Histoire de Flandre (T. 1/4)
Livre Premier · 1700 Av. J.-C.—792 Apr. J.-C.
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Cette rivalité se dessine de plus en plus lorsque la reine d’Austrie, l’astucieuse Brunhilde, de la maison des princes west-goths d’Espagne, se trouve placée en face de Fredegund, qui ne s’est élevée en Neustrie au rang de reine que par le meurtre de Galswinthe, sœur de Brunhilde et épouse du roi Hilprik. Fredegund, entourée de devineresses, nous apparaît dans l’histoire du sixième siècle comme une de ces belles et cruelles prêtresses des mythologies druidiques, dont la faucille d’or était sans cesse rougie du sang des victimes.
A l’heure des revers, Tournay est le refuge du roi Hilprik et de Fredegund. C’est de là qu’elle envoie au camp de Sigbert deux jeunes gens nés dans les colonies saxonnes du pays de Térouane: on sait qu’excités par des potions enivrantes, ils enfoncèrent dans les flancs du roi de Metz le scharmsax, arme particulière à leur race.
Lorsque Merwig, fils d’Hilprik, suivant l’exemple donné par Chram, fils de Hlother, s’insurge contre son père, c’est également dans le pays de Térouane qu’elle prépare les embûches au milieu desquelles le jeune prince trouvera la mort.
De graves dissensions avaient éclaté dans la cité de Tournay. Deux familles, excitées par des querelles domestiques, la troublaient par leurs haines. Dans un premier combat, la lutte avait été si obstinée qu’à l’exception d’un seul homme, tous ceux qui y prirent part y avaient succombé. Fredegund voulut mettre un terme à ces discordes.
Après avoir essayé vainement de les calmer par ses exhortations, elle invita à un banquet Karivald, Leudovald et Walden, que sa parole n’avait pu toucher, et les fit asseoir sur le même siége. Le banquet dura longtemps; la nuit vint. Selon l’usage des Franks, on enleva la table. Karivald, Leudovald et Walden n’avaient point quitté leur siége, tandis que leurs serviteurs appesantis par le vin sommeillaient dans les coins de la salle. Ils s’entretenaient à haute voix lorsque des hommes envoyés par Fredegund s’approchèrent par derrière, levèrent les trois haches qu’ils avaient apportées, et renversèrent les trois convives d’un même coup. Au bruit de ce cruel châtiment une sédition éclata; mais Fredegund, retenue quelques jours captive à Tournay, fut bientôt délivrée.
Les dernières années de la reine de Neustrie furent signalées par d’importants succès; car, avant d’achever sa longue et sanglante carrière, elle rétablit dans la ville des Parisii et dans d’autres cités la domination barbare des Franks septentrionaux.
Brunhilde survivait à Fredegund. Tour à tour chrétienne zélée ou persécutrice impie, elle favorisa le passage de l’abbé italien Augustinus qui allait prêcher la foi aux Anglo-Saxons, et chassa le moine irlandais Columban de la retraite qu’il avait fondée à Luxeuil, au milieu des solitudes des Vosges. Tandis qu’Augustinus abordait au promontoire de Thanet, Columban se retirait dans les États du roi Hlother, qui régnait, dit l’hagiographe, sur les Franks fixés aux extrémités de la Gaule, sur les bords de la mer.
Le génie ardent de saint Columban est l’héritage qu’il laisse à ses disciples. Des cloîtres auxquels il a donné sa règle sortent des moines éclairés par une science profonde, animés d’un zèle intrépide.
Tels furent Attala, abbé de Bobbio; Eustatius, abbé de Luxeuil, qui, comme son maître, vit Hlother aux limites de la Gaule, près de l’Océan; Waldebert, Chagnoald, Raganher, Odomar, qui devinrent plus tard évêques de Meaux, de Lyon, de Noyon, de Térouane; Gallus, Magnus, Theodorus, Wandregisil, Waldolen, Walerik, Bertewin, Mummolen, Eberthram, qui fondèrent d’illustres monastères.
Les temps étaient favorables à la propagation du christianisme.
Parmi les familles les plus puissantes de la Gaule septentrionale, il en était une dont les vastes domaines s’étendaient depuis le Fleanderland et le pays de Térouane jusqu’aux bords de la Meuse, aux limites de l’Austrasie et du pays des Frisons; le nom de Karlman ou Karl y était héréditaire. Le berceau de cette famille semble avoir été placé au milieu des colonies des Flamings: le nom qu’elle portait, étranger à la langue franke, lui assigne également une origine saxonne. A quelle époque avait-elle abordé sur nos rivages? Le fils de Raganher l’y avait-il laissée dans sa fuite, afin qu’un jour elle vengeât la mort du roi de Cambray sur les derniers successeurs de Hlodwig? Y était-elle venue à une époque plus reculée? Carausius (Karlos) ne serait-il point l’aïeul des Karlings?
Les Karlman, ambitieux et pleins de génie, s’étaient mêlés aux agitations de l’Austrasie, arène toujours ouverte aux invasions et aux révolutions inopinées. Grégoire de Tours les montre associés à des complots contre Brunhilde; le poëte Venantius Fortunatus trouvait dans la traduction romaine de leur nom une vague révélation de leur grandeur.
Peppin, fils de Karlman, avait épousé Iduberge, issue d’une famille aquitaine et sœur de Modoald, évêque de Trèves. Il était uni par une étroite amitié à l’évêque de Metz, Arnulf, dont le fils Anségisil eut plus tard pour femme Begge, fille de Peppin. L’an 622, Peppin et Arnulf reçurent de Hlother la tutelle de son fils Dagbert qu’il avait élevé à la royauté d’Austrasie. C’est ainsi que la Gaule méridionale trouva dans le nord de puissants protecteurs pour ses missionnaires.
L’Aquitain Amandus, disciple de saint Austrégisil, qui était le successeur d’un Apollinaire sur le siége épiscopal de Bourges, s’était rendu à Rome pour prier au tombeau des apôtres, lorsqu’il y crut entendre la voix de saint Pierre qui lui ordonnait de retourner dans la Gaule pour y prêcher la foi. Il obéit et se dirigea vers les provinces septentrionales. Il visita d’abord celle de Sens; mais bientôt il apprit «qu’il y avait au delà de l’Escaut un pays connu sous le nom de Gand. Les habitants de ces lieux, accablés sous le joug odieux du démon, oubliaient Dieu pour adorer des arbres et construire des temples et des idoles. La férocité de cette nation ou la situation de la contrée où elle vivait avait détourné tous les prêtres d’y aller prêcher, et personne n’osait y annoncer la parole de Dieu.»
Amandus s’adressa à Riker, évêque de Noyon, dont le diocèse comprenait le territoire de Gand, pour que le roi Dagbert, qui venait de recueillir l’héritage de la Neustrie et avait conservé Peppin pour major domus, accordât à ses efforts la protection de son autorité.
«Qui pourrait raconter, continue l’hagiographe, les injures qu’il souffrit pour le nom du Christ, et combien de fois il fut frappé par les habitants de Gand, repoussé avec outrage par les femmes et les cultivateurs des champs, et même précipité dans l’Escaut? Ses compagnons l’abandonnèrent et le laissèrent seul; mais, persévérant dans sa prédication, il cherchait de ses propres mains les aliments nécessaires à sa vie, et rachetait un grand nombre de captifs auxquels il donnait le baptême.»
Amandus, un moment banni par Dagbert, ne tarda point à reprendre les travaux de son apostolat. Il retourna aux bords de l’Escaut où il termina le monastère de Gand, et en fonda un autre, également en l’honneur de saint Pierre, sur le mont Blandinium. «Près de Gand s’élève une admirable montagne dont le nom est Blandinium; elle s’étend en longueur du nord au midi, en largeur de l’est à l’ouest: à l’orient le fleuve qu’on nomme l’Escaut, et celui qu’on nomme la Lys à l’occident, laissent leurs ondes fameuses s’égarer en méandres sinueux. C’est la montagne de Dieu, la montagne fertile que Dieu a choisie pour sa demeure et où il habitera éternellement.»
Amandus appela dans ces monastères quelques clercs à la tête desquels il plaça, en 636, l’abbé Florbert.
Parmi les Karlings, il en était un qui avait conservé toute la féroce énergie de sa race, de telle sorte que ceux qui écrivirent sa vie lui ont donné le surnom d’Allowin et l’épithète de Prædo impiissimus.
Il se nommait Adhilek et était fils d’Eiloph. Il ne put résister à l’éloquente parole d’Amandus, et, s’étant rendu à Gand auprès de lui, il le supplia de le recevoir au nombre de ses disciples, afin qu’à jamais lié par la règle du cloître, il pût désormais repousser avec plus de force les tentations de sa vie passée. Amandus le conduisit dans l’église de Gand, et là, après avoir fait tomber sa barbe et sa chevelure au pied de l’autel de Saint-Pierre, il l’admit dans la milice chrétienne. Le farouche Allowin, devenu le doux Bavon, s’empressa de renoncer à l’agitation du monde pour se cacher dans le creux d’un hêtre dans les bois de Beyla. Tant qu’il y habita, les larges rameaux de l’arbre séculaire restèrent constamment couverts de feuillage et de fleurs. Bientôt, troublé par la foule qu’attirait la renommée de ses vertus, Bavon chercha un autre asile au nord de Gand, dans une épaisse forêt située au milieu des marais de Medmedung. Il s’y construisit une cellule, et passa ainsi huit années vivant des fruits des bois et se désaltérant aux ondes limpides d’un ruisseau.
Mais comme le peuple avait retrouvé la route de sa pieuse retraite, il rentra au monastère de Gand, s’y creusa une grotte tellement étroite, qu’il ne pouvait ni s’y coucher, ni s’y asseoir, et y expia, dans les rigueurs de la pénitence la plus austère, les crimes et les passions de ses premières années. Enfin, lorsqu’il sentit que le terme de sa vie approchait, il fit appeler le prêtre Domlinus dont l’église s’élevait dans la forêt de Thor. La route était longue et traversait de vastes solitudes. Un ange eut soin, selon le récit des légendaires, de conduire auprès de Bavon le vénérable anachorète qui lui ferma les yeux.
Tel fut l’éclat des vertus d’Adhilek que le monastère de Gand conserva le nom de Saint-Bavon.
Amandus mourut en 679 dans le monastère d’Elnone. Le souvenir de ses vertus ne devait point s’éteindre. Il laissait après lui de durables et nombreux monuments de son intrépide apostolat. A sa voix, les filles des Karlings avaient prodigué leurs trésors pour construire des monastères où elles cherchaient un refuge dans la paix du Seigneur.
Iduberge, veuve de Peppin, reçut le voile de la main d’Amandus. Sa fille Gertrude fonda l’abbaye de Nivelles; Begge, sœur de Gertrude, se retira, après la mort d’Anségisil, au monastère d’Andenne; Amelberge, petite-fille de Karlman, fut mère de Reinhilde, d’Ermelinde, de Gudule, de Pharaïlde, toutes vénérées comme saintes.
Bertile, autre nièce de Peppin, eut pour filles Waldetrude et Aldegunde, dont la piété ne fut pas moins célèbre. Lorsque Aldegunde entra au cloître, une colombe déposa sur son chaste front le voile sans tache des vierges consacrées au Christ. Adeltrude vit en songe les étoiles descendre du firmament pour l’inviter aux noces mystiques que le ciel lui préparait. Il faut nommer aussi Madelberte, Riktrude, Hlotsende, Gerberte, Adalsende, Eusébie, dans cette pieuse génération des Karlings, que quelques années à peine séparent de Peppin le Bref et de Karl le Grand.
Tandis que la mission de l’Aquitain Amandus s’exerçait sur les rives de l’Escaut et au nord de l’Austrasie, les disciples de saint Columban catéchisaient les féroces populations du pays de Térouane, qui, depuis la mort d’Antimund, étaient redevenues complètement idolâtres. Odomar renversa à Térouane et à Boulogne le temple des idoles, et reçut d’un noble nommé Adroald, qu’il avait admis parmi ses néophytes, le don du domaine de Sithiu, situé sur l’Aa, qui comprenait des moulins, des fermes, des forêts et des prés. Mummolen, Bertewin, Eberthram, ignorant dans quel endroit ils construiraient un monastère, se placèrent dans une nacelle et parcoururent, en chantant des psaumes, le golfe de Sithiu. Ils répétaient le verset: Hæc requies mea in sæculum sæculi, hic habitabo quoniam elegi eam, lorsque la barque s’arrêta tout à coup, et abordant aussitôt sur la rive, ils y fondèrent l’abbaye de Sithiu qui porta depuis le nom de Saint-Bertewin.
L’influence de la règle mystique de saint Columban s’était étendue jusqu’aux ministres de Dagbert. Son trésorier Eligius, animé d’un zèle extrême, avait établi des monastères à Limoges, à Bourges et à Paris, lorsqu’il fut appelé par l’élection du peuple à l’évêché de Noyon. Il semblait qu’un homme d’une si haute vertu fût nécessaire pour gouverner un diocèse auquel appartenaient des peuples livrés aux erreurs et aux superstitions du paganisme.
Eligius se hâta de visiter les contrées confiées à son apostolat.
«Cependant les Flamings, les Anversois, les Frisons, les Suèves et tous les peuples barbares qui habitent les bords de la mer, relégués dans des contrées où personne n’avait jamais tracé le sillon de la prédication, le reçurent d’abord avec haine et mépris; mais bientôt la plus grande partie de ces nations cruelles, quittant ses idoles, se convertit au vrai Dieu et se soumit au Christ: Eligius bravait les fureurs des barbares, n’ayant d’autre bouclier que la puissance de la foi… Ses travaux furent grands dans le Fleanderland; il lutta avec un courage persévérant à Anvers; il convertit aussi un grand nombre de Suèves; enfin, il renversa plusieurs temples profanes, et partout où il rencontra le culte des idoles, il le détruisit complètement.»
Eligius cherchait sans cesse à élever par sa douce éloquence l’esprit de ces hommes violents et grossiers à l’amour de la vie céleste. Il les exhortait à se réunir dans les églises, à fonder des monastères et à servir Dieu par une vie sainte. Combien se hâtèrent de faire pénitence, de distribuer leurs richesses aux pauvres, de donner la liberté à leurs esclaves! Combien, arrachés aux erreurs des gentils par le zèle d’Eligius, suivirent son exemple et embrassèrent la vie monastique! Quelle foule nombreuse s’empressait aux solennités de Pâques, lorsque sa main répandait les ondes sacrées du baptême! A la multitude des enfants se mêlaient les vieillards aux membres tremblants, au front chargé de rides, qui venaient recevoir la robe blanche des néophytes et qui, prêts à quitter la vie bornée de l’humanité, demandaient à Dieu une vie qui ne devait point finir.
Voici quels étaient les discours qu’Eligius adressait au peuple pour le détourner de ses superstitions: «Je vous exhorte à renoncer aux coutumes sacriléges des païens, à ne plus honorer les devins, ni les sorciers, ni les enchanteurs. N’observez plus les augures, ni les diverses manières d’éternuer. Si vous voyagez, n’ayez plus égard au chant des oiseaux. Qu’aucun chrétien ne considère quel jour de la semaine il sort de sa maison, ni quel jour il y rentre, car Dieu a créé tous les jours. Que personne ne se guide sur la lune pour entreprendre un travail. Qu’aux kalendes de janvier personne ne s’habille en vieille femme ou en jeune cerf, choses criminelles et ridicules, n’apprête des repas pendant la nuit, ne cherche des étrennes ou de longs banquets. Qu’aucun chrétien ne croie aux runes, ni ne se guide par leurs caractères magiques. Qu’à la fête de saint Jean ou aux autres solennités des saints, personne n’honore le solstice, ni ne se livre à des danses, à des courses, à des jeux coupables ou à des chœurs diaboliques. Que personne n’invoque la puissance du démon, ni Neptune, ni Pluton, ni Diane, ni Minerve, ni les génies. Que personne, hors des fêtes sacrées, n’honore le jour de Jupiter en cessant tous les travaux, ni au mois de mai, ni en aucun autre temps; que personne ne célèbre la fête des Chenilles, ni celle des Souris, ni aucune autre fête, si ce n’est celle du Seigneur.
Qu’aucun chrétien n’allume des lampes, ni ne prononce des vœux dans les temples, aux bords des fontaines, au pied de certains arbres, dans les forêts ou dans les carrefours; que personne ne suspende des amulettes au cou de l’homme ou des animaux; que personne ne fasse des lustrations, ni ne compose des charmes avec des herbes, ni ne fasse passer ses troupeaux par un arbre creux ou à travers une excavation dans le sol pour les consacrer aux démons. Que les femmes ne se parent point de colliers d’ambre, et qu’en tissant ou en teignant la toile elles n’invoquent ni Minerve, ni aucune divinité funeste. Ne croyez ni au destin, ni à la fortune, ni à aucune influence qui aurait présidé à votre naissance. Ne placez point de simulacres de pieds à l’embranchement des chemins. Ne poussez point de cris lorsque la lune s’obscurcit; ne craignez point de commencer quelque ouvrage au temps de la nouvelle lune. N’appelez point le soleil et la lune vos dieux, et ne jurez point par eux. N’adorez ni le ciel, ni la terre, ni les étoiles, ni aucune chose créée. Si le ciel est élevé, si la terre est vaste, si les étoiles sont brillantes, combien plus grand et plus éclatant est celui qui les a fait sortir du néant!»
Faustinus, évêque de Noyon, avait condamné les superstitions qui régnaient au nord de la Gaule. Un siècle après la prédication d’Eligius, un concile, réuni au palais de Leptines près de Cambray, s’occupa de nouveau des mêmes superstitions. En 743, les actes du concile de Leptines rappellent à peine les simulacres de pieds consacrés aux dieux lares et se taisent sur les orgies de Janus; mais ils mentionnent le culte des forêts et des fontaines, les repas qui avaient lieu sur la tombe des morts, l’antique usage d’entourer d’un sillon les habitations récemment construites, les courses auxquelles on prenait part les vêtements déchirés et pieds nus. Ils donnent le nom de Neod-Fyr, aux feux de la Saint-Jean qu’on allumait par le frottement de deux pièces de bois, et qui étaient destinés à faire périr les chenilles. Ils nous font connaître que les peuples qui étaient restés étrangers au christianisme n’avaient pas cessé de croire que les femmes exerçaient un pouvoir surnaturel sur les régions de la lune, et communiquaient un enthousiasme merveilleux au cœur des hommes.
Afin qu’au septième siècle rien ne manque aux splendeurs du christianisme qui, pour emprunter le langage de saint Audoène, s’élève comme un rayon lumineux au milieu des ténèbres de la barbarie, d’autres missionnaires traversent la mer pour aborder sur nos rivages.
Les Scots Guthago et Gildo prêchent dans le pays où depuis fut bâtie Oostkerke. Willebrod aborde dans l’île de Walachria où l’on adorait Woden. Winnok et ses frères fondent un monastère sur le Scove-berg.
Enfin en 651, avec Folian, Kilian et Elie, paraît Liebwin, le plus illustre des disciples de saint Augustinus.
Si le vol d’un aigle révéla dans une vision à la mère d’Eligius la sainteté de son fils, des signes non moins remarquables annoncèrent la grandeur de Liebwin. On racontait qu’au moment où saint Augustinus le baptisa, on vit une main éclatante sortir d’une colonne de lumière pour le bénir. Un ange le conduisit, dit-on, par la main sans qu’il eût besoin de navire, sans que le flot blanchît d’écume le bord de sa tunique; car, à mesure qu’il marchait, les abîmes de l’Océan se changeaient en de vastes prairies semées de lis et de roses.
Liebwin arriva à Witsand, traversa le pays de Térouane, visita le monastère de Saint-Bavon, puis il alla prêcher dans le Brakband. Tel était le nom que portait la contrée, couverte de bois, qui s’étendait entre l’Escaut et la Meuse. Une femme pauvre mais pieuse, nommée Kraphaïlde, lui donna l’hospitalité au village d’Houthem. Ce pays, peu éloigné de Gand, était, dit l’auteur de la vie de Liebwin, vaste, plein de délices et fécondé par les bienfaits de Dieu. Le lait et le miel, les moissons et les fruits y abondaient. Ses habitants étaient d’une taille élevée, et se distinguaient par leur courage dans les combats; mais ils s’abandonnaient au vol et au parjure, et on les voyait, avides d’homicides, s’égorger les uns les autres.
Au milieu des dangers qui l’entouraient, Liebwin se souvint de sa jeunesse que la science avait instruite, que la poésie avait bercée de ses rêves les plus doux. Les vers que de sa retraite d’Houthem il adresse à l’abbé de Saint-Bavon, Florbert, semblent un dernier et suave adieu aux riantes illusions de la vie, tracé par le confesseur intrépide qui attend la mort.
«Peuple impie du Brakband, pourquoi me poursuis-tu dans tes barbares fureurs? Je te porte la paix, pourquoi me rends-tu la guerre?.. La cruauté qui t’anime me présage un heureux triomphe et me promet la palme du martyre… Houthem, pays coupable, pourquoi, malgré ta riche agriculture, ne donnes-tu au Seigneur d’autres moissons que l’ortie et l’ivraie?… Le modeste ruisseau qui abreuve mes lèvres fatiguées s’échappe d’une faible source. Semblable à son onde humble et lente est ma muse aujourd’hui. Jadis on louait en moi un poète; on disait que, nourri aux fontaines de Castalie, je savais faire résonner le vers dictéen sur ma lyre; mais mon âme est devenue triste: le doux rhythme de la poésie ne lui sourit plus… Dieu est ma seule espérance.»
La palme du martyre ne manqua point aux généreux efforts de Liebwin.
Un jour le Christ lui apparut et lui dit: «Réjouis-toi, et que ton courage ne s’ébranle point: je te recevrai aujourd’hui dans mon royaume et tu y habiteras éternellement.» Liebwin réunit aussitôt ses disciples, leur annonça qu’il allait les quitter, les bénit, les embrassa en versant des larmes; puis, voulant répandre la parole de Dieu jusqu’à la dernière heure de sa vie, il se dirigea vers le bourg d’Essche, où il périt en la prêchant.
Tandis que l’influence religieuse des Karlings protégeait le développement du christianisme, que devenait leur pouvoir dans l’ordre politique? Peppin, qui était major domus sous Dagobert, conserva sous Sigbert ces fonctions importantes, peu inférieures à la royauté même. Simples officiers de la maison des rois au sixième siècle, les maires du palais, à mesure que les princes franks s’humilient, essayent de s’élever au rang de ces anciens chefs de la nation, non moins puissants par l’autorité de leur courage que les rois par les priviléges de leur naissance. On les désigne sous le nom de subreguli, unterkonings, comme autrefois Sunnon, Markomir ou Viomade. Dans le langage des historiens, diriger le palais signifie gouverner la nation. C’est le maire du palais qui proclame les résolutions adoptées au Champ de mars, et personne ne s’étonnera bientôt de voir s’asseoir sur le trône celui qui, à la guerre et dans les assemblées du peuple, est déjà le véritable chef de la nation.
A l’époque de la mort de Peppin, la mairie de Neustrie était occupée par Erkembald, dont le père avait épousé la Karlinge Gerberte, fille de sainte Gertrude. Ses vastes domaines se trouvaient dans le Fleanderland, sur les bords de la Lys, dans le Pevelois, l’Artois et l’Oosterband. Au maire Erkembald, héritier d’une race sainte et chrétien zélé, succède Eberwin, représentant énergique de ces peuples exilés aux extrémités de la Neustrie, que le christianisme n’a pu adoucir. Il renverse les monastères, opprime les amis des Karlings, relève la Neustrie des temps anciens, et fait trembler l’Austrasie.
Implacable dans ses vengeances, redoutable par son courage, terrible par la profondeur de ses desseins, il domine toute son époque par ses haines et son sombre génie. Eberwin se souvient de Fredegund.
Un complot s’était formé en Bourgogne et en Austrasie contre Eberwin, qui succomba dans la lutte et fut enfermé au monastère de Luxeuil.
Liderik, fils d’Erkembald, prit alors possession de la mairie du palais du roi Hildrik II; mais sa puissance fut de peu de durée.
Eberwin s’enfuit de Luxeuil dès qu’il a vu reparaître sa longue chevelure. Il réunit ses amis de Neustrie, surprend le pont Saint-Maxence, traverse l’Oise, et réduit Liderik à se retirer précipitamment au nord de la Somme, vers ses domaines d’Artois ou de Flandre; puis, lui proposant une entrevue dans le Ponthieu pour y délibérer de la paix, il l’y fait assassiner.
Liderik exerça-t-il sur les vastes contrées, couvertes de bois et de marais, qui s’étendaient jusqu’aux rivages de la mer, l’autorité de forestier? Si cette tradition ne s’appuie sur aucun témoignage ancien, rien ne la rend invraisemblable; car, à la même époque, Maurontus, neveu d’Erkembald, était forestier de Crécy.
Eberwin, victorieux en Neustrie, attaqua les chefs de la race à laquelle appartenait Liderik, les puissants Karlings du Brakband. Il défit, en Champagne, l’armée du jeune Peppin d’Héristal; puis ayant attiré Martin, neveu d’Anségisil, dans des embûches semblables à celles où avait péri le fils d’Erkembald, il l’y immola par une seconde trahison. Rien ne manquait à son triomphe, lorsqu’un Frank dévoué à Peppin lui donna la mort.
Pendant trente années, l’histoire reste obscure: chaos ténébreux d’où doit sortir un nouveau monde.
La grande lutte de la Neustrie et de l’Austrasie se réduit à des querelles domestiques dans la maison des maires du palais. Warad, successeur d’Eberwin en Neustrie, s’était allié à Peppin. Gislemar et Berther, le premier, fils de Warad, l’autre, son gendre, prirent les armes tour à tour pour usurper la mairie de Neustrie. Peppin vainquit Berther à la bataille de Textry, où combattit, dit-on, près de lui Burkhard, fils de Liderik.
Peppin appartient au siècle d’Eberwin. Quoique petit-fils de saint Peppin de Landen, il rappelle par sa féroce énergie les barbares aïeux de Karlman. Il est l’auteur du martyre de l’évêque de Liége Landbert, et conclut un traité avec Radbod, ce roi des Frisons qui préférait d’aller rejoindre dans l’enfer d’autres rois, ses ancêtres, que de partager le ciel des chrétiens avec quelques pauvres obscurs. Une fille de Radbod épouse Grimoald, fils de Peppin, que son père a élevé à la mairie de Neustrie. Cette alliance encourage la nation des Frisons, indomptable et pleine d’audace comme toutes les autres races saxonnes. Dès que Radbod apprend que Peppin, malade à Jupille, touche à sa dernière heure, il se hâte de rompre tous les liens qui le condamnaient à un honteux repos, et les sacrifiant à sa vengeance, il fait assassiner son gendre Grimoald, en même temps qu’il réveille, aux limites du pays des Franks, l’ancienne faction d’Eberwin, qui crée Ragenfred maire de Neustrie, et étend ses conquêtes jusqu’à la Meuse.
Cependant un fils de Peppin, qui porte le nom patronymique de Karl (c’est Karl le Martel), se proclame maire en Austrasie. Radbod et Ragenfred se préparent à le combattre. Radbod paraît le premier et attaque les amis du fils de Peppin, qu’il réduit à fuir; mais à peine les Frisons sont-ils rentrés dans leurs foyers, que Karl surprend à Amblève les Neustriens de Ragenfred et disperse leur armée. Karl s’illustre par une seconde victoire à la sanglante journée de Vincy et s’avance jusqu’à Paris; puis, retournant vers le Rhin, il s’empare à Cologne des trésors de Peppin d’Héristal, et court au delà du Weser semer la terreur parmi les peuplades germaniques dont ses ennemis espéraient le secours. Enfin, à la bataille de Soissons, il triomphe de nouveau de la faction de Ragenfred, qu’Eudes, duc d’Aquitaine appuie en vain et qui ne se relèvera plus. Karl consolide ces succès par une admirable activité. Vainqueur des Suèves et des Boiowares, il envahit l’Aquitaine et arrête, devant Poitiers, la cavalerie des Sarrasins, qui, maîtres de l’Espagne, menaçaient la Gaule. Les Frisons attaquaient la Neustrie septentrionale. Déjà, selon le récit de nos chroniqueurs, ils avaient occupé tous les pays situés entre la Lys et la mer. Karl les repousse, équipe une flotte pour conquérir leurs îles, et réunit au royaume des Franks la West-Frise qui touchait à la Flandre.
Karl mourant divisa, après avoir pris l’avis des chefs franks, son principat entre ses fils. L’aîné, Karlman, reçut l’Austrasie, l’Allemagne et la Thoringie; le second, Peppin, la Neustrie, la Bourgogne et la Provence; mais Karl, en réglant ce partage des provinces de l’empire frank, ne put donner à ses successeurs une part égale de génie. Peppin domina Karlman, l’entraîna avec lui partout où il fallait combattre, et se montra le véritable chef des deux principats, soit qu’il repoussât les Boiowares sur le Lech, soit qu’il accablât les Gallo-Romains sur la Loire. Enfin, lorsque sur toutes les frontières la paix eut été rétablie, les Franks apprirent que Karlman abandonnait à son frère son autorité et son fils enfant, pour aller habiter un cloître en Italie; et Peppin, ajoutent les Annales
d’Éginhard, ajourna toutes les expéditions de cette année, pour veiller à l’accomplissement des vœux de Karlman et préparer son départ.
Cependant plusieurs chefs Franks accompagnèrent Karlman. Un plus grand nombre de Franks le suivirent à Rome et allèrent l’honorer comme leur ancien seigneur. Peppin s’alarma et obtint que son frère se retirât d’abord sur le Soracte et ensuite au mont Cassin; mais les amis de Karlman espéraient qu’un jour viendrait où, de nouveau paré de sa longue chevelure, il reparaîtrait au milieu d’eux.
Peppin, appelé par l’élection de l’assemblée de Soissons à succéder à Hildrik III qu’il avait relégué dans le monastère de Sithiu, reçut en 754 l’onction royale du pape Étienne et renonça à l’alliance des peuples aussi cruels qu’impies de la Lombardie. Aistulf portait la couronne des monarques Lombards. Il tira Karlman du cloître et l’envoya en France pour qu’il rappelât à Peppin qu’un roi lombard l’avait jadis adopté, selon l’usage des barbares, en coupant la première mèche de sa chevelure. Aistulf, voyant cette tentative sans résultat, forma de plus profonds desseins. S’associant à tous ceux qu’écrasait le joug de Peppin, aux Aquitains comme aux Boiowares, il appela en Italie les ambassadeurs de l’empereur d’Orient, afin qu’ils prononçassent la réhabilitation de Karlman. Cependant Peppin triompha.
Le roi des Franks fit enfermer son frère dans un monastère de Vienne, et se hâta de passer les Alpes pour vaincre les armées d’Aistulf. A son retour, Karlman ne vivait plus. «Ses fils furent tondus,» dit brièvement le seul chroniqueur qui ait jugé utile de rappeler les sort de ces princes, petits-fils de Karl le Martel et cousins de Karl le Grand.
Peppin, premier roi des Franks de la dynastie des Karlings, renouvelle le partage du dernier des maires du palais. L’aîné de ses fils, Karl, reçoit toutes les provinces situées entre les Vosges, les Pyrénées et la mer; l’autre Karlman, n’obtient que le domaine de l’infortuné frère de Peppin, dont il porte le nom et dont il partagera la destinée.
Karlman expire à vingt ans. Déjà des discordes de funeste présage ont éclaté entre son frère et lui. Il ne doit qu’à sa fin prématurée l’honneur de mourir roi. Sa veuve et ses enfants se réfugient en Italie; mais Karl les y suit, les assiége dans Vérone et les contraint à se livrer entre ses mains. L’histoire ne parlera plus des fils de Karlman.
Bernhard, frère de Peppin, vivait retiré au monastère de Saint-Gall.
Il avait trois fils et deux filles. Ses fils plaignirent le sort des prisonniers de Vérone et furent réduits à réclamer l’asile du cloître comme leur père, comme leurs sœurs, qui furent reléguées l’une au monastère de Soissons, l’autre à Sainte-Radegunde de Poitiers.
Ainsi a disparu successivement toute la postérité de Karl le Martel.
Karl résume en lui seul toutes les gloires du passé, toutes les espérances de l’avenir. En vingt ans, il dirige vingt-deux expéditions contre les Saxons, les Lombards, les Boiowares, les Huns et les Slaves, les Aquitains et les Arabes de l’Espagne. L’Herman-Saül, mystérieux palladium des tribus germaniques, a été renversé. La Bavière et la Lombardie ont cessé d’être indépendantes. L’Espagne obéit à Karl; les Anglo-Saxons le respectent; tout s’incline et se tait devant lui: les traditions du droit antique de la dynastie des Merwings comme les jalousies et les haines soulevées par une élévation récente, les dissensions intérieures comme les menaces des nations étrangères; et déjà le pape Léon l’attend à Rome pour le proclamer empereur d’Occident.
LIVRE DEUXIÈME
792-863.
Le Fleanderland.—Les Flamings.
Le duc Angilbert et le forestier Liderik.
Invasions des Normands.
Quoique le nom de la Flandre remonte au delà du cinquième siècle, on ne le retrouve point dans les écrits des derniers historiens romains et c’est après le règne de Hlodwig qu’il paraît pour la première fois.
A cette époque reculée, il ne s’applique qu’aux rivages de la mer situés entre les frontières des Gaules et la Frise, où des colonies saxonnes étaient venues successivement s’établir. Le nom du Fleanderland, celui de Flamings que portent ses habitants, appartiennent à la même langue et aux mêmes traditions; ils désignent la terre des bannis, le sol où la conquête a donné aux pirates un port pour leurs navires, une tente pour leurs compagnons et leurs captives.
Salvien, peignant le caractère des nations septentrionales avait dit: «Les Saxons sont cruels,» et l’histoire a confirmé ce témoignage.
Mille récits flétrissent leur barbarie; mais la rudesse de leurs mœurs excluait les passions honteuses et la corruption: comme toutes les générations filles du Nord, ils avaient horreur de la servitude et aimaient la liberté plus que la vie; car si les hommes ne disposent point de leur vie, leur liberté du moins est entre leurs mains. Ils étaient chastes, fiers, intrépides, mais avides et portés aux larcins.
Lorsqu’ils se réjouissaient au milieu des flots de sang, ils croyaient s’égaler aux héros et se préparer un délicieux breuvage dans les salles du Walhalla; si, dans leurs luttes intestines, ils se combattaient les uns les autres, homme contre homme, famille contre famille, c’est que la vengeance était à leurs yeux le culte de la piété filiale; s’ils recherchaient et respectaient le triomphe de la force, c’est qu’ils considéraient le courage, la plus haute vertu qu’ils connussent, comme un don des dieux et le signe de leur protection.
Les Flamings eurent-ils des chefs, des rois de mer? Retrouve-t-on parmi eux les trois classes constitutives des sociétés septentrionales, le iarl, le karl et le trœlle, c’est-à-dire les Ethelings, les Frilings et les Lazte? Une profonde incertitude règne à cet égard; toutefois, il est probable qu’à une époque où les flottes saxonnes menaçaient la Bretagne, la Gaule et l’Ibérie, les seekongars les plus redoutables poursuivirent sur d’autres rivages leurs aventureuses expéditions, entraînant avec eux les iarls non moins ambitieux. Si le Fleanderland ne posséda ni iarls ni seekongars, l’existence des karls saxons y a laissé des traces importantes. Le karl, tour à tour guerrier pendant la guerre et laboureur pendant la paix, associait à la fois le travail et la gloire à la liberté. Dans ces siècles où le monde romain ne connaissait que le citoyen oisif et l’esclave attaché à la glèbe, il appartenait aux peuples du Nord, appelés par une mission providentielle à renouveler la face de la société, de réhabiliter les arts utiles, et de placer à côté de l’épée qui frappe et détruit, le soc de la charrue qui ne déchire la terre que pour la féconder.
C’est avec le même sentiment d’admiration qu’en pénétrant au milieu de ces tribus, nous y découvrons une noble et touchante fraternité qui s’est fortifiée au milieu des périls et des tempêtes. Sur les côtes sablonneuses du Fleanderland comme au bord des torrents de la Scandinavie, on vit sans doute les Flamings se réunir fréquemment pour déposer dans le trésor commun le denier destiné à soulager les misères et les infortunes de chacun de leurs frères: de là le nom de gilde
que portaient ces associations. Leurs banquets étaient tumultueux comme ceux des Germains de Tacite: armés du scharmsax et de la massue de Thor, ils faisaient circuler à la ronde de larges coupes auxquelles ils donnaient le nom de minne, parfois appliqué à leurs assemblées mêmes. On vidait la première en l’honneur d’Odin pour obtenir la victoire; puis, après les coupes de Niord et de Freya, venait celle qui était consacrée à rappeler le souvenir des héros et des braves morts en combattant. Dans ces réunions solennelles, on délibérait sur les questions les plus importantes et l’on choisissait les chefs de la gilde investis de l’autorité supérieure. Tous les convives s’engageaient par les mêmes serments les uns vis-à-vis des autres, en se promettant un mutuel appui.
Karl le Grand, héritier du principat de Karl le Martel et de la royauté de Peppin le Bref, avait fondé un empire; son autorité avait atteint les dernières limites de la puissance, et lorsqu’au milieu des assemblées du Champ de mai il dictait les capitulaires destinés à former la loi suprême de tous les pays soumis à sa domination, il ne pouvait permettre que d’autres assemblées, le plus souvent séditieuses, cherchassent à entraver ce vaste mouvement de centralisation et d’unité.
En 779, Karl fit publier une loi conçue en ces termes: «Que personne n’ait l’audace de prêter ces serments par lesquels on a coutume de s’associer dans les gildes. Quelles que soient les conventions qui aient été faites, que personne ne se lie par des serments au sujet de la contribution pécuniaire pour les cas de naufrage et d’incendie.»
Cette défense devait surtout rencontrer une résistance opiniâtre parmi les tribus de Fleanderland, où la gilde semble avoir tenu lieu de tout autre lien social. Les Flamings du huitième siècle étaient restés tels que ceux que saint Amandus et saint Eligius avaient visités tour à tour: «Vers les limites de la Gaule, au bord de la mer de Bretagne, écrit l’auteur de la Vie de saint Folkwin, habite un peuple peu nombreux mais redoutable. Ses mœurs sont féroces, et il préfère les armes à la raison. Rien n’est plus difficile que de soumettre sa barbarie indomptable et sa tendance continue vers le mal.» L’évêque Halitgar, qui vivait dans les premières années du neuvième siècle, s’exprime à peu près dans les mêmes termes.
Il est intéressant d’examiner comment, en présence d’une résistance aussi vive, s’exerçait l’autorité de Karl le Grand et quel était à cette époque le gouvernement de la Flandre.
L’un des hommes les plus illustres du huitième siècle, Angilbert, avait reçu de Karl, dont il avait épousé la fille, le duché de la France maritime. Les chroniques flamandes rapportent de plus que Karl le Grand créa en 792 un forestier de Flandre, afin que ses ordres fussent sévèrement exécutés. Elles le nomment Liderik, mais elles ne s’accordent point sur son histoire. Quelques historiens racontent qu’une princesse luisitanienne lui avait donné le jour à Lisbonne et que, fuyant la cruauté des Sarrasins, il s’était réfugié dans le camp de Karl le Martel. Une autre opinion, plus sage, plus conforme à la vérité historique, lui attribue le domaine d’Harlebeke et place parmi ses aïeux Liderik, fils d’Erkembald. Depuis longtemps l’autorité de forestier était héréditaire parmi les ancêtres de Liderik. La famille d’Erkembald, devenue la plus puissante de la Neustrie par l’émigration des chefs de la maison des Karlings dont elle était issue, avait continué à y représenter leur influence. Conquise au christianisme par l’Aquitaine sainte Riktrude, comme celle de saint Peppin de Landen l’avait été par l’Aquitaine Iduberge, elle favorise également le progrès des idées religieuses. C’est à sa générosité et à sa protection qu’on doit les monastères de Marchiennes et de Saint-Riquier, les travaux apostoliques de saint Fursæus, de saint Madelgisil, de saint Vulgan, de saint Adalgise.
Entre la forêt de Crécy, jadis gouvernée par Maurontus, qui s’étend de la Lys jusqu’à la Somme, et la vaste forêt des bords de l’Escaut confiée quelques années plus tard au forestier Theodrik, le Skeldeholt, que borne le Wasda, c’est-à-dire le pays des vertes prairies, se place la forêt de la Lys, le Lisgaauw, dont le centre paraît avoir été le château d’Harlebeke.
Que l’institution des forêts soit une tradition germanique ou bien une imitation romaine, c’est ce qu’il est impossible de déterminer. Les empereurs romains possédaient des forêts impériales dirigées par des fonctionnaires spéciaux, les procuratores saltuum rei dominicæ. Les empereurs franks emploient la même désignation: silvæ dominicæ, forestes dominicæ. La possession des forests était le privilége des rois et il n’était point permis d’en établir sans leur consentement. «Nous voulons, porte un capitulaire de l’an 800, que nos forêts soient bien surveillées. Nos forestiers garderont avec soin les bêtes sauvages qui s’y trouvent, et ils entretiendront des faucons et des éperviers pour notre usage.» On lit également dans les capitulaires que les forestiers sont chargés de recueillir le cens qui se paye à l’empereur; ils nous apprennent aussi que les forestiers poursuivaient les serfs rebelles ou fugitifs, et, à ce titre, il ne serait point étonnant que leur juridiction se fût étendue sur les tribus tumultueuses des Flamings.
Les historiens de la Flandre qui n’ont tenu aucun compte de l’établissement des colonies saxonnes sur nos rivages, ont toutefois conservé un vague écho des querelles des forestiers de Karl le Grand et des peuples redoutables qu’ils étaient chargés de contenir: «J’ai lu quelque part, dit Meyer, que Liderik repoussa de la Flandre une certaine race d’hommes.»—«Liderik, ajoute Despars, ne cessa de réprimer les brigands, assassins et autres malfaiteurs, qui tenaient presque tout le pays en leur pouvoir. Leurs cruelles dévastations se ralentirent à l’arrivée de Liderik; mais, quels que fussent ses efforts, il ne put atteindre leurs chefs, car, dès qu’ils avaient terminé leurs excursions et exécuté leurs sanglantes entreprises, ils se réfugiaient dans de vastes forêts.»
Les colonies saxonnes, placées près de l’Océan aux limites de l’empire frank, vis-à-vis de l’Angleterre conquise par les seekongars, semblaient appeler d’autres invasions. Les Danes ne cessaient de parcourir les mers sur leurs légers esquifs, dévastant tour à tour tous les rivages où les jetaient les tempêtes. Eginhard raconte que, la première année du neuvième siècle, Karl quitta son palais d’Aix pour aller visiter les pays menacés par leurs débarquements, qu’il voulait désormais prévenir. Cependant dix ans plus tard, le Dane Godfried, suivi de deux cents navires, abordait de nouveau en Frise, y levait des tributs et se vantait d’entrer triomphant à Aix. Afin que ces tentatives ne se renouvelassent plus, Karl ordonna que dans tous les ports et à l’embouchure de tous les fleuves des flottes fussent sans cesse prêtes à combattre les Danes, déjà plus connus sous le nom d’hommes du Nord ou Normands, et il se rendit lui-même l’année suivante à Boulogne, puis à Gand sur les bords de l’Escaut, pour inspecter les vaisseaux destinés à repousser les pirates.
Deux petits-fils de Karl le Martel, nés dans le domaine d’Huysse près d’Audenarde, Adhalard et Wala, ont quitté le cloître et dominent les derniers jours de la vie de Karl le Grand; ils favorisent les prétentions de Bernhard, petit-fils de l’empereur, dont le père se nommait Karlman, et obtiennent qu’il soit envoyé en Italie avec le titre de roi. On craignait même qu’ils ne tentassent quelque rébellion en son nom, lorsque Lodwig le Pieux succéda à son père le 28 janvier 814.
Lodwig était le troisième fils de Karl le Grand. Ses frères, Karl et Peppin, étaient morts avant lui. S’ils avaient vécu, il aurait sans doute été relégué dans quelque monastère, et il semble qu’ayant accepté d’avance avec une complète résignation le sort qui l’attendait, il ne soit plus parvenu, lors de son élévation imprévue à l’empire, à se dérober à l’influence des premières impressions de sa vie. «Il était, dit Thégan, d’une stature médiocre, mais fort érudit dans les langues grecque et latine. Il connaissait fort bien le sens moral, spirituel et mystique des Écritures; mais il méprisait les poésies des païens qu’il avait apprises pendant sa jeunesse, et ne voulait ni les lire, ni les entendre, ni permettre qu’on les enseignât. Tous les jours, il allait prier dans l’église et il y restait longtemps agenouillé, le front humblement incliné jusqu’à terre. Sa générosité était si grande qu’il donna à ses fidèles tous les domaines royaux de son père, de son aïeul et de son trisaïeul, pour qu’ils les convertissent en possessions perpétuelles. Il n’éleva jamais la voix pour rire. Il agissait avec prudence; mais, sans cesse occupé de ses lectures et du chant des psaumes, il se laissait trop diriger par ses conseillers.»