Entre deux feux
Chapitre 6 - Joseph-Charles Taché et La Pléiade rouge (1854)
CHAPITRE 6
Joseph-Charles Taché et La Pléiade rouge (1854)
D éputé de Rimouski de 1848 à 1857, Joseph-Charles Taché a été, comme Pierre-Joseph Chauveau, un écrivain polygraphe. En effet, il a joué les rôles de conteur ( Forestiers et Voyageurs, 1863, paru en volume en 1884), de journaliste (correspondant à la fin des années 1840 à L’Ami de la religion et de la patrie ainsi que premier rédacteur en chef du Courrier du Canada de 1857 à 1859) et de prosateur en se consacrant à la question seigneuriale (1854), aux ressources du pays dans le but de les mettre en valeur lors de l’Exposition universelle de Paris en 1855 (Esquisse sur le Canada considéré sous le point de vue économiste), à un projet de confédération (1858), au problème du choléra (1866), à la chrysomèle des patates (1877) et aux asiles d’aliénés (1885). En 1850, il a également été l’auteur d’un rapport sur les transports qui devait avoir un effet 1 considérable sur l’amélioration de l’agriculture au Bas-Canada . Enfin, en tant que haut fonctionnaire fédéral pendant vingt-quatre ans à partir de 1864, il a été à l’origine du recensement canadien de 1871. Les études sur Taché se sont multipliées depuis le milieu de la décennie 2000, mais il reste des zones inexplorées, comme l’ont constaté Claude La Charité et Julien Goyette dans leur présentation du collectif Joseph-Charles Taché polygraphe, paru en 2013. Force est de constater que celles-ci recouvrent très largement les brochures, les rapports officiels ainsi que La Pléiade rouge, que Taché a écrit pendant qu’il était en politique active. Pourquoi ? Peut-être parce que l’écrivain Taché semble succéder au député Taché. Ses principaux ouvrages littéraires sont publiés après son passage à l’Assemblée législative, de 1848 à 1857. Il participe à la fondation des Soirées canadiennes en 1861 ; Forestiers et Voyageurs y paraît à partir de 1863. La fonction publique « l’arrachera » ensuite à son travail d’écrivain. L’équipe de La Vie littéraire au Québec y va d’un jugement péremptoire sur son œuvre après sa nomination à titre de haut fonctionnaire : « Comme Gérin-Lajoie, il atteint cette sécurité tant recherchée pour l’écriture, mais sans parvenir, cependant, à reprendre sa plume. Au fond, sa période la plus féconde a été
celle de l’insécurité, pendant qu’il se battait pour se faire un nom 2. » Vision quelque peu romantique de l’écrivain : fécond parce que pauvre ?
A-t-on raison de séparer ainsi politique et littérature de manière si
catégorique ? Taché ne se représente-t-il pas déjà comme un homme de lettres lorsqu’il siège au Parlement et lorsqu’il travaille dans la fonction publique ? L’homme de lettres n’a toujours pas besoin d’une œuvre pour être considéré (et pour se considérer) comme tel. La formation importe bien davantage. Et nous connaissons bien celle de Taché. Le 14 août 1835, dans un texte du Canadien qui rend compte du succès des « exercices publics » de fin d’année du Petit Séminaire de Québec, on peut lire : « Nous n’avons pas entendu […] le petit dialogue composé et prononcé par MM. A. Plamondon et C. Taché, étudiants de la sixième, lequel était charmant, dit tout le monde, et a dès le commencement de leur carrière scolastique, appelé sur ces deux jeunes Messieurs l’attention particulière du public. » Quel est l’effet de ces exercices devant public pour de jeunes gens en formation ? Chose certaine, à quatorze ans, Taché voit son dialogue plébiscité par l’élite locale.
Membre de l’Institut littéraire de Rimouski à partir de sa fondation,
en 1855, Taché conçoit tôt, rappelle Claude La Charité, le projet d’une littérature nationale :
[L]a chronologie de la genèse des œuvres littéraires de Taché, qui formula un projet de
littérature nationale dès 1846 et écrivit ses premiers contes et légendes avant 1857, oblige à
nuancer non seulement le rôle de pionnier reconnu à Henri-Raymond Casgrain comme
précurseur du genre de la légende avec la publication du « Tableau de la Rivière-Ouelle »
en 1860, mais également la place prépondérante de l’École patriotique de Québec dans notre
histoire littéraire 3.
Des décennies plus tard, en 1883, dans une attaque contre l’historien
Benjamin Sulte, qu’il accuse de propager des « faussetés pseudo-
historiques4 », Taché le dit sans ambages : « Ai-je mission pour protester contre les erreurs et les insultes de M. Sulte ? Et j’ai pu me répondre en toute sûreté : Oui, j’ai mission. Parce qu’il appartient à tous de réfuter l’erreur et de défendre la vérité, parce que, en me faisant écrivain, j’ai embrassé une
espèce de sacerdoce, un pacte avec la justice 5. » Le mot sacerdoce clignote et renvoie aux romantiques, grands prêtres dont la mission finira par les
dépasser, comme l’a rappelé Paul Bénichou 6. Cela dit, il faut faire preuve de circonspection. On peut bien convoquer le sacre de l’écrivain, mais Taché
n’est pas tout à fait un romantique affirmé, comme en témoignent ses lettres
de Paris en 18557 ou, plus encore, sa « Satire contre le réalisme et le romantisme », publiée en avril 1864 dans La Revue canadienne. Ces quelques vers sont évocateurs :
Mon cher Napoléon [Bourassa], remercions les cieux,
Les grecs et les romains, et nos braves ayeux,
Qui nous ont refusé le goût du réalisme
Et nous ont garantis contre le romantisme.
Des proverbes anciens gardons tradition ;
Tâchons de vivre en paix, sans érudition.
Admirant Bossuet et le bon Lafontaine [ 8 sic ].
Difficile de ne pas voir là une fidélité aux enseignements du collège.
Soulignons également, comme signe de reconnaissance de soi-même en
tant qu’écrivain, les démarches de Taché pour obtenir ses droits d’auteur, même si cette question occupera surtout les acteurs du champ littéraire en
formation au début du e XX siècle (la première loi sur le droit d’auteur au
Canada sera sanctionnée en 19219 e ). Dès la fin du XIX siècle, Taché a voulu
récupérer ce qu’il croyait être son dû. L’abbé Henri-Raymond Casgrain, grand promoteur des lettres canadiennes, avait créé une collection qui réunissait les meilleurs auteurs du pays. Cette collection s’était fort bien vendue, ce qui lui avait permis d’engranger d’énormes profits. Réjean Robidoux estime que l’abbé Casgrain a retiré sur ces volumes des
« bénéfices de l’ordre d’au moins 50 %10 r ». Le D Taché s’est senti floué. Malheureusement, il a échoué dans ses démarches en vue d’être dédommagé, et l’ecclésiastique n’a guère été inquiété, lui qui avait pourtant fait vœu de pauvreté.
Même fonctionnaire, Joseph-Charles Taché apparaît comme un écrivain
conscient de la valeur de son travail, de ce que cela représente comme responsabilité (le prétendu sacerdoce) et comme droits (recevoir sa juste
part pour son ouvrage). Il est à la fois dans le e XIX siècle romantique – bien qu’à son corps plus ou moins défendant – et dans le processus d’industrialisation et de développement capitaliste de ce même siècle, qui mènera à l’autonomisation du champ littéraire engendrée par des forces exogènes.
Bref, du collège à la fin de sa vie, les lettres sont bien présentes sur le
parcours de Taché, et nous aurions tort, je crois, d’y découper des périodes « littéraires » et des périodes « politiques », d’autant qu’il se représente déjà en homme de lettres et même en écrivain lorsqu’il siège au Parlement de la province du Canada. Ses rapports de l’époque avec un de ses collègues députés, un certain Pierre-Joseph-Olivier Chauveau, nous fournissent des exemples à cet égard.
Les deux hommes se connaissent depuis quelques années. Ils ont été des
membres influents de la Société canadienne d’études littéraires et scientiques de Québec, qui a ensuite fait long feu au début de la
décennie 1840 11. La correspondance privée que Chauveau et Taché entretiennent pendant la session parlementaire de 1851, à Toronto, est fort divertissante. Elle n’est pas sans rappeler des amusements de potaches. Pastichant La Chanson de Mignon de Goethe, Chauveau, qui signe « Josephte », envoie une épître satirique à Taché. Les deux derniers quatrains, carnavalesques au sens de Bakhtine, permettent de saisir la teneur de la farce que les deux hommes s’échangent en pleine session parlementaire :
Nous irons sur la grève aspirer le varech,
Le soir nous mangerons un peu de hareng sec,
Si le catarrhe en maître attaque nos poitrines,
Si nos jours sont comptés par les Parques chagrines,
Ensemble, nous mourrons ! Au fond de l’Anse-au-Coq [sic]
Nous serons inhumés avec ou sans cortège
Pour toute inscription, sur le funèbre roc
L’hiver apportera quatorze pieds de neige.
Le dernier vers de l’épître (la « chute », devrions-nous dire…) confirme
cette impression de lire une farce sur la région rimouskoise :
Taché répond de la même manière. En voici un quatrain :
Je connais cette terre et je l’aime si bien
Que sur mon cœur, hélas ! tes vers ne feront rien.
Les brumes effrayant ta frileuse personne,
À son mâle habitant n’offrent rien qui l’étonne12.
On reconnaît là les habitus de ces jeunes gens formés aux lettres et à la
poésie, qui n’en ont pas fini avec leurs ambitions. Tout cela pourrait sembler anecdotique si ce n’était la publication d’un pamphlet qui fera beaucoup de bruit en 1854, La Pléiade rouge, signé par un certain Gaspard Le Mage. Il s’agit d’une attaque en règle contre les nouveaux députés libéraux radicaux (rouges), élus en 1854. L’ouvrage sera même lu en Europe, tandis que L’Univers de Louis Veuillot y consacrera un article élogieux et en reprendra
des extraits dans son édition du 30 décembre 1854 13. Malgré certaines réserves et quelques avis contradictoires, l’histoire littéraire y reconnaîtra le plus souvent le pseudonyme des deux hommes : Pierre-Joseph-Olivier Chauveau et Joseph-Charles Taché. Chose certaine, on trouve un exemplaire
de 14 La Pléiade rouge dans la bibliothèque personnelle de Taché , plus précisément dans la section des livres dont il est l’auteur. Et, en Chambre, on soupçonne Chauveau d’être l’auteur de cette Pléiade rouge, et ce, dès sa
parution 15.
Le Mage
D’où vient ce pseudonyme de Gaspard Le Mage ? Rappelons d’abord que la femme de Taché, Françoise, est issue de la grande famille Lepage, qui fut
propriétaire de la seigneurie de Rimouski jusqu’à la fin du e XVIII siècle. Et puisqu’on y est, la femme de Chauveau se nommait Flore Masse. Si on contracte les deux noms de famille des épouses, on obtient Le Mage. Lucie Robert propose cette autre explication :
En tant que prêtre et astrologue, le mage est ainsi celui qui est apte à décoder le langage des
étoiles, et Gaspard est l’un des trois mages qui suivirent, un jour, « l’étoile de première
grandeur » jusqu’à Bethléem. […] Il y a là la répétition d’une figure déjà construite par Victor
Hugo dans son poème « Les mages » et dont Paul Bénichou, dans son étude sur le romantisme,
a fait une figure exemplaire du poète moderne16.
La métaphore astronomique est filée tout au long de La Pléiade rouge (PR
ci-après). Les treize élus rouges qui devaient « former cette brillante constellation » ne sont finalement, selon Le Mage, que « désappointement », puisqu’il n’y trouve qu’une « seule étoile de première grandeur et pas moins de six ou sept qui ne sont pas visibles à l’œil nu dans
la sphère des intelligences17 ». Gaspard Le Mage parle des députés de Saint-Jean, François Bourassa, de Chambly, Noël Darche, et de Richelieu, Jean-Baptiste Guèvremont, comme de « trois étoiles d’une infiniment petite grandeur » (PR, 13). En outre, la moitié du pseudonyme Le Mage, Pierre-Joseph-Olivier Chauveau, emploie ailleurs la métaphore scientifique et physique, notamment dans sa conférence sur l’« État de la littérature en
France depuis la Révolution », prononcée en 184418, et dans un texte qu’il
consacre à son ancien professeur au Séminaire de Québec, Jean Holmes 19, auteur probable du Nouveau traité abrégé de la sphère d’après le système de
Copernic, par demandes et réponses20 (1824). Il n’est pas inutile de rappeler l’importance de l’enseignement des sciences par les abbés Jean Holmes et Jérôme Demers, du Séminaire de Québec. En 1853, dans le journal du séminaire, L’Abeille, on a d’ailleurs décrit l’abbé Demers comme « l’homme
qui lit dans les astres 21 »…
Toutefois, La Pléiade rouge n’est pas exclusivement structurée par le
thème astronomique. On y trouve non seulement les habituelles associations
entre les rouges et les révolutionnaires français 22, mais aussi des allusions au mal et au diable. Jean-Baptiste-Éric Dorion, député de Drummond et d’Arthabaska, est décrit non pas comme « le diable tel que le fait Milton », mais plutôt comme « un diablottin [sic] des contes fantastiques » ou les « diablottins de Saint-Antoine » (PR, 7). À cette description de Dorion, Gaspard Le Mage met en exergue les mots d’Alfred de Vigny : « Ils étaient un million de diablottins à me marteler la cervelle. » La citation est pour le moins approximative. Les mots du poète sont plutôt, dans Stello et les diables bleus (1832), « cinq diablotins, entassés l’un sur l’autre comme de petites sangsues, et suspendus à l’extrémité de la scie pour qu’elle s’enfonce plus
avant dans ma tête23 ». Il y a aussi ce topos de la ruine, qu’on peut associer au roman gothique de l’époque. Ainsi, à propos de la voix de Jean-Baptiste-Éric Dorion : « Que la démocratie nous pardonne ce qu’il peut y voir de
trop féodal dans la comparaison, mais on dirait la voix lugubre de la Chouette descendant dans le silence de la nuit des hautes tours de quelque château en ruine » (PR, 7).
Ces thèmes ne sont guère surprenants. Dans sa lecture de la sémantique
sociale qui structure les discours associés aux luttes révolutionnaires
françaises du e XIX siècle, Dolf Oehler a montré l’association entre le mal, le diable et la démocratie, que renversera notamment Baudelaire au moyen
d’une « réhabilitation esthético-satanique du mal 24 ». On trouve de nombreuses traces de ces associations dans le discours social bas-canadien. En 1871, dans La Comédie infernale, « Un Illuminé » (pseudonyme d’Alphonse Villeneuve [1843-1898], un instituteur ultramontain qui
deviendra prêtre25) décrira l’empire du mal, composé de personnages dangereux tels des démons et un prince du socialisme qui tente d’envahir le Canada…
Prêter une attention particulière aux ressorts littéraires de La Pléiade
rouge permet de mettre au jour une arme discursive déjà vue dans Le Statu quo en déroute de Bédard et d’Angers, paru en 1834. Cette attaque presque souterraine, qui ne manque pas pour autant d’efficacité, consiste pour les auteurs à utiliser leur capital culturel et à le transformer en argument politique contre les rouges. Elle consiste aussi à opposer leur grande culture à l’ignorance des autres, à se donner à voir en hommes de lettres pour mieux ridiculiser ceux qui, à leur avis, écrivent mal. Comme les poètes du Statu quo. Comme Papineau.
Une culture du combat
Les marqueurs du grand capital culturel de Gaspard Le Mage sont nombreux dans le texte : épigraphe d’Horace (« Versibus exponi tragicis res comica non vult ») ; citations de Voltaire, Shakespeare, Alfred de Vigny, Molière, Lamennais, Jacques Delille, Eugène Scribe (la citation est plutôt de Ledru-Rollin), d’Eugène Sue et du Bas-Canadien Denis-Benjamin Viger ; des locutions latines comme « Vox, vox et praeterea nihil » (« La voix, la voix et rien d’autre »). L’ensemble se termine par une chanson, Apothéose des martyrs, qu’on doit chanter sur l’air de Londres qu’on m’a tant vanté.
Ce capital culturel vient appuyer la virtuosité du mage, ses qualités de
portraitiste. Il n’a d’ailleurs pas besoin de portraiturer l’homme qu’a déjà décrit Eugène Sue : « Si l’Enfant terrible a le cri de la chouette, M. [Michel-François] Valois [député de la division Jacques-Cartier de la circonscription de Montréal] en a la figure. Je remercie Eugène Sue de m’avoir épargné un portrait » (PR, 15). Évidemment, les mots de Sue sont quand même cités en exergue de cette partie de La Pléiade rouge : « Son œil vert et rond, son nez croche, ses lèvres minces, son menton saillant, sa physionomie à la fois méchante et rusée lui rappelaient la Chouette » (PR, 15).
Gaspard Le Mage a des lettres. Il a beaucoup lu – même des choses plus
ou moins élevées dans le système des belles-lettres, comme les romans populaires d’Eugène Sue – et sait bien écrire, contrairement à ses ennemis. L’attaque revient à moult reprises : « Je ne crois pas que M. Dorion ait jamais écrit, pas même le manifeste annexionniste ; mais il parle facilement, longuement et sur toutes sortes de sujets » (PR, 3) ; « M. Papin écrit peu, me dit-on, et il parle comme tout le monde qui se mêle de parler, sans tomber beaucoup, ni s’élever très fort » (PR, 4) ; « M. Dorion a été éditeur de gazette comme M. Brown, M. McKenzie et M. Ferres, et si l’on en juge par ces échantillons, il semble que la conscience d’un homme gagne une peau épaisse à ce métier » (PR, 8) ; Charles Daoust, député de Beauharnois, paraît « préférer les délices du comité de la pipe aux charmes oratoires de ses collègues de la Montagne. Il est vrai qu’en sa qualité de journaliste, c’est lui qui, sur les notes de ces messieurs, est chargé d’arranger, de corriger, de refaire et d’augmenter considérablement toutes ces improvisations, et ce ne serait pas charitable que de ne pas sympathiser avec son dégoût » (PR, 10) ; il faudrait que Charles Laberge, député d’Iberville, dise « quelles sont les vieilleries auxquelles [il tient] si peu que de ne pas vouloir répandre pour elles une seule goutte de cette encre dont [son] parti se montre si prodigue » (PR, 12) ; « Quoi qu’on en ait dit dans le temps, M. Guévremont sait lire et écrire, sauf l’ortographe [sic] dont, à l’exemple de plusieurs Montagnards plus illustres, il ne soupçonne pas l’existence » (PR, 14). Ce n’est plus sur le plan de l’idéologie que Gaspard Le Mage attaque les rouges, mais sur le plan de leur rapport à l’écriture : primat de l’écriture sur la parole (si vite déchaînée, comme chez Papineau), mépris de l’orthographe, pauvreté du propos et débordement associé à l’encre qui coule sans cesse, ce qui s’oppose
aux principes des belles-lettres, prégnants chez ces jeunes gens formés dans les collèges et dans les séminaires.
Il faut ajouter à cela le portrait de Charles Laberge, qui trouve quelque
peu grâce aux yeux de Gaspard Le Mage. Le personnage est de qualité : il a été un des premiers animateurs de l’Institut canadien de Montréal et de L’Avenir ; il sera solliciteur général dans l’éphémère ministère Brown-Dorion, plus tard maire de Saint-Jean-sur-Richelieu et fondateur, avec Félix-Gabriel Marchand, du journal Le Franco-Canadien, en 1860. Gaspard Le Mage n’a pas le choix de reconnaître les qualités du nouveau député d’Iberville :
M. Laberge a véritablement « l’intelligence supérieure et l’éducation accomplie » que le
Moniteur avait déclaré officiellement appartenir à tous les députés rouges. […] Il n’est guère
possible de posséder une plus grande facilité d’élocution, et si une argumentation nerveuse et
serrée manque presque toujours à ses discours, la période accomplie, heureuse et cicéronienne
ne lui fait jamais défaut. Son geste a de la grâce, sa diction de la pureté, sa voix de l’harmonie.
[…] Sa figure favorite est l’antithèse, et chez lui, elle fixe quelquefois le jeu de mots, ce qui n’est
pas du tout parlementaire, le genre parlementaire ayant été inventé par les Anglais qui se sont
toujours abstenus d’avoir de l’esprit [PR, 12-13].
Gaspard Le Mage accueille Laberge parmi les hommes de lettres.
Cependant, par une sorte de réversion, avoir des lettres devient ici une mauvaise chose, du moins dans l’esprit des ignorants de son propre parti. Dans l’extrait suivant, Le Mage peut ainsi retourner l’ignorance contre Laberge et, du même souffle, contre les rouges :
M. Laberge est un talent distingué ; ce n’est ni un prophète, ni un sphinx, ni une sibylle, comme
le donnent à entendre quelques ministériels malicieux afin d’aiguiser la jalousie de ses collègues
de la Montagne ; mais tel qu’il est, il peut bien inspirer des craintes sérieuses aux ambitieux du
parti. Aussi s’efforcent-ils de proclamer qu’il est un homme d’imagination, un caractère original
et paresseux, un littérateur, un poëte, ce qui est une manière comme une autre de commencer à
insinuer qu’un homme n’est bon à rien [PR, 12].
Talentueux, Laberge n’a rien du mage romantique ou du guide comme
pourrait l’être, du moins le devine-t-on, Gaspard Le Mage. Qu’est-ce qui a empêché ce talent d’éclore ? Est-ce le fait d’être à l’image du ou des auteurs de La Pléiade rouge ? Le passage mérite d’être cité :
En comparant le député d’Iberville à la plupart de ceux qui l’environnent, on se demande
comment il est venu là ? Hélas, comme a dit Virgile, de combien d’erreurs n’est pas capable un
jeune homme tourmenté par un amour impitoyable… 26 Quid juvensis ?
[…] M. Laberge sortait du collège. Il avait caressé comme tous les jeunes cœurs ce fantôme du
républicanisme à la façon de Rome et de Lacédémone, personnifié par les Scaevola, les Coclès et
les Léonidas. Entré dans le monde, il s’aperçut bientôt que […] se faire crever un œil était de nos
jours un triste moyen d’arriver à la postérité, qu’il n’y avait pas souvent de Thermopyles à
défendre, qu’enfin […] se brûler la main sur le brasier d’un bivouac était commettre une action
susceptible de demeurer incomprise. Il regardait inquiet autour de lui ; on s’en aperçut, on
l’entoura et on lui dit : il faut parler et écrire le bavardage des clubs et le verbiage du
journalisme : voilà les Thermopyles d’aujourd’hui ! Vous serez tenu de nous faire des éloges ;
mais en revanche, nous vous encenserons de notre mieux. La nouvelle école que l’on fondait
s’appuyait sur deux principes immuables : dire tout le bien possible de ses amis et tout le mal
même impossible de ses adversaires.
Enfin, le jeune homme avait besoin d’action, d’expansion, d’un peu de fumée : il fallait choisir
entre la voie ordinaire battue par tout le monde ou se lancer dans une voie nouvelle et inconnue.
Le premier parti était le plus sage, le second le plus brillant. L’imagination déjà grande et forte
l’emporta sur la sagesse qui ne fesait [sic] que naître.
C’est ce qui explique pourquoi M. Laberge, abreuvé aux sources rafraîchissantes du
catholicisme, se laisse emporter par les éloges de ces familles vénéneuses, le Semeur, le Moniteur
et le Cultivateur […] [PR, 12-13].
On reprend ici le thème de la déception du jeune homme sortant du
collège face aux désillusions de la vie professionnelle, qu’on trouvait dans un roman comme Charles Guérin. L’enthousiasme républicain ou démocratique n’est qu’une maladie infantile. Si on en croit Philippe Aubert de Gaspé dans ses Mémoires, la moitié de Gaspard Le Mage, Joseph-Charles Taché, fut elle-même emportée par les idées démocratiques pendant sa jeunesse. Des années plus tard, selon l’auteur des Anciens Canadiens, Taché en fut totalement guéri et lui déclara : « Monsieur, avec un peu d’honnêteté, et avec le gros sens commun, on revient bien vite de ces
folies 27 ! »
Il y a également une question d’instruction qui se profile ici. Dans un
article du journal libéral Le Pays, à peu près contemporain de La Pléiade rouge (il paraît le 28 août 1855), on peut lire ces réflexions sur l’éducation :
Dans notre société canadienne, l’étude approfondie du grec et du latin ne peut convenir qu’aux
hommes qui veulent suivre un cours de théologie et pratiquer ensuite toute leur vie la littérature
et les langues anciennes ; mais l’étude approfondie de cette littérature et de ces langues mortes est
parfaitement inutile à ceux qui veulent vivre dans le monde. C’est la littérature et les langues
modernes qu’il nous faut dans notre pays et dans notre siècle28.
Dans La Pléiade rouge, au contraire, le capital culturel, dont une bonne
part a justement été acquise au collège, a un rôle déterminant. Il discrédite l’adversaire qui, lui, est ignorant ou qui, comme Charles Laberge, a choisi le mauvais chemin. Signe de distinction, il peut se transformer en capital politique.
Les travaux récents de l’historien Ollivier Hubert ont montré
l’hétérogénéité de l’expérience collégiale au début du e XIX siècle, puis la ségrégation progressive entraînée par la formation dite classique, qui s’est imposée comme une sorte de distinction de classe :
Socialement constituée comme supérieure, la formation proprement classique était, à mesure
que le e XIX siècle avançait, de plus en plus employée par les catégories qui entendaient diriger la
nation qu’elles s’évertuaient à fonder comme un outil de légitimation et de démarcation par
rapport aux fractions dominées des classes dominantes. Les professions libérales, en particulier,
utilisaient le prestige associé à certaines connaissances, telles que la maîtrise plus ou moins
approximative du latin, pour asseoir leur propre prééminence. Elles s’appropriaient ainsi une
des sources traditionnelles de la puissance symbolique des prêtres 29.
Il y a là une belle piste pour expliquer le fait que certains littérateurs sont
aussi des hommes politiques. Au moment où les humanités classiques se figent et deviennent une sorte de goulot d’étranglement, les jeunes gens formés comme une élite (qui se distingue par ses lettres) deviennent cette élite non pas financière (cela aurait nécessité autre chose, par exemple un capital financier et non plus culturel), mais politique. Et pour marquer son territoire, pour le clôturer, il faut passer d’un capital à l’autre, en montrer le caractère équipollent. La politique n’est pas – seulement – un pis-aller ou une façon de régler ses problèmes financiers ; il y a des vases communicants entre les deux champs, qui se renforcent ainsi.
Une question s’impose pourtant : jusqu’à quand une telle conversion de
capitaux pourra-t-elle servir l’homme politique au Québec ?
1. Marcel Hamelin, Les Premières Années du parlementarisme québécois (1867-1878), p. 83.
2. Maurice Lemire et Denis Saint-Jacques (dir.), La Vie littéraire au Québec, tome III : « Un peuple sans histoire ni littérature », p. 109.
3. Claude La Charité, « Joseph-Charles Taché et l’Institut littéraire de Rimouski », p. 60.
4. Joseph-Charles Taché, Les Histoires de M. Sulte. Protestation par J. C. Taché, p. 2.
5. Ibid.
6. Paul Bénichou, Romantismes français I, p. 10.
7. Claude La Charité, « Les lettres de Paris adressées par Joseph-Charles Taché à l’Institut littéraire de Rimouski en 1855 », Commission franco-québécoise sur les lieux de mémoire communs
[www.cfqlmc.org/bulletin-memoires-vives/bulletins-anterieurs/bulletin-n-25-mai-2008/les-lettres-de-
paris-adressees-par-joseph-charles-tache-a-l-institut-litteraire-de-rimouski-en-1855 ].
8. Joseph-Charles Taché, « Satire contre le réalisme et le romantisme », La Revue canadienne, p. 232.
9. Lucie Robert, L’Institution du littéraire au Québec, p. 76-77.
10. Réjean Robidoux, « Fortunes et infortunes de l’abbé Casgrain », dans Archives des lettres canadiennes, tome I, p. 85.
11. Maurice Lemire, « Remonter aux sources », Cap-aux-Diamants, p. 23-24.
12. Cité dans Éveline Bossé, Joseph-Charles Taché (1820-1894). Un grand représentant de l’élite canadienne-française, p. 45.
13. C. de Laroche-Héron, « Sans titre », p. [2].
14. « Répertoire des brochures composant la collection de J. C. Taché », p. 29, fonds Joseph-Charles Taché, P284, Université Laval.
15. Le Pays, 15 novembre 1854, p. 3.
16. Lucie Robert, « “Étranger à son temps et à lui-même.” L’écrivain et ses signatures », Voix et Images, p. 40.
17. Gaspard Le Mage, La Pléiade rouge, p. 1.
18. Pierre-Joseph-Olivier Chauveau, « État de la littérature en France, depuis la Révolution », dans Le Répertoire national ou Recueil de littérature canadienne, volume III, p. 199-200.
19. Pierre-Joseph-Olivier Chauveau, L’Abbé Jean Holmes et ses conférences de Notre-Dame. Étude littéraire et biographique, p. 7.
20. Luc Chartrand, Raymond Duchesne et Yves Gingras, Histoire des sciences au Québec. De la Nouvelle-France à nos jours, p. 14.
21. L’Abeille, 24 mai 1853, cité dans Marc Lebel, Pierre Savard et Raymond Vézina, Aspects de l’enseignement au Petit Séminaire de Québec (1765-1945), p. 41.
22. Par exemple : « Avant de partir pour Québec, les chefs démocrates se sont distribué les rôles qu’ils allaient jouer. Comme vous avez pu le voir consigné au Moniteur, il a été résolu d’une voix unanime que M. [Joseph] Papin [député rouge de L’Assomption] serait le Danton de la Montagne » (PR, 5).
23. Alfred de Vigny, Stello ou Les diables bleus, p. 9-10.
24. Dolf Oehler, Juin 1848. Le spleen contre l’oubli. Baudelaire, Flaubert, Heine, Herzen, Marx, p. 39.
25. Roberto Perin, « Ultramontanisme et modernité : l’exemple d’Alphonse Villeneuve, 1871-1891 », dans Yves Frenette, Martin Pâquet et Jean Lamarre (dir.), Le Parcours de l’histoire. Hommage à Yves Roby, p. 305-325.
26. Ne serait-ce pas plutôt « Quid juvenis » ?
27. Philippe Aubert de Gaspé, Mémoires, p. 302.
28. Le Pays, 28 août 1855, p. 3.
29. Ollivier Hubert, « Collèges classiques et bourgeoisies franco-catholiques ( e e XVII-XX siècles) », dans Louise Bienvenue, Ollivier Hubert et Christine Hudon (dir.), Le Collège classique pour garçons. Études historiques sur une institution québécoise disparue, p. 125.
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