Histoire de Flandre (T. 1/4)
Livre Premier · 1700 Av. J.-C.—792 Apr. J.-C.
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Qu’ils errent sans abri dans les campagnes; que leurs entrailles se déchirent comme celles du perfide Arius! Puissent les accabler toutes les malédictions dont le Seigneur, par la voix de Moïse, menaça son peuple infidèle à la foi divine! Qu’ils attendent dans l’anathème le jour du Seigneur où ils seront condamnés; et de même que ces flambeaux lancés par nos mains s’éteignent aujourd’hui, qu’ils s’éteignent à jamais dans les ténèbres!» A ces mots, tous les évêques jetèrent sur le pavé de la basilique leurs cierges allumés. Une terreur profonde pénétra l’esprit du peuple. Dans toutes les églises, on chantait en l’honneur de Foulques des hymnes où l’on dépeignait Winnemar habitant la terre, mais déjà effacé par Dieu du nombre des vivants. Selon d’anciens récits, Winnemar ne tarda point à succomber à une maladie affreuse, qui, telle qu’un feu dévorant, consumait tous ses membres.
«Il fut, dit Rikher, arraché de cette vie, chargé d’opprobe et de crimes.»
Herbert survivait à Foulques. Baldwin lui proposa une étroite alliance, que devait confirmer le mariage de son fils Arnulf avec Adelhéide, fille d’Herbert, qui était encore au berceau. Pendant qu’on célébrait la fête des fiançailles, un meurtrier envoyé par le comte de Flandre assassina le comte de Vermandois.
Karl le Simple était trop faible pour punir les crimes de Baldwin. Il s’adressa aux Normands de la Seine, et offrit à leur chef Roll, s’il consentait à quitter Rouen, tout le territoire que le comte de Flandre occupait. Déjà Baldwin avait fait augmenter les fortifications de Saint-Omer et élever des remparts autour d’Ypres et de Bergues pour résister à l’invasion dont il se croyait menacé; mais Roll rejeta les propositions du roi, et, en 911, le traité de Saint-Clair-sur-Epte lui assura la possession définitive de cette partie de la Neustrie, qui, depuis cette époque, porta le nom de Normandie.
Baldwin le Chauve mourut le 2 janvier 918. Avec ce même orgueil qui l’avait engagé à porter le surnom de son aïeul l’empereur Karl le Chauve, il avait donné à l’aîné de ses fils le nom d’Arnulf, en souvenir de saint Arnulf qui avait uni au sang germanique des Karlings celui de la race romaine issue de Troie. Un autre fils de Baldwin, Adolf, reçut les comtés de Boulogne et de Saint-Pol et l’abbaye de Saint-Bertin.
Arnulf recueillit toutes les traditions de Baldwin le Chauve, son ambition et sa perfidie, ses tendances et ses haines. De même que son père, il étendit la puissance de la Flandre. Lorsque Rotbert parvint à gagner à son parti le nouveau comte de Vermandois, Herbert II, qui épousa sa sœur, Arnulf réunit son armée à celle des Allemands et des Lotharingiens qui soutenaient Karl le Simple. Une sanglante bataille se livra près de Soissons. Comme à Fontenay, l’invasion germanique fut repoussée, mais Rotbert y périt.
Herbert seul voit son pouvoir s’accroître. Le roi Rodulf le redoute, et tel est le respect que lui portent les hommes de race franke, qu’il oblige leur roi, Karl le Simple, à se livrer entre ses mains. Enfin une invasion de Normands force le comte Arnulf à rechercher son alliance. Lorsqu’en 925 Roll rompt la paix pour soutenir les Normands établis aux rives de la Loire, Herbert est le véritable chef de la guerre. A sa voix, Arnulf, Hilgaud de Montreuil et d’autres comtes des pays voisins de la mer, attaquent les limites septentrionales de la Normandie et s’emparent du château d’Eu. Vers la fin de cette année, Hug, fils du roi Rotbert, conclut une trêve avec les Normands; mais les domaines d’Arnulf de Flandre, d’Adolf de Boulogne, de Rodulf de Gouy et d’Hilgaud de Montreuil y restèrent étrangers, et, dès les premiers jours de l’année suivante, Roll conduisit une armée victorieuse jusqu’aux portes d’Arras.
Vers cette époque, un chef normand, nommé Sigfried, aborda près du promontoire de Witsand, enleva une sœur du comte Arnulf, nommée Elstrude, et se fixa à Guines. Il y fit construire un rempart élevé défendu par un double fossé, et, sans reconnaître l’autorité du comte de Flandre, il assujettit à la sienne toute la contrée qui l’entourait.
La triste vie de Karl le Simple s’éteint, en 929, à Péronne. A sa mort, la puissance d’Herbert s’ébranle; mais le comte de Flandre le soutient et il reconnaît ce secours en donnant pour époux à sa sœur Adelhéide le fils du comte Baldwin, qui avait fait assassiner son père.
Arnulf, fortifié par son alliance avec le comte de Vermandois, devient chaque jour plus redoutable. Il figure comme médiateur dans les négociations du roi Lodwig, fils de Karl le Simple, avec Herbert et la Lotharingie, et fait excommunier par les évêques de France le successeur du duc Roll, Wilhelm de Normandie, qui avait incendié quelques villages situés aux limites de ses Etats. Le roi vient lui-même aider Arnulf dans ses luttes contre Sigfried; mais les Normands conservent Guines, et peu de temps après Sigfried s’étant rendu dans le bourg de Saint-Omer avec une prince dane nommé Knuut, Arnulf reçoit son hommage et lui confirme ses possessions.
Arnulf avait déjà enlevé Mortagne à Rotger, fils de Rotger. Il voulut également s’emparer du château de Montreuil, qui appartenait à Herluin, fils du comte Hilgaud. Pour atteindre ce but, Arnulf ordonna à quelques-uns de ses espions d’aller trouver le châtelain de Montreuil, Rotbert, qu’il espérait corrompre. «Rotbert, lui dirent-ils en lui présentant deux anneaux, l’un d’or, l’autre de fer, vois-tu cet anneau de fer? il te figure les chaînes d’une prison; l’autre te représente de précieuses récompenses. Montreuil ne tardera point à être livré aux Normands. La mort ou l’exil te menacent; mais si tu embrasses le parti du comte Arnulf, tu obtiendras des dons considérables et de vastes domaines. Choisis.» Le traître accepta l’anneau d’or, et lorsque la nuit fut venue, il prit une torche allumée et la plaça près d’une porte qu’il avait laissée ouverte. A ce signal, Arnulf se précipite avec les siens dans les murs de Montreuil.
A peine Herluin a-t-il le temps de fuir. Sa femme et ses fils tombent au pouvoir du comte de Flandre, qui les remet à son allié, le roi anglo-saxon Athelstan, dont la flotte le soutient contre les Normands.
Herluin se hâta d’aller raconter au duc de France, Hug, par quelle ruse perfide d’Arnulf il avait perdu son domaine; comme Hug montrait peu de zèle à prendre part à sa querelle, il se dirigea vers Rouen et se jeta aux pieds du duc de Normandie. «Pourquoi, lui dit Wilhelm, ton seigneur Hug de France ne te console-t-il point en réparant le malheur qui t’a frappé? Retourne près de lui, et cherche à apprendre si par d’instantes prières tu ne peux t’assurer son appui et s’il verrait avec colère que tu reçusses d’autres secours.» Herluin se rendit auprès du duc de France, mais il ne put rien obtenir. «Arnulf et moi, lui répondit Hug, nous sommes unis par le serment d’une étroite alliance, et nous ne voulons point à cause de toi rompre les liens de notre concorde et de notre amitié.—Ne soyez donc point irrité, répliqua Herluin, si je réclame un autre protecteur.» Hug, le voyant suppliant, crut qu’il était abandonné de tous et le congédia en lui disant avec mépris: «Quel que soit celui qui te doive défendre, il n’aura rien à redouter de moi.»
Dès que Wilhelm connut la réponse du duc de France, il réunit une nombreuse armée et se dirigea vers Montreuil. «Voulez-vous, s’écria-t-il en s’adressant aux Normands de Coutances, voulez-vous vous élever au-dessus de tous et dans ma faveur et par votre gloire?
Allez arracher les palissades des remparts du château de Montreuil et amenez-moi prisonniers ceux qui l’occupent.» Les Normands obéissent.
Les plus nobles et les plus riches des Flamands qui se trouvaient à Montreuil sont gardés comme des otages qui répondront des fils d’Herluin, captifs en Angleterre; les autres périssent. Puis le duc Wilhelm ordonne qu’on lui prépare un banquet sur les ruines du château pris d’assaut, et exige que le comte de Montreuil, confondu parmi ses serviteurs, le serve humblement dans cette cérémonie. Enfin, lorsque l’orgueil du fils de Roll fut satisfait, il appela Herluin et lui dit: «Je te rends le château que le duc des Flamands t’avait injustement enlevé.—Seigneur, interrompit tristement le fils d’Hilgaud, comment pourrais-je l’accepter, puisqu’il m’est impossible de le garder et de le défendre contre le duc Arnulf?» Dudon de Saint-Quentin, toujours favorable aux Normands, place dans la bouche de leur chef cette altière réponse: «Je te protégerai de mon appui, je te soutiendrai et te défendrai. Je ferai reconstruire pour toi un château inexpugnable par la force de ses tours et la solidité de son rempart, et je le remplirai de froment et de vin. Si Arnulf commence la guerre, je m’empresserai de te secourir avec mes nombreuses armées. S’il demande une trêve, nous la lui accorderons. Si, préférant l’équité et la justice, il consent à venir à notre plaid, nous nous y rendrons pour le juger de l’avis de nos leudes. Si, d’un cœur obstiné, il ravage tes domaines, nous livrerons ses Etats aux flammes.»
«Personne, ajoute le doyen de Saint-Quentin, n’osait chercher querelle au duc Wilhelm. Les princes de la nation franke et les comtes de Bourgogne étaient ses serviteurs. Les Danes et les Flamands, les Anglais et les Irlandais lui obéissaient.» Une si vaste puissance paraissait un joug trop accablant à Hug et Arnulf. Ils se réunirent pour examiner ce qu’il convenait de faire. Ils disaient que s’ils faisaient périr Wilhelm par le glaive, leur autorité serait plus grande en toutes choses, et que par la mort d’un seul homme ils pourraient obtenir plus aisément du roi tout ce qu’ils voudraient; que si, au contraire, ils respectaient sa vie, de nouvelle discordes, des luttes nombreuses, de sanglants combats résulteraient de leur faiblesse. Ils apercevaient de toutes parts de graves difficultés, puisque sa mort devait les rendre coupables d’un crime, et que sa vie les menaçait d’une prochaine oppression. Rotbert et Baldwin le Chauve avaient autrefois arrêté d’un commun accord l’assassinat de l’archevêque Foulques: leurs fils résolurent celui du duc Wilhelm.
Ils décidèrent qu’on enverrait des députés au duc de Normandie, pour l’engager à accepter aux bords de la Somme une entrevue où l’on multiplierait les protestations de confiance et d’amitié, et que dès qu’il s’éloignerait, on le rappellerait à grands cris comme si quelque affaire sérieuse avait été oubliée. Les leudes d’Arnulf devaient se munir de bons chevaux, afin de se dérober à la poursuite des Normands, et le comte de Flandre espérait qu’absent de la scène du crime, il paraîtrait y être resté étranger. Ce fut un fils du comte Rodulf de Cambray, Baldwin, surnommé Baldzo, qu’Arnulf choisit pour exécuter ses desseins contre le duc Wilhelm.
Le comte de Flandre avait chargé ses députés d’exposer au prince normand que devenu infirme, boiteux et accablé par la goutte, il désirait voir la fin des agitations de la guerre et achever ses jours dans le repos. Après un mois qui s’écoula en pourparlers, Wilhelm accepta une entrevue. Il fut convenu qu’elle aurait lieu sur la Somme, dans l’île de Pecquigny, et elle fut fixée au 20 décembre 943.
Arnulf y vint soutenu par deux de ses leudes. Il se plaignit longuement au fils de Roll du roi Lodwig, du duc Hug et d’Herbert, et le pria de le protéger contre leurs jalousies. «Je veux, ajoutait-il, être ton tributaire, et après ma mort, tu possèderas tous mes Etats.»
Le jour se passa ainsi en vaines protestations, et, lorsque le soir arriva, le duc de Normandie donna au comte de Flandre le baiser de paix et de réconciliation, avant de monter dans sa barque qui ne portait qu’un pilote et deux jeunes hommes sans armes, mais qui était escortée d’un grand nombre d’autres barques normandes. A peine s’était-il retiré, que Baldzo et ses amis Eric, Rotbert et Ridulf lui crièrent du rivage de l’île: «Seigneur! seigneur! ramenez un instant, nous vous en prions, votre nacelle: notre seigneur nous a quitté gêné par la goutte, mais il vous mande une chose importante qu’il a négligé de vous dire.» Wilhelm, trompé par leur ruse, ordonne au pilote de le ramener près des Flamands. Aussitôt Balzo tire un poignard caché sous son manteau de peaux et en frappe le duc de Normandie.
Les Normands qui avaient accompagné Wilhelm sur leurs barques virent de loin tomber leur prince: ils se hâtèrent de ramer ver l’île de Pecquigny, mais lorsqu’ils y arrivèrent, Wilhelm ne vivait plus. Ses deux serviteurs avaient partagé son sort. Le pilote couvert de blessures respirait encore. Bientôt l’armée normande, qui occupait la rive méridionale du fleuve, apprit ce qui avait eu lieu. Elle voulut poursuivre le comte de Flandre, mais elle ne trouve point de gués pour traverser la Somme, et déjà les Flamands, pressant leurs chevaux, s’étaient éloignés.
Telle était la haine qu’on portait aux Normands que le meurtre du duc Wilhelm parut en Flandre aussi glorieux qu’une victoire. Il semblait légitime d’opposer la ruse à la ruse, la trahison à la perfidie, et on louait Baldzo comme le libérateur de la patrie.
Le roi Lodwig s’empressa de profiter du crime d’Arnulf. Rikhard, fils de Wilhelm, était encore enfant. Le roi Lodwig se présenta à Rouen comme le vengeur du martyr de Pecquigny. «Je veux, disait le roi de France aux habitants de cette cité, détruire les remparts des Flamands et enlever leurs biens à main armée. Quel que soit le lieu où se trouve Arnulf, j’y conduirai mes fidèles, et si jamais je puis l’atteindre je le punirai comme il le mérite.» Il obtint par ces astucieux discours qu’on lui confiât le jeune héritier du duché de Normandie. Cependant dès qu’il eut quitté les bords de la Seine, il reçut des députés du comte de Flandre qui s’exprimèrent en ces termes «On accuse notre seigneur d’avoir pris part à l’injuste mort du duc Wilhelm, mais il est prêt à soutenir le contraire par l’épreuve du feu. De plus, notre seigneur vous adresse ce conseil important: Gardez à jamais Rikhard, fils de Wilhelm, afin d’assurer dans vos mains le repos du royaume.»
Le roi de France agréa les protestations d’Arnulf et approuva son conseil; mais il le suivit avec peu d’habileté. Le jeune Rikhard s’échappa de sa prison. Lodwig trembla: il redoutait et la colère des Normands et l’ambition du duc Hug, prêt à profiter de toutes les dissensions. Dominé par ses craintes et ne sachant à quelle résolution il devait s’arrêter, il appela près de lui, à Rhétel, le comte de Flandre. «Je redoute, il est vrai, répondit Arnulf, que le duc Hug ne s’allie aux Normands. Hâtez-vous donc, seigneur, de le combler de présents et de bienfaits. Accordez-lui la haute Normandie, depuis la Seine jusqu’à la mer, afin de pouvoir conserver paisiblement les pays situés sur la rive septentrionale du fleuve. Diviser la Normandie, c’est l’affaiblir et la rendre impuissante à nous combattre.» Le roi Lodwig, docile à ces conseils, cherche à s’attacher le duc Hug par les plus brillantes promesses; il parvient même à réconcilier Arnulf et Herluin, et bientôt, accompagné d’une nombreuse armée, il envahit la Normandie. Au combat d’Arques, le comte de Flandre défait les Normands de Rikhard. Lodwig entre bientôt à Rouen; mais, égaré par l’orgueil de son triomphe, il méprise l’alliance du duc Hug et lui refuse les dépouilles qui lui avaient été promises. Aussitôt une émeute, à laquelle Hug, sans doute, n’était point étranger, éclate parmi les Normands. Herluin, qui, après avoir été la première cause de la mort du duc Wilhelm, était devenu l’allié d’Arnulf et le rival du duc de France, y périt. Lodwig lui-même, retenu quelques jours prisonnier, ne recouvre sa liberté qu’après avoir solennellement reconnu tous les droits héréditaires du jeune duc de Normandie, qui épouse la fille du duc Hug le Grand.
Les conseils du comte de Flandre ne manquèrent point au roi Lodwig dans ses revers: «Avez-vous oublié, lui dit-il de nouveau, l’usurpation du comte Robert? Son fils Hug, animé par une semblable ambition, cherche à vous enlever le sceptre de ce royaume, et s’allie au duc des Normands pour nous perdre complètement l’un et l’autre, vous, seigneur, qui êtes roi, et moi qui suis votre fidèle.—Apprends-moi donc, répliqua le roi Lodwig, à quels moyens je dois recourir pour résister à l’orgueil du duc Hug et défendre ma personne et mon royaume.» Arnulf continua en ces termes «Il faut céder la Lotharingie à votre beau-frère, le roi Othon de Germanie, s’il consent à s’avancer jusqu’à Paris pour ravager le domaine du duc Hug, et à faire ensuite la conquête de Rouen; car la terre des Normands vous est plus précieuse que la Lotharingie.—Il convient, repartit le roi, qu’un comte aussi illustre, qu’un prince aussi habile et aussi prévoyant que toi, exécute fidèlement le sage conseil qu’il a donné à son seigneur. Or, puisque tu es le plus célèbre, le plus redoutable, le plus digne de foi de tous mes vassaux, je te prie d’aller engager le roi Othon à tenter cette expédition que ta prudence me fait désirer, afin que, guidé par ta puissante intervention, il assemble toutes les vaillantes armées de son royaume, ravage la terre du duc Hug jusque sous les murs de Paris, et fasse éprouver aux Normands ce que peut le courage de ses leudes.»
A une autre époque, la Lotharingie avait été promise au roi d’Allemagne, Henrik l’Oiseleur, pour prix de sa coopération à la guerre que termina la bataille de Soissons. Le comte de Flandre l’offrit de nouveau à son fils. Le roi Othon, persuadé par ses astucieux discours, réunit ses armées, chassa Hug de son duché et se dirigea avec le roi Lodwig vers Rouen. Arnulf ne cessait de flatter l’esprit d’Othon de l’espoir d’un triomphe facile. «Où sont les clefs de Rouen?» demanda le roi de Germanie arrivé sur l’Epte. Enfin, lorsque après un sanglant combat où périrent un grand nombre des siens, le roi Othon apprit que la Seine empêchait de bloquer Rouen, il regretta son expédition et convoqua les chefs de son armée: «Voyez, leur dit-il, ce qu’il convient que nous fassions. Trompés par les prières du roi Lodwig et les ruses du comte Arnulf, nous sommes venus en ces lieux chercher la honte et les revers. Je veux, si tel est votre avis, saisir Arnulf, ce perfide séducteur, et le remettre chargé de chaînes au duc Rikhard, afin qu’il venge son père.»
Dès qu’Arnulf connut le projet du roi de Germanie, il ordonna à ses leudes de replier leurs tentes, les fit charger sur ses chariots, et s’éloigna pendant la nuit pour chercher un asile en Flandre. Le départ des Flamands répandit une extrême confusion dans le camp des Allemands: ils se retirèrent précipitamment et les Normands les poursuivirent jusqu’auprès d’Amiens. Othon, de plus en plus irrité, ne rentra dans ses Etats qu’après avoir semé la terreur dans ceux d’Arnulf. On attribue à Othon la fondation d’un château situé près de la Lys, aux limites de la France et de la Lotharingie, vis-à-vis du château que les comtes de Flandre avaient élevé sur la Lieve. Il était destiné à protéger la ville de Gand et l’abbaye de Saint-Bavon, qui se trouvaient sur les terres de l’empire. Othon y établit pour châtelain Wigman, issu de la famille des grafs frisons auxquels une charte de Lodwig le Germanique avait accordé le gouvernement de la forêt de Waes.
Il ne paraît point que le comte de Flandre se soit opposé à la construction du château de Wigman. Une infirmité cruelle l’accablait, et il avait fait appeler près de lui l’abbé de Brogne pour le supplier de guérir ses douleurs; mais le pieux cénobite se contenta de lui répondre: «Elève tes pensées vers le Seigneur, et puisque tu as réuni des richesses si considérables, prends-en quelque chose pour soulager les pauvres: c’est ainsi que tu pourras effacer l’énormité de tes crimes.»
Depuis le siége de Rouen, et malgré la déplorable issue de l’expédition dirigée contre les Normands, Arnulf restait le soutien de la royauté de Lodwig. Hug le poursuivait avec toute la haine qu’il portait au roi de France et se disposait même à envahir la Flandre, mais il se retira bientôt après avoir inutilement tenté de mettre le siége devant quelques forteresses. Arnulf profita de son absence pour conquérir Montreuil et le château d’Amiens. En 949, il s’avança avec le roi Lodwig jusqu’aux portes de Senlis.
Au milieu des ces guerres parut une invasion de Madgiars hongrois, peuples d’origine asiatique accourus des bords du Tanaïs, qui n’obéissaient qu’au fouet de leurs maîtres. Ils avaient obtenu la permission de traverser la Lotharingie en s’engageant à ne point la piller, et le 24 avril 953 ils campèrent aux bords de l’Escaut dans les prairies qui entourent la cité de Cambray. Dès leur première attaque, ils perdirent un de leurs principaux chefs. La soif de la vengeance rendit leurs assauts plus terribles. L’évêque priait prosterné devant les reliques des saints, puis parfois il montait sur les remparts et disait aux combattants: «C’est la cause de Dieu que vous soutenez contre ces barbares, c’est la cause de Dieu qui triomphera.» Les Hongrois s’éloignaient, quand un clerc, placé au clocher du monastère de Saint-Géry, qui était situé hors de l’enceinte de la ville, lança une flèche au milieu d’eux; son imprudente audace réveilla la colère des barbares; ils revinrent, s’emparèrent de l’église de Saint-Géry, et la livrèrent aux flammes après avoir immolé tous ses défenseurs. Ces hordes féroces, privées de ces recrues continuelles qui avaient fait la force des Normands, ne tardèrent point à disparaître complètement.
Arnulf le Grand gouvernait la monarchie flamande depuis près de quarante années; son influence s’affaiblissait à mesure que sa carrière penchait vers son déclin. Lorsque le roi Lodwig eut achevé, le 8 septembre 954, au milieu des revers, sa triste et courte vie, son fils Lother, instruit par son exemple, se hâta d’aller se placer sous la protection du duc Hug, et la Flandre se trouva de nouveau isolée. Cependant Arnulf avait abandonné toute l’autorité à son fils Baldwin. La puissance militaire de la Flandre sembla se relever un moment. En 957, Baldwin combat Rotger, fils d’Herluin, qui lui disputait le château d’Amiens. En 961, lorsque le duc Rikhard s’avance de Rouen vers Soissons, il conduit une armée au secours du roi Lother et défait les Normands; mais, au retour de cette expédition, il meurt au monastère de Saint-Bertin, laissant après lui un fils encore au berceau, qui portait le nom de son aïeul.
Ainsi, le comte Arnulf se vit réduit à reprendre les soins du gouvernement. Accablé par la décrépitude des ans, il cherchait le repos et ne le trouvait point: c’était en vain qu’il restituait aux monastères les biens que jadis il leur avait enlevés, qu’il fondait à Bruges le chapitre de Saint-Donat et envoyait aux basiliques de Reims de précieux reliquaires et des livres enrichis d’or et d’argent; c’était en vain qu’il croyait apaiser la justice du ciel en écrivant dans ses actes publics: «Moi, Arnulf, je me reconnais coupable et pécheur:» le remords ramenait sans cesse autour de lui le trouble et l’inquiétude. Dans sa maison, au sein de sa propre famille, un de ses neveux conspirait. Arnulf, toujours impitoyable, lui fit trancher la tête. Celui qui périt avait un frère qui voulut venger sa mort. Le comte de Flandre allait peut-être répandre de nouveau le sang des siens et ordonner un second supplice, lorsque le roi Lother intervint, fit accepter une réconciliation et força le comte Arnulf à remettre sa terre entre ses mains, en lui permettant de la posséder tant que sa vie se prolongerait. Elle ne dura que deux années, et se termina le 27
mars 964; mais Arnulf le Grand se survécut à lui-même en donnant pour tuteur à son petit-fils le confident et l’instrument de ses vengeances, le comte de Cambray, Baldwin Baldzo.
Dès que le roi Lother apprit la mort du comte Arnulf, il réunit une armée de Franks et de Bourguignons, s’empara d’Arras et s’avança jusqu’à la Lys. Par son ordre, le comte Wilhelm de Ponthieu occupa le pays de Térouane. Mais bientôt Baldwin Baldzo repoussa le roi de France, et le força à restituer Arras et à recevoir l’hommage du nouveau comte de Flandre. Wilhelm de Ponthieu ne conserva ses possessions qu’en devenant le vassal d’Arnulf le Jeune.
Lorsque Arnulf le Jeune prit dans ses mains les rênes du gouvernement de la Flandre, l’empereur Othon, sur les plaintes des habitants du Hainaut, venait de déposer leur comte Reginher, et avait placé leur pays sous la protection du compte Arnulf de Flandre et de Godfried d’Ardenne, qui obtint plus tard la main de Mathilde de Saxe, veuve de Baldwin, fils d’Arnulf le Grand. Cependant les fils de Reginher rentrèrent en Hainaut: l’un avait épousé la fille du duc Karl de Lotharingie, frère du roi Lother; l’autre, Hedwige, fille de Hug Capet, fils et successeur de Hug le Grand. Soutenus par la France, ils recouvrèrent leur patrimoine après un sanglant combat, où l’on vit, si l’on peut ajouter foi au récit du continuateur de Frodoard, Arnulf de Flandre se déshonorer par une fuite honteuse, tandis que le comte d’Ardenne, percé d’un coup de lance, restait étendu à terre, et privé de tout secours, jusqu’au coucher du soleil.
Le roi Lother mourut en 986. Son successeur Lodwig ne régna qu’un an et ne laissa point de postérité. Le duc Karl de Lotharingie, frère du roi Lother, devenait l’héritier de la couronne; mais, au lieu d’accepter la tutelle des ducs de France, il s’allia aux comtes de Vermandois et épousa la fille d’Herbert de Troyes, tandis que Hug Capet se faisait proclamer roi à Noyon. Le comte Arnulf de Flandre soutint le frère de Lother dans ses guerres, et bientôt après le roi Karl vainquit l’armée du roi Hug. Il avait conquis le château de Montaigu, occupait Reims et menaçait Soissons, lorsque la perfidie de l’évêque de Laon le livra à ses ennemis. Pendant longtemps, chez les hommes de race franke, on méprisa la royauté du duc de France, en maudissant le nom des traîtres qui avaient assuré son triomphe. «De quel droit, écrivait l’illustre Gerbert, l’héritier légitime du royaume a-t-il été déshérité et dépouillé?» Malgré ces plaintes et ces regrets qui ne s’effacèrent que lentement, la dynastie karlingienne périssait: elle disparaît à Orléans dans les ténèbres d’une prison, puis s’éteint, humble et ignorée, aux bords de la Meuse, non loin du manoir paternel d’Héristal, où Peppin et Alpaïde virent naître Karl le Martel, illustre aïeul de l’infortuné Karl de Lotharingie.
Arnulf le Jeune mourut vers le temps où le roi Karl fut conduit captif à Orléans.
Depuis la Meuse jusqu’aux Pyrénées tout est tumulte et confusion.
L’Aquitaine, l’Anjou, la Normandie, la Champagne, la Bourgogne, le Vermandois s’agitent et s’abandonnent à des luttes intestines: la royauté, entre les mains de Hug Capet, n’est plus qu’un domaine menacé par l’ambition germanique.
En Flandre, la même désorganisation existe. Les successeurs de Sigfried et de Wilhelm de Ponthieu se partagent les comtés de Guines, de Saint-Pol, de Boulogne. A peine le comte Arnulf a-t-il fermé les yeux que le comte Eilbode se rend indépendant à Courtray.
Ainsi s’achève la période la plus triste et la plus stérile de notre histoire. Le siècle d’Arnulf le Grand ne présente aux regards qu’une sanglante arène, où les combats et les crimes se succèdent sans relâche. La civilisation languit et refuse sa douce lumière au monde féodal qui la méprise. Dans la patrie des Hincmar, des Milon, des Hucbald, on ne trouve plus à cette époque un seul homme qui brille par sa science ou son génie. Les priviléges des cités épiscopales et des monastères ne sont plus respectés. De toutes parts, les comtes et les hommes de guerre accourent pour s’arroger les abbayes, et lorsqu’ils les abandonnent à quelque moine pauvre et obscur, il se réservent, sous le nom d’avoués, la surveillance et l’administration des biens ecclésiastiques qu’ils pillent impunément: ils dépouillent les clercs de leurs anciennes libertés pour les soumettre à leurs usages barbares. A Gand, le monastère de Saint-Pierre donne un fief de sept mesures de terre à Hug de Schoye pour qu’il défende l’abbé en duel.
Otbert, abbé de Saint-Bertin, auquel un noble avait déféré le combat judiciaire, ne connaissait personne qui voulût descendre en champ clos pour soutenir sa querelle, lorsque l’apparition merveilleuse de deux colombes lui fait trouver un champion.
Si dans l’ordre politique tout est ruine et décadence, les mêmes symptômes de dissolution se reproduisent dans la vie intérieure de la société et jusqu’au sein de la famille. L’an 1000 approchait. L’accord unanime des superstitions populaires avait fixé à cette année la fin du monde; mais les uns la comptaient depuis la Nativité du Sauveur, d’autres, en plus grand nombre, du jour de la Passion. A mesure que cette époque devenait moins éloignée, les terreurs augmentaient: l’imagination du peuple se montrait de plus en plus vivement frappée, et dans les malheurs qui l’accablèrent il crut apercevoir les signes précurseurs de l’accomplissement des prophéties.
En 1007, une peste épouvantable désola la Flandre. Elle se déclara de nouveau vers l’an 1012. Quelques boutons se formaient sur le palais; si l’on ne prenait soin de les percer aussitôt, le mal était sans remède. Ses ravages étaient prompts et affreux. Plus de la moitié des populations succomba, et parmi ceux qui survécurent il n’y en avait point, dit un hagiographe, qui, en rendant les derniers honneurs à leurs parents et à leurs amis, ne s’attendissent à les suivre bientôt dans le tombeau.
Aux ravages de la peste succédèrent ceux des inondations. «Une chose digne de pitié et d’admiration, raconte l’annaliste de Quedlinburg, arriva le 29 septembre 1014 dans le pays de Walcheren et en Flandre.
Pendant trois nuits, d’effroyables nuages, s’arrêtant dans une merveilleuse immobilité, menacèrent tous ceux dont ils frappèrent les regards; enfin le troisième jour, le tonnerre, éclatant avec un bruit épouvantable, souleva les ondes furieuses de la mer jusqu’au milieu des nuées. L’antique chaos semblait renaître. Les habitants fuyaient en faisant entendre de longs gémissements; mais l’invasion subite des flots fit périr beaucoup de milliers d’hommes, qui ne purent se dérober à la colère du Seigneur.»
«On croyait, ajoute Rodulf Glaber, que la révolution des siècles écoulés depuis le commencement des choses allait conduire l’ordre des temps et de la nature au chaos éternel et à l’anéantissement du genre humain. Cependant, au milieu de la stupeur profonde qui régnait de toutes parts, il y avait peu d’hommes qui élevassent et leurs cœurs et leurs mains vers le Seigneur. Une cruelle famine se répandit sur toute la terre et menaça les hommes d’une destruction presque complète. Les éléments semblaient se combattre les uns les autres et punir nos crimes. Les tempêtes arrêtaient les semailles; les inondations ruinaient les moissons. Pendant trois années, le sillon resta stérile.»
Si la plupart des hommes étrangers aux sublimes sentiments de la résignation, qui n’appartiennent qu’à la vertu, se livraient tour à tour aux conseils de leur désespoir, ou aux caprices de leur imagination en délire, il y en eut d’autres qui se montrèrent plus pieux et plus sages. Plusieurs seigneurs, dans l’attente de la fin du monde, affranchirent les colons de leurs domaines; dans toute la France les guerres particulières furent suspendues par la trêve de Dieu, et quelques pèlerins se dirigèrent vers Jérusalem.
La société croyait mourir: elle allait commencer à vivre.
LIVRE QUATRIÈME.
989-1119.
Baldwin le Barbu.—Baldwin ou Baudouin le Pieux.
Baudouin le Bon.—Arnould le Simple.
Robert le Frison.—Robert de Jérusalem.—Baudouin à la Hache.
Reconstitution de la société.
Développements de la civilisation.—Les croisades.
Le fils d’Arnulf le Jeune était appelé à une tâche glorieuse. Si Baldwin Bras de Fer avait élevé la puissance de la Flandre, Baldwin le Barbu, en la maintenant, lui assigna son caractère et ses véritables destinées.
«Il était illustre et courageux, célèbre par sa renommée, distingué par sa piété; ses richesses étaient immenses. Il marcha à la tête de ses armées et sema la terreur parmi ses ennemis. Aux triomphes du glaive, il ajouta ceux de l’intelligence. Il honora la justice, corrigea les lois iniques, défendit la patrie et protégea l’Eglise.
Sévère pour les déprédateurs et les hommes orgueilleux, il était vis-à-vis des personnes humbles et douces également humble et doux.»
Le onzième siècle voit s’ouvrir une ère nouvelle; les hommes, éprouvés par de longs malheurs, sentent le besoin de se rapprocher; quelques-uns même racontent que la voix du ciel s’est fait entendre pour ordonner que la paix soit rétablie sur la terre. «Ne songez plus, répètent les évêques, à venger votre sang, ni celui de vos proches; mais pardonnez à vos ennemis.»
Sous cette heureuse influence, le commerce s’étendait rapidement par les relations qui existaient entre la Flandre et l’Angleterre. Un grand nombre de navires abordaient à Montreuil et à Boulogne; mais c’était dans la cité de Bruges qu’affluaient le plus grand nombre de marchands, et, dès le onzième siècle, les richesses qu’ils y apportaient de toutes parts l’avaient rendue célèbre.
A Gand, les populations qui habitaient l’enceinte des monastères fondés par saint Amandus descendaient de la colline où elles avaient trouvé un asile, pour s’établir au milieu des prairies resserrées par l’Escaut, la Lys et le fossé qu’Othon avait fait creuser pour qu’il servît de limite entre la France et l’empire. Elles y formèrent une minne, et le port qu’elles créèrent devint le centre d’une cité florissante. Le voisinage de deux fleuves favorisait l’extension de leur commerce.
Si les habitants de Gand et de Bruges s’associaient au mouvement de civilisation et de progrès qui se manifestait de toutes parts, leur exemple fut toutefois stérile pour la plupart des Flamings, qui préféraient une vie tumultueuse et agitée à la paix des villes. Leurs gildes restaient campées aux bords des flots, derrière les monticules de sable qui conservaient le nom gaulois de dunes, entre le monastère de Muenickereede, cette autre Jona, fondée par des Scots, et les étangs de Wasconingawala, dans le comté de Guines. Elles s’étendaient jusqu’à la forêt de Thor, au delà des plaines de Varsnara, et occupaient Alverinckehem, Letfingen, Aldenbourg, Liswege, Uytkerke, que les vagues de l’Océan ne baignaient déjà plus, Oostbourg dont le port allait bientôt disparaître comme celui d’Uytkerke.
Souvent, à l’occasion d’une solennité religieuse, quelques prêtres intrépides chargeaient sur leurs épaules les châsses des saints les plus vénérés et les portaient au milieu des Flamings, en appelant par leurs prières la miséricorde du ciel sur ces populations inaccessibles à la pitié. Un hagiographe rapporte, comme un fait remarquable, que la puissante intercession de saint Ursmar n’adoucit pas seulement les habitants du Mempiscus et du pays de Waes, mais les Flamings eux-mêmes. «Nous arrivâmes, dit-il, à un village situé près de Stratesele, où quelques karls étaient si hostiles les uns aux autres, que personne n’avait pu rétablir la paix parmi eux. Des discordes profondes les divisaient depuis si longtemps, qu’il n’y en avait point qui n’eussent à pleurer un père, un frère ou un fils.» Telle était la férocité de ces karls, que les prêtres chargés des reliques de saint Ursmar furent réduits à se dérober à leur colère par une fuite rapide.
A Blaringhem, ils placèrent leurs châsses au milieu de deux factions prêtes à se combattre et parvinrent à les arrêter. A Bergues-Saint-Winoc, ils apaisèrent de semblables dissensions. A Oostbourg, les haines étaient si vives que les karls ne sortaient de leurs demeures qu’accompagnés de troupes nombreuses d’hommes armés.
Ils cherchaient ardemment à se poursuivre les uns les autres, et en satisfaisant leurs vengeances, ils en préparaient sans cesse de nouvelles et se livraient des combats que d’autres combats devaient suivre.
A l’ouest, vers le Wasconingawala, les karls du comté de Guines conservaient également toute la belliqueuse énergie de leurs mœurs.
Un Flaming de Furnes, Herred, surnommé Kraugrok, parce qu’il avait coutume de relever le sayon qu’il portait lorsqu’il dirigeait sa charrue, avait épousé Athèle de Selvesse, nièce de l’évêque de Térouane. Le château de Selvesse était situé dans une position inaccessible, au milieu d’un marais qu’entouraient des forêts épaisses. Plus loin, parmi les fleurs diaprées d’une vaste prairie, un brasseur de bière avait construit quelques maisons, où les agriculteurs de la contrée se réunissaient dans leurs jeux et dans leurs banquets. On racontait qu’autrefois quelques Italiens, envoyés par le pape en ambassade vers un roi anglo-saxon, s’y étaient arrêtés, et avaient, en souvenir de leur patrie, donné le nom d’Ardres à ces chaumières ignorées, les saluant de ces vers immortels: Locus Ardea quondam
Dictus avis: et nunc magnum manet Ardea nomen; Sed fortuna fuit.
Ce nom leur resta par un jeu bizarre de la fortune, qui relevait la cité de Turnus, minée sous le beau ciel des Rutules, chez les Morins, que Virgile appelait les plus reculés des hommes. Ardres prospéra; la fertilité de ses campagnes y appelait sans cesse de nouveaux habitants. Herred voulut aussi aller, avec Athèle de Selvesse, y fixer son séjour; mais ses parents et ses amis, hostiles à tout ce qui rappelait l’union et la paix, l’exhortèrent à ne point quitter le sombre donjon de sa forteresse.
Cependant le comte Rodulf de Guines essaya de réduire par la force ces populations d’origine saxonne. Non-seulement il soumit les karls à un impôt qui était d’un denier chaque année et de quatre deniers le jour de leur mariage ou de leur mort, mais il ordonna aussi qu’ils renonçassent à leurs couteaux pour ne garder que leurs massues. Après le scharmsax, l’arme nationale des races saxonnes, la massue à laquelle elles donnaient le nom de colf était celle qu’elles chérissaient le plus. Consacrée au dieu Thor, protecteur de leurs colonies, que l’Edda nous montre portant une massue dans ses combats contre les géants, elle était pour elles le symbole de la conquête qui élevait leur gloire et de l’association qui faisait leur force.
Lambert d’Ardres attribue à la défense du comte Rodulf l’origine du nom des colve-kerli, ou karls armés de massues, que conservèrent les cultivateurs du pays de Guines.
En abordant le récit d’une période historique signalée par les désastres des Saxons d’Angleterre, il ne paraîtra peut-être point inutile que nous nous occupions un instant des autres colonies saxonnes, sœurs et compagnes des populations flamandes, dont elles avaient partagé les migrations et l’établissement sur le Littus Saxonicum. Au nord de la Flandre, elles s’étaient fixées en grand nombre dans les marais de la Frise, sur les rives de la Meuse et du Rhin. A l’exemple des bourgeois de Bruges, celles qui occupaient la ville de Thiel entretenaient un commerce important avec l’Angleterre et jouissaient de la liberté la plus étendue. Leurs gildes se réunissaient, à diverses époques de l’année, en de solennels banquets qu’égayait leur grossière ivresse, et elles conservaient l’usage de la contribution pécuniaire à laquelle elles devaient leur nom. Cependant des pirates de races diverses ne cessaient d’aborder sur le rivage de la mer, abandonné sans défense à leurs fureurs. Arnulf de Gand, fils de Wigman, avait trouvé la mort en les combattant, et sur l’instante prière de sa veuve Lietgarde de Luxembourg, dont la sœur Kunegund avait épousé l’empereur Henrik II, une flotte allemande avait été armée pour châtier leur audace. Theodrik, fils d’Arnulf de Gand, qui avait succédé aux possessions de son père en Frise, voulut soumettre à un impôt onéreux les marchands de Thiel et les karls dont il usurpait les terres. Ceux-ci, blessés dans leurs droits d’hommes libres, adressèrent leurs plaintes à l’empereur qui les écouta; mais Arnulf refusait de se conformer à sa décision, et on le vit, oubliant quelles mains avaient frappé son père pour n’écouter que son ambition, s’allier aux pirates de la forêt de Merweede et triompher avec eux à la sanglante journée de Vlaerdingen. Theodrik, fils d’Arnulf de Gand, fut l’aïeul des comtes de Hollande.
Au sud de la Flandre, vers les bords de la Seine, les vicomtes et les seigneurs normands persécutaient les hommes de race saxonne. De même que Theodrik en Frise, ils les chassaient de leurs champs et entravaient leur commerce sur les rivières. Leurs gildes, jadis opprimées par Karl le Chauve, se réunirent: «Quoi! s’écrièrent les karls de Normandie, dont les plaintes répétèrent sans doute celles de leurs frères de la Meuse, on nous charge d’impôts et de corvées! Il n’y a nulle garantie pour nous contre les seigneurs et leurs sergents; ils ne respectent aucun pacte. Et ne sommes-nous pas libres comme eux?
Lions-nous par des serments; jurons de nous soutenir les uns les autres, et s’ils nous attaquent, nous avons nos glaives et nos massues.»—Ils voulaient, d’après Guillaume de Jumièges, rétablir l’autorité de leurs lois, et nommèrent des députés qui devaient former une assemblée supérieure, le wittenagemot de leur association; mais les Normands étouffèrent par la force ce mouvement qui s’étendait dans les bois et dans les plaines, et les karls se virent réduits à leurs charrues.
Le mouvement de rénovation qui caractérise le onzième siècle se fait surtout sentir au milieu des populations chrétiennes, que l’approche de l’an 1000 a remplies de terreur; dès qu’elles se croient épargnées par la clémence du ciel, elles se hâtent de relever leurs églises, et les cloîtres, longtemps profanés, redeviennent l’asile de la méditation et de la piété. Lausus, qui avait accompagné saint Poppo dans son voyage en Syrie, bâtit à son retour l’église de Saint-Jean de Gand, depuis dédiée à saint Bavon. Déjà saint Gérard, abbé de Brogne, avait réformé l’abbaye de Saint-Bertin et celle de Blandinium, où il remplaça des moines qui n’écoutaient que la violence et la haine par d’autres religieux, qui ranimèrent les études littéraires en copiant des manuscrits qu’ils envoyaient au célèbre Gerbert, archevêque de Reims: noble exemple que l’archevêque Dunstan de Canterbury, alors exilé en Flandre, imita plus tard dans les monastères anglo-saxons.
Tandis que la Flandre se relevait de ses ruines, les comtes de Toulouse, de Blois et de Chartres voyaient leur influence s’accroître; les Capétiens acceptaient la tutelle des ducs de Normandie, qui soutenaient leur royauté pourvu qu’elle restât humble et faible.
Lorsqu’en 966 Hug Capet engage le roi Lother à envahir la Flandre, le duc de Normandie intervient pour qu’il ne poursuive point sa conquête. En 987, le duc de Normandie interpose de nouveau sa médiation pour l’empêcher de combattre Arnulf le Jeune, qui, comme descendant de Karl le Grand, refusait de reconnaître les droits de son heureuse et récente usurpation.
Rotbert, successeur de Hug Capet, fut un prince pacifique et timide.
Il attendit et chercha à mériter par une patiente résignation qu’une époque vînt où sa dynastie serait assez forte pour se suffire à elle-même et secouer le joug. C’est ainsi qu’épousant tour à tour Berthe, veuve d’Eudes de Blois, issue des comtes de Vermandois, et Constance, fille des comtes de Toulouse et nièce des comtes d’Anjou, il s’abaissa devant ses ennemis, rechercha leur alliance et partagea avec eux l’autorité du gouvernement.