Les Filles Publiques sous la Terreur D'après les rapports de la police secrète, des documents nouveaux et des pièces inédites tirées des Archives Nationales
Chapitre 1810
[204] «Dans la nuit du 7 au 8, un homme d’environ 50 ans s’est brûlé
la cervelle avant de rentrer chez lui. Il sortait du 124 où il avait
fait une perte considérable.» Ibid.
[205] A bas tous les jeux, par J. C. Mortier, homme de loi, à Paris,
chez Pelleté, imprimeur, rue Française, nº 13, division du Bon
Conseil et chez tous les marchands de nouveautés, p. 37.
[206] Ibid.
Silencieuses ces bouches tordues par la fièvre du jeu, crispées par la fureur du gain ou le désespoir des pertes, silencieux ces joueurs penchés sur le mouvement de la roulette infernale, silencieux ces lutteurs de la mauvaise chance dardant des prunelles enflammées sur les cartes annonçant à la fois le désastre des uns et la fortune des autres. C’est dans ce silence funèbre que Barnave perdit un soir 30 000 livres[207]; qu’un Anglais fut escroqué de 11 000 louis d’or[208]; qu’un mourant se gagna par un or inutile de magnifiques funérailles[209].
[207] Journal de la cour et de la ville, mars 1791.
[208] Chronique de Paris, octobre 1791.
[209] E. et J. de Goncourt, vol. cit., chap. 1.
[Illustration: BARNAVE.]
Là se calculent les martingales qui échouent comme toutes les martingales, quoique recommandées par des brochures que tous les joueurs achètent[210], là le trente-et-un, déjà dénoncé par Lenoir en 1781[211], ruine à chaque partie la moitié des joueurs acharnés à cette «folie du jour[212]», là s’exaspèrent toutes les fureurs, tous les espoirs, toutes les fièvres.
[210] _L’Art de voler méthodiquement dévoilé en faveur des joueurs ou
Examen du jeu de la roulette, suivi des dangers imminents de ce jeu;
perte démontrée pour les joueurs, moyens pour gagner à ce jeu
invariablement_; se trouve à Paris chez tous les marchands de
nouveautés, an IX, in-8º, 12 pp.
[211] «Le jeu de trente-et-un qu’on dit être plus dangereux (_que le
biribi_) et qui paraît avoir plus d’attraits pour les joueurs.»
Compte rendu de Lenoir, déjà cité.
[212] _Le trente-et-un dévoilé ou la Folie du jour; dédié à la
jeunesse par C. N. Bertrand_; Paris, chez l’auteur, rue
Louis-Honoré, nº 8, près celle de l’Echelle; an VI, 1798, in-8º, 88
pp.
S’il est quelque joueur qui vive de son gain,
On en voit tous les jours mille mourir de faim.
Cela, un pamphlet qui s’essaie à être un roman, le dit en vers de mirliton, mais, si on croit peu aux romans, le joueur croit encore moins aux vers[213], surtout s’ils sont mauvais et s’ils lui prédisent sa ruine. Tandis qu’il s’immobilise autour de ces tapis verts où se jouent ses destins, des filles publiques circulent par le salon, belles, à l’éclat des girandoles et à la lueur des lustres, de tous leurs fards, illuminées des feux de leurs diamants—vrais ou faux,—attirantes, suprêmes récompenses de la volupté à ceux qui surent violer la fortune et la contraindre à leur volonté.
[213] _Adel… ou la joueuse malheureuse en trente-et-un et ses
promenades dans les jeux du palais du Tribunat, par un auteur qui a
fini par se brûler la cervelle_; à Paris, imprimerie de A.-Cl.
Forget, dans tous les tripots; an X, in-8º, 88 pp.
Comme des éperviers ou de fauves aiglonnes, elles s’abattent sur le joueur heureux, prélèvent leur dîme sur le gain, l’entraînent. Un petit salon avec des sophas et des ottomanes n’est-il pas là tout proche?
Et l’or du tapis vert sonnera bientôt dans les sacoches de velours brodé des nymphes qui surent, à leur tour, le gagner.
[Illustration: Le valet dans le nouveau jeu de cartes républicain.
(_Cabinet des Estampes._)]
La Révolution a un jour jeté quelque désarroi parmi tous ces fervents du jeu; c’est quand, en 1792, elle a proscrit des cartes le roi pour en faire le pouvoir exécutif. «Avez-vous le pouvoir exécutif de pique?» a remplacé «Avez-vous du roi de pique?» On ne change point ainsi de vieilles habitudes. Néanmoins, on a cherché mieux, et les citoyens Jaume et Dagouré ont trouvé. Grâce à eux, le Roi est devenu le Génie; la Dame, la Liberté; le Valet, l’Egalité; l’As, la Loi. Coeur, trèfle, pique et carreau ont troqué ces noms d’ancien régime contre ceux de Guerre, Paix, Art et Commerce, chez les Rois. Quant aux Dames, les voici Liberté de culte, Liberté de mariage, Liberté de presse, Liberté de professions; pour les valets, on a les Devoirs, les Droits, les Rangs et les Couleurs; et qu’un vieux joueur aille se reconnaître dans ces nouvelles méthodes! Bien peu y résistent. Quant aux tripots, où le joueur est toujours pressé, ils prennent le parti d’ignorer la nouvelle invention qui, si elle est peu pratique, n’en est pas moins ingénieuse. Ces cartes sont exécutées d’une façon charmante, petites images civiques qui ne feront pas oublier à qui les tient les plaisirs du joueur pour les devoirs du citoyen. Grâce à elles, on saura, en tenant la dame de trèfle, «que la fidélité des époux doit être mutuelle pour être durable» et, en abattant le valet de carreau, on se souviendra avec fruit que «le courage venge enfin l’homme de couleur du mépris injuste de ses oppresseurs[214]».
[214] _Description raisonnée des nouvelles cartes de la République
française_; de l’imprimerie des nouvelles cartes à jeu de la
République française, rue Saint-Nicaise, nº 11.—(_Collection
Hennin; Cabinet des Estampes._)
Ce sont là des leçons, des maximes dont ne s’inquiètent guère les joueurs. Ils les ont considérées un instant avec une narquoise curiosité et en sont restés aux cartes où le Tyran et la Louve autrichienne affirment les hasards de la fortune. Faisons comme eux, et passons.
Il n’y a pas que les joueurs et les filles qui gravitent autour des tapis verts. La source de tant de bénéfices scandaleux, nuancés de quelque filouterie, devait naturellement devenir l’objet de convoitise d’autres malandrins plus mal partagés. Ainsi qu’autour des entreprises financières louches on voit évoluer, requins qui attendent leur cadavre, des maîtres-chanteurs de tout poil, les tripots de la Terreur étaient mis en coupe réglée par de véritables bandes de coquins commandées par des gaillards de grande audace. Il est évidemment difficile de les passer tous en revue ici, aussi nous faut-il choisir parmi eux un terroriste de tripots de haute marque. Nous le trouverons en la personne du sieur Venternière.
Qui est-il? D’où sort-il? Cela semble assez difficile, sinon impossible, à retrouver. Force nous est de le regarder à l’oeuvre et de le suivre dans quelques-uns de ses exploits avec le concours de l’observateur Monti dont la dénonciation, à la date du 24 pluviôse an II (12 février 1794), va nous être précieuse[215].
[215] Archives nationales, série W, carton 191.
Venternière, vers 1791, avait formé, avec des coquins de sa trempe, au nombre d’une vingtaine, une bande redoutable qui s’intitulait elle-même, au dire de Monti: «Gens menge ou mangeurs dhommes.» Venternière et ses amis se contentaient de manger l’argent des tenanciers des jeux. Leur moyen de procéder était simple. En troupe, ils pénétraient dans le tripot choisi, mandaient le maître des jeux et lui exposaient leurs désirs «ou autrement du tapage». Le tenancier cédait souvent aux prétentions de la bande des «mangeurs dhommes» et remettait la rançon de sa tranquillité. En ce cas, le rôle de Venternière était terminé. La compagnie de maîtres-chanteurs descendait pour continuer ses exploits dans le tripot voisin.
Mais il n’est si beau jeu qui ne finisse. La troupe de ces brigands devait en faire la triste expérience. En ce temps, le 36 du Palais-Egalité était tenu par des agioteurs qui avaient pris leurs précautions pour assurer le libre exercice de leur exploitation. Nous l’avons déjà dit, de ce tripot les femmes étaient exclues, ce qui témoigne d’une particulière attention des tenanciers pour leurs joueurs. Cependant, ce n’était point à cela seul que s’étaient bornés leurs soucis. Parmi les oisifs peu fortunés, porteurs sans ouvrage, valets sans maîtres, cochers sans voitures, peuplant les Galeries du Palais-Egalité, ils avaient recruté une troupe solidement armée, dressée à défendre toute invasion du tripot[216].
[216] «Les mètres (_sic_) du jeu avait leur monde qu’il payait aussi
pour le défendre» écrit Monti dans son rapport.
C’est à ces gardiens salariés, meute redoutable au seuil du chenil, que Venternière et sa bande vinrent se heurter en frimaire an I (novembre 1793). Cette fois, les coquins trouvèrent à qui parler. Bâtons et cannes entrèrent en jeu. Ce que Monti appelle la «clique de Venternière» reçut une merveilleuse correction, au point que le chef de la bande, quelque peu endommagé, resta sur le carreau. Il le quitta bientôt pour aller en prison.
Cette fois, les «mangeurs dhomme» furent dispersés. L’arrestation du chef, l’accueil imprévu du numéro 36, c’étaient là des raisons suffisantes pour les décourager. Cependant, Venternière devait être bientôt rendu à la liberté. Les tenanciers n’étant guère plus intéressants que le maître-chanteur, on se garda de poursuivre l’affaire. Il se passa alors un fait qui demeure assez obscur. «Quelques jours après qu’il fut sorti de prison, écrit Monti, il fut mendé à la Comune; la Comune lenvoya prisonnier à la consiergerie[217].»
[217] Monti termine en disant: «Les registres existent lon peut
prendre conaisence des faits.»
Qui manda Venternière à la Commune? Pourquoi fut-il mandé? On ne sait et il est impossible de suivre les traces de cette nouvelle affaire. Sans doute, les tenanciers du 36 redoutaient-ils quelque nouvelle visite dont l’issue leur pouvait être moins heureuse ou craignaient-ils plus simplement la vengeance du coquin? Ce sont là des raisons qui, peut-être, sont bonnes, mais qu’on ne saurait affirmer avec certitude. En juillet 1794, après une détention de sept mois, Venternière sortit de la Conciergerie, prêt à prendre part à l’émeute du 10 août. Peut-être y joua-t-il un rôle et en profita-t-il pour réclamer une récompense, une compensation, un emploi? Cela semble certain, puisque le ministre de la guerre le chargea d’une mission aux environs de Landau en qualité de commissaire du pouvoir exécutif. Il en revint en pluviôse an II et alla habiter au numéro 15 de la rue Lepelletier. Il eut la sagesse de se faire oublier. N’est-elle véritablement pas curieuse cette histoire d’escroc mué en commissaire des guerres, parti organiser l’administration des armées aux frontières après avoir rançonné le tapis vert du Palais-Egalité? C’est grâce à l’observateur Monti que nous la connaissons. Monti semble, d’ailleurs, s’être fait une spécialité de la surveillance des maisons de jeux. Ses rapports, d’une orthographe déconcertante et pittoresque[218], fourmillent d’incidents curieux qui, à eux seuls, composeraient un volume.
[218] Voici de quelle manière il écrit certains mots: jardain, pour
jardin; lencienne, pour l’ancienne; lotau, pour loto;
esgrots, pour escrocs; destraction, pour d’extraction;
confraires, pour confrères; lignorais, pour l’ignorer…
Mais il faut renoncer à les énumérer. Chaque rapport offre plusieurs
de ces savoureuses surprises.
C’est lui qui remarque que, dans la police de l’ancien régime, des inspecteurs étaient principalement chargés de la surveillance des jeux, et que cette surveillance fait totalement défaut depuis la Révolution. «Et dans le régime actuel il y faut des surveilant, dit-il, ou il faut détruire totalement les jeux des cartes.» La proposition vient certainement d’un excellent naturel, mais, comme celle de Prévost, conseillant la démolition des cabarets des Champs-Elysées, elle n’a que le défaut—et le mérite—d’être excessive. A l’appui de ses dires, Monti donne des exemples, car les faits et les dénonciations constituent la plus grosse part de son dossier. Il raconte:
Un citoyen il y a deux jours étant au jardain égalité dans la maison
du nº 29 où l’on joue sans discontinuer vit avec surprise que le plus
grand nombre des joueurs qui ne désemparent pas de ce tripot sont pour
la plus grande partie des escrocs, plusieurs de ces joueurs avaient
été arêtés il y a quelque temps mais ils vienent dêtre mis en liberté
et recomencent leur brigandage tout comme auparavent. Ce citoyen vit
filouter dans un petit espace de temps qu’il resta là 600 livres à un
citoyen. Le citoyen de qui je tiens le fait indigné dune volerie si
révoltante fut au comité révolutionnaire de la section de la montagne
pour leur faire par de ses coquineries.
L’initiative de cet honnête citoyen est loin d’être couronnée par le succès qu’elle mérite. Le Comité révolutionnaire est occupé de choses beaucoup plus graves. Aussi lui répond-on:
… Qu’ils n’avait pas le temps de lentendre ce qui fait qu’il ne
furent pas aretés et qu’ils profiteront de leurs escroqueries. Au
salon dit doré le fils dun député il y a quelques jours i fut escroqué
de même pour la somme de 7 à 8 mille livres[219].
[219] Rapport de police du 1er pluviôse an II: Archives nationales,
série W, carton 191.
Aussi qu’allait-il faire dans cette galère?
Mais ce dont Monti paraît prendre soin particulièrement, c’est de signaler l’heure à laquelle on peut opérer des descentes chez «des êtres qui ne seront pas des plus contens de cette visite».
C’est ainsi qu’il écrit le 4 pluviôse (23 janvier):
Dans la rue de la loy cidevant richelieu à l’hôtel de Londres[220] il
vient de se former tout nouvelement une societté qui pourra devenir
dangereuse sy lon ne sempresse de la détruire dans son comencement.
Cette societté a des agens qui sous le menteau recrutent des
proselites en les invitans de venir pour y jouer. Il est bon de savoir
que dans cette maison lon y joue toutes sortes de jeux défendus et
principalement le biribi. Le banquier de ce jeu est le nommé Jits,
maître paumier de la rue de Seine faubourg St. Germain et celui qui
tien le jeu est un encien garde du cidevant Capet. Ils sasemblent dans
cette maison laprés midi et ils y passent la plus grande partie de la
nuit. Comme cette maison a deux sorties une rue de la loi et lautre
par la rue de derrière qui va au jardin[221] il est bon que lon y
fasse atention et pour aller leur rendre une visite il faut que lon
s’y transporte aux environs de minuit[222].
[220] Dès 1789, l’hôtel de Londres était signalé comme un tripot
dangereux. Le rapport de Monti semble faire croire qu’il y existait
plusieurs salons de jeu, distincts les uns des autres, et tenus
chacun par un banquier ou croupier opérant pour son compte. Le fait
n’était pas rare à l’époque.
[221] Probablement la rue Montpensier.
[222] Archives nationales, série W, carton 191.
[Illustration: Le 4 pluviose pre decade de lan 2me de la repeublique.
dans la rue de la loy cidevant richelieu a lhotel de londres il vient
de se former tout nouvelement une societté qui poura devenir
dangereuse sy lon ne sempresse de la detruire dans son comencement
cette societté a des agens qui sous le menteau recrutent des
proselites en les invitant de venir pour y jouer il est bon de savoir
que dans cette maison lon y joue toutes sortes de jeux defendus et
pricipalement le biribi Le banquier de ce jeu est le nommé jits metre
paumier de la rue de Seine faubourg St. germain et celui qui tien le
jeu est un ancien garde du cidevant Capet ils sasemblent dans cette
maison lapres midi et ils y passent la plus grande partie de la nuit
Rapport de l’observateur Monti sur une maison de jeu.
(_Archives Nationales._)]
Deux mois plus tard, c’est une visite pour le 231 du Palais-Egalité que demande Monti. Cette fois encore, il indique les heures où elle peut être faite utilement. C’est son rapport du 9 germinal an II (29 mars
1794):
Malgré que lon ait arrêté dernièrement un assés grand nombre de
joueurs à l’hotel d’angleterre et dans quelques maisons au jardin du
cidevant palais royal cella nempéche pas que le jeu du lotau ne se
joue continuellement toutes les aprés-midi dans la maison du nº 231,
sous la gallerie vitrée au bout de lallée des boutiques de bois au
premier lon peut y faire une visite depuis 6 heures du soir que le
fort des individus qui vont la pour y jouer y abondent lon poura y
trouver des êtres qui ne seront pas des plus contens de cette visite.
[Illustration: Le supplice d’un espion de police, le 8 juillet 1789, devant le cirque du Palais-Royal.]
Mais, pour Monti, ce ne sont là que des généralités, et c’est ce que ses observations quotidiennes ont de moins intéressant. Où il apporte des documents véritablement curieux sur l’intérieur des tripots, sur les individus louches qui les exploitent et les dupes qu’on y fait, c’est quand il corse son rapport de quelqu’une de ces anecdotes où il excelle. Ainsi, le 9 germinal, il offre celle-ci, précieuse indication sur la psychologie des escrocs du temps:
Dernièrement dans la maison du nº 29 au jardin-égalité il y avait
plusieurs de ses esgrots qui se disputait en attendant quil vint des
dupes pour se faire friponner. Javais dénoncé il y a quelque temps des
friponneries qui sétait comises dans ses repaires jose croire que
cella a contribué un peu aux arrestations qui sy sont faites, le nommé
oxoby md de chocolat demeurant rue des bons enfants nº 25 sous larcade
qui va au cloitre cidevant St. honoré, Sn (_section_) de la halle aux
bleds, cest oxoby est un joueur destraction il disait à ses confraires
les autres joueurs en se disputant sy javais le malheur dettre arrété
au jeu je vous assure que je donnairais la notte de tous les fripons
et jen connais comme vous ne lignorais pas, beaucoup[223].
[223] Archives nationales, série W, carton 174, pièce 123.
Quand une visite vient créer quelque désordre dans ces lieux mal famés, Monti se réjouit. Il se «flatte» que c’est grâce à lui qu’on met bon ordre à ce désordre. Aussi se prodigue-t-il dans la plus louable intention du monde, et ses rapports abondent en recommandations. A la date du 19 pluviôse, il s’occupe des joueurs que des gens dans la manière du sieur Venternière dévalisent au sortir des tripots:
Les patrouilles sont très rares la nuit dans les quartiers qui
avoisinent la convention et le cidevant palais royal. Il serait
néamoins néssesaire pour la tranquilité publique que les comandans
dans ces sections donnassent des ordres pour que les patrouilles
fussent plus fréquentes surtout depuis dix heures du soir jusqu’à une
heure du matin. Cest pendant lespace de ces trois heures là que les
fripons de toute espesse vident les maisons de débauche et des jeux si
un honnéte citoyen a le malheur de ce trouver sous leurs mains en se
retirant chez lui, il se trouve souvent vollé parce que les
patrouilles étant très rares les coquins ont toute aisance de cometre
leurs brigandages sans avoir la crainte detre surpris ny arrétés[224].
[224] Ibid., carton 191.
Il faut laisser Monti à ses illusions. Ses rapports ne sont pour rien dans les rafles qu’on opère. Quand on les fait, c’est pour purger le Palais-Egalité des royalistes qui demandent un refuge à la cohue des filles, des filous et des agioteurs. Et alors l’ordre vient d’en haut, de ces Comités du Gouvernement que domine Vadier dans l’un, et où règne Robespierre dans l’autre. Ceux-là prennent soin davantage des dénonciations qui leur parviennent. Parmi trois pages de détails superflus, ils devinent le danger, ils flairent l’ennemi. Et cet instinct est rarement trompé. La clairvoyance de Robespierre, la prudence de Vadier, c’est là ce que Monti prend pour le résultat de ses observations.
Il faut savoir lui rendre grâce. C’est à lui, et à quelques-uns de ses confrères, que nous devons de connaître les dessous de cette déconcertante et surprenante vie de Paris sous la Terreur. De leurs rapports, elle se dégage avec une singulière netteté, et le Palais-Egalité de 93 et de 94 ne demeure plus un mystère resté si longtemps indéchiffrable. On écoutait rugir cette énorme fournaise où se mêlaient tous les éléments disparates et contradictoires de la grande ville en ébullition, on regardait passer le cortège luxurieux des filles publiques, la ruée des joueurs. On ignorait la pensée qui agitait ces êtres bousculés dans la colossale tourmente. Aujourd’hui, nous savons que c’est dans le rapport dédaigné d’un mouchard qu’il nous la faut chercher. Et c’est un coup de scalpel de plus dans le cadavre de cette société révolutionnaire qui, depuis 1793, constitue la plus émouvante et la plus tragique leçon d’anatomie de l’Histoire.
[Illustration]
V
La littérature érotique au Palais-Égalité.—Estampes licencieuses.—Où il est prouvé que la police est le dernier refuge de la pudeur publique.—Le citoyen poète Florian.—Les libelles et les pamphlets contre Marie-Antoinette.—Les libraires et le Tribunal révolutionnaire.
A cette époque forcenée, deux genres de littérature ont suffi. La première exclusivement politique, la seconde entièrement érotique. Entre elles point de milieu. C’est à la seconde que le cadre de notre sujet nous force à nous arrêter.
Les almanachs galants nous ont déjà montré à quel point cette fureur licencieuse prétendait ignorer les limites, sinon du bon ton, du moins de la décence. Ces publications, à aucune époque, aucun régime n’a pu les prohiber efficacement. Londres, Amsterdam et Bruxelles ont successivement offert aux imprimeurs traqués l’asile propice. En 1793, l’arrêt de la Municipalité du 2 août 1789 était lettre morte, et on ne se préoccupait guère de la défense «de publier aucun écrit qui ne porterait pas le nom d’un imprimeur ou d’un libraire, et dont un exemplaire paraphé n’aurait point été déposé à la chambre syndicale». Le nom de l’auteur n’étant point exigé, un volume n’avait qu’à paraître Au Palais-Royal, chez la petite Lolo, marchande de galanteries, à la Frivolité… et la muscade était passée. L’oeuvre la plus infâme acquérait droit de cité, et sous la Terreur, traqués pour les pamphlets politiques, les libraires cherchèrent des profits dans les publications licencieuses. A leurs étalages, le Catéchisme libertin à l’usage des filles de joie et des jeunes demoiselles qui se décident à embrasser cette profession, par Mlle Theroigne[225], voisina avec Arlequin réformateur dans la cuisine des moines ou plan pour réformer la gloutonnerie monacale au profit de la nation épuisée par les brigandages de harpies financières, par l’auteur de La Lanterne magique de France[226], on y trouva l’Almanach chantant d’Annette et Lubin ou les Délices de la Campagne[227], côte à côte avec La Culotte, chanson érotique sur différents sujets et singulièrement sur la Révolution Françoise[228], par le sieur Bélier, sergent de la Garde nationale de Versailles. Mais ce ne sont là que plaisirs d’un moment. Le grand succès va à la Vie du chevalier de Faublas de Louvet et aux Liaisons dangereuses, lettres recueillies dans une société et publiées pour l’instruction de quelques autres de Choderlos de Laclos.
[225] Paris, 1792, in-8.
[226] Paris, 1789, in-18.
[227] A Paphos et à Paris chez la Veuve Tiger, 1792, in-32.
[228] A Paris, chez Girardin, libraire, aux dépens de l’auteur, 1790,
in-8, 22 pp.
[Illustration: HOMMAGE AUX PLUS JOLIES ET VERTUEUSES FEMMES DE PARIS.
OU Nomenclature de la classe la moins nombreuse.
PRÉLIMINAIRE.
Nous disons que la classe la moins nombreuse est celle des jolies
femmes, & nous croyons ne pas nous tromper beaucoup. La Nature est
avare de ses dons, & elle paroît ne les répandre qu’à regret sur les
personnes qu’elle en favorise: aussi devons-nous aux jolies femmes
un hommage digne d’elles.
Avant de passer à la Nomenclature des Beautés qui font l’ornement
de notre Capitale, nous présenterons quelques Articles qui serviront
de base à notre entreprise.
ARTICLE PREMIER
Nous excluons de notre liste, les jolies femmes qui font trafic ouvert
de leurs char-
Une liste de jolies femmes devenue rare.
(_Collection Hector Fleischmann._)]
Nous verrons plus loin quel redoutable concurrent fut pour eux le marquis de Sade, et quels coups leur portèrent les innombrables productions de Restif de la Bretonne. Ce que nous avons dit de la prostitution publique et clandestine, sous la Terreur, éclaire nettement la faveur de ces productions scatologiques auxquelles l’Enfer de la Bibliothèque nationale offre aujourd’hui la paix de l’oubli. Cette licence s’étendait naturellement aux estampes. Les Félicien Rops de l’époque firent merveille. Chaque jour eut son image satirique et érotique. De vieux sénateurs séniles se lamentent aujourd’hui, un peu en vain d’ailleurs, sur les tentations qu’offrent les gravures de nos journaux illustrés qui se réclament encore de l’esprit de la France gauloise. Mais ce qui, aujourd’hui, est simplement galant, joli et éminemment parisien, saurait-on un instant le comparer à ce que la Terreur autorisa? Là, rien de ce qui fait pour nos yeux le charme de Willette, l’aimable agrément de Louis Morin, la fantaisiste et sobre espièglerie de Carlègle ou la caricaturale jovialité d’Abel Faivre, rien si ce n’est que l’audace poussée publiquement au point où la poussèrent clandestinement les graveurs des éditions libertines de l’ancien régime, connues sous le nom d’éditions des Fermiers Généraux. Ces feuilles illustrées d’aujourd’hui, plaisir du regard, en étaient, en 93 et 94, l’offense. Ici cependant Pierre-Laurent Bérenger, l’ancêtre de M. Bérenger, sénateur, n’intervint pas, et ce fut dans le sein de la police secrète que se réfugia la pudeur publique alarmée et outragée. Ah! c’est pour tous ces observateurs, que ce soit Pourvoyeur, que ce soit Rollin, que ce soit Charmont, un beau sujet d’indignation! Sur Paris, s’est abattue cette volée de feuilles légères, cette moisson libertine où les Fragonard du ruisseau ont donné libre cours à leur fantaisie—et on devine laquelle. A la date du 22 ventôse an II (12 mars 1794), Pourvoyeur ne peut s’empêcher d’écrire:
L’on voit encore sur les quais de ces estampes dont les sujets sont
aussi indécents que scandaleux. Ces ordures qui invectent[229]
quantité d’endroits attire d’autens plus les regards des jeunes gens
des deux sexes qu’ils sont très bien faites et que l’on y voit
l’explication au bas.
[229] Il faut lire infectent naturellement.
Mais toute son indignation se fait jour dans cette phrase:
L’on en voit jusque sous les galleries de la Convention[230].
[230] Archives nationales, série W, carton 112.
On ne sait s’il craint de savoir les yeux de Maximilien de Robespierre ou du mince Saint-Just offensés par ces libertinages du burin, ou s’il déplore de savoir la Convention avilie et déshonorée par ces étalages qui «invectent».
C’est à peu près le même sentiment qui a fait écrire, le 25 pluviôse (13 février), à Rollin:
Plusieurs marchands de nouveautés (_en librairie_) se permettent de
vendre des livres propres à corrompre les moeurs et notamment un
intitulé la nouvelle Sapho[231].
[231] Archives nationales, série W, carton 191.
Cette Nouvelle Sapho—quelque chose comme l’Examen de Flora d’une lesbienne—c’est un legs de l’ancien régime à la Terreur. Elle parut pour la première fois dans l’Espion anglais (tome X, p. 196 et suivantes) sous le titre: Apologie de la secte anandryne ou exhortation à une jeune tribade. En 1789, on la publia avec un nouveau titre: Anandria ou confession de mademoiselle Sapho. Didot, en 1793, l’augmenta de quelques images obscènes et la réédita dans le format in-18. C’était alors La Nouvelle Sapho ou histoire de la secte anandryne publiée par la C. R. C’est celle-là, sans doute, qui effarouchait le policier Rollin. Mais les avatars de cet écrit n’étaient point terminés. En cette même année 1793, les marchands de nouveautés mirent en vente le Cadran des plaisirs de la Cour ou les aventures du petit page Chérubin pour servir de suite à la vie de Marie-Antoinette, cidevant Reine de France. Le volume se terminait par la Confession de Mademoiselle Sapho. Et sans doute constitue-t-elle encore aujourd’hui un numéro des catalogues spéciaux que nous dépêchent Amsterdam et Bruxelles.
Avec Clément, nous revenons aux estampes licencieuses:
Les marchands d’estampes exposent toujours des gravures ou tableaux en
plâtre très obscénnes. Il y en avoit d’étallés hier sur le boullevard
et sous les arcades de la place de l’Indivisibilité[232].
[232] Rapport à la Commune, 28 floréal (17 mai); _Archives
nationales_, série W, carton 124, pièce 55.
Jusqu’ici, on s’est contenté de signaler l’abus; avec Charmont, nous allons connaître le remède qu’il importe d’appliquer énergiquement. Le rapport du 9 germinal (29 mars) nous l’apprend:
On demande très fort qu’il soit fait des visites domiciliaires chez
tous les libraires de paris afin de leurs otter tout les ouvrages qui
sont contraires au bonnes moeurs et aux vertus républicaines et on
assure que ce sera un grand point pour la régénération des
moeurs[233].
[233] Archives nationales, série W, carton 174, pièce 117.
Ce «on», ce n’est que Charmont, on le devine aisément. Il pense donner ainsi plus de poids à sa dénonciation. Monti y mettait moins de formes pour demander des descentes dans les tripots, et l’un et l’autre aboutirent au même résultat. Les libraires purent débiter la Nouvelle Sapho en toute sécurité.
*
Tandis que sur Paris déborde la licence des filles publiques et des oeuvres érotiques du Palais-Egalité, quelqu’un juge opportun de faire paraître un petit livre de bergeries et de pastorales rimées. C’est Jeanne-Pierre Claris, cidevant chevalier de Florian, qui publie ses Fables, et nous sommes en 1793[234].
[234] Almanach des Muses pour l’année 1794.
La Terreur semble, à certains moments, éprouver le besoin de se retremper dans l’églogue. L’Incorruptible n’a-t-il pas adjuré la Nature à la Fête de l’Etre suprême? Danton ne va-t-il pas oublier le danger qui le menace dans sa rustique maison d’Arcis-sur-Aube? Et même, regardez ces livres érotiques éclos en 1793 et 1794, les amants n’y attestent-ils pas le spectacle des vertes campagnes pour échapper à la luxure à laquelle ils se livrent? Le marquis de Sade ne mêle-t-il pas les plus riantes descriptions bocagères aux sombres et sanglants tourments de Justine, aux aventures voluptueuses de Juliette? Brissot, avant que de porter sa jeune tête sur l’échafaud de la Gironde, Brissot ne court-il pas les campagnes de l’Ile-de-France où il recherche les paysages mollement onduleux de l’Eure natale?
Florian, «Florianet», ainsi qu’enfant il fut appelé par M. de Voltaire, n’est donc point un phénomène dans ce temps d’orages électriques. «Coqueluche du jour dans le beau monde et dans les livres», il a, lui aussi, donné des gages à la Liberté et, à la Fête de la Fédération, a mêlé à ses hymnes d’enthousiasme les couplets qu’il composa en son honneur:
Sur ma guitare, assez longtemps,
J’ai chanté les tendres amants;
Chantons la Liberté,
La sainte Egalité
Et le doux nom de frère;
Soyons unis (_bis_),
Chantons la Carmagnole,
Soyons unis, mes amis!
Disparaissez, titres si vains,
Qu’enfanta l’orgueil des humains;
Le seul que l’on chérit,
Le seul qui nous suffit
C’est le doux nom de frère;
Soyons unis (_bis_),
Chantons la Carmagnole,
Soyons unis, mes amis[235]!
[235] «Cinq autres couplets complètent cette Carmagnole, qui ne se
trouve dans aucun des ouvrages de Florian, mais qui parut éditée à
part, sur feuille volante, en 1790, sous la signature du poète.»
Joseph Vingtrinier, Chants et chansons des soldats de France,
1902, p. 14.
[Illustration: Autographe de Florian.]
Mais puisqu’il est chevalier, que Trianon l’a vu chanter ses plaisirs sur le double pipeau, il sera suspect en 1794. Le 27 messidor (15 juillet), il est arrêté et écroué à la prison de Port-Libre[236]. Ce n’est pas de ses Fables[237] qu’on se préoccupe. Là, on semble l’oublier. Ses amis multiplient les démarches en sa faveur, et Boissy d’Anglas rédige pour lui un mémoire de treize pages[238]. Ce qu’il fait dans sa prison, une lettre à la Citoyenne Anne Galissat, maison du citoyen Terrier, rue de Brutus à Sceaux-l’Unité, près le bourg de l’Egalité[239] nous l’apprend.
[236] C’était l’ancienne abbaye de Port-Royal, boulevard du
Port-Royal; aujourd’hui la Maternité.
[237] _Fables de M. de Florian, de l’Académie française, suivies du
poème de «Tobie»_; Paris, Didot aîné, in-18, 1793.
[238] Collection G. Bord; Catalogue N. Charavay, nº 84, mai 1906.
[239] Catalogue d’autographes Lemasle, nº 86, pièce 52, avril 1908.
«J’espère dans mon innocence et dans mes amis, écrit-il; je travaille, en attendant, à un ouvrage qui sera utile à la République, dès que mon premier chant sera fini, je le ferai passer au député mon ami[240], pour le Comité[241]. L’on me flatte que bientôt je jouirai de ma liberté, ce premier bien de la vie.» Cette liberté, il l’a peu après, mais c’est pour en mourir. Au lendemain du coup d’Etat de thermidor, il s’éteint doucement, comme s’éteint sur une flûte bocagère l’air d’un menuet exténué.
[240] Il s’agit ici, sans doute aucun, de Boissy d’Anglas, député à la
Convention, qui rédigea pour Florian le mémoire ayant fait partie de
la collection Gustave Bord.
[241] Comité de Sûreté générale.
Nous devions nous arrêter à ce nom pour expliquer la présence, parmi la politique et l’érotisme, de ce petit livre puéril et naïf qui fait songer à un La Fontaine plus efféminé, plus timide et d’un optimisme heureux que rien ne déconcerte. Ce n’aura été qu’une brève halte, une courte lueur, vite éteinte, dans le rouge enfer de la librairie du Palais-Egalité sous la Terreur.
On peut y pénétrer avec curiosité, mais non sans dégoût, et les pamphlets contre Marie-Antoinette, par exemple, donneront la mesure de ce que peut la politique quand elle prend pour compagnes la Haine et la Licence. Jamais, peut-on croire, personnage ne fut couvert dans l’Histoire d’une exécration aussi unanime.
Reine que nous donna la colère céleste,
Que la foudre n’a-t-elle écrasé ton berceau[242]!
[242] L’original de ce poème faisait partie de la collection de feu M.
Paul Dablin.
C’est Pons-Denis-Ecouchard Lebrun—cette seule fois Lebrun Pindare—qui la cloue ainsi dans un poème au pilori.
L’Autrichienne! Cette insulte sera désormais celle qui l’accompagnera jusque devant le Tribunal révolutionnaire, jusqu’à la guillotine. C’est le leitmotiv des libelles les plus modérés, des pamphlets les moins orduriers, le thème sur lequel La Harpe lui-même brodera cette poésie qu’on se communiquera, sous le manteau, en 1789 et qui paraîtra insipide et anodine au point que personne ne la ramassera deux ans plus tard:
Monstre échappé de Germanie,
Le désastre de nos climats,
Jusqu’à quand contre ma patrie
Commettras-tu tes attentats?
Approche, femme détestable,
Regarde l’abîme effroyable
Où tes crimes nous ont plongés!
Veux-tu donc, extrême en ta rage,
Pour couronner ton digne ouvrage,
Nous voir l’un par l’autre égorgés?
En vain je cherche en ma mémoire
Le nom des êtres abhorrés,
Je n’en trouve pas dans l’histoire
Qui puissent t’être comparés,
Oui, je te crois, indigne reine,
Plus prodigue que l’Egyptienne
Donc Marc-Antoine fut épris,
Plus orgueilleuse qu’Agrippine
Plus lubrique que Messaline
Plus cruelle que Médicis!
Chose curieuse! Ces vers contiennent déjà tout ce que les pamphlets contre la reine répéteront à l’envi. Plus cruelle que Médicis, dit La Harpe, et on aura Le Petit Charles IX ou Médicis justifiée[243] et Antoinette d’Autriche ou dialogue entre Catherine de Médicis et Frédégonde, reines de France aux enfers[244]. Mais ce qu’ils taisent, ce qu’ils passent sous silence—et par quelle pudeur?—c’est ce bruit sournois et persistant que fait courir la faveur de Mme de Polignac. Pour elle, on évoquera
Lesbos, mère des jeux latins et des voluptés grecques[245].
et la grande ombre fatale et blasphémée de la Sapphô antique. C’est elle qu’on représenta, enlacée par la reine, disant: «Je ne respire plus que pour toi; un baiser, mon bel ange[246]!» C’est elle encore qu’on retrouvera parmi ces «tribades de Versailles» que le Portefeuille d’un talon rouge[247] prétend honnir en racontant plaisamment leurs orgies. Son nom sera en tête de la Liste de toutes les personnes avec lesquelles la reine a eu des liaisons de débauche[248] que publie une brochure de 1792[249], et toujours avec l’Autrichienne elle assumera sa part dans l’ignominie populaire, dans le scandale de ses excès et de ses inconséquences dont la majesté royale sera souillée et qui la perdra à jamais[250].
[243] Paris, 1789, in-8, 77 pp.
[244] Londres, 1789, in-8, 15 pp.
[245] Charles Baudelaire, Pièces condamnées des Fleurs du mal, XXV.
[246] Frontispice de _La Destruction de l’aristocratisme, drame en
cinq actes en prose, destiné à être représenté sur le théâtre de la
Liberté_; à Chantilly, imprimé par ordre et sous la direction des
princes fugitifs, 1789, in-8, 128 pp.
[247] _Portefeuille d’un talon rouge contenant des anecdotes secrètes
et galantes de la cour de France_; à Paris, de l’imprimerie du comte
de Paradés, l’an 178…, in-12, 59 pp.—Le comte de Paradés,
aventurier assez obscur, mort en 1786, publia ce pamphlet le 18 juin
1779. Il semble toutefois n’avoir été que le prête-nom d’un
personnage inconnu dans cette affaire.
[248] Voici les autres noms que donne cette liste, quelque peu
fantaisiste, faut-il le dire? La duchesse de Pecquigny; la duchesse
de Saint-Maigrin, la duchesse de Cossé, le comte d’Artois, la
marquise de Mailly, le comte de Dillon, la princesse de Guémenée, le
duc de Coigny, Mme de Lamballe, Mme de Polastron, un garde du corps,
Manon Loustonneau, un commis du secrétariat de la guerre, Mme de
Lamothe-Valois, le prince Louis de Rohan, Mme de Guiche, le comte de
Vaudreuil, Mlle La Borde, Bezenval, Bazin, l’abbé de Vermont, Souk
et Raucoux, (Raucourt?), tribades remarquables, Mlles Michelot,
Guimard, Dumoulin, Viriville, M. Campan, M. Cassini, M. Neukerque,
M. Guibert, Mme de Marsan, Dugazon.
[249] Ces noms se trouvent à la page 21 de la _Liste civile, suivie
des noms et qualités de ceux qui la composent et la punition due à
leurs crimes; récompense honnête aux citoyens qui rapporteront des
têtes connues de plusieurs qui sont émigrés et la liste des affidés
de la cidevant Reine_; imprimerie de la Liberté, 1792, in-8, 24 pp.
[250] Comte de Montgaillard, vol. cit., p. 125.
[Illustration: ANTOINE BERNARD ET ROSALIE,
OU
LE PETIT CANDIDE.
A PARIS,
Chez ANCELLE, Libraire, rue du Foin-St.-Jacques, Collége de M.tre
Gervais, Nº. 265.