Extraterrestres, Secret d'Etat

Jean Gabriel Greslé · Chapitre 2 sur 16

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Extraterrestres, Secret d'Etat

Préface

Pour de nombreuses personnes, les « soucoupes volantes » sont un sujet peu sérieux, qui prête à sourire. Si l’on y ajoute la moindre hypothèse sur une éventuelle présence «extraterrestre » à proximité de la Terre ou dans le système solaire, l’incrédulité la plus totale s’affiche. Dans notre pays cartésien, il ne fait pas bon s’écarter du conformisme scientifique si l’on est chercheur ou technicien, du solide bon sens dans les autres cas. Il est vrai que le sujet évoqué semble bien relever, faute d’informations concrètes, de la conviction personnelle ou de la préférence philosophique.

Il est raisonnable de penser qu’une invasion du système solaire et de nos espaces aériens ne passerait pas inaperçue. Elle serait détectée par nos moyens sophistiqués de protection, radars, radiotélescopes ou autres. Les observateurs professionnels que sont les astronomes, les pilotes de ligne, les météorologistes, les officiers de quart sur les navires de haute mer et les contrôleurs de la navigation aérienne observeraient bien vite les signes d’une telle présence. Or l’on répète et l’on imprime, depuis bientôt un demi-siècle, que les radars ne détectent pas et que les observateurs professionnels ne voient jamais le moindre «objet volant non-identifié» réel. Les mêmes « autorités » affirment que les observations rapportées par de braves gens sans qualification peuvent toujours s’expliquer par des erreurs d’interprétation, des illusions d’optique ou la recherche obsessionnelle de notoriété.

Cependant, depuis le milieu des années soixante, à peu près un Américain sur deux croyait à la réalité des ovnis et dix pour cent pensaient en avoir observé un. Ces proportions sont restées à peu près constantes depuis cette époque et de nombreux sondages d’opinion les ont confirmées. Certes les États-Unis ne sont pas la France, certes René Descartes et Pascal sont nés dans l’Hexagone et les particularités de nos voisins d’outre-Atlantique ne nous concernent pas directement. Toutefois, de telles proportions donnent à réfléchir. Elles pourraient bien entendu refléter un malaise moderne général et avoir des explications psychologiques ou sociales ; néanmoins, elles poseraient déjà un vrai problème, même si elles étaient la seule manifestation de ce qu’il est convenu d’appeler le « phénomène ovni ». Ce n’est pas le cas.

Il est maintenant bien connu que certaines observations ont été réalisées par des techniciens qualifiés. Il est arrivé très souvent que plusieurs témoins aient suivi ensemble les évolutions d’engins qui ressemblaient à des avions, ou à des disques volants, mais possédaient encore d’autres caractéristiques inhabituelles, ou réalisaient des manœuvres impossibles, comme des accélérations énormes après une phase de vol stationnaire. De tels événements sont rares mais les journaux locaux les rapportent parfois, tandis que les grandes agences comme Associated Press, France-Presse ou Reuter semblent le plus souvent s’en désintéresser.

Quelques apparitions d’engins inhabituels dans le ciel, ou la confirmation de certaines performances aériennes inexplicables, si elles avaient été effectivement vérifiées, auraient dû suffire à provoquer des études poussées de la part des autorités et tout particulièrement des autorités militaires. En effet, dans le monde où nous avons vécu depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les menaces d’agression entre les deux blocs rivaux, soviétique et américain, ont été constantes. La présence de n’importe quel phénomène inconnu dans les espaces aériens des pays impliqués risquait, au minimum, de gêner les moyens de protection mis en œuvre. N’importe quel objet, ou interférence donnant l’illusion d’un objet, risquait en apparaissant sur les radars d’être interprété comme une attaque adverse et de provoquer le déclenchement intempestif d’une riposte nucléaire. Il est donc certain que les États-Unis, et très probablement l’Union soviétique, ne pouvaient pas faire l’économie d’un examen poussé de tous les événements anormaux qui pouvaient survenir au-dessus de leurs territoires respectifs.

Les traces de cette préoccupation légitime des pouvoirs publics existent. Il est possible en particulier de vérifier que des phénomènes inconnus, qui ressemblaient fort aux insaisissables «soucoupes volantes» décrites par les témoins civils, inquiétaient, dès la fin des années quarante, les responsables de la protection des installations de recherche nucléaire, pourtant situées au cœur du Nouveau-Mexique.

L’un des aspects les plus étranges du problème qui nous occupe est confirmé par deux messages de l’Agence France-Presse, datés respectivement du 8 et du 9 juillet 1947. Ils mentionnent la récupération d’une « soucoupe volante » par la 509e escadre de bombardement de l’aviation américaine, stationnée sur une base aérienne proche de la ville de Roswell, toujours au Nouveau-Mexique. Cette unité d’élite était connue pour avoir réalisé le lancement des bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki. L’année précédente, elle avait participé à la campagne d’essais nucléaires sur l’atoll de Bikini. Le Roswell Army Air Field abritait, en 1947, six engins opérationnels prêts à être lancés par ses quadrimoteurs B-29.

Après une conférence de presse, tenue le soir même à Fort Worth (Texas) par le général commandant la région aérienne, la « soucoupe » s’était transformée en un simple ballon météo. Les débris avaient été incorrectement attribués à un engin exotique par le major Jesse Marcel, officier de renseignement de la base aérienne, qui avait d’ailleurs publiquement reconnu son erreur. La méprise était peu vraisemblable mais l’explication officielle devait tenir pendant plus de trente ans, jusqu’en 1978, malgré des rumeurs récurrentes concernant la récupération dans cette région d’une épave d’origine inconnue.

L’affaire devait prendre à cette date un tour très différent. Le major Marcel, devenu lieutenant-colonel en retraite, fit à un chercheur américain, Staunton Friedman, un certain nombre de confidences. L’histoire du ballon avait été inventée par les militaires pour cacher la découverte, dans les pâturages d’un éleveur de moutons local, de débris informes et nombreux. Certains possédaient des caractéristiques mécaniques inexplicables. Ils ne semblaient pas, en tout cas, avoir eu pour origine une technologie terrestre.

Une émission télévisée relança le débat. Des enquêtes furent effectuées sur place par des journalistes. Peu après, des écrivains comme Charles Berlitz et Kevin Randle retrouvèrent de nombreux

témoins{1}, les interrogèrent longuement et publièrent, vers la fin des années quatre-vingt, des tentatives intéressantes de reconstitution

des faits{2}.

Il semble clair, à la réflexion, que l’ensemble du problème constitué par les incursions de mystérieux « objets volants non-identifiés » dans l’espace aérien d’un pays concerne d’abord et surtout la défense nationale. Dans la plupart des nations européennes, les services chargés de la protection opérationnelle du territoire opèrent dans un secret aussi total que possible afin de ne pas donner le moindre avantage aux ennemis potentiels. Ce fonctionnement discret est normal et parfaitement légal. Il ne facilite pas le travail des historiens, mais il reste soumis aux autorités civiles qui en contrôlent à la fois les méthodes et les résultats.

Aux États-Unis, en 1947, les responsables intéressés au premier chef par les apparitions d’engins inconnus furent tout naturellement les chefs d’état-major et les généraux commandant les régions les plus concernées.

Rien ne justifierait l’évocation d’un «secret d’État » si les militaires s’étaient contentés de faire discrètement leur travail, sous le contrôle des représentants élus des citoyens. Or, une anomalie devient évidente au cours des années. Les responsables de la Défense dénient toute réalité aux cibles non contrôlées qui évoluent parfois sans la moindre discrétion au-dessus du territoire qu’ils ont la charge de protéger. Ils affirment à plusieurs reprises que leurs efforts de recherche dans ce domaine n’ont jamais abouti au moindre résultat concret et qu’en fait, malgré tous leurs efforts, ils n’ont jamais rien trouvé qui pourrait ressembler à un véhicule matériel, moins encore manufacturé, d’origine inconnue.

Soit. Dans ce cas les ovnis quittaient le domaine de la défense nationale, auquel ils n’avaient jamais véritablement appartenu. Ils entraient dans celui des problèmes de société, de la psychologie des foules, de la sociologie et, pourquoi pas, de la superstition, des modes ou des religions modernes. Roswell, malgré le nombre et la qualité des témoins, devenait une curiosité de plus dans un monde où elles abondent et les gens sérieux pouvaient s’occuper d’autre chose.

Ce scénario rassurant est désormais compromis car des documents incontournables prouvent que des survols d’aéronefs inconnus ont constitué, dès 1946, un problème particulièrement épineux pour les responsables de la défense. D’autres éléments démontrent que les services techniques de l’US Air Force avaient tiré dès le 23 septembre 1947 des conclusions précises quant à la matérialité des engins observés. Ils confirment que leurs performances étaient parfaitement mesurables. Tous reflètent une inquiétude légitime, mais une donnée nouvelle vient troubler l’image, somme toute normale, que certaines pièces d’archives permettent de reconstituer.

Dans la mesure où la preuve est faite que le problème concernait bien la défense aérienne et par là-même les autorités militaires et leur chef suprême, le Président des États-Unis, il concernait aussi, ipso facto, les électeurs et leurs représentants qui sont la partie essentielle de toute nation. Ce sont eux et eux seuls qui doivent décider dans le cas d’une invasion, identifiée ou non, du degré de la riposte qui peut aller jusqu’à une déclaration de guerre et la mobilisation générale. C’est précisément en cela que l’évocation d’un secret d’État devient inévitable car il apparaît que le processus démocratique normal s’est interrompu quelque part. En effet, il n’existe aucune trace de la moindre déclaration officielle concernant ces incursions aériennes incontrôlées, parfois au-dessus de sites stratégiques importants, alors que leur réalité était établie. Ce dysfonctionnement est étrange, tout comme le sont les contre-vérités flagrantes que les autorités accumulent depuis bientôt un demi-siècle.

C’est avec une certaine inquiétude que la rédaction de ce livre a été entreprise. J’ai commencé aux États-Unis une formation de pilote de chasse au sein de l’US Air Force en avril 1952 alors que je n’avais pas vingt ans. J’ai reçu mes ailes d’argent en juin 1953 avant de terminer ma formation sur chasseur-bombardier F-84 Thunderjet à la fin de la même année. J’ai gardé de cette époque une connaissance correcte du fonctionnement de cette organisation et le plus profond respect pour la qualité des hommes qui assuraient sa bonne marche. C’est pourquoi je pouvais difficilement accepter les thèses en vogue selon lesquelles le faux-pas de Roswell était une illustration de l’incompétence des officiers qui en avaient été les acteurs.

Tout semble indiquer, au contraire, que le comportement de tous les participants a été celui de professionnels hautement qualifiés. Pour le reste, si des actions discutables ont été conduites, si des décisions politiques ont enfreint certaines règles constitutionnelles, l’Air Force ne doit pas endosser une responsabilité qui n’était pas la sienne.

L’étude qui va suivre s’appuie autant que possible sur des documents officiels et sur des déclarations écrites, faites sous serment, ou « affidavits ». Cette forme de témoignage, particulière au droit anglo-saxon, peut être utilisée par un tribunal et possède la même valeur de preuve qu’une déposition faite devant un juge ou un jury. De ce fait elle expose son signataire, en cas d’affirmations inexactes, à des peines graves punissant les faux, usages de faux, et insultes à magistrat. Ces pièces du dossier seront de première importance dans notre reconstitution des faits.

En ce qui concerne Roswell, certains affirment que la moindre activité militaire génère toujours des documents nombreux. Si une activité liée au secret que nous évoquons avait effectivement eu lieu, disent-ils, elle aurait laissé derrière elle une piste indélébile de feuilles dactylographiées, pour traduire à peu près l’expression américaine de paper trail. Ils se hâtent de conclure que rien ne s’est passé à Roswell car ils n’ont trouvé aucune documentation militaire qui concernerait cet événement. Faute de découvrir de telles traces, qui semblent en effet ne plus exister, il est presque aussi intéressant de vérifier si les archives qui devraient couvrir cette période n’ont pas été censurées ou modifiées. Une enquête récente d’un service officiel de contrôle de l’administration fédérale, le General Accounting Office, équivalent américain de notre Cour des comptes, révèle que certains documents historiques, couvrant très largement la période cruciale de juillet 1947, semblent avoir disparu. Ou bien ils ont été purement et simplement détruits, illégalement et sans ordre par une agence inconnue, ou bien ils sont considérés comme trop sensibles et ont été transférés en lieu sûr. Le détail de ces disparitions sera étudié au chapitre 10.

Les éléments concernant l’énigme de Roswell peuvent être classés sous trois rubriques différentes. Ils forment en réalité trois faisceaux convergents d’indices et de preuves.

 

Des documents officiels, détenus par différentes archives fédérales,

ont été déclassifiés{3}, soit en 1968 pour apparaître en annexe du

rapport Condon{4}, soit à partir de 1978 en application de la loi

Freedom of Information and Privacy Act{5}. Ils établissent que des incursions répétées d’engins volants inconnus se produisaient au-dessus des installations de recherche nucléaire des États-Unis dès 1947, et qu’ils se poursuivirent au cours des années cinquante.

Des règlements et des lois démontrent que les rapports concernant ces engins, appelés successivement « aéronefs non-conventionnels », « disques volants », puis « objets volants non-identifiés », étaient considérés comme intéressant la défense nationale des États-Unis, puis du Canada. Toute divulgation d’informations à leur sujet tombait sous le coup des lois réprimant l’espionnage.

Des affidavits, complétés par des interviews publiées ou télévisées des principaux témoins, permettent de reconstituer, en partie, les événements importants qui se sont déroulés au Nouveau-Mexique au début du mois de juillet 1947.

Il n’est plus nécessaire de construire une thèse purement théorique. Des documents, qui seront pour la plupart reproduits et traduits dans le présent ouvrage, donnent désormais des jalons précis et permettent d’établir certains faits déterminants. Dans un domaine où les certitudes sont rares, où la désinformation est de rigueur, il existe, grâce au Département de la Justice des États-Unis, une masse d’éléments incontournables, garantis en quelque sorte par l’Attorney General qui a pris la responsabilité d’autoriser leur déclassification. Des textes déjà connus, comme par exemple les annexes du rapport Condon ou les mémoires du capitaine Ruppelt, premier directeur du « Projet Blue Book » seront également utilisés ici.

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