Les Filles Publiques sous la Terreur D'après les rapports de la police secrète, des documents nouveaux et des pièces inédites tirées des Archives Nationales
Chapitre 468
Ceci n’est guère flatteur pour Paris, mais est-ce bien la faute de Drulhe? Il constate le fait, et ce n’est pas à nous de le nier. Ces quelques lignes en disent plus sur les «lécheuses» et les «furies de guillotine» que les copieux chapitres d’un long volume.
Quand, après avoir infligé la correction du fouet à une femme suspecte d’incivisme, elles la chassent en disant: «Lève-toi, coquine, la nation te fait grâce!», on peut se demander si c’est le patriotisme qui leur dessèche le coeur à ce point? Ici encore, la guillotine a fait son oeuvre: en elle la France et la femme de France trouvèrent le plus extraordinaire professeur d’insensibilité, la plus énergique leçon d’indifférence.
*
[Illustration: Le ministre Garat qui créa les observateurs de l’esprit public.]
La fille publique traite le Paris de la Terreur en ville conquise. Du Palais-Egalité—et nous le verrons plus loin—elle a fait son domaine incontesté, au point qu’une honnête femme ne saurait décemment le traverser. Celles qui s’y essayent rebroussent chemin aussitôt. De quel droit la vertu va-t elle en visite chez le vice? De cet envahissement, le Tribunal révolutionnaire lui-même n’a pas été exempt. La terrible majesté de la loi, le glaive qui frappe là à coups redoublés, traîtres, conspirateurs et suspects, cela n’est pas pour effrayer la Vénus publique qui, du carrefour, monte au Palais de justice. Ses plumes défrisées, trempées des averses, tentent la comparaison avec celles qui ornent les chapeaux à la Henri IV des juges.
C’est un singulier spectacle que celui qu’offre le public du Tribunal révolutionnaire. Dans l’ancienne chambre du Parlement de Paris, il siège. Le décor est d’une austérité toute romaine. Au mur du fond, les bustes de Brutus, et de Jean-Paul Marat et de Lepelletier, martyrs de la liberté française. Sous les bustes, la table des juges. A droite, Fouquier-Tinville; à gauche, les gradins des accusés. Quiconque s’assied là se sent au cou la fraîcheur de l’acier. Il semble que tout doit être tragique, solennel, glacé.
Et pourtant c’est là le rendez-vous des oisifs, tant hommes que femmes. A les voir si nombreux, le policier Rolin présume «qu’il n’i ait quelque projet sinistre en l’air[16]». Il n’en est rien cependant. S’ils témoignent leur joie du jugement des coupables et de la promptitude qu’y mettent les juges[17], ils ne peuvent s’empêcher de se montrer mécontents de certains petits incidents qui ravissent les filles publiques attirées là, et par la hantise de la mort et par l’espoir du client providentiel. C’est le policier Prévost (il signe Prévost .·.) qui nous conte une de ces aventures:
[16] Rapport de police de C. Rolin, 25 pluviôse an II; _Archives
nationales_, série W, carton 191.
[17] «Les juges mettent toute la dextérité dans leurs jugements, ce
qui fait le plus grand plaisir aux citoyens.» Rapport de
l’observateur Prévost, 22 pluviôse an II.—Archives nationales,
série W, carton 191.
Ce qui a déplu très fort à plusieurs citoyens, écrit-il dans ses
observations du 22 pluviôse an II (10 février 1794), c’était la tenue
la plus indécente d’un gendarme qui étoit à costé d’un accusé lors de
son interrogatoire. Il m’a paru qu’il avoit bu, il se couchoit presque
sur les bancs sur lesquels il étoit assis, mettoit sa main dans sa
culotte, enfin il n’est pas possible de voir une indescence de cette
nature surtout pour un fonctionnaire et dans un lieu où on doit y être
avec la plus grande descence pour les juges et les spectateurs, tout
ceci s’est passé dans la salle de l’égalité[18] au moment où on
jugeoit un commandant de bataillon de l’armée du traître
Dumouriez[19].
[18] Le Tribunal révolutionnaire était partagé en deux sections. La
première siégeait dans la salle de la Liberté, la seconde dans la
salle de l’Egalité. La première de ces salles forme aujourd’hui la
1re chambre du Tribunal civil de la Seine; la seconde fut incendiée
sous la Commune.
[19] Rapport de police de Prévost, ci-dessus cité.
Si de telles choses ont lieu dans la salle, que ne se passe-t-il point dans les couloirs? De la salle des Pas-Perdus, alors salle de Saint-Louis, toute sonore encore du pas des conseillers au Parlement de Paris, de ce noble pavé de France aux galeries latérales, la prostitution bat l’estrade, racole les plaideurs, cligne de l’oeil aux défenseurs officieux et ne dédaigne point les hommages des guerriers pacifiques préposés au maintien du bon ordre du Palais. Aussi est-ce avec une indignation, qui appelle les foudres ministérielles, que le policier Mercier écrit, le 10 pluviôse:
Aux palaix de justice, il se fait toujours des attroupemens de femmes
de fille qui nont lair autre chose que de libertines jen ait surprie
une aujourdhuit sur les six heures qui étoit couchée dans un banc avec
deux soldat ou 2 tambours. Ceci empechent les honneste jen de pouvoir
y aller par la mauvaisse réputation qua cette endroit[20].
[20] Archives nationales, série W, carton 191.
Et l’indignation de Mercier donne la mesure de l’irrespect de Vénus pour sa soeur Thémis[21].
[21] Sur ces scandales du Palais de justice, voir à l’appendice la
plainte de la Section Révolutionnaire.
*
Le printemps ne fait point ralentir les travaux du Tribunal, mais chasse du Palais, déshonoré et avili, ses luxurieuses habituées. C’est l’époque où le tendre germinal orne Longchamps et le Bois de Boulogne des neuves grâces de ses jeunes verdures.
Les belles promeneuses du régime disparu et traqué ont autrefois fait la fortune de Longchamps. N’est-ce pas là qu’un jour, dans son carrosse à fond d’or peint, capitonné de satin tête de canard et garni de coussins de soie gris perle, avec un tapis de pied de 36 000 livres, est venue la Duthé? Le duc de Durfort se «pavanait alors à ses pieds[22]», et c’était de son or qu’il avait payé le fourreau de taffetas recouvert d’une large chemise d’organdi claire et empesée, froncée autour du col et des poignets pour descendre jusqu’aux chevilles et se rattacher autour de la taille avec un noeud de rubans noirs, où se cuirassait la belle impudique. Déjà son sourire allait au comte d’Artois, à cet «invalide du despotisme et du libertinage» dont elle allait partager les orgies[23]. Mais où donc était maintenant la Duthé, et même le comte d’Artois, raillé jusque par les royalistes:
[22] Comte de Montgaillard, vol. cit., p. 74.
[23] Comte de Montgaillard, vol. cit., p. 134.
On croit, à son noble maintien,
Que c’est le Dieu Mars en personne[24]!
[24] Journal général de la cour et de la ville, 1er mars 1792.
Hélas! les lys de France sont coupés et les lauriers du roy seront longs à cueillir! Aujourd’hui, les citoyennes, les sans-culottes et les filles publiques mènent à Longchamps leur goût de la nature, et c’est sous ses bosquets bruissants qu’on sacrifie aux ardeurs printanières. Le 8 avril 1789, le temps est particulièrement beau. Pour la première fois, la foule se porte au Bois de Boulogne, et un contemporain note que les promeneurs y sont précédés ou suivis «par ces fameuses impures, moins curieuses de voir que d’être vues, d’étaler leurs charmes séducteurs et d’éblouir la multitude indignée de leur faste, par le spectacle aussi scandaleux que brillant de leurs élégantes parures, de leurs chars somptueux auxquels elles attachaient leurs esclaves[25]». La mode est alors à ces petites brochures badines ou scandaleuses, de quatre ou huit pages, qui prennent leur vol dans Paris. Longchamps a sa part dans cette bibliographie: ce sont les Observations critiques d’un flâneur sur la promenade de Longchamps ou Examen joyeux des voitures qui doivent s’y rendre pendant trois jours[26], et on devine dans quel esprit cet examen est fait par l’auteur anonyme; c’est encore Le Départ des belles femmes de Paris en grand costume pour embellir Longchamps pendant trois jours, avec la liste de leurs noms[27], et la mode se perpétuera jusqu’en l’an IX, où paraîtra encore ce petit libelle diffamatoire: Les plaisirs de Longchamps pour l’an IX, noms et qualités de toutes les dames qui doivent s’y trouver avec leurs aimables favoris, détails de leurs costumes, couplets à cet égard[28].
[25] Journal du libraire Hardy, tome VIII, p. 281.
[26] Imprimerie Aubry. 1790, 8 pp.
[27] _Se trouve à Paris sous le vestibule du théâtre de la
République_, in-8, 8 pp.
[28] Paris, an IX, in-4º, 4 pp.
[Illustration: Le danger du Duel.]
La Terreur, cependant, offrira en ces lieux charmants, dans ces verts paysages, coupés d’eaux vives, de bosquets murmurants, de vallons gazonnés, d’autres spectacles. Ce sera l’endroit choisi, par un beau jour de germinal, pour des duels de jeunes vauriens en culottes d’écoliers[29], la promenade où des hommes sans pudeur insulteront outrageusement les femmes venant goûter le charme printanier. C’est un policier qui conte: «Un de ces hommes vit passer une femme à qui il a tenu les propos les plus sales, a défait sa culotte et l’a poursuivie, enfin il est impossible de dire qu’elle en a été le résultat.» On comprend la pudeur du mouchard. «Cette femme, conclut il, s’est enfuie à toutes jambes[30].» Ne fit-elle pas mieux que de s’attarder? Ces incidents, les rapports de police les signaleront souventes fois Maximilien de Robespierre aura beau avoir mis la vertu à l’ordre du jour, exigé «la bonté des moeurs[31]», c’est en vain qu’il demandera, à la veille de sa chute, de «sauver la morale publique[32], Paris restera ce qu’il fut et l’amour—si toutefois cela peut s’appeler ainsi—n’abdiquera pas un pouce du terrain, ne cédera pas une allée du Bois de Boulogne. Le cours des saisons y ramènera les amants, ces amants à qui Cubières, le «citoyen poète de la Révolution», promet un charme nouveau à chaque mois de l’amoureux calendrier:
[29] C’est l’inspecteur Le Breton qui mentionne un fait de ce genre
dans un de ses rapports de germinal an II: «Dans les Champs-Elizées,
sur les quatre heures après midi, deux petits jeunes gens s’étoient
donnés parole je crois pour se battre. Ils avoient chacun une pique
et se mettoient en face l’un de l’autre pour se porter des coups de
longueur. Ils avoient l’air d’y aller bon jeu, bon argent. Je me
suis mis au devant d’eux en leur faisant honte de leur procédés, ce
qui a amassé un peu de monde un poste que l’on alloit relever, et de
fait abandonner la partie et ils ont gagné au large en se sauvant
l’un de côté, l’autre de l’autre.» Archives nationales, série W,
carton 174, pièce 106.
[30] Rapport de police de Prévost, 3 ventôse an II, _Archives
nationales_, série W, carton 112.
[31] Discours de prairial an II.
[32] Discours du 8 thermidor.
Germinal me verra caresser ma Lisette,
Floréal de bouquets orner sa collerette,
Prairial la mener sur de riants gazons,
Messidor avec elle achever les moissons,
Thermidor près des eaux détacher sa ceinture,
Fructidor lui servir la pêche la plus mûre,
Vendémiaire enivrer ses esprits amoureux,
Brumaire sous un voile abriter ses cheveux,
Frimaire au coin du feu la proclamer Vestale,
Nivôse à sa blancheur offrir une rivale,
Pluviôse pour elle affronter les torrens,
Et Ventôse braver les sombres ouragans[33].
[33] Le Calendrier républicain, poème, précédé d’une lettre du
citoyen, Lalande, par Cubières, poète de la Révolution.
Ces charmes, ce ne seront point ceux-là qui attireront les «muscadins» à qui le policier Clément trouve un air très suspect et dont il procurera la liste[34]. Les Champs-Elysées deviennent, à certains jours, le rendez-vous des aristocrates déguisés, de mécontents promis au rasoir national. Sous la verdure lourde de la chaleur de thermidor, ils agiteront de «sinistres projets», combineront des plans machiavéliques. Ils conspireront, mais à voix basse. «Nous attendons qu’ils parlent plus haut et nous les veillons[35].» C’est un mouchard qui passe. Les feuilles vertes des Champs-Elysées ont des oreilles.
[34] Rapport de police adressé à la Commune, 19 floréal an II.
Archives nationales, série W, carton 124, pièce 40.
[35] Archives nationales, série W, carton 124, pièce 18.
*
A la prostitution, au libertinage, à la névrose érotique, rien ne saurait mettre un frein. On conçoit que, sous l’oeil d’une police impuissante et qui a bien d’autres suspects à surveiller, elle s’étale impunément. On comprend que la rue, qui appartient à tous, soit témoin des déportements des filles, et alors comment ne pas s’étonner de voir la débauche triompher jusque dans les lieux sur lesquels la police a toute autorité? L’Hôtel général et l’Hôtel-Dieu sont particulièrement accusés d’être le théâtre de scènes scandaleuses, et l’inspecteur Mercier se fait, à la date du 4 ventôse an II (23 février 1794), l’écho des bruits qui courent parmi le public. C’est au moins ce qu’on discerne à travers les extravagances de son orthographe: «On murmure beaucoup de linconduite qui regne dans lopitalle générale on assure que beaucoup de femmes qui son dans cette maison mène une vie bien pire que celle qui racroche publiquement, l’hotelle dieu a apeuprest la même renommée. Ces deux maisons passe aussie pour estre remplie de lesprie darristocrasie[36].» C’est une singulière idée que l’on peut se faire de ce lieu d’angoisse où râlent les agonisants, où se lamentent les malades et où chante le rire de la débauche. Ici, une fois encore, l’amour et la mort sont frères et se tendent la main. Aux gémissements des souffrants répondent les soupirs de la volupté, et cet hôpital c’est comme une énorme maison de débauche sous la protection de l’autorité municipale et la surveillance de la police.
[36] Archives nationales, série W, carton 112.
Il en est de même au collège de Laon[37], à la Montagne Sainte-Geneviève. La Commune a décidé de l’abandonner aux femmes sans ressources dont les maris sont partis aux frontières défendre, contre les despotes coalisés, la patrie en danger. Le collège est bientôt devenu un mauvais lieu. Ces ménagères, désormais délivrées du souci d’un loyer à payer, ont une manière particulière de faire preuve de reconnaissance, et cette manière n’est certes pas à l’honneur de leur propreté domestique. Grâce à elles, les dégâts sont bientôt considérables. Des ordures sont jetées au premier endroit venu, dans les escaliers, dans les couloirs. Les reliefs de la cuisine font un charnier de l’antique collège. La crainte de maladies épidémiques n’est pas pour les arrêter. Mais ce n’est pas tout. La citoyenne Bigaut, graveuse, rue Saint-Jean-de-Beauvais[38], semble particulièrement renseignée sur ce qui se passe en cet endroit. Est-ce elle qui donne à l’inspecteur Rollin des renseignements? On ne sait, mais la chose est présumable. «On assure que le libertinage le plus effréné est à l’ordre du jour dans cette maison, quelle (_les femmes sans doute; Rollin néglige de le dire_) reçoivent des hommes chez elles à toutes heures de jour et de nuit, quelles sénivrent continuellement, et que dans cette état elles tiennent les propos les plus dissolus et les plus inciviques comme de dire au diable la nation, la belle f….. nation, etc., etc.»
[37] «Le collège de Laon fut fondé en 1313, par Guy de Laon, trésorier
de la Sainte-Chapelle, suivant un auteur du XVIIIe siècle; d’après
un autre plus récent, il aurait été fondé en 1305, par Huard de
Courtegis; ce qui a causé l’erreur de l’ancien historien, c’est
qu’il a confondu l’exécuteur testamentaire, Guy de Laon, avec Huard
de Courtegis, le donateur.» Ch. Virmaître, Paris historique, p.
79.—Le collège de Laon occupait l’emplacement du Collège de France.
[38] «Pour plus ample information, chez la citoyenne Bigaut, graveuse,
rue de Saint Jean de Beauvais», dit Rollin à la fin de son rapport
consacré, le 6 ventôse, aux femmes du collège de Laon, ce qui fait
croire que la dénonciation lui a été faite par la susdite femme
Bigaut.—Archives nationales, série W, carton 112.
[Illustration: L’Union républicaine.
(_Gravure de l’époque—Cabinet des Estampes._)]
Pauvres sans-culottes en sabots! Tandis que sur le Rhin ou dans les plaines vendéennes on vous mène à la mort, voilà ce à quoi s’occupent vos citoyennes! L’absence est l’excuse de leurs consolations, si on peut décemment parler ainsi. Quand, éclopés, fourbus, les maris rentreront au foyer, le bégayement d’un jeune citoyen les accueillera peut-être. Qu’ils ne s’étonnent pas! Ne faut-il pas faire des enfants pour la République? Il semble bien que ce soit là le souci de quelques femmes, du moins c’est ce qui ressort de ce petit papier poudreux retrouvé au hasard des recherches et intitulé:
SUPERSTITION
Plusieurs femmes causoient entre elles. La nécessité de faire beaucoup
d’enfans pour réparer les pertes de la République étoit l’objet de
leur conversation. Celles qui paroissoient hors d’âge de donner des
enfants à la Patrie disent à une qui étoit plus jeune qu’elles: et
toi, est-ce que tu ne fais pas d’enfans? Celle-ci répond: oh bien oui!
des enfans! On ne sait pas seulement comment les faire baptiser. Les
autres plus éclairées lui dirent: Si tu n’avais pas l’air bête et sans
malice, nous te conduirions au corps de garde. Après quelques propos
désagréables, la femme quitta le groupe.
Ainsi le fanatisme s’oppose à la population[39].
[39] Observations du 10 germinal an II; Archives nationales, série
W, carton 174, pièce 39.
Si la France manque d’enfants, c’est faute de civisme!
Nous avons connu des «repopulateurs» contemporains dont le raisonnement n’était guère sensiblement différent. Après les femmes du collège de Laon, ce sont les enfermées de la Salpêtrière qui, à plusieurs reprises, font parler d’elles. Ce sont des projets plus sinistres qu’on leur attribue, bien gratuitement d’ailleurs. Sans doute ne songent-elles pas à autre chose que les femmes de L’Hôpital général et du Collège libertin. Il n’importe. Le mot de «grande conspiration» circule, et c’est assez pour qu’on les imagine en insurrection, prêtes à marcher sur Paris. Le 25 ventôse: «On disoit encore hier, cour du Palais, que les femmes de la Salpétrière devoient être armées de poignards par les conjurés ainsi que des prisonniers de Bicêtre que l’on y avoit mis exprès pour massacrer des autres[40].» Le 9 germinal: «On dit à la halle que les femmes de lhopital de la Salpétrière se sont soulevées, qu’elles sont sorties au nombre de huit cents après avoir égorgé la garde. D’autres assurent que pas une d’elles ne sont sorties[41].» Ce sont évidemment ces autres qui ont raison. On peut, en effet, douter que le poignard soit le jouet favori de ces filles folles de leur corps—et de celui des autres.
[40] Rapport de police de l’observateur Bacon; Archives nationales,
série W, carton 112.
[41] Rapport de police de l’observateur Prévost; _Archives
nationales_, série W, carton 174, pièce 32.
[Illustration]
*
Le mariage, l’union libre, le divorce devaient naturellement préoccuper cette société si profondément attachée aux choses de l’amour. La loi du divorce, votée le 20 septembre 1792 et promulguée le 25 du même mois, avait rendu à la liberté toutes celles et tous ceux à qui pesaient les chaînes sacrées du mariage, et notamment Thérézia Cabarrus qui, des bras de M. de Fontenay, allait se jeter dans ceux de l’ancien prote d’imprimerie, Tallien. Après plus de cent ans, cette question du divorce et de l’union libre semble être redevenue d’actualité et fournit un sujet de dissertations toujours fertile. Au risque de contrister les journalistes et les chroniqueurs qui l’exploitent quotidiennement, il faut bien dire qu’ils n’ont trouvé rien de neuf à écrire à cet égard. Dès 92 et 93, tout fut dit sur l’union libre, et avec une éloquence autrement sincère que celle qu’affectent nos psychologistes contemporains.
Un petit incident du 11 ventôse an II (1er mars 1794) montrera de quelles préoccupations la question était l’objet. La Convention avait, par décret, accordé des secours aux femmes et aux enfants des citoyens partis aux frontières. Se réclamant de ce décret, une citoyenne de la section de la République[42] vint demander des secours. Ils lui furent refusés, sous prétexte qu’elle n’était pas mariée, quoiqu’elle eût vécu pendant plusieurs années avec l’homme dont elle avait eu plusieurs enfants. La chose était de notoriété publique dans la section.
[42] «Cette section se tenait, en 1792, dans l’église des
Capucines-Saint-Honoré, et comprenait 1300 citoyens actifs. Elle
s’est appelée Section du Roule, de 1790 à 1793, _Section de la
République_, de 1793 à 1794, Section du Roule, en 1795, et n’a
plus changé de nom.» Mortimer-Ternaux, Histoire de la Terreur
(1792-1794), d’après les documents authentiques et des pièces
inédites; Paris, 1862, tome II, p. 418.
Ce fait inspira à l’inspecteur Perrières des réflexions qui, pour être copieuses, n’en sont pas moins marquées du meilleur bon sens. C’est un plaidoyer pour l’union libre, une défense de celles qui la préfèrent au mariage, et ce n’est pas un des côtés les moins piquants de la question que de le trouver sous la plume d’un mouchard qu’à un siècle de distance, M. Paul Bourget trouve devant lui en adversaire. Le morceau ne manque pas de logique:
La conduite de cette section, dit Perrières, et de plusieurs autres me
paraît très impolitique et entièrement contraire aux précédents
décrets qui rendent les enfans bâtards à la vie civile et notamment au
dernier, généralement approuvé du peuple, qui semble avoir pour objet
de favoriser la population en ouvrant un azyle vaste, sain et abondant
aux femmes et aux filles qui ne pourront pas faire chez elles les
frais de leur accouchement et de la nourriture de leurs
enfans[43].—Quelques idiots ou malintentionnés se sont bien plaints
et ont bien voulu jetter de la défaveur sur ce décret salutaire en
prétendant qu’il encourageait le vice; mais certes, leur a-t-on
répondu, ce n’est pas encourager le vice que d’encourager la
population, et c’est bien plutôt encourager le vice et le crime que de
ne pas encourager la population et de la flétrir même dans sa liberté,
n’est-ce pas à cette mauvaise honte, qu’entretient encore un préjugé
barbare, qu’est due l’action atroce de cette fille si heureusement, si
courageusement réparée par un brave sans-culotte, qui a mis dans cet
acte autant de désintéressement que de dévouement?… N’est-ce pas
pour la vaincre, cette mauvaise honte, que la Convention vient
d’accorder 300 livres au citoyen philosophe et généreux qui a cru
s’ennoblir en épousant une femme dont la fécondité vient, d’un seul
accouchement, d’enrichir la patrie de cinq enfans mâles, et réparant
ainsi l’ingratitude de l’insensibilité du monstre qui l’avait
délaissée.
[43] Création de la Maternité.
Mais ce n’est pas assez d’encourager celui qui sçait réparer une
immoralité en surmontant un préjugé, il faut comme en Angleterre (et
j’espère que nous n’aurons bientôt aucun exemple de justice ou de
vertu à emprunter de cette nation qui se comporte aujourd’hui comme la
plus corrompue de l’univers), punir celui dont la conduite dénaturée
n’a pu être effacée que par le dévouement d’un autre.
Mais pour revenir à la plainte qui fait le sujet important de cet
article, cette conduite de la section de la République et de quelques
autres aussi peu avancées, est bien, comme je viens de le prouver,
contraire à l’esprit des décrets, mais non à la lettre d’aucun; pour
que l’esprit ne meure pas dans la lettre, il faut donc rendre la
lecture exactement conforme à l’esprit, et ces fautes de philosophie,
de politique et d’humanité se répéteront encore longtemps dans les
sections et dans le reste de la République, si un décret formel et
rendu tout exprès n’admet les femmes non mariées et leurs enfans au
bienfait de la loi dont on prétend les exclure. Cette même loi, par
contre-coup, doit porter une peine sévère contre quiconque ayant vécu
notoirement avec une femme se permettra de l’abandonner elle et ses
enfans qu’elle aura eus pendant le tems de sa cohabitation avec lui…
Sans doute, il est mieux, il est beaucoup plus conforme à l’ordre, de
suivre le plus doux et le plus sacré penchant de la nature sous les
formes sages établies par la société pour cet objet, mais il ne faut
jamais qu’une femme ait à rougir de n’avoir pris que la nature pour
témoin de son union avec l’homme; il faut surtout qu’elle n’ait pas à
s’en repentir; par le premier moyen on évite l’infanticide, par le
second on étendra le mariage en obligeant l’amant aux mêmes devoirs
que l’époux; car c’est en rendant le désordre et le crime infructueux,
que l’on appelle et que l’on range à l’ordre et à la vertu[44].
[44] Archives nationales, série W, carton 112.
Qu’on réfléchisse maintenant que c’est un rapport de police, confidentiel, secret, que nous venons de citer, que son auteur n’espérait jamais le voir sortir du carton où le ministre l’avait englouti, et on peut alors se demander à qui doivent aller les préférences, au policier ou au romancier psychologique d’aujourd’hui?
Nous préférons le policier.
[Illustration]
[Illustration]
II
La répression de la prostitution sous l’ancien régime.—Les remèdes du Pornographe et de l’Ami des moeurs.—Exploits et hauts faits du trottoir.—Une conclusion de Restif de la Bretonne.
Le grand ennemi de la fille publique, sous l’ancien régime, fut le lieutenant de police. Son autorité était plus étendue que ne l’est aujourd’hui celle du préfet de police puisqu’il avait droit de haute justice sans appel et que plusieurs de ses arrêts pouvaient être exécutés par la main du bourreau. Hâtons-nous de le dire, jamais cette justice souveraine n’exerça sa tragique prérogative sur les prostituées. Il est vrai que leurs délits étaient de moindre importance en un temps où un commis des postes pouvait être condamné, par le lieutenant de police, à être pendu pour avoir ouvert des lettres. Il semble surtout que les lieutenants de police se soient appliqués à réprimer la débauche en frappant ceux qu’ils considéraient comme les complices directs des déportements scandaleux. Au premier rang de ces complices, figurent les aubergistes et les tenanciers d’hôtels.
Alors, comme aujourd’hui encore d’ailleurs, les hôtels garnis jouaient un rôle considérable dans la vie des prostituées. C’était, pour les voluptés de passage, le havre rapidement atteint, moyennant une modique redevance, le refuge clandestin et sûr des étreintes hâtives. En frappant l’intermédiaire, plus facile à atteindre, ne frappait-on pas la débauche? Puisque l’hôtelier profitait de cet or vénal, le châtiment ne pouvait le toucher que dans cet or. C’est de cet esprit que s’inspirent les lieutenants de police. Quelquefois, leurs arrêts s’augmentent de peines plus graves, plus sensibles, et c’est ainsi que, le 21 juin 1732, le lieutenant de police René Hérault[45], outre qu’il frappe de 50 livres d’amende le cabaretier Malteste, habitant aux Porcherons, ordonne que son établissement sera fermé et «muré» pendant six mois. Que reproche-t-on à Malteste? D’avoir reçu des femmes de mauvaise vie. Dubut, habitant rue du Petit-Lion, est maître à danser, c’est du moins ce qu’il affirme. Les inspecteurs de police lui attribuent en outre la qualité de tenancier d’hôtel borgne. «Il paraît dans le jour, aux fenêtres de cette maison sur la rue, plusieurs femmes et filles prostituées qui s’y donnent comme en spectacle, qui font des signes aux passants[46].» Et quand ces filles descendent dans la rue, c’est pour les raccrocher. On mure un cabaret, on ne mure pas un appartement. Le 20 mai 1740, Dubut se tire d’affaire avec 100 livres d’amende auxquelles le condamne le lieutenant de police Feydau de Marville. On peut croire que c’est là une sorte de tarif auquel se tient le juge, car, six ans plus tard, le 2 décembre 1746, le logeur en chambres garnies de la rue du Petit-Bourbon, le sieur Etienne Friley, se voit lui aussi infliger 100 livres d’amende. Le 22 décembre 1708, le roi en son Conseil a rendu un arrêt obligeant les hôteliers à tenir un registre. C’est à cet arrêt qu’a contrevenu Friley en ne mentionnant pas le nom des filles et des souteneurs gîtant chez lui.
[45] René Hérault fut le septième des quatorze lieutenants de police.
Il occupa son poste du 28 août 1725 au 21 décembre 1739. Voici, par
ordre de date, la liste des différents lieutenants de police:
Gabriel-Nicolas de la Reynie, du 29 mars 1667 au 29 janvier 1697;
Marc-René de Voyer de Paulmy, marquis d’Argenson, du 29 janvier 1697
au 28 janvier 1718; Louis-Charles de Machault, du 28 janvier 1718 au
26 janvier 1720; Marc-Pierre de Voyer de Paulmy, comte d’Argenson,
du 26 janvier 1720 au 1er juillet 1720, et du 26 avril 1722 au 28
janvier 1724; Gabriel Teschereau de Baudry, du 1er juillet 1720 au
26 avril 1722; Nicolas-Jean Baptiste Ravot d’Ombreval, du 28 janvier
1724 au 28 août 1725; Claude-Henri Feydau de Marville, du 21
décembre 1739 au 27 mai 1747; Nicolas-René de Berryer, du 27 mai
1747 au 29 octobre 1757; Henri-Léonard Bertin, du 29 octobre 1757 au
21 novembre 1759; Jean-Gualbert Gabriel de Sartine, du 21 novembre
1759 au 30 août 1774; Jean-Charles-Pierre Lenoir, du 30 août 1774 au
14 mai 1775, et du 19 juin 1776 au 11 août 1785; Joseph François
Ildefonse-Remond Albert, du 14 mai 1775 au 19 juin 1776; Thiroux de
Crosne, du 11 août 1785 au 14 juillet 1789.—La charge de lieutenant
de police dura cent vingt-deux ans.
[46] Cit. par Le Poix de Fréminville, Dictionnaire de la police, p.