L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 2/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques
Chapitre 1202
Une grande partie des pèlerins était déjà arrivée à Venise. Le comte de Flandre Baudouin y était déjà arrivé et beaucoup d’autres; mais la nouvelle leur vint que beaucoup de pèlerins s’en allaient par d’autres chemins vers d’autres ports; ils en furent très-contrariés, parce qu’ils ne pourraient plus exécuter la convention ni payer la somme qu’ils devaient aux Vénitiens. Après avoir tenu conseil entre eux, ils envoyèrent de bons messagers au-devant des pèlerins et de Louis comte de Blois et de Chartres, qui n’étaient pas encore arrivés, pour les exhorter, leur crier miséricorde et leur dire qu’ils eussent pitié de la terre sainte d’outre-mer, et que nul preux ne pouvait prendre un autre passage que celui de Venise.
A ce message furent élus le comte Hugues de Saint-Pol et Geoffroy de Ville-Hardouin, le maréchal de Champagne, qui chevauchèrent jusqu’à Pavie. Ils y trouvèrent le comte Louis en grande compagnie de bons chevaliers et de braves gens. Par leurs remontrances et leurs prières, ils décidèrent assez de gens de venir à Venise qui s’en allaient à d’autres ports par d’autres chemins. Pourtant beaucoup de bonnes gens partirent de Plaisance qui s’en allèrent en Pouille par d’autres chemins. De ceux-là furent Villain de Neuilly, qui était un des bons chevaliers du monde, Henri d’Ardillières, Renard de Dampierre, Henri de Longchamp, Gilles de Trasegnies, homme-lige de Baudouin comte de Flandre, qui lui avait donné cinq cents livres du sien pour aller avec lui au voyage. Avec eux s’en allèrent grande compagnie[144] de chevaliers et de sergents, dont les noms ne sont pas écrits. Grand fut le décroissement de ceux de l’armée qui allaient à Venise, et il advint grande mésaventure, ainsi que vous pourrez le voir plus loin.
[144] Grant planté.
Mais le comte Louis et d’autres barons s’en allèrent à Venise, et furent reçus à grand’fête et à grand’joie; ils se logèrent dans l’île Saint-Nicolas avec les autres croisés. L’armée était bien belle et de braves gens; jamais nul homme n’en vit une plus belle et plus nombreuse. Les Vénitiens leur donnèrent abondamment, comme on était convenu, tout ce qui était nécessaire aux chevaux et aux hommes; et les navires qu’ils appareillèrent étaient si beaux et si riches, que jamais nul chrétien n’en vit de plus beaux et de plus riches; et il y avait de vaisseaux, de galères et de vissiers (bateaux plats) trois fois plus qu’il n’en fallait pour ce qu’il y avait d’hommes en l’armée. Ha! quel grand dommage ce fut quand les autres qui allèrent aux autres ports ne vinrent pas ici! La chrétienté eût été bien rehaussée et la terre des Turcs abaissée! Les Vénitiens accomplirent très-bien toutes leurs conventions et firent mieux encore; et ils sommèrent les comtes et les barons de tenir leurs engagements et de payer l’argent convenu, étant prêts de faire voile.
On chercha dans l’armée le prix du transport, et il y avait assez de gens qui disaient qu’ils ne pouvaient pas payer leur passage, et les barons en recevaient ce qu’ils pouvaient donner. Quand ils eurent demandé et quêté, il se trouva qu’on était bien loin de la somme nécessaire; alors les barons les réunirent, et leur dirent: «Seigneurs, les Vénitiens ont fort bien accompli leurs engagements, et même au delà; mais nous ne sommes pas assez de monde pour pouvoir payer le passage, et cela par l’absence de ceux qui sont allés aux autres ports. Pour Dieu! que chacun donne de son bien autant qu’il faudra pour que nous puissions payer le prix convenu; en tout il vaut mieux que nous donnions tout notre avoir que de faire manquer l’entreprise et de perdre ce que nous y avons déjà dépensé et de manquer à nos conventions; et si cette armée retourne en arrière, le secours d’outre-mer est perdu.» Alors il y eut grande discorde parmi la plupart des barons et des autres pèlerins, qui disaient: «Nous avons payé notre passage; s’ils veulent nous mener, nous nous en irons volontiers; et s’ils ne le veulent pas, nous nous disperserons et nous irons à d’autres ports.» Ils parlaient ainsi parce qu’ils auraient voulu que l’armée se dispersât. Les autres disaient: «Mieux aimons-nous y dépenser tout notre avoir et aller pauvres à l’armée que de la laisser rompre, car Dieu nous le rendra bien quand il lui plaira.»
Alors le comte de Flandre commença à bailler tout ce qu’il avait et tout ce qu’il put emprunter, et le comte Louis, et le marquis de Montferrat, et le comte Hugues de Saint-Pol, et ceux qui se tenaient de leur parti; alors vous eussiez vu porter beaucoup de belle vaisselle d’or et d’argent à l’hôtel du duc pour faire le payement. Et quand ils eurent payé, il manqua du prix convenu 34,000 marcs d’argent. Et de cela furent très-joyeux ceux qui les avaient mis en défaut, en ne voulant rien donner; ils croyaient bien alors que l’armée allait se rompre et se dépecer. Mais Dieu, qui conseille ceux qui sont privés de conseils, ne le veut pas permettre.
Alors le duc parla à son peuple, et leur dit: «Seigneurs, ces gens ne nous peuvent plus payer, et tout ce qu’ils nous ont payé, nous l’avons gagné en vertu des conventions qu’ils ne peuvent plus tenir; mais notre droit ne saurait aller jusque là: nous et notre pays en recevrions grand blâme. Demandons-leur plutôt un service. Le roi de Hongrie nous a pris Zara en Dalmatie, qui est une des plus fortes villes du monde; jamais elle ne sera reprise par les forces que nous avons, si ces gens ne nous aident. Demandons leur qu’ils aient à la conquérir, et nous leur donnerons pour les 30,000 marcs d’argent qu’ils nous doivent un répit jusqu’à ce que Dieu nous permette de les conquérir ensemble eux et nous.» Ainsi fut ce service demandé aux barons, et très-contrariés furent ceux qui auraient voulu que l’armée se rompît; cependant on accorda ce que demandaient les Vénitiens.
Alors on tint une assemblée, un dimanche, dans l’église Saint-Marc. C’était une grande fête; y fut le peuple du pays, et la plupart des barons et des pèlerins. Avant que la grand’messe commençât, le duc de Venise, qui s’appelait Henri Dandole, monta au pupitre, parla au peuple, et leur dit: «Seigneurs, vous êtes associés avec la plus brave nation du monde et pour la plus grande affaire que jamais on entreprit: Je suis vieux et faible, j’aurais besoin de repos et je suis embarrassé de mon corps; mais je vois que nul ne vous saurait gouverner et conduire comme moi, qui suis votre seigneur. Si vous vouliez permettre que je prisse le signe de la croix pour aller avec vous et vous conduire, et que mon fils demeurât à ma place pour conserver l’État, j’irais vivre ou mourir avec vous et avec les pèlerins.» Quand ceux-ci entendirent ces paroles, ils s’écrièrent tout d’une voix: «Nous vous prions pour Dieu que vous l’accordiez et que vous le fassiez et que vous vous en veniez avec nous.»
Il y eut alors grande compassion dans le peuple du pays et chez les pèlerins, et mainte larme pleurée, de ce que cet homme de bien, qui avait si belle occasion de rester à Venise, montrait tant de courage; car il était vieux, et quoiqu’il eût les yeux encore beaux, il n’y voyait goutte, parce qu’il avait perdu la vue par une plaie qu’il reçut à la tête. Ah! combien lui ressemblaient peu ceux qui étaient allés dans d’autres ports pour esquiver le péril. Alors le duc descendit du pupitre, alla devant l’autel, et se mit à genoux en pleurant, et ils lui cousirent la croix sur un grand chapeau de coton, parce qu’il voulait que le peuple la vît. Et les Vénitiens commencèrent à se croiser à foison en ce jour. Nos pèlerins eurent bien grande joie et bien grande compassion de cette croix, à cause du bon sens et de la prouesse que le duc avait en lui. Ainsi fut croisé le duc, comme vous l’avez entendu. Alors il commença à livrer les navires, les galères et les vissiers aux barons pour s’embarquer.
Alexis demande du secours aux Vénitiens.
Maintenant écoutez une des plus grandes merveilles et des plus grandes aventures que vous ayez jamais entendues. A ce temps, il y eut un empereur à Constantinople qui s’appelait Isaac, et qui avait un frère appelé Alexis, qu’il avait racheté de prison des Turcs. Icelui Alexis s’empara de son frère l’empereur, et lui arracha les yeux de la tête, et se fit empereur par la trahison que vous venez d’entendre. Il le tint longtemps en prison et un sien fils qui s’appelait Alexis. Ce fils s’échappa de prison et s’enfuit sur un vaisseau jusque dans une ville sur la mer qui s’appelle Ancône. De là il alla auprès de Philippe d’Allemagne, qui avait épousé sa sœur. De là il vint à Vérone en Lombardie, et hébergea dans la ville, et trouva assez de pèlerins qui s’en venaient à l’armée. Ceux qui l’avaient aidé à s’échapper et qui étaient avec lui lui dirent: «Sire, voici une armée à Venise près de nous, composée de la plus brave nation et des meilleurs chevaliers du monde qui vont outre-mer. Va leur crier miséricorde; qu’ils aient pitié de toi, de ton père, qui êtes déshérités si injustement; et s’ils te voulaient aider, tu feras tout ce qu’ils demanderont. J’ai espoir qu’il leur en prendra pitié.» Et il dit qu’il le fera bien volontiers et que ce conseil est bon.
Il envoya donc ses messagers; il en envoya au marquis Boniface de Montferrat, qui était le sire de l’armée, et aux autres barons. Et quand les barons les virent, ils en furent très-étonnés, et leur répondirent: «Nous entendons bien ce que vous dites. Nous enverrons quelques-uns de nous au roi Philippe avec votre maître, qui va vers lui. S’il nous veut aider à recouvrer la terre d’outre-mer, nous l’aiderons à conquérir son royaume, que nous savons avoir été enlevé à tort à lui et à son père.»
Les croisés à Zara.