L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 2/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques

Chapitre 1149

Coment la noble baronie des crestiens assegièrent la cité de Damas par les jardins, dont il orent moult à faire.

Damas est la greigneur cité d’une terre qui a nom la Mendre Surie, qui est appellée par autre nom la Fenice de Libane, dont le prophète dit: Le chief de Surie, Damas, un sergent d’Abraham la fonda, qui estoit appelé Damas; de luy fu elle ainsi nommée. Elle siet en un plain de quoy la terre est are[115], stérile et brehaigne, sé ce n’est tant comme les gaigneurs[116] la font fertille et plentureuse, par un fleuve qui descent de la montaigne, qu’il mènent par conduis et par chaneaus, là où mestier est, devers la partie d’orient. Ès deux rives de ce fleuve croist moult grant plenté d’arbres qui portent fruit de toutes manières. Si comme il fu jour et l’ost des crestiens fu armé ainsi comme il estoit devisé, de toutes leur gens ne firent que trois batailles. Le roy d’oultremer (Baudouin) avoit la première, pour ce que ses gens sçavoient mieux le pays que les pellerins estranges qui y estoient venus. La seconde fist le roy de France pour secourre, sé mestier fust, à ceux qui les premiers alloient. L’arrière garde fist l’empereur et ceux qui de sa terre estoient. En celle manière s’en allèrent vers la cité, et estoit vers le soleil couchant celle part dont nos gens venoient. Les jardins estoient devers bise qui durent bien quatre lieues ou cinq, tous plains d’arbres si grans et si espés que ce sembloit une grant forest, selon ce que chascun y a son jardin clos de murs de terre: car en ce pays n’a mie plenté de pierres. Les sentiers y sont moult estrois d’un vergier à autre; mais il y a une commune voye qui va à la cité où va à paine un homme atout son cheval chargié de fruit. De celle part est la cité trop forte pour les murs de pierres dont il y a tant et pour les ruisseaux qui cueurent par trestous les jardins et pour les estroictes voyes qui sont bien clouses deçà et delà. Accordé fu que par là s’en iroit tout l’ost vers la cité pour deux choses: l’une ce fu que sé les jardins estoient pris, la ville seroit ainsi comme desclose et demie prise; l’autre si fu qu’il y avoit là grant plenté de fruis tous meurs par les arbres qui grant mestier aroient en l’ost, et pour les eaues qui celle part couroient, dont l’ost avoit bien mestier et pour les hommes et pour les chevaux.

[115] Aride.

[116] Laboureurs.

Le roy Baudoin commanda que ses gens se missent dedens les jardins: mais trop y eut grant force à aller par là; car derrière les murs de terre, deçà et delà des sentiers, y avoit grant plenté de Turcs qui ne finoient de traire par archières qu’il avoient faictes espesséement, et à ceux ne povoient avenir les nostres. Si en y avoit assez de ceux qui se mettoient appertement en la voye contre eux et leur deffendoient le pas, car tous ceux qui povoient armes porter s’estoient mis hors et deffendoient à leur povoir que nos gens ne guaignassent les jardins. Il y avoit de lieux en lieux bonnes tournelles et haultes que les riches hommes de Damas y avoient fait faire pour eux logier, sé mestier estoit, quant il faisoient cueillir leurs fruis; ycelles tours estoient lors moult bien garnies d’archiers qui grant mal faisoient à nos gens. Et quant on passoit près de ces tournelles, on gettoit sur eux de grosses pierres; moult estoient à grant meschief: souvent les féroit-on de glaives par les archières des murs de terre qui estoient deçà et delà. Assez en occirent en celle manière et hommes et chevaux, si que maintes fois se repentirent les barons de ce que il avoient empris asseoir la ville, de celle part.

Coment les nos gaaignièrent les jardins et le fleuve à grant paine et chacièrent les Turcs dedens la cité.

Grant despit en prist sur soy le roy Baudouin et tous les barons. Bien virent qu’il ne pourroient en telle manière passer jusques à la ville, sans trop grant dommaige. Lors se tournèrent ès costés de la voye et commencièrent à dérompre et à abattre les murs de terre. Les Turcs qu’il trouvèrent dedens la closture de ces murs sourprisrent, si qu’il ne les laissèrent mie passer outre les autres murs, ainçois en occirent assez et mains en retindrent pris. Ainsi le firent les nostres ne sçay en quans lieux.

Quant les Turcs, qui estoient espandus par les jardins, virent que les nostres alloient ainsi abattant les murs et occiant la gent, trop furent espovantés; si s’en fouirent vers la ville. Les jardins laissièrent et s’en fouirent à grans routes dedens la cité. Lors allèrent les nostres tout à bandon[117] parmi les sentiers; mais les Turcs s’estoient bien pensés que les nostres auroient mestier de venir au fleuve pour abreuver eux-mesmes et leurs chevaux: et pour ce, si tost comme il s’apperceurent que la cité seroit assiégée de celle partie, il garnirent moult bien la rive du fleuve d’archiers et d’arbalestriers. De chevaliers y misrent assez pour garder que les nostres n’approchassent du fleuve. Quant la bataille du roy Baudouin eut presque passé tous les jardins, grant talent eut de venir au fleuve qui couroit près des murs de la cité; mais quant il approchèrent, bien leur fu contredicte l’eaue, et furent par force les nostres reboutés arrière. Après se rallièrent et emprisrent à gaigner l’eaue; aux Turcs assemblèrent et fu l’assault aspre et fier; mais les nostres furent reboutés arrière. Le roy de France chevauchoit après à tout sa bataille et attendoit pour secourre aux premiers quant mestier en seroit et qu’il seroient las. L’empereur, qui venoit derrière, demanda pourquoi il estoient arrestés; et l’on luy dist que la première bataille s’estoit assemblée aux Turcs qu’ils avoient trouvé hors de la ville.

[117] A bandon. A qui mieux mieux.

Quant les Thiois oïrent ce, tantost se désordonnèrent et coururent tous à desroy; et l’empereur mesme y fu; parmi la bataille le roy de France passèrent tous sans conroy jusques à tant qu’il vindrent aux poignéis sur l’eaue. Lors descendirent tous de sus leur chevaux et misrent les escus devant eux, et tindrent les longues espées, asprement coururent sus aux Turcs, si que il ne leur peurent résister et ne demoura guères qu’il laissièrent l’eaue et se misrent dedens la ville. L’empereur fist à celle venue un coup de quoy l’on doit à toujours-mais parler; car un Turc le tenoit moult de près qui estoit armé de haubert. L’empereur fu à pié et tenoit en sa main une moult bonne espée. Il féri le Turc entre le col et la senestre espaule, si que le coup descendi parmi le pis au destre costé. La pièce chéi qui emporta le col et la teste et le senestre bras. Les Turcs qui ce virent ne s’arrestèrent plus illec, ainçois s’en fouirent en la ville. Quant il racomptèrent aux autres le coup qu’il avoient veu, il n’y eut si hardi qui n’eust paour, si que tous furent désespérés qu’il ne se peussent tenir contre telles gens.

Coment l’ost fu délogié des jardins par le conseil d’aucuns princes desloyaux et traitres de Surie, qui firent entendant (entendre) qu’il prendroient la cité de l’autre part, dont elle n’avoit garde de assaut.

Le fleuve et les jardins eurent nos gens gaignés tout à délivre[118]. Lors tendirent leur pavillons entour la cité. Grant doutance eurent les Sarrasins en toutes manières; si montèrent sus les murs et regardèrent l’ost qui trop estoit beau, quant il fu logié. Bien se pensèrent que si grans gens avoient bien povoir de conquerre leur ville. Paour eurent moult grant qu’il ne fissent aucune saillie soudainement par quoy il entrassent dedens et les occissent tous. Pour ce prisrent conseil entre eux, et fu accordé que par toutes les rues de la ville de celle partie où le siège estoit, l’en mist de bonnes barres de gros bois en plusieurs lieux. Pour ce le firent que sé les nostres se mettoient dedens, tandis comme il entendroient à copper les barres, que les Turcs s’en peussent aller par les portes et mener à sauveté leur femmes et leur enfans. Bien sembloit qu’il n’eussent mie couraige de la ville deffendre moult longuement, s’il estoient à meschief, quant il s’atournoient jà à fouir. Assez estoit légière chose de faire si grant fait que de prendre la cité de Damas, sé Nostre-Seigneur y eust voulu ouvrer. Mais pour les péchés de la crestienté et pour ce, par aventure, qu’il destinast celle grant chose à faire et acomplir par autres gens en aucun temps, souffrit que la malice au déable, qui cueurt tousjours et est preste à mal, destourba celle haute besongne. Mains Sarrasins y avoit jà qui avoient troussé toutes les choses qu’il prétendoient à emporter quant il s’enfuiroient. Mais les plus saiges de la cité se pourpensèrent que des barons de la terre[119] y avoit mains qui estoient de trop grant convoitise; bien cogneurent que les cuers des crestiens qui là estoient assemblés ne vaincroient-il mie par bataille; pour ce voulurent essayer à vaincre les cuers d’aucuns par avarice. Si envoyèrent à ces gens leur avoir, qui est moult grant, et leur promisrent et bien leur asseurèrent que ainsi le feroient comme il leur promettoient, s’il povoient tant faire que le siège se partist d’illec. Bien est vrai que ces barons furent de la terre de Surie; mais leur lignaiges, né leur noms, né les terres que il tenoient ne nomme pas l’ystoire[120], espoir, pour ce qu’il y avoit encore de leur hoirs qui pour rien ne l’ussent souffert. Ces barons qui avoient empris le mestier Judas de pourchascier la traïson contre Nostre-Seigneur vindrent à l’empereur et au roy de France et au roy de Jhérusalem, qui moult les créoient, et leur disrent que ce n’avoit pas esté bon conseil d’assiéger la cité par devers les jardins, car elle y estoit plus forte à prendre que de nulle autre partie: pour ce disrent qu’il requeroient à ces grans seigneurs et leur louoient en bonne foy que avant qu’il gastassent là leurs peines et perdissent leur temps, il feroient l’ost remuer et asseoir la cité en ce costé qui estoit tout droit contre celluy qu’il avoient assis. Car, si comme il disoient, ès parties de la ville qui sont contre orient et contre midi n’avoit né jardin né arbre qui destourber les péust à venir là, le fleuve n’y couroit mie qui fust fort à gaigner. Les murs estoient illec bas et fèbles, si qu’il n’y convenoit jà engins à drecier, ainçois pourroit bien estre pris de venue.

[118] Sans réserve aucune.

[119] Des barons du royaume de Jérusalem.

[120] L’histoire des croisades par Guillaume de Tyr, dont les chroniques de saint-Denis suivent le récit.

Quant les princes et les autres barons les oïrent ainsi parler, bien cuidièrent qu’il le déissent en bonne foy et en bonne entencion. Si les creurent et firent crier parmi l’ost que tous se deslogeassent et suivissent les barons qu’il leur nommèrent. Les traitres se misrent devant; tout l’ost menèrent près de la ville jusques à tant qu’il furent en la partie de quoy il sçavoient de vray qu’elle n’avoit garde d’assaut, et où l’ost avoit plus grant souffrete de toutes choses, si qu’ils ne pourroient illec longuement demourer. Là demourèrent les barons et les princes, et firent l’ost logier tout entour. Si n’eurent guères demouré en celle place qu’il s’apperceurent certainement que trahis estoient et que par grant malice les avoit-on fait illec venir: car il avoient perdu le fleuve, de quoy si grant plenté de gens ne se povoient passer, et aussi les fruis des jardins dont il avoient assez aise et délit.

 

Coment l’ost des Crestiens, vilainement traï, laissa le siège de Damas pour la grant souffraite qu’il orent de vivres.

Viande commença du tout à faillir en l’ost, si que tous en eurent grant souffrete, et mesmement les pélerins des estranges terres: car il n’en povoit point venir de Surie, et ceux en estoient povrement garnis pour ce que on leur avoit fait entendant que la cité seroit prise où il en trouveroient assez. Car elle ne se pourroit tenir en nulle maniere, ce disoit-on: pour ce ne se voulurent-il guère chargier de viandes. Quant il se virent en tel point que toutes choses leur failloient qui mestier leur avoient, trop furent courroucés et esbahis, né ne s’entremirent oncques d’assaillir la ville, car ce eust esté paine perdue, et aussi de retourner en la place où il se logièrent premièrement n’eust pas esté légière chose: car sitost comme il furent partis, les Turcs issirent hors hastivement illec, et tant y firent de barres de fors bois espès et longs, où ils misrent si grant plenté d’archiers et d’arbalestriers que ce eust esté plus légière chose de prendre une fort cité que de demourer illec. Du demourer en la place sçavoient-il de voir que ce ne povoit estre, car il ne povoient avoir né à boire né à mengier. Pour ce parlèrent ensemble le roy de France et l’empereur, et dirent que ceux de la terre en la foy desquels et en la loyauté il avoient mis leur corps et leur hommes pour la besongne Jhésucrist, les avoient trahis très desloyaument et les avoient amenés en ce lieu où il ne povoient faire le profit de crestienté né leur honneur. Pour ce s’accordèrent tous qu’il s’en retournassent d’illec et bien se gardassent désormais de traïson.

En telle manière s’en partirent les deux plus haulx hommes et les plus puissans de crestienté qui riens n’y firent à celle fois qui fust proffitable né honnorable à Dieu né au siècle. Moult commencièrent à desplaire à ces grans hommes les besongnes de la Saincte Terre, né riens ne vouldent puis entreprendre. La menue gent de France disoient tout en appert aux Suriens que ce ne seroit bonne chose de conquerre les cités; car néis les Turcs y valoient mieux qu’il ne faisoient. Jusques au temps que celle chose fust ainsi avenue demouroient volentiers les gens de France et assez légièrement au royaume de Jhérusalem et mains grans biens y avoient fais. Mais depuis ce temps ne peurent estre si d’accord à ceux du pays comme il estoient devant; et quant il venoient aucunes fois en pellerinage si s’en retournoient-il au plus tost qu’il povoient.

Coment il fu enquis diligeamment par qui ceste traïson fu faite; et coment toute la baronie fu mal encouragié vers ceux de Surie qui ceste grant félonnie avoient pourchacié.

Pluseurs gens se misrent maintes fois en enqueste de demander aux saiges hommes qui avoient esté à celle besongne pour savoir certainement coment et par qui celle traïson avoit esté faicte et pourparlée. Celluy mesmes qui ceste hystoire fist[121] le demanda plusieurs fois à maintes gens du pays: diverses raisons en rendoit-on. Les uns disoient que le conte de Flandres fut plus achoisonné[122] de ceste chose que nul autre, non pas pour ce qu’il en sceust rien né qu’il consentist la traïson, car si tost comme il vit que les jardins de Damas estoient gaingnés et le fleuve pris par force, bien luy fu avis que la cité ne se tendroit pas longuement. Lors vint à l’empereur et au roy de France et au roy Baudouin, et leur pria moult doucement qu’il luy donnassent celle cité de Damas quant elle seroit prise et conquise. Ce mesme requist-il aux barons de France et d’Allemaigne qui bien s’y accordèrent, car bien leur promettoit que bien la garderoit et loyaument et bien guerroieroit leur ennemis.

[121] Guillaume de Tyr.

[122] Achoisonné, inculpé, soupçonné.

Quant les barons de Surie l’oïrent dire, grans courroux en eurent et grant desdaing de ce que le haut prince qui tant de terre avoit en son pays et estoit là venu en pellerinage vouloit ores gaingner en celle manière l’un des plus nobles et riches membres du royaume de Surie. Mieux leur sembloit, sé le roy Baudouin ne la retenoit en son demaine que l’un d’eux la déust avoir. Car il sont tousjours en contens et en plais aux Sarrasins, et quant les autres barons retournent en leurs pays, il ne se meuvent, car il n’ont riens ailleurs. Et pour ce qu’il leur sembloit que celluy voulsist tollir le fruit de leur travail, plus bel leur estoit que les Turcs la tenissent encore qu’elle fust donnée au conte de Flandres. Pour ce destourber s’accordèrent à la traïson faire. Les autres disoient que le prince Raymont d’Antioche, qui trop estoit malicieux, puisque le roy de France se fu parti de luy par mal[123], ne cessa de pourchascier à son povoir coment lui rendroit ennui et destourbier de son honneur. Pour ce manda aux barons de Surie qui estoient ses acointes, et leur pria de cuer qu’il missent toute la paine qu’il pourroient à destourber la louenge et le pris du roy, si qu’il ne fist chose qui honnorable fust. Par sa prière avoient-il ce pourchascié.

[123] Raimond était l’oncle de la reine Éléonore, femme de Louis VII, qui accompagna le roi en Terre Sainte; il fut soupçonné d’avoir pour sa nièce un amour qui fut la première cause du divorce de Louis VII.

Les tiers dient la chose ainsi comme vous oïstes premièrement, que par grant avoir que les Turcs donnèrent aux barons fu celle desloyauté faicte.

Grant joye eut en la cité de Damas quant virent ainsi en aller si grant gent qui contre eux estoient assemblés. Encontre ce tout le royaume de Jhérusalem en fu courroucié et desconforté. Et quant ces grans hommes s’en furent partis, si fu assigné un grant parlement où assemblèrent tous les haus barons et les meneurs. Là fu dit que bonne chose seroit qu’il fissent un grant fait dont Nostre-Seigneur fust honnouré et par quoy l’on parlast d’eux à toujours-mais en bien. Illec fu ramentu que la cité d’Escalonne (Ascalon) estoit encore au pouvoir des mescréans, qui séoit au milieu du royaume, si que sé l’on la vouloit assiéger, de toutes pars pourroient venir viandes en l’ost, pour quoy ce seroit légère chose de prendre la ville, qui longuement ne se pourroit tenir contre si grans gens. Assez fu parlé entre eux de celle chose. Mais rien n’en fu accordé, pour ce qu’il y avoit destourbeurs qui mieux s’en amoient retourner que assiéger cités en Surie. Si n’estoit mie de merveilles sé les estranges pellerins de France et d’Allemaigne avoient perdu le talent de bien faire en la terre, quant il véoient ceux du pays mesme qui Dieu et eux-mesmes avoient trahi, et le commun proffit destourbé et empeschié, si comme il apparut devant Damas. Il sembloit que Nostre-Seigneur ne voulsist rien faire de sa besongne par ses gens, et se départist le parlement ains que nulle riens y eut empris.

Les grandes Chroniques de Saint-Denis, éditées par M. Paulin Paris.

 

PHILIPPE-AUGUSTE CHASSE LES JUIFS DE FRANCE.

 

1181-1182.

 

Il y avait alors un grand nombre de juifs qui demeuraient en France. Depuis bien des années la libéralité, des Français et la longue paix du royaume les y avaient attirés en foule de toutes les parties du monde. Ils avaient entendu vanter la valeur de nos rois contre leurs ennemis, et leur douceur envers leurs sujets; et sur la foi de la renommée, ceux d’entre les juifs qui, par leur âge et par leurs connaissances des lois de Moïse, méritaient de porter le titre de docteurs résolurent de venir à Paris. Après un assez long séjour, ils se trouvèrent tellement enrichis, qu’ils s’étaient approprié près de la moitié de la ville, et qu’au mépris des volontés de Dieu et de la règle ecclésiastique, ils avaient dans leurs maisons un grand nombre de serviteurs et de servantes nés dans la foi chrétienne, mais qui s’écartaient ouvertement des lois de la religion du Christ, pour judaïser avec les juifs. Et comme le Seigneur avait dit par la bouche de Moïse, dans le Deutéronome[124]: «Tu ne prêteras pas à usure à ton frère, mais à l’étranger,» les juifs, comprenant méchamment tous les chrétiens sous le nom d’étrangers, leur prêtèrent de l’argent à usure; et bientôt dans les bourgs, dans les faubourgs et dans les villes, chevaliers, paysans, bourgeois, tous furent tellement accablés de dettes, qu’ils se virent souvent expropriés de leurs biens. D’autres encore étaient gardés sur parole dans les maisons des juifs à Paris, et détenus comme dans une prison. Philippe, roi très-chrétien, en étant informé, avant de prendre une résolution, fut ému de pitié; il consulta un ermite nommé Bernard: c’était un saint homme, un bon religieux, qui vivait dans le bois de Vincennes; et c’est d’après son conseil que le roi libéra tous les chrétiens de son royaume des dettes qu’ils avaient contractées envers les juifs, à l’exception d’un cinquième qu’il se réserva.

[124] Chap. XXIII, v. 19, 20.

Enfin, pour comble de profanation, toutes les fois que des vases ecclésiastiques consacrés à Dieu, comme des calices ou des croix d’or et d’argent, portant l’image de Notre Seigneur Jésus-Christ crucifié, avaient été déposés entre leurs mains par les églises, à titre de caution, dans des moments d’une nécessité pressante, ces impies les traitaient avec si peu de respect, que ces mêmes calices, destinés à recevoir le corps et le sang de Notre Seigneur Jesus-Christ, servaient à leurs enfants pour y tremper des gâteaux dans le vin et pour y boire avec eux… Comme les juifs craignaient alors que les officiers du roi ne vinssent fouiller leurs maisons, un d’entre eux qui demeurait à Paris, et qui avait reçu en nantissement quelques meubles d’église, tels qu’une croix d’or enrichie de pierreries, un livre d’évangiles orné avec un art infini des pierres les plus précieuses, quelques coupes d’argent et autres, cacha tout cela dans un sac, et poussa l’impureté jusqu’à le jeter (ô douleur!) dans le fond d’une fosse où il déchargeait tous les jours son ventre. Bientôt une révélation divine en donna connaissance aux chrétiens, qui les trouvèrent dans cet endroit; et après avoir payé au roi, leur seigneur, le cinquième de la dette, ils allèrent pleins de joie reporter avec honneur ces ornements sacrés à l’église qui les avait engagés. On pourrait donner avec raison à cette année le nom de jubilé; car de même que dans l’ancienne loi tout retournait librement à son premier maître l’année du jubilé, et que toutes les dettes étaient acquittées, de même aussi, grâce à l’édit du roi très-chrétien, qui abolit les créances, tous les chrétiens du royaume de France se virent à jamais libres des dettes qu’ils avaient contractées envers les juifs.

L’an 1182 de l’incarnation de Notre Seigneur, dans le mois d’avril, le sérénissime roi Philippe-Auguste rendit un édit qui donnait aux juifs jusqu’à la Saint-Jean suivante pour se préparer à sortir du royaume. Le roi leur laissa aussi le droit de vendre leur mobilier jusqu’à l’époque fixée, c’est-à-dire la fête de saint Jean. Quant à leurs domaines, tels que maisons, champs, vignes, granges, pressoirs, et autres immeubles, il s’en réserva la propriété, pour lui et ses successeurs au trône de France. Quand les perfides juifs eurent appris la résolution du monarque, quelques-uns d’entre eux, régénérés par les eaux du baptême et par la grâce du Saint-Esprit, se convertirent à Dieu et persévérèrent dans la foi de Notre Seigneur Jésus-Christ. Le roi, par respect pour la religion chrétienne, fit rendre à ces néophytes tous leurs biens, et leur accorda une entière liberté. D’autres, fidèles à leur ancien aveuglement et contents dans leur perfidie, cherchèrent à séduire par de riches présents et par de belles promesses les princes de la terre, les comtes, barons, archevêques et évêques, voulant essayer si à force de conseils, de remontrances et de promesses brillantes, leurs protecteurs ne pourraient pas ébranler les volontés irrévocables de Philippe. Mais le Dieu de bonté et de miséricorde, qui n’abandonne jamais ceux qui espèrent en lui, et qui se plaît à humilier ceux qui présument trop de leur puissance, avait versé du haut du ciel les trésors de sa grâce dans l’âme du roi, l’avait éclairée des lumières du Saint-Esprit, échauffée de son amour, et fortifiée contre toutes les séductions des prières et des promesses de ce monde… Les juifs infidèles, voyant le peu de succès de leurs démarches, et ne pouvant plus compter sur l’influence des grands, qui leur avait toujours servi jusque alors à disposer à leur gré de la volonté des rois, ne virent pas sans étonnement la magnanimité et l’inébranlable fermeté du roi Philippe, et en furent interdits et comme stupéfaits. Ils s’écrièrent dans leur admiration: Scema, Israel; c’est-à-dire: Écoute, Israel, et commencèrent à vendre tout leur mobilier, car le temps approchait où ils allaient être contraints à sortir de toute la France, et ils savaient que rien ne pouvait reculer le terme qui leur était prescrit par l’édit royal. Ils se mirent donc, en exécution de cet édit, à vendre leur mobilier avec une promptitude surprenante, car pour leurs propriétés foncières, elles furent toutes dévolues au domaine royal. Les juifs ayant donc vendu leurs effets, en emportèrent le prix pour payer les frais de leur voyage, sortirent du pays avec leurs femmes, leurs enfants et tout leur train, l’an du Seigneur 1182, au mois de juillet, la troisième année du règne de Philippe-Auguste.

RIGORD, Vie de Philippe-Auguste, traduite par M. Guizot, dans la Collection des Mémoires relatifs à l’histoire de France depuis la fondation de la monarchie française jusqu’au treizième siècle.

Rigord, moine de Saint-Denis et historien assez habile, commença en 1190 à écrire l’histoire de Philippe-Auguste; il n’a conduit son ouvrage que jusqu’à l’année 1207. Il eut pour continuateur Guillaume le Breton.

 

BATAILLE DE TIBÉRIADE OU DE HITTIN.

4 juillet 1187.

Saladin bat les chrétiens et fait prisonnier le roi de Jérusalem, Guy de Lusignan.

 

Le samedi matin les musulmans sortirent de leur camp en ordre de bataille; les Francs s’avançaient aussi, mais déjà affaiblis par la soif qui les tourmentait. De part et d’autre l’action commença avec fureur. La première ligne musulmane lança une nuée de flèches semblable à une nuée de sauterelles. Les flèches firent un grand ravage parmi les cavaliers chrétiens. L’infanterie chrétienne, s’était ébranlée pour se porter vers le lac et y faire de l’eau; aussitôt Saladin courut se placer sur son passage, animant les musulmans de la voix et du geste. Tout à coup un des jeunes mameloucks du sultan, emporté par son ardeur, s’élança sur les chrétiens, et fut tué après des prodiges de bravoure. Les musulmans s’avancèrent pour venger sa mort, et firent un grand carnage des infidèles. Bientôt il n’y eut plus pour les chrétiens d’espoir de salut. Le comte de Tripoli essaya de se frayer un passage. Taki-Eddin, neveu du sultan, était placé en face; quand il vit le comte s’avancer en désespéré, il fit ouvrir les rangs, et le comte se sauva avec sa suite[125]. L’armée chrétienne était alors dans une situation horrible. Comme le sol où elle combattait était couvert de bruyères et d’herbes sèches, les musulmans y mirent le feu et allumèrent un vaste incendie. Ainsi la fumée, la chaleur du feu, celle du jour et celle du combat, tout se réunit contre les chrétiens. Ils furent si consternés, que peu s’en fallut qu’ils ne demandassent quartier. A la fin, voyant qu’il n’y avait plus de salut, ils fondirent sur les musulmans avec tant d’impétuosité, que sans le secours de Dieu on n’aurait pu leur résister. Cependant à chaque attaque ils perdaient du monde et s’affaiblissaient; enfin, ils furent entourés de toutes parts et repoussés jusqu’à une colline voisine, près du hameau de Hittin. Là ils essayèrent de dresser quelques tentes et de se défendre. Tout l’effort du combat se porta de ce côté. Les musulmans s’emparèrent de la grande croix que les chrétiens appellent la vraie croix, et dans laquelle se trouve un morceau de celle sur laquelle ils prétendent que fut attaché le Messie[126]. La perte de cette croix leur fut plus sensible que tout le reste; dès lors ils se regardèrent comme perdus. Le roi n’eût bientôt plus autour de lui sur la colline que 150 cavaliers des plus braves. Afdal était alors auprès du sultan son père. «J’étais, disait-il lui-même dans la suite, à côté de mon père quand le roi des Francs se fut retiré sur la colline; les braves qui étaient autour de lui fondirent sur nous et repoussèrent les musulmans jusqu’au bas de la colline. Je regardai alors mon père, et j’aperçus la tristesse sur son visage. «Faites mentir le diable!» cria-t-il aux soldats en se prenant la barbe. A ces mots, notre armé se précipita sur l’ennemi, et lui fit regagner le haut de la colline; et moi de m’écrier: «Ils fuient, ils fuient!» Mais les Francs revinrent à la charge, et s’avancèrent de nouveau jusqu’au pied de la colline, puis furent repoussés encore une fois; et moi de m’écrier derechef: «Ils fuient, ils fuient!» Alors mon père me regarda, et me dit: «Tais-toi, ils ne seront vraiment défaits que lorsque le pavillon du roi tombera.» Or, il finissait à peine de parler que le pavillon tomba. Alors mon père descendit de cheval, se prosterna devant Dieu, et lui rendit grâces en versant des larmes de joie.»

[125] Les auteurs chrétiens disent que la fuite du comte Raymond était concertée avec l’ennemi.

[126] Les musulmans ne veulent pas croire que Jésus-Christ soit mort sur la croix. Ils disent qu’au moment où les Juifs allaient le faire mourir, Dieu envoya un de ses anges pour l’appeler au ciel, et mit à sa place un homme du commun, qui fut crucifié pour lui (Cf. REINAUD, Description du Cabinet de M. le duc de Blacas, t. I, p. 181).

Voici comment Emad-Eddin, qui se trouvait présent à la bataille, raconte la prise de la vraie croix. «La grande croix fut prise avant le roi, et beaucoup d’impies (de chrétiens) se firent tuer autour d’elle. Quand on la tenait levée, les infidèles (les chrétiens) fléchissaient les genoux et inclinaient la tête. Ils disent que c’est le véritable bois où fut attaché le Dieu qu’ils adorent. Ils l’avaient enrichie d’or fin et de pierres brillantes; ils la portaient les jours de grande solennité, et lorsque leurs prêtres et leurs évêques la montraient au peuple, tous s’inclinaient avec respect. Ils regardaient comme leur premier devoir de la défendre; celui qui l’aurait abandonnée ne pouvait plus jouir de la paix de l’âme. La prise de cette croix leur fut plus douloureuse que la captivité de leur roi. Rien ne put les consoler de cette perte. Ils l’adorent; elle est leur Dieu; ils se prosternent devant elle, et l’exaltent dans leurs cantiques. En la possédant, ils croient jouir de tous les biens de la terre; ils la rachèteraient volontiers de leur propre sang; ils espéraient par son moyen obtenir la victoire.» (_Note de M. Reinaud_).

Voici comment le pavillon du roi tomba. Quand les Francs retirés sur la colline attaquèrent les musulmans avec tant de furie, c’est qu’ils souffraient horriblement de la soif et qu’il voulaient s’ouvrir un passage. Se voyant repoussés, ils descendirent de cheval, et s’assirent par terre. Alors les musulmans montèrent sur la colline, et renversèrent la tente du roi. Tous les chrétiens qui s’y trouvaient furent faits prisonniers. On remarquait dans le nombre, outre le roi, le prince Geoffroy, son frère, Renaud, seigneur de Carac, le seigneur de Gébail, le fils de Honfroi, le grand-maître des Templiers, et plusieurs Hospitaliers et Templiers. En voyant le nombre des morts on ne croyait pas qu’il y eût des prisonniers; et en voyant les prisonniers, on ne croyait pas qu’il y eût des morts. Jamais les Francs, depuis leur invasion en Palestine, n’avaient essuyé une telle défaite. Moi-même, un an après, je passai sur le champ de bataille, et j’y vis les ossements amoncelés; il y en avait aussi d’épars çà et là, sans compter ce que les torrents et les animaux carnassiers avaient emporté sur les montagnes et dans les vallées.

IBN-ALATIR, traduit par M. Reinaud dans la Bibliothèque des Croisades, t. IV, p. 194.

Ibn-Alatir, historien arabe fort distingué, naquit en 1160 et mourut en 1233. Il fut attaché à Zengui, prince de Mossoul et d’Alep, et à Saladin; il a vu les événements qu’il raconte. Ibn-Alatir est auteur d’une Histoire des Atabeks et d’une Chronique complète.

 

AUTRE RÉCIT DE LA BATAILLE DE TIBÉRIADE.

 

L’historien Emad-Eddin[127], qui se trouva à cette bataille, remarque avec étonnement que tant que les cavaliers chrétiens purent se tenir à cheval ils restèrent intacts; car ils étaient couverts de la tête aux pieds d’une sorte de cuirasse tissue d’anneaux de fer qui les mettait à l’abri des coups; mais dès que le cheval tombait, le cavalier était perdu. «Cette bataille, ajoute l’auteur, se livra un samedi. Les chrétiens étaient des lions au commencement du combat, et ne furent plus à la fin que des brebis dispersées. De tant de milliers d’hommes, il ne s’en sauva qu’un petit nombre. Le champ de bataille était couvert de morts et de mourants. Je traversai moi-même le mont Hittin; il m’offrit un horrible spectacle. Je vis tout ce qu’une nation heureuse avait fait à un peuple malheureux. Je vis l’état de ses chefs: qui pourrait le décrire? Je vis des têtes tranchées, des yeux éteints ou crevés, des corps couverts de poussière, des membres disloqués, des bras séparés, des os fendus, des cous taillés, des lombes brisés, des pieds qui ne tenaient plus à la jambe, des corps partagés en deux, des lèvres déchirées, des fronts fracassés. En voyant ces visages attachés à la terre et couverts de sang et de blessures, je me rappelai ces paroles de l’Alcoran: l’infidèle dira: «Que ne suis-je poussière? Quelle odeur suave s’exhalait de cette terrible victoire!»

[127] Emad-Eddin ou Imad-Eddin, secrétaire de Saladin et historien fort important, naquit à Ispahan, en 1125, et mourut en 1201. Il a composé une histoire des guerres de Saladin, sous le titre de: Éclair de Syrie, et un ouvrage sur la prise de Jérusalem par Saladin.

Après ces réflexions qui montrent le goût arabe, l’auteur présente un autre tableau: «Les cordes des tentes, dit-il, ne suffirent pas pour lier les prisonniers. J’ai vu trente à quarante cavaliers attachés à la même corde; j’en ai vu cent ou deux cents mis ensemble et gardés par un seul homme. Ces guerriers, qui naguère montraient une force extraordinaire et qui jouissaient de la grandeur et du pouvoir, maintenant le front baissé, le corps nu, n’offraient plus qu’un aspect misérable. Les comtes et les seigneurs chrétiens étaient devenus la proie du chasseur, et les chevaliers celle du lion. Ceux qui avaient humilié les autres l’étaient à leur tour; l’homme libre était dans les fers; ceux qui accusaient la vérité de mensonge et qui traitaient l’Alcoran d’imposture étaient tombés au pouvoir des vrais croyants.»

Après la bataille, Saladin se retira dans sa tente, et fit venir auprès de lui le roi Guy avec les principaux prisonniers. Il voulut que le roi s’assît à ses côtés; et comme ce prince était pressé par la soif, il lui fit apporter de l’eau de neige. Le roi, après avoir bu, présenta le vase à Renaud; aussitôt Saladin s’écria: «Ce n’est pas moi qui ai dit à ce misérable de boire; je ne suis pas lié envers lui.» En effet, suivant la remarque de Kemal-Eddin, la coutume était chez les Arabes de ne jamais tuer un prisonnier auquel on avait offert à boire et à manger. Or, déjà deux fois Saladin avait fait vœu de tuer Renaud, s’il l’avait jamais entre ses mains; la première, lorsque celui-ci fit mine d’attaquer La Mecque et Médine; la seconde, quand il enleva la caravane en pleine paix. Le sultan se tourna donc vers Renaud, et lui reprocha d’un air terrible ses attentats; puis, s’avançant vers lui, il lui déchargea un coup d’épée. A son exemple, les émirs se jetèrent sur Renaud, et lui coupèrent la tête. Le tronc alla tomber aux pieds du roi. A cette vue, le roi devint tout tremblant; mais Saladin se hâta de le rassurer, et promit de respecter sa vie.

Kemal-Eddin rapporte que ce qui avait le plus irrité Saladin contre Renaud, c’est que quand ce dernier enleva injustement la caravane musulmane, il disait à ces malheureux, par forme de raillerie, d’invoquer Mahomet pour voir s’il viendrait à leur secours, et que le sultan lui dit en cette occasion: «Eh bien! que t’en semble? n’ai-je pas assez vengé Mahomet de tes outrages?» Ensuite, ajoute Kemal-Eddin, il proposa à Renaud de se faire musulman; celui-ci s’y refusa, disant qu’il aimait mieux mourir.

Ensuite le sultan fit conduire à Damas le roi et les seigneurs qui étaient captifs avec lui. A l’égard des Templiers et des Hospitaliers, Ibn-Alatir rapporte que le prince réunit tous ceux qu’il avait entre les mains, et leur fit couper la tête. Il ordonna aussi à tous ceux de son armée qui avaient de ces religieux entre les mains de les faire mourir; puis, jugeant que les soldats ne seraient pas assez généreux pour faire ce sacrifice, il promit cinquante pièces d’or pour chaque Templier et Hospitalier qu’on lui céderait. Deux cents de ces guerriers qu’on lui amena furent aussitôt décapités. Ce qui le porta à cette exécution, c’est que les Templiers et les Hospitaliers faisaient comme par état la guerre à l’islamisme, et qu’ils étaient ses plus cruels ennemis. Aussi Aboulfarage dans sa chronique syriaque, met-il en cette occasion ces paroles dans la bouche de Saladin: «Puisque l’homicide, quand il peut tourner au bien de la religion, leur paraît une chose si douce, faisons-les mourir à leur tour.» Saladin manda également à son lieutenant à Damas de faire mettre à mort tous les chevaliers qui seraient dans cette ville, qu’ils lui appartinssent ou qu’ils appartinssent à des particuliers. Ce qui fut exécuté.

On lit dans Emad-Eddin, témoin oculaire, que pendant le massacre des chevaliers, Saladin était assis le visage riant, et que les chevaliers avaient l’air abattu. L’armée musulmane était rangée en ordre de bataille et les émirs placés sur deux rangs. Quelques-uns des exécuteurs, ajoute l’auteur, coupèrent la tête des prisonniers avec une adresse qui leur mérita des éloges; plusieurs cependant se refusèrent à ce ministère, d’autres en chargèrent leurs voisins. Avant de les égorger, on leur proposait d’embrasser l’islamisme, ce qui fut accepté par un très-petit nombre.

Telle est la manière dont les auteurs arabes racontent la bataille de Tibériade. Le compilateur des Deux Jardins rapporte plusieurs lettres qui furent écrites en cette occasion. On lisait dans une de ces lettres, envoyée à Bagdad, que sur 45,000 hommes dont se composait l’armée chrétienne, il en avait échappé à peine mille; et qu’un pauvre soldat musulman, ayant un prisonnier entre les mains, l’échangea contre une paire de sandales, afin, disait-il, qu’on sût dans la suite que le nombre des prisonniers avait été si grand qu’on les vendait pour une chaussure.

Une autre de ces lettres commençait ainsi: «Quand nous passerions le reste de notre vie à remercier Dieu de ce bienfait, nous ne pourrions nous acquitter dignement.» Une troisième s’exprimait de la sorte: «Non, la victoire que je vous annonce n’a point eu de pareille. Je vais vous en retracer succinctement une petite partie; car de vouloir vous en dire seulement la moitié, cela serait impossible.» L’auteur de la lettre, poursuivant son récit, raconte avec le plus grand sang-froid les détails les plus horribles. Après avoir dit qu’à Damas les prisonniers chrétiens se vendaient au marché à trois pièces d’or l’un, et que vu leur trop grand nombre on avait pris le parti de joindre ensemble les maris, les femmes et les enfants, il ajoute qu’il n’était pas rare de rencontrer dans les rues des têtes de chrétiens exposées en guise de melons. C’est qu’en Syrie, comme dans certaines villes d’Italie, on est dans l’usage d’exposer les melons coupés par le milieu, sur des espèces de chevalets, en forme de pyramides, et il paraît que les dévots musulmans avaient imaginé d’acheter des prisonniers pour leur couper la tête, et de donner ainsi ces têtes en spectacle.

REINAUD, Bibliothèque des Croisades, t. IV, p. 196.

 

PHILIPPE-AUGUSTE FAIT PAVER LA CITÉ DE PARIS.