L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 2/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques
Chapitre 559
DOULEUR DE LA FRANCE EN APPRENANT CES NOUVELLES.
Lorsque ces funestes nouvelles furent parvenues à la connaissance de la reine Blanche et des seigneurs de France, par le rapport de quelques personnes qui revenaient des pays d’Orient, ceux-ci, ne pouvant ni ne voulant y croire, ordonnèrent que ces messagers fussent pendus. Or, nous croyons que ce sont des martyrs manifestes. Mais lorsqu’ils virent que ces rapports se multipliaient par de nouveaux messagers, qu’ils n’osaient plus traiter de diseurs de rien, lorsqu’ils virent des écrits relatifs à tout cela, munis de sceaux et signes convenus, à n’en pas douter, la France entière fut plongée dans la douleur et dans la confusion; les hommes d’Eglise aussi bien que les chevaliers se plaignaient, séchaient de chagrin et ne voulaient pas recevoir de consolation. De toutes parts, les pères et les mères pleuraient la mort de leurs fils; les pupilles et les orphelins, de ceux qui leur avaient donné la vie; les parents, de leurs parents; les amis, de leurs amis. La beauté des femmes était changée par le chagrin; les guirlandes de fleurs étaient rejetées au loin; on n’entendait plus de chansons; les instruments de musique étaient défendus. Toutes les marques extérieures de la joie avaient fait place au deuil et aux lamentations. Ce qui est pis encore, les hommes, accusant le Seigneur d’injustice, semblaient perdre la raison dans l’amertume de leur âme et l’immensité de leur douleur, et s’emportaient en paroles de blasphème qui sentaient l’apostasie ou l’hérésie. Et la foi de plusieurs commença à vaciller. Venise, ville très-fameuse, et beaucoup de cités d’Italie, qui sont habitées par des demi-chrétiens, seraient tombées dans l’apostasie si elles n’eussent été fortifiées par les consolations de leurs évêques et des saints religieux, lesquels leur assuraient en vérité que ceux qui avaient été tués régnaient déjà dans le ciel à titre de martyrs et ne voudraient plus pour tout l’or du monde revenir dans la vallée ténébreuse de cette vie. Or, leurs paroles apaisaient l’emportement de quelques-uns, mais non de tous.
MATTHIEU PARIS, Grande chronique, traduction de M. Huillard-Bréholles.
CHANT ARABE.
Composé après le départ de saint Louis.
Quand tu verras le Français[242], dis-lui ces paroles d’un ami sincère:
Puisses-tu recevoir de Dieu la récompense qui t’est dire pour avoir causé la mort de tant de serviteurs du Messie.
Tu venais en Égypte: tu en convoitais les richesses; tu croyais, insensé, que ses forces se réduiraient en fumée.
Vois maintenant ton armée; vois comme ton imprudente conduite l’a précipitée dans le sein du tombeau.
Cinquante mille hommes! et pas un qui ne soit tué, prisonnier ou criblé de blessures!
Puisse le Seigneur t’inspirer souvent de pareilles idées! Peut-être Jésus veut-il se débarrasser de vous!
Peut-être le Pape est-il bien aise de ce désastre; car souvent un prétendu ami donne des conseils perfides.
En ce cas, prenez-le comme votre devin; faites comme s’il méritait encore plus de confiance que Schak et Satih[243].
Et si le roi était tenté de venir venger sa défaite, si quelque motif le ramenait en ces lieux,
Dis-lui qu’on lui réserve la maison du fils de Lokman[244], qu’il y trouvera encore et ses chaînes et l’eunuque Sabih[245].
[242] Le roi.—Le poëte s’adresse à un ami qui est censé chargé de remettre le chant à saint Louis.
[243] Célèbres devins arabes.
[244] Qui lui avait servi de prison.
[245] Qui avait été son geôlier.
Traduit par M. Reinaud, dans la Bibliothèque des Croisades, t. IV, p. 474.
LA REINE A DAMIETTE.
Vous avez entendu les grandes persécutions que le roi et nous souffrîmes, auxquelles persécutions la reine n’échappa pas, ainsi que vous l’entendrez ci-après. Car trois jours avant qu’elle accouchât lui vinrent les nouvelles que le roi était pris; desquelles nouvelles elle fut si effrayée, que toutes les fois qu’elle dormait en son lit, il lui semblait que toute sa chambre fût pleine de Sarrasins, et elle criait: Au secours! au secours! Et pour que l’enfant dont elle était grosse ne pérît pas, elle faisait coucher devant son lit un vieux chevalier, de l’âge de quatre-vingts ans, qui la tenait par la main. Toutes les fois que la reine criait, il disait: «Madame, n’ayez garde, car je suis ici.» Avant d’accoucher, elle fit sortir tout le monde, excepté le chevalier, et s’agenouilla devant lui et lui requit un don, et le chevalier le lui octroya par son serment; et elle lui dit: «Je vous demande, fit-elle, par la foi que vous m’avez donnée, que si les Sarrasins prennent cette ville, que vous me coupiez la tête avant qu’ils me prennent.» Et le chevalier répondit: «Soyez certaine que je le ferai volontiers, car je l’avais déjà bien pensé que je vous tuerais avant qu’ils nous aient pris.»
La reine accoucha d’un fils, qui eut nom Jean; et l’appelait-on Tristan pour la grande douleur pendant laquelle il était né.
JOINVILLE, Histoire de saint Louis, traduite par L. Dussieux.
LA REINE BLANCHE.
A Sayette[246] vinrent au roi les nouvelles que sa mère était morte. Il en mena si grand deuil que de deux jours on ne put lui parler. Après cela, il m’envoya querir par un valet de sa chambre. Quand je vins devant lui en sa chambre, où il était tout seul, et qu’il me vit, il étendit ses bras, et me dit: «Ah! sénéchal, j’ai perdu ma mère.»—«Sire, répondis-je, je ne m’en étonne pas, car elle devait mourir; mais je m’étonne que vous, qui êtes un sage homme, ayez mené si grand deuil, car vous savez que le sage dit que la tristesse que l’homme a au cœur ne lui doit point paraître au visage; car celui qui le fait rend ses ennemis joyeux et ses amis malheureux.» Il lui fit faire de très-beaux services en Terre Sainte; et après il envoya en France un courrier chargé de lettres de prières aux églises, pour qu’on priât pour elle.
[246] Ville de la Terre Sainte.
Madame Marie de Vertus, bien bonne dame et très-sainte femme, me vint dire que la reine avait beaucoup de chagrin, et me pria que j’allasse vers elle pour la consoler. Et quand je vins là, je trouvai qu’elle pleurait, et je lui dis que vérité dit celui qui dit qu’on ne doit pas croire femme, car c’était la femme que vous haïssiez le plus, et vous en avez tel chagrin! Et elle me dit que ce n’était pas pour elle qu’elle pleurait, mais pour le chagrin que le roi avait.
Les duretés que la reine Blanche fit à la reine Marguerite furent telles, que la reine Blanche ne voulait pas permettre que son fils fût en la compagnie de sa femme, sinon le soir quand ils allaient coucher. L’hôtel où le roi et la reine se plaisaient le plus à demeurer était à Pontoise, parce que la chambre du roi était au-dessus de la chambre de la reine. Ils avaient ainsi arrangé leur affaire qu’ils allaient causer dans un escalier qui descendait d’une chambre à l’autre; et ils avaient si bien disposé leurs arrangements que, quand les huissiers voyaient venir la reine dans la chambre du roi son fils, ils battaient les portes avec leurs verges, et le roi s’en venait courant dans sa chambre pour que sa mère l’y trouvât. Ainsi faisaient les huissiers de la chambre de la reine Marguerite quand la reine Blanche y venait, afin qu’elle y trouvât la reine Marguerite.
Une fois le roi était à côté de la reine sa femme, qui était en trop grand danger de mort, parce qu’elle s’était blessée d’un enfant qu’elle avait eu. La reine Blanche vint là et prit son fils par la main, et lui dit: «Venez vous-en, vous ne faites rien ici.» Quand la reine Marguerite vit que la mère emmenait le roi, elle s’écria: «Hélas, vous ne me laisserez donc voir mon seigneur ni morte ni vive!» Et alors elle se pâma, et l’on crut qu’elle était morte; et le roi, qui crut qu’elle se mourait, revint, et à grand’peine on la fit revenir.
JOINVILLE, Histoire de saint Louis, traduite par L. Dussieux.
LES PASTOUREAUX.