retombe sur sa succession. Si le meurtrier se sauve, ses biens et sa maison sont donnés à la famille de la victime. Celui qui, contrairement à la loi, en tue un autre que le meurtrier, paye cent réaux, et la peine de mort retombe sur lui.» D’autres kanouns frappent d’une amende de deux cents francs quiconque s’interpose entre deux individus ayant à tirer l’un de l’autre une vengeance légitime. Cependant l’usage a prévalu dans beaucoup de tribus de ne point éterniser l’oussiga. Si le meurtrier ou, en général, l’auteur de l’insulte vient à mourir avant que la vengeance ait pu être exercée contre lui, c’est son héritier seul qui doit acquitter la diâ; mais les autres membres de la kharouba [Famille.] ne sont plus responsables.

—Et la prison, demanda l’un de nous, quand donc y condamne-t-on?

—La prison! répondit Bel-Kassem avec un air de souverain mépris, la prison! Il n’y en a pas une seule dans toutes nos montagnes. La liberté est un besoin plus impérieux que la faim ou la soif. L’idée d’emprisonner un homme ne nous est jamais venue; ceux qui se seraient avisés de cela auraient été traités de fous par tous les autres. Le Kabyle préfère la mort à la perte de la liberté.

Le Philosophe rayonnait:

—Qu’on me vante, dit-il, la civilisation du dix-neuvième siècle! Qu’on me cite notre Code pénal comme une merveille!

—Mais les Kabyles ne sont-ils pas jugés au criminel, comme les autres indigènes et les Français de la colonie, par les cours d’assises ou les conseils de guerre d’Alger, de Constantine et d’Oran?

—Oui, mais ce qui est crime en France ne l’est pas toujours en Kabylie, et réciproquement: le commandant supérieur décide, dans chaque cas qui arrive à sa connaissance, s’il faut ou non poursuivre le coupable devant la justice française. Pour tout le reste, nous appliquons nos kanouns et n’avons d’autres juges que nous-mêmes. C’est la djemâa [Assemblée de village.] qui prononce les peines et applique les amendes. Chaque dachera ou thadderth [Village.] a la sienne, formée par tous les hommes en état de porter les armes. En politique, elle délibère souverainement et décide de la paix et de la guerre, ainsi que des alliances ou sofs à former. En justice, elle juge sans appel en appliquant les lois, elle en fait de nouvelles ou modifie les anciennes. En matière de finances, elle fixe par tête l’impôt que nous payons aux Français, quinze, dix, cinq francs ou rien, suivant les fortunes. Elle dispose des fonds de la djamâa [Trésor public, caisse municipale.] où sont versés les amendes, les dons volontaires et les taxes prélevées sur les naissances, les mariages, les divorces et les successions. Elle décrète les travaux d’utilité générale et gère tous les intérêts de la commune. Enfin, elle tâche d’écarter les différends qui surgissent entre les familles ou les partis du village. Pour me servir d’une comparaison, chacun de nos villages est une république gouvernée par la djemâa, ou assemblée des hommes en état de porter un fusil.

—Voilà, ajouta le Philosophe, ce qu’il faut appeler un peuple souverain.

—Je pensais, dis-je, que le gouvernement, c’était l’amin.

—Oh! non, Monsieur, l’amin est l’agent de la djemâa chargé d’exécuter ses décisions: mais il n’est pas le maître du village. Il est élu par le suffrage universel, ordinairement pour un an; il est rééligible ou peut même, si tout le monde est satisfait de lui, continuer pendant un temps indéterminé ses fonctions où l’assistent les dhamen, représentants élus des kharouba ou familles. L’amin et les dhamen composent une sorte de conseil municipal; mais c’est l’assemblée de tous les hommes portant le fusil qui fait les affaires de la commune.

Chaque kharouba comprend tous les membres d’une famille; elle forme dans le village un groupe distinct, très-souvent un parti qui a ses sofs amis ou ennemis. De là les querelles qui éclatent, surtout pour l’élection de l’amin, chacun tenant à faire élire un membre de sa kharouba, puis les luttes qui ensanglantent le village, car si la djemâa ne parvient pas à mettre d’accord ses sofs hostiles, ils courent aux armes et se fusillent entre eux.

Continuer : partie 2 sur 3