Entre deux feux

Jonathan Livernois · Chapitre 7 sur 27

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Entre deux feux

Chapitre 3 - Les conditions à réunir (2): une formation commune et une vie littéraire

CHAPITRE 3

 

Les conditions à réunir (2) : une formation

commune et une vie littéraire

 

L’ homme de lettres doublé d’un homme politique n’est évidemment pas une création ex nihilo. S’il s’est développé au Bas-Canada, c’est que des conditions l’ont favorisé, lui ont donné une identité propre, au croisement d’influences multiples. Et, d’emblée, s’il a existé un homme de lettres, c’est qu’il y a eu des lettres au Canada.

 

Belles-lettres ou littérature ?

Dans une perspective occidentale, surtout française, la période qui a précédé l’émergence de la littérature, telle que nous l’entendons aujourd’hui, a été

qualifiée par Jacques Rancière de « régime normatif des Belles-Lettres 1 », un système plutôt fixe de règles, de préceptes et de hiérarchie des genres. La

littérature se déploie à la fin du e e XVIII siècle et au début du XIX siècle avec la « valorisation du génie créateur qui donnera son mot d’ordre au

romantisme et à une “littérature” émancipée des règles 2 ».

Marie-Frédérique Desbiens, dans son ouvrage sur le premier romantisme

au Canada, considère que les politiciens qui apparaissent dans la première

décennie du e XIX siècle, comme Louis-Joseph Papineau, ne sont justement

pas des romantiques 3. Le romantisme sera plutôt le fait de la génération

suivante, formée de jeunes gens nés au tournant du e XIX siècle, arrivés à la politique en pleine période de troubles sociaux, surtout pendant la décennie 1830. Desbiens écrit : « [N]on seulement l’engagement politique et les idéaux qu’ils proclament sont associés à la pensée nationale et libérale romantique (autorité du peuple, droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, liberté d’expression, etc.), mais les textes laissés par plusieurs d’entre eux regorgent […] de thèmes, d’images et de procédés relevant de cette

esthétique4. » Les premiers moments de la littérature au Bas-Canada se rattachent au romantisme.

Desbiens remonte ainsi aux années 1830, à la prise de parole qu’ont

constituée les résolutions et les motions des grandes assemblées populaires de 1837, aux affres de l’échec des rébellions, à l’exil des Patriotes (inspiration

de poèmes romantiques5) et au testament politique du notaire Thomas Chevalier de Lorimier. Ce n’est peut-être pas un hasard si ce dernier avait été désigné secrétaire aux grandes assemblées patriotes de Saint-Laurent (15 mai 1837) et de Montréal (29 juin 1837). On imagine cet homme colliger la parole du peuple (même si les motions et les résolutions étaient probablement rédigées par les chefs patriotes) et forger son cahier de doléances. Donner une voix au peuple : voilà une posture romantique.

Il faut tout de même faire preuve de circonspection : le romantisme, qui

passe également par l’exaltation du soi et par l’épanchement lyrique, n’explique pas la totalité du développement de la vie littéraire au Bas-Canada. Maurice Lemire l’a bien dit : « Ceux qui adoptent la pose romantique dans leurs écrits affectent une sorte de maniérisme de l’écriture que le lecteur a bientôt fait de dénoncer. […] Le romantisme ne trouvait pas ici un terrain d’élection. […] Les Canadiens, pour de multiples raisons, ont fait la part des choses. Leur éducation littéraire entrait souvent en conflit

avec leur vécu6. » En outre, il existait déjà, avant le romantisme des années 1830, chez les membres de la bourgeoisie professionnelle appelés depuis le début du siècle à se définir comme membres d’« une classe

dirigeante et comme une élite nationale 7 », une conscience de soi à titre d’homme de lettres. Se dire homme de lettres n’est pas nécessairement lié à

l’acte d’écrire, du moins à la fin du e XVIII siècle, puis tout au long

du e XIX siècle. Voici comment on définissait les lettres dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, dont l’influence sera au moins séculaire :

Les lumières que procurent l’étude, & en particulier celle des belles-lettres ou de la littérature.

Dans ce dernier sens, on distingue les gens de lettres, qui cultivent seulement l’érudition variée &

pleine d’aménités, de ceux qui s’attachent aux sciences abstraites, & à celles d’une utilité plus

sensible. Mais on ne peut les acquérir à un degré éminent sans la connoissance des lettres, il en Formations

résulte que les lettres & les sciences proprement dites, ont entr’elles l’enchaînement, les liaisons,

& les rapports les plus étroits8.

Donnant des exemples tirés du Dictionnaire philosophique de Voltaire et

des Considérations sur les mœurs de ce siècle de Duclos, le Littré définit encore les hommes de lettres comme « des personnes livrées à la culture des lettres », ce qui demeure assez généreux comme acception. Et cette culture est, dans les collèges, moins romantique que classique, respectant le système des genres, les préceptes de chacun, les règles, dont L’Art poétique de Boileau a quelque chose d’emblématique. Les jeunes gens nés au tournant

du e XIX siècle liront Musset et Lamartine, certes, mais ils seront aussi formés, à l’instar de leurs prédécesseurs (Papineau fils comme Papineau père), selon d’autres modèles et d’autres buts, classiques.

Car l’homme de lettres étudie, d’abord et avant tout. On le constate dans

ce passage d’un texte sur Bernardin de Saint-Pierre paru dans Le Canadien le 4 août 1824 :

Telles sont les jouissances de l’homme de lettres, ami des hommes et de son pays. Que sont

auprès d’elles quelques veilles consacrées à l’étude ? Combien à qui une certaine fortune et le

sacrifice de quelques plaisirs d’un moment permettraient de goûter par la suite ces délices

inexprimables ! Quant à vous, jeunes et infortunés athlètes, qui avez à lutter de plus contre les

rigueurs de la fortune, ne vous découragez pas pour cela, la couronne coûtera cher, il est vrai,

mais elle vaudra encore davantage 9.

On ajoutera à cela cet autre passage du Canadien, paru en

décembre 1835, qui reprend les propos du Correspondent & Advocate de Toronto à propos de Lord Gosford, nouveau gouverneur du Bas-Canada. On le compare à John Colborne, lieutenant-gouverneur du Haut-Canada :

Mais la nature ne l’a pas fait, et son éducation, tout entière, acquise dans les camps, ne l’a pas

formé, pour comprendre et administrer des institutions libérales parmi un peuple libre. Lord

Gosford, au contraire, se meut dans la vie publique et privée, avec l’aisance et l’urbanité d’un

gentilhomme Irlandais. Il est tout à la fois 10 un homme de lettres et un homme d’État .

Homme de lettres / homme d’État : ce couple est appelé à avoir une

grande fortune au Bas-Canada. Et le romantisme politique des années 1830, s’il a favorisé son existence, n’en est pas le déclencheur.

 

Depuis la fin du e e XVIII siècle et surtout au début du XIX siècle, l’enseignement donné aux jeunes gens dans les collèges de la province de Québec, puis au Bas-Canada, s’enrichit. Il y a d’abord le Séminaire de Québec, qui prend la relève des Jésuites à partir de 1765 en offrant le cours classique. Dans une ville comme Québec, où l’administration coloniale et l’élite politique se concentrent, beaucoup de futurs députés font connaissance au séminaire, un peu comme ces futurs députés anglais

du e XVIII siècle qui apprenaient d’abord à se connaître dans les collèges de Cambridge. Dans les exercices oratoires et aux examens publics, les élèves bas-canadiens prennent l’habitude de s’affronter, de débattre. Il y a là quelque chose de la répétition avant le grand jeu politique.

Les messieurs du séminaire ne sont pas complètement apolitiques, eux

non plus. On sait par exemple que Louis-Joseph Papineau restera lié à l’abbé Jérôme Demers (1774-1853), le professeur qui avait mis sa bibliothèque

personnelle à sa disposition 11. Plus tard, l’abbé Demers le conseillera politiquement, notamment à la veille des rébellions, où il tentera de

convaincre son ancien élève de modérer ses ardeurs12. Dans le cours de philosophie que l’abbé Demers donne entre 1818 et 1835 et qui trouve sa forme finale dans l’ouvrage Institutiones philosophicæ ad usum studiosæ juventutis, les historiens Marc Lebel, Pierre Savard et Raymond Vézina relèvent de « discrètes allusions aux problèmes politiques que traverse le

Bas-Canada13 » ainsi que l’admiration de l’abbé pour le système politique anglais. Et ils notent aussi ce passage qui sonne comme un avertissement : « Hinc gravissimè delinquunt qui, sub praetextu reformandi abusus in gubernio existentes, viros armatos contra principem excitant, illumque cogunt ad novam constitutionnem cum juramento acceptandam, ut pluribus in

regionibus etiam nunc videre est 14. »

Qu’apprennent les futurs députés de la culture et des belles-lettres ? Au

début du e XIX siècle, comme le rappelle Noël Baillargeon, « les professeurs recourent aux morceaux choisis de latinité de l’abbé Charles Batteux » et « les œuvres au programme sont la Vie des hommes illustres de Nepos, Les Bucoliques et tout L’Énéide de Virgile, les plaidoyers les plus célèbres de

Cicéron, les 15 Odes, les Satires et l’ Art poétique d’Horace ». On y enseigne aussi la rhétorique à partir du cours de Joseph-Octave Plessis, futur archevêque de Québec, dans lequel on trouve « des personnages de l’Ancien Testament, David, Salomon, Ézéchiel, Isaïe, Jérémie et Moïse, les grandes

figures de la littérature latine, les principaux écrivains français des e XVII et

XVIII e 16 siècles et deux poètes anglais, John Milton et Alexander Pope ».

Au Collège de Montréal, chez les Sulpiciens, une génération de nouveaux

professeurs, fuyant la France révolutionnaire, s’imposent et distribuent des leçons manuscrites à de jeunes régents qui transmettent la matière aux élèves. Ces leçons sont pérennes, à telle enseigne qu’elles « seront pour la

plupart éditées et imprimées dans les années 183017 ». Parmi ces leçons, il y a le Cours abrégé de Belles-Lettres à l’usage du Collége de Montréal (1835), qui condense la matière de l’enseignement classique de l’abbé français Charles

Batteux18. Dans ce cours abrégé, on ne s’aventure guère plus loin que la Poétique d’Aristote.

Les belles Lettres contiennent deux parties : la prose ou l’éloquence, et la poésie. La Prose imite

la belle nature par le discours libre, et la Poésie l’imite par le discours mesuré. […] L’Orateur

doit dire le vrai d’une manière qui le fasse croire, avec toute la force et la simplicité qui le

persuadent : le Poète doit dire le vraisemblable d’une manière qui le rende agréable, avec toute la

grâce et l’énergie qui charment et étonnent19.

Au fil des pages du Cours, on cite sans cesse les arts poétiques de Nicolas

Boileau et d’Horace. On présente des vers et on traite des œuvres de Jean de La Fontaine, Théocrite de Syracuse, Virgile, Madame Deshoulières, Homère, Fénelon, Voltaire (comme auteur de L’Henriade), Milton, Corneille, Racine, Eschyle, Crébillon, Aristophane, Ménandre, Plaute, Térence, Molière, Delille, Malherbe, Pindare, Anacréon, Sapho, Stésichore, Alcée, Jean-Baptiste Rousseau, Tibulle, Properce, Ovide, Lucain, Lucrèce et Lucilius. En prose, on trouve Cicéron, Thucy-dide, Tite-Live, Tacite, Salluste, Lucien de Samosate, La Harpe, Pline l’Ancien, Buffon, Madame de Sévigné et Madame de Maintenon. La plupart de ces noms seront encore convoqués au début

du e XX siècle par les élus de l’Assemblée législative du Québec.

L’enseignement de la rhétorique est aussi au cœur de l’éducation des

jeunes collégiens. C’est un bagage culturel diversifié et commun que l’élève doit acquérir. On le constate dès les premières pages du Cours abrégé de

rhétorique à l’usage du Collége de Montréal :

Comme l’art de bien dire s’étend à tous les sujets qu’un orateur peut traiter, l’objet de la

Rhétorique est immense, et suppose dans l’orateur de grandes connaissances. Il doit d’abord

bien connoître les richesses de sa langue ; mais comme il ne suffit pas de se procurer un certain

agrément, une certaine volubilité de paroles, il doit se nourrir l’esprit, et se remplir le cœur de ce

qu’il y a de plus élevé dans les sciences humaines, et s’en faire un fond également agréable,

abondant et varié. Il faut surtout qu’il étudie le cœur humain ; qu’il connoisse ses penchants et

ses faiblesses, ses perfections et ses ressources ; qu’il possède la logique, la morale, la

métaphysique, l’histoire ancienne et moderne, le droit divin et humain ; enfin qu’il fasse une

étude particulière des lois, des usages, des coutumes, et des intérêts de sa patrie, s’il se livre à

l’éloquence du barreau ; ou qu’il approfondisse l’Écriture Sainte, les conciles, et les pères, s’il

s’adonne à l’éloquence de la chaire20.

L’acquisition de toutes ces connaissances et de toutes ces références

culturelles montre que l’esprit du jeune homme doit être celui d’un généraliste qui peut discourir, convaincre et plaire en toutes circonstances. On retrouve ici, à peu de choses près, la définition du philosophe dans

l’ 21 e Encyclopédie de Diderot et d’Alembert , au XVIII siècle. Connaître la mythologie, les locutions latines les plus saillantes, les lieux, les figures, les tropes, les vers célèbres et les auteurs reconnus par les manuels, qui ne

changeront guère au e XIX siècle : c’est ce fonds commun qui alimentera les carrières d’hommes de lettres, d’avocats et d’hommes politiques au Bas-Canada tout au long du siècle et au début du siècle suivant.

Les connaissances rhétoriques acquises au collège forment aussi un code

social, un moyen de distinction. Yvan Lamonde considère même que

« l’éloquence constitue le code culturel de l’époque22 ». Comme l’a rappelé Peter France pour le contexte européen, la rhétorique « contribue à la distinction sociale – c’est ainsi qu’elle s’adresse aux privilégiés des Écoles

militaires, et qu’elle se présentera dans les lycées du e XIX siècle, où elle marque symboliquement l’accès aux rangs de l’élite ». Elle peut également être un « facteur d’intégration sociale, en ce qu’elle apprend aux non-

privilégiés à faire entendre leur voix dans l’arène de la vie publique 23 ». Il s’agit bien d’un apprentissage, mais il n’est certainement pas offert à tous, surtout au Bas-Canada.

Peut-on se dire homme de lettres à partir de cette technique partagée et

d’un bagage culturel commun ? Si oui, se considérer comme un homme de

lettres ne nécessite pas l’écriture d’une œuvre. On comprend mieux qu’un

homme politique comme Honoré Mercier, à la fin du e XIX siècle, se soit considéré comme un homme de lettres sans avoir publié un roman, une tragédie ou même un poème.

En résumé, le romantisme a certainement changé la donne au Bas-

Canada, mais il n’explique pas tout : le classicisme a été largement enseigné et la rhétorique a créé ici une efficace de la parole qui ne peut pas être complètement écartée de la pratique de l’écriture, fût-elle transitive ou intransitive. Ainsi, se dire homme de lettres au Bas-Canada ne veut pas non plus dire être en quête d’originalité. Le poéticien français Michel Charles a rappelé pour le cas français, qui semble aussi s’appliquer à la situation bas-canadienne, que « l’âge rhétorique est par excellence l’âge de l’invention, de la production, dans la mesure où il déculpabilise autant qu’il est possible l’auteur et dédramatise l’écriture, dans la mesure où il va aussi loin qu’il est

possible dans l’idée que tout le monde peut pratiquer la littérature 24 ». En secouant quelque peu le sens de cette déclaration, on peut croire que la rhétorique n’est pas seulement un bricolage de tropes et de figures : elle passe aussi par le travail, par des exercices et par un bagage culturel qui n’ont pas nécessairement grand-chose à voir avec l’inspiration romantique ou avec le génie qui assurerait l’originalité là où elle n’est pas attendue. « Tout le monde peut pratiquer la littérature », dit Michel Charles. On peut facilement imaginer que tout élève maîtrisant ou croyant maîtriser les codes pourrait ambitionner de devenir un homme de lettres tout en faisant sa cléricature ou en exerçant le droit. Et, plus tard, devenir un homme politique.

 

Les tribunes du Bas-Canada

 

Au début du e XIX siècle, dans des ouvrages comme le Cours abrégé de rhétorique à l’usage du Collége de Montréal ou le Cours complet de rhétorique du professeur français Jean-Augustin Amar du Rivier, dont on trouvait copie dans des bibliothèques de collège comme celle de Sainte-Anne-de-la-Pocatière, on distingue trois genres d’éloquence principaux : le délibératif, le démonstratif et le judiciaire. Cette division, reprise à peu près partout, a d’abord été établie dans la Rhétorique d’Aristote (1358 b 10-15). À chacun de ces genres correspond une tribune : la tribune politique, la tribune du barreau et la tribune sacrée. Autrement dit, la rhétorique du collège offre les codes et les premiers outils de l’homme politique, de l’avocat et du prêtre, un enseignement commun qui n’est pas sans expliquer l’identité feuilletée

des bourgeois professionnels canadiens-français du e XIX siècle.

D’ailleurs, a-t-on bien mesuré l’incidence du développement de la

pratique du droit sur la vie littéraire et sur la vie politique au Bas-Canada ? Voyons d’abord la vie politique. Si les avocats sont peu nombreux au premier Parlement, ils s’imposent rapidement à la Chambre d’assemblée au

début du e XIX siècle :

En 1808, on compte 15 hommes de loi, dont 7 avocats, parmi les 50 députés de l’Assemblée du

Bas-Canada. Déjà, ceux-ci sont à la tête de l’opposition. Le gouverneur Craig s’en irrite : « Les

avocats et les notaires paraissent maintenant avoir pris la direction [de la Chambre], et avec eux

est venu l’esprit d’indépendance […]. Les avocats forment un parti très puissant dans la

Chambre, ils vont toujours ensemble et ils pensent, en s’opposant aux vues du gouvernement,

de le forcer à leur donner des places25. »

La littérature en est marquée, elle aussi. Comme l’a montré l’équipe de La

Vie littéraire au Québec à propos de la période 1840-1869, « la majorité des écrivains choisissent les études après leur sortie du collège. […] La parole publique, soit au prétoire, soit en chaire, s’inscrit dans la logique d’une formation fondée presque exclusivement sur la rhétorique […]. Répartie sur cinq ans, celle-ci [la formation en droit] permet de combiner les études avec

le journalisme, l’enseignement ou la traduction 26 ». Dans son histoire de la Faculté de droit de l’Université Laval, Sylvio Normand rappelle en effet que cette formation, comme l’édicte une ordonnance du Conseil législatif

de 1785 27, ne requiert à l’époque qu’une cléricature auprès d’un avocat, laquelle mène à un examen qui ne semble pas très difficile, à en croire les

témoignages28. Il n’y aura aucun lieu d’enseignement du droit avant la fin des années 1840 et le début des années 1850 (Université McGill, École de

droit du Collège Sainte-Marie et Faculté de droit de l’Université Laval29).

La pratique du droit n’est pas, malgré les propos des jeunes écrivains de la

génération dite romantique, contraire à l’éclosion de la littérature ou, plus largement, de la vie littéraire. Christine Veilleux le rappelle : « Une étude de

John Hare révèle que 25 des 36 auteurs de poésies, récits et contes publiés dans le Répertoire national de James Huston sont avocats ou notaires. » Et vice-versa, pourrait-on presque dire : « Parmi les gens de justice qui ont exercé leur profession à Québec entre 1760 et 1867 (le total s’élève à 895), on compte 475 avocats et juges, 189 notaires et 231 auxiliaires de la justice, dont une vingtaine de greffiers. Parmi ces 895 personnes, 59 ont laissé des

écrits 30. » Le droit vient refermer le cercle identitaire du jeune lettré

canadien-français qui apparaît au e XIX siècle. Sa pratique est une façon de maîtriser les codes et d’utiliser des figures qui font autorité, qui permettent la distinction culturelle, sociale et politique ainsi que la reconnaissance entre membres d’une même élite.

Encore une fois, l’originalité n’a rien d’une valeur essentielle. Sylvio

Normand l’a montré dans l’étude qu’il a consacrée au Traité de droit civil (1895-1916) de Pierre-Basile Mignault. Il a ainsi rappelé que cet ouvrage constitue un « palimpseste », que Mignault « n’a pas cherché à dissimuler ses emprunts », qu’il « s’est, au contraire, efforcé de les identifier clairement comme si, en puisant de larges extraits chez un auteur français connu et

apprécié, il assurait ainsi la réception de son traité 31 ». Que peut-on retenir de cela, sinon que l’originalité cède le pas à la mise en scène de textes et de modèles préexistants ? Que ceux-ci doivent non pas être dissimulés mais au contraire mis en relief ? Quelle incidence cela a-t-il pu avoir sur l’écriture dite littéraire de ceux qui ont aussi compulsé ces manuels de lois et ces traités comme ceux de Mignault ? Ces questions demeurent en suspens pour l’instant.

À cette étape, en voyant la suture des phénomènes juridique, littéraire et

politique, tous liés par des prises de parole qui distinguent le locuteur et qui ne prétendent pas à l’originalité, on peut proposer cette hypothèse : les

jeunes lettrés du début du e XIX siècle ont élaboré une parole multivoque et pluridimensionnelle. Topoï, lieux, tropes, canons littéraires, thèmes récurrents, ambition et volonté patriotiques (que nous découvrirons dans les prochains chapitres) : le droit, la littérature et la politique participent d’un seul et même mouvement. Ils ne s’excluent nullement et ne se repoussent pas. Difficile, ici, de ne pas réfléchir à ce qu’a écrit Roland Barthes dans son étude sur l’ancienne rhétorique :

Enfin cette constatation, assez troublante dans son raccourci, que toute notre littérature, formée

par la Rhétorique et sublimée par l’humanisme, est sortie d’une pratique politico-judiciaire (à

moins d’entretenir le contresens qui limite la Rhétorique aux « figures ») : là où les conflits les

plus brutaux, d’argent, de propriété, de classes sont pris en charge, contenus, domestiqués et

entretenus par un droit d’État, là où l’institution réglemente la parole feinte et codifie tout

recours au signifiant, là naît notre littérature32.

Faisons certains rapprochements avec le cas canadien : c’est aussi dans

l’utile – le journal, la rhétorique, le judiciaire, la politique – que naît la littérature. Celle-ci trouvera également un terreau fertile dans le

phénomème associatif du milieu du e XIX siècle, un peu comme le collège, les associations littéraires et les cercles divers (130 sont fondés au Bas-Canada

entre 1840 et 188033) constituent une autre salle de répétition pour l’homme à l’identité feuilletée. Yvan Lamonde l’a bien rappelé à propos de tous ces hommes (et quelques femmes) qui ont animé l’Institut canadien de Montréal (fondé en 1844) avec des débats, des conférences publiques et des essais (conférences réservées aux membres) : « [A]vocats, notaires, juges, étudiants en droit prirent plus souvent la parole qu’à leur tour. La tribune et l’assemblée délibérante furent des “terrains d’exercice” professionnel ; la tribune représentait aussi, pour cette bourgeoisie de professions libérales, un

premier échelon de l’échelle sociale 34. » Et la politique est souvent l’étape suivante. Sur 110 conférences prononcées à l’Institut canadien de Montréal entre 1845 et 1871, au moins vingt-deux ont été données par de futurs représentants du peuple, par des députés et même par d’anciens députés. Tous les textes de ces conférences, présentées dans le cadre des activités de l’Institut canadien de Montréal ainsi que dans celui de toutes les sociétés associatives au Bas-Canada, constituent peut-être une autre des origines des

lettres québécoises, comme Yvan Lamonde l’a proposé en 200535.

Des associations francophones – éphémères – naissent aussi à Québec

pendant la décennie 1840 : la Société canadienne d’études littéraires et scientifiques ainsi que la Société de discussion sont fréquentées par de futurs hommes politiques – notamment Pierre-Joseph-Olivier Chauveau et Joseph-Charles Taché – et par des députés comme Joseph Cauchon. Louis-Hippolyte La Fontaine, Robert Baldwin et Augustin-Norbert Morin sont quant à eux des membres honoraires de la Société de discussion, dont les

réunions ont essentiellement lieu dans le faubourg Saint-Roch 36. C’est surtout l’Institut canadien de Québec, fondé en 1848 et toujours en activité de nos jours, qui marque l’histoire intellectuelle. Malgré la présence de futurs acteurs littéraires de premier plan (comme Octave Crémazie,

président de l’Institut en 1857), l’Institut n’a pas innové 37, du moins pas comme l’Institut canadien de Montréal a pu le faire, grâce à la radicalité de ses positions et des idées qui y ont été présentées. Par contre, l’Institut canadien de Québec a été un lieu de sociabilité déterminant de la capitale, où se sont croisées la culture et la politique au sein même du Parlement, puisque les conférences y ont été présentées au cours des premières années. La seule liste de ses présidents l’illustre en soi. J’en tire quelques noms : Marc-Aurèle Plamondon (1848), écrivain libéral, avocat et futur juge ; Pierre-Joseph-Olivier Chauveau (1851) ; Gaspard Drolet (1859), futur auditeur de la province ; Joseph-Charles Taché (1865) ; Thomas Chapais (1890-1891), futur conseiller législatif et historien ; Charles Langelier (1903-1904), ancien député libéral et shérif du district de Québec ; Pierre Boucher de la Bruère (1908-1909), surintendant de l’Instruction publique ; Louis-Philippe Geoffrion (1925), greffier de l’Assemblée législative de la province

de Québec38. Sciences, lettres, droit, politique : on dirait qu’un personnel commun anime toutes ces sphères. On ne peut guère s’en surprendre.

 

1. Jacques Rancière, La Parole muette. Essai sur les contradictions de la littérature, p. 13.

2. Ibid., p. 11.

3. Marie-Frédérique Desbiens, Le Premier Romantisme au Canada, p. 162.

4. Ibid., p. 164-165.

5. Micheline Cambron, « Du “Canadien errant” au “Salut aux exilés” : l’entrecroisement de l’histoire et de la fiction », Études françaises, p. 75-86.

6. Maurice Lemire, « Présentation », dans Maurice Lemire (dir.), Le Romantisme au Canada, p. 8-9.

7. Fernand Ouellet, Le Bas-Canada, 1791-1840. Changements structuraux et crise, p. 108-109.

8. Denis Diderot et Jean Le Rond d’Alembert, Encyclopédie, ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, par une société de gens de lettres, tome IX : JU-MAM, p. 409.

9. Anonyme, « La Promenade de Bernardin de St. Pierre », Le Canadien, 4 août 1824.

10. Le Canadien, 14 décembre 1835.

11. Lettre de Louis-Joseph Papineau à Cyrille-Étienne Légaré, janvier ou février 1860.

12. Marc Lebel, Pierre Savard et Raymond Vézina, Aspects de l’enseignement au Petit Séminaire de Québec (1765-1945), p. 53.

13. Ibid., p. 55.

14. « Ici, ils errent gravement, ceux qui sous prétexte de corriger des abus existant au gouvernement excitent des hommes armés contre le prince et le forcent à accepter en prêtant serment une nouvelle Constitution, comme on en voit aujourd’hui dans plusieurs régions. » [Jérôme Demers], Institutiones philosophicæ ad usum studiosæ juventutis, p. 333. Traduction de l’auteur et de Philippe Gagnon, M.A. (études classiques).

15. Noël Baillargeon, Le Séminaire de Québec de 1800 à 1850, p. 250.

16. Ibid., p. 252.

17. Ollivier Hubert, « Petites écoles et collèges sulpiciens », dans Dominique Deslandres, John A. Dickinson et Ollivier Hubert (dir.), Les Sulpiciens de Montréal. Une histoire de pouvoir et de discrétion, 1657-2007, p. 420.

18. Yvan Lamonde, La Philosophie et son enseignement au Québec (1665-1920), p. 80.

19. Cours abrégé de Belles-Lettres à l’usage du Collége de Montréal, p. 13-14.

20. Ibid., p. 23.

21. Le philosophe est notamment « un honnête homme qui veut plaire & se rendre utile ». César du Marsais, « Le philosophe », 1730 et 1765, projet ARTFL, Université de Chicago

[encyclopedie.uchicago.edu/node/153].

22. Yvan Lamonde, Gens de parole, p. 29.

23. Peter France, « Lumières, politesse et énergie (1750-1776) », dans Marc Fumaroli (dir.), Histoire de la rhétorique dans l’Europe moderne, 1450-1950, p. 972.

24. Michel Charles, L’Arbre et la Source, p. 186.

25. Gilles Gallichan, « La Bibliothèque du Barreau de Québec : l’émergence d’une institution », Les Cahiers de droit, p. 129.

26. Maurice Lemire et Denis Saint-Jacques (dir.), La Vie littéraire au Québec, tome III : « Un peuple sans histoire ni littérature », p. 105-106.

27. Ordonnance qui concerne les Avocats, Procureurs, Solliciteurs et les Notaires, et qui rend plus aisé le recouvrement des Revenus de Sa Majesté, 30 avril 1785, article I, dans Arthur G. Doughty, archiviste public, Rapport sur les travaux relatifs aux archives pour l’année 1913, p. 168-169.

28. Sylvio Normand, Le Droit comme discipline universitaire, p. 2-5 et 11.

29. Ibid., p. 15.

30. Christine Veilleux, « Le livre à Québec, 1760-1867 : les gens de justice et leurs œuvres », p. 94-95.

31. Sylvio Normand, « Le droit civil canadien de Pierre-Basile Mignault ou la confection d’un palimpseste », dans Nicholas Kasirer (dir.), Le Faux en droit privé, p. 152-153.

32. Roland Barthes, « L’ancienne rhétorique », Communications, p. 223.

33. Yvan Lamonde, Histoire sociale des idées au Québec, 1760-1896, p. 408.

34. Yvan Lamonde, Gens de parole, p. 118.

35. Yvan Lamonde, « L’essai littéraire au e XIX siècle. Le problème de sa définition et du statut de la prose d’idées », p. 29.

36. Maurice Lemire, « Remonter aux sources », Cap-aux-Diamants, p. 24.

37. Ibid., p. 27.

38. L’Institut canadien de Québec, 1848-1948, p. 46-52.

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