Les Filles Publiques sous la Terreur D'après les rapports de la police secrète, des documents nouveaux et des pièces inédites tirées des Archives Nationales

Chapitre 312

[Illustration: Je suis le véritable père Duchesne, foutre.

 

GRANDE VISITE

DU

PERE DUCHESNE

A MADAME LAMOTTE,

 

Un journal populaire de la Terreur:

Le Père Duchesne.]

Les lieutenants de police auront beau disparaître, le tarif restera le même, mais une peine d’un nouveau genre viendra s’ajouter aux arrêts. Dès 1789, les hôteliers en infraction avec les arrêts, règlements et ordonnances sur les moeurs sont justiciables du tribunal de police siégeant à la Maison Commune. Feron tient, rue de la Mortellerie, l’hôtel de Sens. C’est le lieu choisi par les prostituées pour leurs affaires galantes; le 3 février 1790, 100 livres d’amende et l’affichage du jugement dans les soixante districts de la capitale. L’hôtel de Prusse, tenu, rue Dauphine, par le sieur Poisse, ne jouit guère d’une réputation plus favorable. Le 17 mars 1790, le même jugement le frappe, mais l’envoie, au surplus, à la prison de la Force[47] jusqu’au paiement de 100 livres d’amende et ordonne l’expulsion des filles logées à l’hôtel de Prusse, dans les vingt-quatre heures. Le délit de la femme Chaume semble moins grave. Le 21 mai 1791, elle n’est condamnée qu’à 30 livres d’amende.

 

[47] L’hôtel de Brienne avait été, le 23 août 1780, acheté par Louis

XVI pour être converti en prison. Il était composé de deux

bâtiments, l’hôtel de la Force et l’hôtel de Brienne. Un ordonnance

royale du 30 août 1780 les réunit sous le nom de Grande et Petite

Force. La première avait son entrée au nº 2 de la rue du

Roi-de-Sicile, la seconde dans la rue Pavée. La prison fut démolie

en 1850. La rue Malher occupe actuellement son emplacement.

Ces trois derniers jugements démontrent que la Commune suivait, à ses débuts, assez fidèlement la tradition que lui léguèrent les lieutenants de police. On ne saurait dire que ce système, appliqué souvent avec sévérité, quelquefois avec la plus extrême rigueur, ait donné des résultats bien appréciables. Qu’on lise, par exemple, le Journal des inspecteurs de M. de Sartine[48], et on y observera, au fur et à mesure de nouveaux jugements, une progression constante dans la débauche. Qu’importe, en effet, une amende de cent livres pour un délit qui en fait gagner mille? On prend vite son parti d’une condamnation, en somme, peu infamante, semble-t-il. Mais les lieutenants de police passent, injuriés, diffamés[49], et la prostitution demeure. Voilà ce qu’il convient de retenir. D’ailleurs, les événements marchent. La politique absorbe tout et c’est désormais à elle seule que va se dévouer la police.

 

[48] Le Journal des inspecteurs de M. de Sartine (1761-1764) fut

publié en 1863 (Bruxelles, chez Parent, in-12) par Lorédan Larchey.

C’est le recueil des rapports quotidiens sur les moeurs que le

lieutenant de police adressait chaque matin à Louis XV. Les

anecdotes graveleuses y abondent et c’est un singulier document sur

la vie des femmes galantes de l’époque.

 

[49] On trouve un écho de ces diffamations dans les Mémoires de

Bachaumont (1772): «M. de Sartine, le lieutenant de police actuel,

est fort intrigué pour connaître l’auteur d’une préface qui s’est

trouvée insérée dans un exemplaire du Portier des Chartreux, saisi

à la Chambre syndicale. Ce magistrat y est traité de la façon la

plus infâme; on l’y accuse de putanisme, de maquerautage, de

friponnerie, d’être le fléau des auteurs et le tyran des libraires.

Toutes ces injures sont si grossières qu’elles tombent d’elles-mêmes

et qu’elles ne doivent pas affliger M. de Sartine.»

En 1784, Elie Harel déclare qu’il y a à Paris «soixante mille filles de prostitution, auxquelles on en ajoute dix mille privilégiées, ou qui font la contrebande en secret[50]». Soixante mille! Et cela au temps où la main de fer de Lenoir pèse sur elles! Que sera-ce donc le jour où la Commune se désintéressera de ces menus délits pour ne prendre part qu’à la lutte jacobine? Le 21 mai 1791, le tribunal de police expédie encore à l’hôpital de la Salpêtrière, pour trois mois, Adélaïde Duval et Nanette Silvain, qui volèrent 12 livres à un «particulier qu’elles avaient raccroché», mais, en 1793, ce sont d’autres coupables que le tribunal interrogera.

 

[50] Elie Harel, Causes du désordre public.

—De quoi vivez-vous? demande le président du Tribunal révolutionnaire à une fille comparaissant à la barre.

Et la prostituée de répondre:

—De mes grâces comme toi de ta guillotine[51]!

 

[51] Beaulieu, _Essais historiques sur les causes et les effets de la

Révolution de France avec notes sur quelques événemens et

institutions_, tome V, p. 317.

L’anecdote est apocryphe, certainement, mais elle est typique. Elle indique bien les deux pôles entre lesquels évolue la société de la Terreur. A l’heure où la fureur politique atteint son apogée, la frénésie amoureuse arrive à son plus haut point.

 

[Illustration:

 

quand l’amour en Bonnet se trouve sans culotte

la liberté lui Plait il en Fait sa marotte

 

L’AMOUR SANS CULOTTE]

Dès les premiers instants de sa recrudescence, elle n’avait pas manqué d’attirer l’attention de ceux qui prétendent élaguer une société de ses vices et de ses tares. L’un d’eux, Restif de la Bretonne, puisqu’il le faut nommer, avait imaginé tout un plan de réforme pour la prostitution. Il faut s’y arrêter un instant. La chose, qui tient à la fois de la littérature et de la pathologie, s’intitule: Le Pornographe, ou idées d’un honnête homme sur un projet de règlement propre à prévenir les malheurs qu’occasionne le publicisme des femmes, avec des notes historiques et justificatives, et parut en 1769[52]. Après avoir constaté la multiplication des filles et avoir gémi sur les conditions mêmes de cette prostitution, Restif aborde l’étude des réformes qu’il médite d’y introduire pour le plus grand bien des femmes et le plus grand plaisir des hommes. C’est un règlement qui, aux prostituées, «procurerait leur séquestration, sans les mettre hors de la portée de tous les états, en même temps qu’il rendrait leur commerce un peu trop agréable, mais sûr et moins outrageant pour la nature».

 

[52] C’est à propos de ce livre qu’un critique de l’époque écrivit:

«L’auteur est de tous les hommes de lettres qui sont actuellement en

France, celui qui se singularise le plus par une imagination

extraordinaire. Ses idées, la forme qu’il leur donne, ne sont qu’à

lui.» Annales littéraires, tome IV, p. 345, 1770.

On ne saurait nier que c’est là un beau programme. Il ne suffit cependant point d’en avoir l’idée, il importe encore de le pouvoir appliquer. Cela, c’est ce qui manque le moins à Restif. D’abord se pose la question du lieu où les femmes seront enfermées,—enfermées? que dis-je? où on priera les femmes de bien vouloir se tenir à la disposition des hommes que le désir rend impatients et valeureux à la fois. Ces lieux, on s’en doute, seront «commodes et sans trop d’apparence», car, le titre l’a dit, il s’agit d’éviter les malheurs du «publicisme». Là, l’imagination du romancier se donne libre cours. Ne nous y trompons pas: le Pornographe, c’est le roman léger et érotique de la Salente amoureuse idéale, c’est le nouveau Paradis de la luxure, la Terre Promise de la Volupté où vagabonde l’esprit frivole de Restif de la Bretonne. Là tout n’est qu’ordre, beauté, harmonie… et sécurité. On y trouvera les prêtresses de Vénus «assises tranquilles, occupées de la lecture ou du travail de leur choix». Quel travail? Peu importe, et c’est ici à vous de faire un effort d’imagination. Des noms charmants, idylliques, pareront ces créatures idéales: l’une sera Rose, l’autre Muguet, celle-ci Amaranthe, celle-là Narcisse. Penchez-vous sur ce jardin et cueillez. Ici point de tromperie. La nature est souveraine maîtresse dans ce lieu béni, où la pommade, la poudre et le rouge sont proscrits «étant reconnu que tout cela ne donne qu’un éclat factice».

Qu’exiger de plus de ce merveilleux et attrayant programme? Rien, sinon de le voir mis en oeuvre. Ici laissez toute illusion, et dites-vous que vous n’eûtes à faire qu’à un romancier[53]. Du moins, celui-ci fit-il sourire à vos yeux la charmante vision d’un paradis lointain, clair, parfumé, et c’est d’un contraste un peu brusque avec la geôle inquisitoriale, ténébreuse et justicière que demande un «ami des moeurs», Laurent-Pierre Bérenger, l’ancêtre du sénateur actuel, dans sa brochure: De la prostitution; cahier et doléances d’un ami des moeurs, adressés spécialement au Tiers-Etat de la ville de Paris[54]. Ici on ne trouvera des roses que les épines. Point de jardin orné de bosquets invitant à l’amoureux repos, mais la Salpêtrière pour toute fille qui se refusera à pratiquer un métier honorable; point de fleurs dans les beaux cheveux dénoués, mais l’interdiction aux prostituées de porter des diamants. Des mesures radicales: fermer les théâtres où le spectacle de la débauche est en faveur, le fouet aux procureuses, la prison aux femmes tenant tripot, l’interdiction des restaurants, des cafés et des tavernes aux femmes galantes, pour elles toutes un quartier spécial dans chaque faubourg, sorte de léproserie voluptueuse que marquera le mépris public et l’indignation réprobatrice des patriotes. Sparte et ses rudes lois d’austérité civique ne sont, certes, pas pour déplaire à ces mêmes patriotes, mais ce n’est pour eux qu’une Sparte idéale et toute politique. C’est pourquoi l’ami des moeurs sera trouvé aussi utopique que le Pornographe, c’est pourquoi au lieu du paradis fleuri et de la léproserie honnie, les filles publiques de la Terreur se contenteront du Palais-Egalité de Paris. Cette morale se traduit pratiquement par: une femme dans son lit vaut mieux que deux femmes en esprit.

 

[53] Outre le Pornographe, Restif de la Bretonne publia: _La

Mimographe ou le théâtre réformé_ et les _Gynographes ou la femme

réformée_. «Tous ces ouvrages, dit un prospectus que nous avons sous

les yeux, se trouvent à Paris chés (_sic_) la veuve Duchêne,

Humblot, Lejay, Valade, rue S. Jacques; Durand, rue Galande; De

Hansy, Pont-au-Change; Delalain, rue de la Comédie-Française et

Méringot, quai des Augustins. On peut encore s’adresser pour

tous les précédens ouvrages directement chés Quilleau,

imprimeur-libraire, rue de Fouarre, près la place Maubert.» C’est à

propos du Mimographe que le critique des _Affiches, Annonces,

etc._, de mai 1770, nº 18, p. 70, reproche à Restif de la Bretonne

de faire usage de mots bizarres et de néologismes qu’on ne saurait

lui passer, tels: «Honester une profession, inconvénienter,

désinconvénienter, sérieuser les moeurs, l’actricisme, les pièces

spectaculeuses, le comédisme, le système comédismique, etc.» On

serait tenté de partager son avis.

 

[54] Au Palais-Royal; 1789, in-8, 29 pp.

[Illustration: CLAUDE FAUCHET.]

C’est pourquoi encore le cri de Fauchet sera vain, c’est pourquoi l’abbé révolutionnaire prêchera dans le désert, quand il dira: «Fermez à l’instant les maisons de débauche! Jetez dans les ateliers de basse justice les misérables créatures qui empoisonnent le crime et vendent le double venin des âmes et des corps! Balayez toute cette crapuleuse lie de vos villes infâmes[55]!» Pauvre Fauchet, qui se croit à Rome et imagine sauver les moeurs par la religion!

 

[55] Abbé Fauchet, La Religion nationale.

*

 

Ce qu’était cette basse prostitution, «ce dernier gradin plongeant dans la fange, où le vice a perdu son attrait[56]», les rapports de police vont nous la montrer sous quelques-uns de ses aspects. Ici c’est la fille publique, fleur du pavé parisien, fleur vénéneuse et empoisonnée qui, brusquement, au lendemain de la première secousse révolutionnaire, éclot, s’implante, et que le règlement draconien du règne corse seul déracinera. C’est cette prostitution sans charme, sans élégance, basse, ordurière, répugnante, qui ne se rachète ni par l’éclat des parures, ni par le luxe des robes, que n’excuse ni le fard qui rend belles les femmes lasses, ni la somptuosité des harnachements des jolies bêtes à plaisir. «Des femmes publiques ont commis hier les plus grandes indécences en plain jour et aux yeux du public rue de la Corroyerie», écrit Clément, le 28 floréal[57]. Inutile de raconter la scène, on la devine aisément. C’est la licence des quartiers mal famés, la licence que materait aujourd’hui la correctionnelle, mais qui, en pleine Terreur, s’épanouissait librement.

 

[56] Le Palais-Royal ou les filles en bonne fortune, 1826.

 

[57] Rapport à la Commune; Archives nationales, série W, carton 124,

pièce 55.

Des incidents presque identiques doivent avoir eu lieu dans les rues de la Tannerie et de la Vannerie, car on trouve cette note du 19 pluviôse qui les signale: «Les comisaires de police de la section de la maison comune devrait bien faire une revue dans les rues de la vannerie et de la tanneries aux filles publiques. Ces filles là se gennent si peu quoique tout près de la maison comune quelles font leur comerce en plaint jour au grand escandalle des bons citoyens[58].» Cela paraît inconcevable à l’inspecteur Monti, que les filles publiques ne puissent respecter l’Hôtel de ville et ses environs. Nous avons trouvé la même indignation à propos des scènes un peu libres des couloirs du Tribunal révolutionnaire. Ce commerce est, véritablement, sans respect. Il est sans crainte aussi, car, le 21 ventôse, une fille brise une bouteille pleine sur le dos d’un citoyen. Le citoyen sort grièvement blessé de l’aventure[59]. On ne va pas, en ces temps-là, au cabaret sans courir quelques risques.

 

[58] Archives nationales, série W, carton 191.

 

[59] Rapport de l’observateur Béraud; Archives nationales, série W,

carton 112.—«Toujours beaucoup de filles rue Fromenteau», dit

Béraud dans ce même rapport, et parlant de la rue du Champ-Fleuri

Saint-Honoré, Rollin écrit, le 16 pluviôse: «Cette rue fourmille de

ces prostituées.»

Ces rapports de police sont quelquefois révélateurs d’incidents piquants. Rollin raconte, à la date du 16 pluviôse:

 

Hier rue du Champ fleurie St. Honoré chez le marchand fruitier à

lentrée par la rue St. Honoré, il y avoit un vacarme affreux. Je suis

entré avec quantité de citoyens. Cétoit une femme publique qui se

disputoit avec un citoyen. Ce dernier prétendoit que cette femme lui

avoit volé trois livres, elle lui tenoit les propos les plus indécens.

Enfin au boust d’un grand quart d’heure, le citoyen s’est en allé, et

le tumulte s’est appaisée[60].

 

[60] Archives nationales, série W, carton 191.

On peut se demander pourquoi la boutique du fruitier servait de champ clos à cette dispute galante? N’y avait-il pas là, au-dessus du rez-de-chaussée encombré de légumes, quelque chambre clandestine et accueillante, et cet honorable négociant ne cumulait-il pas sa profession avouée avec celle, moins publique, d’hôtelier? Ce rapport le donne à penser, et il est regrettable que Rollin n’ait pas poussé la curiosité plus loin. Son enquête nous aurait peut-être appris quelques détails pittoresques sur ces refuges secrets de l’amour errant, et au chapitre des maisons de débauche nous aurions, sans doute, pu ajouter la description de l’hôtel borgne masqué par une innocente fruiterie.

 

[Illustration: Le 19 pluviose 2me decade de l’an 2me de la repeublique

 

Les Comisaires de police de la section de la maison comune devrait

bien faire une revue dans les rues de la vannerie et de la tanneries

aux filles publiques. Ces filles la se gennent si peu quoique tout

près de la maison comune quelles font leur comerce en plaint jour au

grand éscandalle des bons citoyens.

 

Les patrouilles sont très rares la nuit dans les quartiers qui

avoisinent la convention et le cidevant palais royal il serait

néamoins nessesaire pour la tranquilité publique et pour la sureté

des citoyens que les comandans des ces sections donnassent des ordres

pour que les patrouilles fussent plus frequentes.

 

Un rapport de police sur les filles publiques.

(_Archives Nationales._)]

De jour en jour, pendant cette époque, les filles se multiplient «avec une sorte d’espérance d’impunité», dit un rapport à la Commune[61]. Cette impunité, c’est à la politique dévorante et dévoratrice que les filles publiques la doivent. La Commune qui a assumé la surveillance de Paris, cette besogne que se partageaient dix bureaux sous la lieutenance de police, désarme volontiers devant la prostitution dont, au point de vue politique, elle n’a rien ou peu à craindre[62]. Les suspects, les royalistes, les contre-révolutionnaires, sans compter les filous qui sont en abondance, lui ont singulièrement compliqué la besogne. Pour ceux-là, elle néglige volontiers les filles perdues. La morale publique lui semble en moins pressant danger que la morale politique. Robespierre, un jour, semblera le lui reprocher, quand il croira que la dépravation publique est l’oeuvre des contre-révolutionnaires, ce en quoi il aura tort. «Tout ce qui regrettait l’ancien régime, dit-il, s’est appliqué, dès le commencement de la Révolution, à arrêter les progrès de la morale publique[63].» Admettre cela, c’est croire que l’or royaliste salarie toutes les filles perdues de Paris ou que tout ce qui tient à la débauche est contre-révolutionnaire. Une théorie politique peut s’accommoder de cette supposition; elle ne résiste pas à un examen sérieux des faits.

 

[61] Rapport de la Commune de Paris, signé Lafosse, 28 germinal;

Archives nationales, série W, carton 124, pièce 30.

 

[62] Nous disons peu, car des rapports signalent cependant le logement

des femmes publiques comme l’asile de gens suspects, témoin cette

pièce, que nous avons publiée pour la première fois, dans les

appendices de notre volume: Les Femmes et la Terreur.

 

DÉPARTEMENT COMMUNE DE PARIS

DE POLICE

_Le vingt neuf ventôse l’an second de la

République Française une et indivisible._

 

RAPPORT DE LA SURVEILLANCE DE LA POLICE

ESPRIT PUBLIC

 

Grande tranquillité. Beaucoup d’étrangers à Paris, dont une grande

partie est récelée chés les femmes publiques et entretenues. La

patience et l’espérance sont à l’ordre du jour… … … . .

 

LA FOSSE,

chef de la Surveillance.

 

(Archives nationales, W, c. 149, 52).

 

Voir, page 63, le fac-similé de ce document.

 

[63] _Rapport fait au nom du Comité de Salut public par Maximilien

Robespierre sur les rapports des idées religieuses et morales avec

les principes républicains et sur les fêtes nationales, 18 floréal_,

p. 8.

Avec l’indifférence de la Commune devant ce débordement triomphal de la débauche, les appels répétés à des mesures de police des observateurs de l’esprit public font le plus singulier contraste. Il n’est pas un de leurs rapports qui ne se termine par un de ces appels à un nettoyage salutaire des rues, et Clément n’est pas seul à réclamer, en parlant d’un quartier particulièrement infesté et mis en coupe: «Il est urgent que le commre de police de cette section fasse enlever ce ramassy de femmes dégoûtantes[64].» Répétons-le, la Commune trouvait mieux à faire que de se préoccuper des plaintes de cette austérité jacobine.

 

[64] Rapport de la Commune de Paris, 28 floréal; _Archives

nationales_, série W, carton 124, pièce 55.

[Illustration: Chaumette, procureur de la Commune.]

D’ailleurs, quelles mesures auraient pu être efficaces? Celles de l’ami des moeurs de 1789 semblaient trop draconiennes et trop attentatoires à la liberté qui, chez les femmes publiques, veut être respectée comme chez le plus éminent des citoyens. Plus tard, l’orage de la Terreur passé, la vieille société renaissante aux promesses pacifiques du Consulat, Restif de la Bretonne reconnut que rien n’était possible contre la débauche publique. Lui, qui avait rêvé la réglementation idéale et chimérique, avoua l’inutilité de son rêve. C’est avec un désenchantement un peu naïf qu’il s’écria: «Après avoir soigneusement examiné nos institutions, nos préjugés, nos mariages, après avoir vu l’essai de suppression absolue de la prostitution qu’ont fait deux hommes bien différents, Joseph II, en Allemagne, et Chaumette, procureur de la Commune, lors de la Terreur de 1793 et 1794, une conséquence fatale, déshonorante pour notre régime, s’est présentée. Malgré moi, j’ai pensé: il faut des filles. O triste vérité! me suis-je écrié avec douleur. Quoi il faut…! J’ai recommencé mon examen: il faut… des filles! Et je me suis rendu à l’évidence en gémissant[65].»

 

[65] Catalogue d’autographes, 13 mars 1843; cité par E. et J. de

Goncourt, vol. cit. p. 235.

[Illustration: Camille Desmoulins appelant la foule aux armes dans le jardin du Palais-Royal.]

Vieux et presque repentant, Restif devait reconnaître que la suppression du libertinage est aussi chimérique que sa réglementation.

[Illustration]

 

[Illustration:

 

Departement COMMUNE DE PARIS.

de police Le Vingt neuf Ventose

 

L’an second de la République Française, une et indivisible.

 

Rapport de la Surveillance de la Police.

 

Esprit Public…

 

Grande Tranquilité, Beaucoup d’Etrangers à Paris, dont une grande

partie est recelée chés les femmes publiques ou Entretenues. La

patience et l’Espérance sont à l’ordre du jour.

 

Le Marché de la halle a été agité ce matin à cause du manque de

viande, mais la Cavalerie a ramené l’ordre en dispersant les Groupes.

 

Le plus Grand calme a régné dans les autres Marchés.

 

La Fosse

Chef de la Surveillance

 

Rapport de police à la Commune.

(_Archives Nationales._)]

 

[Illustration]

III

Les cidevant poissardes.—Inconvénients de l’égalité.—Du rôle de la pipe dans les outrages au «beau sexe».—Nouvelle manière de réprimander les acteurs coupables.—Procureuses, satyres et fruits verts.

 

Nous avons dit quelle merveilleuse source d’informations offraient les rapports de police de la Terreur, au point de vue de l’étude de la rue en 93 et 94. Grâce à ces observations, nous allons pouvoir reconstituer cette physionomie si particulière de la voie publique envahie par les prostituées. Dans cette comédie quotidienne, toujours diverse, quelquefois tragique, souvent curieuse, les femmes de la halle et les poissardes jouent un rôle actif. Elles ont toutes les roueries, les roueries de la femme et de la femme du peuple. Lors des distributions de vivres ordonnées par la municipalité dans les diverses sections, il en est qui complotent ensemble de se porter en groupe dans plusieurs endroits à la fois afin de profiter «de la distribution de porc salé qui doit se faire toute (_sic_) les décades[66]». Le policier note par la même occasion que ces «cidevant poissardes» avaient en leur société «un citoïen bien couvert et qui paroissoit leur faire la cour et les honorer de ses airs». Reconnaissez que Rollin est un admirable observateur. Ce «citoïen bien couvert» ne fait-il pas deviner un aristocrate qui pousse les poissardes à ce mauvais tour d’accaparement du porc salé? Certes, Rollin ne le dit pas ouvertement, parce qu’en bon observateur il ne note que ce qu’il a entendu ou vu, mais le ministre, lui, devinera bien la qualité de ce citoyen singulier. Cet individu fera bien de ne pas se retrouver sur le chemin de l’observateur.

 

[66] Rapport de police du 21 ventôse an II; Archives nationales,

série W, carton 112.

Mais comploter ne saurait constituer une occupation absorbante, et les poissardes ont d’autres distractions. C’est le temps où il ne fait guère bon de sentir l’ancien régime. Le 5 germinal, une promeneuse élégante s’en apercevra. «Je vous observe citoïen que beaucoup de citoïennes ce plaigne de ce que quantité de femme vêtue sous un costume de marchande de poisson se permette dinsulter les citoïennes qui sont vêtu proprement une de cest femme hierre ses permie de dire à une de ces citoïenne accausse quel avoit un pétie bouquet de fleurs sur son bonnet quel étoient une de ces cidevant et quelle avoit toute lancollure dune aristocrate insi que plusieurs autre terme dont je ne me rappel pas.» Pauvre «pétie» bouquet de fleurs, cause de si sanglants reproches! C’est pourtant germinal, et comment le tiède mars, lourd de parfums printaniers, charriant l’odeur amère des sèves éclatant aux bourgeons, n’a-t-il pas versé au coeur de la poissarde, animée d’un beau zèle civique, la mansuétude de la clémente saison? Mais le même rapport continue: «Une autre a pour suivie une citoienne lui disant milorreur de ce quel ne vouloit pas lui donner un de ces juppon en lui dissant que celui qui a deux juppon devoit en donner à celle qui nen avoit pas tous ce ci fait bien crier a près la pollice que lon dit nestre pas bien observé[67].» Egalité, on ne te croit donc pas un vain mot! Cette femme qui demande un jupon en ton nom, ne nous en dit-elle pas plus que tous les discours dont tu es le refrain des Cordeliers aux Jacobins, de la Convention nationale au Tribunal révolutionnaire? Et cette même demande n’est-elle pas bien caractéristique de l’esprit des femmes de l’époque? N’est-il pas vrai qu’elles ont cru en la promesse de la formule trinitaire, et qu’elles ne séparent pas dans leur pensée la politique de leurs parures? L’égalité n’est certes pas une excuse suffisante pour autoriser les libertés de langage et les «milorreur» dont la demanderesse émailla son langage, qu’on présume pittoresque, mais ne mérite-t-elle pas les circonstances atténuantes, cette femme assez simple pour avoir la foi, la foi qui demande? Et ici encore, dans ce rapport, le policier observe qu’il conviendrait peut-être à la Commune d’intervenir, ici encore il se plaint de ce dérèglement. Un mois auparavant, l’inspecteur Charmont a insisté, lui aussi, sur l’utilité d’une répression et d’une protection. «Les moeurs souffrent encore, disait-il, on voit partout des filles public dans la rue insulter à la pudeur des honnêtes femmes. Il paroit certain disent les honnêtes citoyens que les commissaires des sections ne font point leur devoir, car les rues sont infectés et on ne nétoye nul part.» Et il concluait de la manière habituelle: «Donc il est nécessaire de remédier très promptement[68].» Il faut reconnaître, à la décharge des poissardes, qu’elles ne sont pas seules à molester les muscadines.

 

[67] Rapport de police de l’observateur Mercier; _Archives

nationales_, série W, carton 174, pièce 3.

 

[68] Rapport de police du 6 ventôse an II; Archives nationales,

série W, carton 112.

Par une belle après-dînée, le sieur Chevalier se promène aux Champs-Elysées. En bon observateur, il se préoccupe davantage des groupes, des passants que de la clémence souriante du ciel léger, de la fuite mollement rose des nuages au ras de l’horizon vers Chaillot. Remontant vers la barrière, il fait la rencontre d’une troupe de militaires. Ces guerriers en promenade semblaient se disputer. A peine Chevalier a-t-il pris le temps d’étudier leurs physionomies, qu’apparaît un nouveau groupe, composé cette fois de bourgeois et de militaires. De ce groupe se détache un citoyen qui approche Chevalier et lui demande s’il a vu passer des militaires.

—Oui, dit Chevalier, et il prend la peine d’indiquer à son interlocuteur que lesdits militaires doivent à peine avoir atteint la barrière.

L’homme s’apprête à regagner le groupe, mais Chevalier, estimant que toute peine mérite salaire, désire connaître «la cause de lespèce de fureur qui paroissoit dans ses gestes et dans ceux de ses camarades».

L’interpellé ne se fait pas prier et répond:

—Nous allons au Bois de Boulogne faire danser la carmagnole (Chevalier écrit: carmagnolle) à des sacrés mâtins d’aristocrates déguisés qui ont insulté nos femmes sur le boulevard des Italiens et nous ont insultés nous-mêmes.

Au mot d’aristocrate, Chevalier dresse l’oreille:

—Comment ça? demande-t-il.

Et l’homme de continuer:

—Ces bougres-là se faisaient un plaisir de jeter une bouffée de fumée de tabac au nez de nos femmes et les poursuivaient en leur fumant sous le nez. Un de ceux qui est devant nous a secoué sa pipe dans la gorge de mon épouse qui est enceinte. Foutre! si j’avais été là, je lui aurais ouvert le crâne d’un coup de sabre et l’aurais tué sur la place; mais le sacré mâtin ne l’échappera pas!

Ayant lancé ces derniers mots d’un ton lourd de menaces, l’individu se hâte de rejoindre ses amis. Voici Chevalier fort intrigué. Suivra-t-il ce groupe décidé aux bagarres sanglantes ou ira-t-il au boulevard des Italiens vérifier le fait de ces pipes fumées sous le nez des promeneuses? C’est à ce dernier projet, moins dangereux quant aux conséquences, qu’il se décide. Il traverse la place de la Révolution, jette un coup d’oeil à la guillotine en permanence dans l’ombre de la colossale statue de plâtre de la Liberté, et par la rue Nationale, cidevant Royale, il gagne le boulevard. On ne l’a pas trompé et il a tout le loisir de contempler un spectacle qui l’indigne profondément. «Des individus couvert dun uniforme nationalle et traînant de grands sabres armés d’une longue pipe affectoient de fumer dans l’enceinte ou les citoyennes et citoyens étoient assis quand ils s’apersevoient quils ne sen alloient pas ils alloient s’asseoir à coté d’eux les entouroient et les obligeoient en fin à sen aller.» Chevalier laisse cette singulière conduite à l’appréciation du ministre et conclut: «Je nai rien appersu de plus[69].»

 

[69] Archives nationales, série W, carton 112.

 

Ce rapport de Chevalier débute par une note assez curieuse et qui

mérite d’être reproduite: «Un individu dont jygnore le nom se rend

presque tous les jours dans les auberges, caffés et autres situés

aux champs élisées, il y fait une assés grosse dépense et va souvent

à la porte Maillot avec des femmes où je crois il couche, car très

souvent les soirs une voiture de remise ou un fiacre se rend à cette

porte et revient le matin à Paris. Je n’ai pu avoir d’autres

renseignement sur cet homme sinon qu’il est assés souvent habillés

en carmagnolle et accompagné de deux autres assés bien couvert.»

Cette scène, s’il faut en croire les rapports de police, se renouvelait assez fréquemment sur le boulevard.

«Sur le boullevart derrière le théatre de la rue favart[70], conte Le Breton, la petite pluye qui est survenu en a chassé touttes nos élégantes et nos petites maîtresses. Plusieurs déesses s’y plaignoient entre elles d’être contrariées tantot par un autre. Elles disoient que la dernière fois qu’elles y vinrent, elles furent empoisonnées par des bouffées de tabac que des canoniers leur envoyoient exprés, en étant venu s’asseoir auprés d’elles pour y fumer; ce qui a manqué d’occasionner une rixe entre leurs maris et ces jeunes militaires[71].» Les jeunes militaires semblent d’ailleurs en prendre souvent à leur aise avec les promeneuses, et les insultent sous prétexte qu’elles sont coiffées en muscadines[72].

 

[70] Le Théâtre Italien était situé entre la rue Favart et la rue

Marivaux. En 1793, il avait pris le titre d’Opéra-Comique national.

Les acteurs et les pièces, malgré le titre d’Italien, étaient

français. C’était l’époque où la voix de Mme Dugazon y faisait

fureur. La salle brûla le 25 mai 1887.

 

[71] Archives nationales, série W, carton 112.

 

[72] «Cette insulte a scandalisé singulièrement les personnes qui se

sont trouvées là.» Rapport de l’observateur Bacon, 18 ventôse an II;

Archives nationales, série W, carton 191.

[Illustration: Croquis de Benezech (1794).]

Ce ne sont pas toujours de vulgaires comparses qui se livrent à ces plaisanteries. On signale l’acteur Baptiste cadet, du Théâtre de la République[73], comme faisant partie de cette mauvaise troupe de farceurs. C’est sur les tréteaux de la Montansier qu’il avait débuté, non sans succès, assurent les contemporains. Il excellait dans ces rôles de niais, de valets stupides et, en 1792, sa place se trouva toute indiquée aux côtés de Baptiste aîné, au Théâtre de la République. Diafoirus du Malade imaginaire était son triomphe, et si le bon goût pouvait lui reprocher l’exagération de la charge, les applaudissements n’en étaient pas moins unanimes. Sans doute, ces lauriers comiques ne lui suffisaient pas, car voici le rapport qui le concerne, à la date du 21 ventôse (11 mars):

 

[73] C’est le 30 septembre 1792 que le Théâtre-Français de la rue

Richelieu avait changé son nom en celui de Théâtre de la République.

Baptiste aîné y tenait une des premières places, malgré un organe

défectueux.

 

On s’entretenoit ces jours derniers dans le même caffé des excès de

tout genre que de prétendus républicains ont osé commettre, ces jours

derniers, sur les boulevards des Italiens. On s’étonnoit surtout que

des citoyens revêtus de l’habit de cannoniers, au lieu de réprimer de

pareils désordres les eussent en quelque sorte autorisés, en y prenant

part, et en se distinguant même par les plus violentes provocations.

On appelloit toute la sévérité des loix contre ces perturbateurs de

l’ordre public et notamment contre bapthiste jeune, acteur du théâtre

de la République et canonnier, qui a joué un des premiers rôles dans

ces scènes scandaleuses. Quelqu’un ayant paru douter du fait,

demandés-le a répondu le citoyen qui en rendoit compte, au citoyen

Leroux, commissaire des guerres, témoin ainsi que moi de tout ce qui

s’est passé, et à qui j’ai fait particulièrement remarquer bapthiste

jeune. Hébien! a répliqué l’autre, il devroit être chassé du théâtre

et j’invite tout les bons républicains à le siffler comme il faut la

première fois qu’il paroitra sur la scène[74].

 

[74] Rapport de l’observateur Latour-Lamontagne; _Archives

nationales_, série W, carton 112.

Baptiste cadet ne fut point chassé du théâtre et nous ignorons s’il fut sifflé à l’époque, mais pour attendre il ne perdit certes rien. Après la chute de Maximilien de Robespierre, au lendemain du 9 thermidor, quand la réaction traqua le jacobinisme en tous lieux, on se souvint de ses exploits familiers au boulevard des Italiens, et les maris des femmes outragées le lui firent bien voir, de leur fauteuil de parterre[75].

 

[75] «Baptiste cadet fut en butte au ressentiment que le parterre fit

éprouver à tous les comédiens qu’il crut attachés au parti

révolutionnaire; et il lui fut impossible, pendant plusieurs mois,

de reparaître sur la scène.» _Biographie des hommes vivants ou

histoire par ordre alphabétique de la vie publique de tous les

hommes qui se sont fait remarquer par leurs actions ou leurs

écrits_; Paris, Michaud, septembre 1816, tome I, art. Baptiste, p.