Histoire de Knut (Verdier, 25 août)
Deuxième partie - Le baiser de la mort
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
DEUXIÈME PARTIE
Le baiser de la mort
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Ma colonne vertébrale s’étire, ma poitrine s’élargit, je rentre un peu le menton et je me tiens sans crainte devant le mur de glace vivant. Ce n’est pas un combat. Le mur de glace est en fait une chaude toison neigeuse. Je lève mon regard et croise deux yeux tels des perles noires et un museau humide. Vite je dépose un morceau de sucre sur ma langue et la tire dans sa direction. L’ourse polaire se penche lentement vers moi. Elle incline d’abord le bassin, puis la nuque, en se balançant sur les pattes arrière. Elle souffle, sa gueule exhale une puissante odeur de neige. Puis sa langue dérobe prestement le sucre dans le recoin le plus intime de ma bouche. Était-ce un baiser ?
Le public retient son souffle, oublie d’applaudir et demeure transi un moment. Mille regards emplis de crainte sont rivés sur l’ourse polaire Tosca, aucun spectateur n’imagine que le vrai danger se trouve ailleurs. Bien sûr, c’en serait vite fini de ma vie si Tosca, du haut de ses trois mètres, me décochait un coup de sa patte vigoureuse. Mais elle ne le fait pas. La situation serait bien plus critique, en revanche, si le groupe des neuf ours blancs debout à l’arrière-plan venait à perdre son calme. Qu’un seul d’entre eux s’énerve et c’est l’étincelle qui jaillit et allume un grand feu dévastant la piste et nous réduisant en cendres. C’est pourquoi je les observe attentivement, même ceux qui se trouvent derrière moi. Mon corps entier est une antenne. Chaque pore de ma peau est un œil, même dans mon dos j’ouvre des yeux innombrables. Tous les poils de ma nuque s’activent comme des radars pour surveiller les rapports de force dans le groupe. Pas une seconde pendant laquelle je relâche mon attention, sauf celle où Tosca et moi nous donnons ce baiser. À cet instant, mon attention entière se porte sur nos lèvres et je ne puis m’occuper du groupe des ours. Ma main gauche qui tient un fouet tressaille au moment du baiser.
Le public croit que le fouet m’assure de mon pouvoir sur tous ces grands animaux. En réalité, ce serpent de cuir est comparable à la baguette inoffensive d’une chef d’orchestre. Aucun musicien ne craint d’être frappé ni blessé par la baguette. Mais, peut-être parce qu’il a toujours un pas d’avance, ce fin petit bâton incarne la puissance. Il en va exactement de même pour mon fouet et mes fauves.
De tous les êtres vivants en présence sur la piste, je suis la plus petite, la plus faible et la plus lente. Mon unique avantage est de percevoir d’avance et de façon précise les variations d’humeur des autres êtres vivants. Au cas où le rapport de forces entre les neuf ours vacillerait et où seulement deux des ours se jetteraient l’un sur l’autre, mon corps n’aurait pas la force nécessaire pour stopper cette bagarre. C’est pourquoi, au moindre soupçon d’hostilité, je fais siffler mon fouet et j’appelle pour détourner l’attention des ours. Sinon, la situation pourrait vite dégénérer et atteindre un point de non-retour.
Neuf ours polaires se tenaient sur le pont incurvé, tels les têtes de Naga, le serpent mythologique à neuf têtes. Une première tête bougeait comme le pendule d’une horloge, une deuxième faisait sortir du fond de sa gorge une voix grave. Chaque tête attendait son tour et la récompense sucrée qui suivrait.
Ma jupe était courte, mes bottes hautes, ma longue chevelure bouclée nouée en queue-de-cheval. Je mesurais un mètre cinquante-huit, personne ne s’apercevait que j’avais dépassé la quarantaine. C’était Pankov, le directeur du cirque, qui, en me voyant, avait eu l’idée de programmer ce numéro. « Une fillette qui tient dix ours sous sa coupe. Fascinant ! J’en ai déjà la chair de poule ! Il nous faut un numéro sensuel. Les ours polaires sont bien plus grands que les ours bruns, et comme ils sont blancs, ils ont l’air encore plus grands qu’ils ne le sont en réalité. Quand ils sont alignés, on dirait une gigantesque paroi de glace. Magnifique ! » Aujourd’hui encore, la voix rauque de Pankov retentit à mon oreille. Sa consommation de cigarettes faisait fi de l’économie planifiée. « Alors, qu’en dis-tu ? Es-tu à la hauteur d’une telle exigence ? Essaie donc ! N’aie pas peur de l’échec ! Je ne te limogerai pas, même si tout va de travers. Tu pourras continuer à travailler chez nous en faisant le ménage. » Et il partit d’un rire méchant. Pendant des années j’avais nettoyé l’écurie du cirque avant de détenir la clé de ma carrière actuelle. Pankov ne le savait que trop bien. Il me provoquait. Il voulait peut-être que la rage me fasse bondir hors de moi.
Je n’avais pas l’expérience des ours polaires, exception faite d’une tentative ratée qui forme une phase courte mais inoubliable de ma vie. À l’époque, je dressais un groupe de fauves et, un jour, je fus contrainte, à mon corps défendant, d’y admettre un ours polaire. J’aime tous les mammifères, mais j’abhorrais ce numéro de cirque très répandu qui mélange les espèces. Plus exactement, j’abhorrais la bêtise et la vanité des hommes qui se sentent fiers de forcer des tigres, des lions et des léopards à se blottir les uns contre les autres. Cela me rappelle les chorégraphies officielles qui font parader les minorités en vêtements bariolés. On leur accorde une autonomie politique, en contrepartie de quoi elles ont le devoir de simuler visuellement la pluralité culturelle de leur pays. À la différence de chez les hommes, le regroupement par race aide ces grands animaux. S’ils se tiennent à distance les uns des autres, c’est pour éviter de devoir se battre et tuer sans raison. Les hommes enferment les animaux ensemble dans un espace exigu pour que cela ressemble à une page de dictionnaire zoologique. J’avais souvent honte de me trouver en piste en représentante de cette espèce stupide nommée homo sapiens.
Sans ours polaire, ma troupe de fauves n’avait aucun intérêt, avaient déclaré mon supérieur ainsi que le supérieur de mon supérieur. Rétrospectivement, je compris qu’ils vivaient eux-mêmes comme des fauves dans leur troupe de politiciens avec la peur constante d’être dévorés par un autre fonctionnaire. Après la mort de Staline en 1953, il fut difficile de prévoir quel serait le suivant qui serait dévoré et par qui. Nous avions de plus en plus l’impression qu’aucun cirque ne pourrait survivre s’il était la propriété de particuliers. Nous sentions une insécurité d’un genre nouveau. Personne ne savait si nous pourrions continuer à travailler de la même façon ou si une tempête viendrait arracher notre chapiteau de son emplacement.
En 1961, les trois troupes des cirques Busch, Aeros et Olympia prirent un nouveau départ en fusionnant pour devenir le Cirque national de la République démocratique allemande. Je nourrissais l’espoir que le Cirque national renoncerait aux numéros de fauves mélangés, étant donné que leur brutalité primaire ne s’accordait pas avec l’idée d’un État moderne. Mais mon souhait de fonder une paisible famille de lions ne rencontra aucun écho dans le monde du cirque. Toujours plus nombreux étaient les spectateurs avides de ce dangereux mélange de plusieurs espèces.
À l’époque, je ne savais pas encore avec certitude si les ours polaires étaient ou non des êtres aussi paisibles que les lions. En outre, je soupçonnais Pankov de m’avoir fait cette proposition uniquement pour me mettre en difficulté. Mais finalement, j’acceptai. Je ne voulais pas moi-même fermer une porte pouvant conduire vers mon ascension.
Quand je rencontrai Markus, mon mari, il avait déjà passé le sommet de sa carrière de dompteur d’ours. Depuis plusieurs années, j’étais de ceux, nombreux, qui admiraient son numéro avec les ours. Sous sa férule, les corps des ours, clairs, légers, brillants, traversaient la piste comme des particules lumineuses. Je tombai amoureuse de lui alors qu’il traversait une crise. J’assistais par hasard à l’une de ses répétitions. Il était entouré de stagiaires qui le vénéraient. Ses cheveux étaient soigneusement peignés et, même s’il ne s’agissait que d’une répétition, il portait une culotte de cheval anglaise et des bottes élégantes. Il se tenait là comme un maître expérimenté, mais je discernais sur son visage une expression de désarroi et la peur qui montait. L’ours brun ne suivit pas l’ordre de Markus et je crus voir dans les yeux de l’ours un signe de mépris.
L’ours brun possède la faculté, quand cela lui convient mieux, d’ignorer la présence des hommes. Même s’il se retrouve dans un espace, si exigu soit-il, avec un homme, il peut faire comme s’il était seul. Telle est la sagesse des animaux, obligés de partager un espace vital étroit. Ils peuvent ainsi éviter les querelles inutiles. J’ai entendu dire que les employés de bureau japonais qui se rendent chaque matin au travail dans un train de banlieue bondé possèdent la même sagesse.
Cependant, l’ours brun ne peut pas ignorer une personne qui le provoque. Markus le provoquait involontairement, et c’était là une grave erreur qu’aucun dompteur ne peut se permettre. Étais-je la seule à s’en être aperçue ? Markus traversait une crise existentielle, il ne comprenait plus les ours. En revanche, il ouvrait son cœur aux êtres humains, ce qu’il n’avait pas fait auparavant. La répétition finie, j’étais assise à côté de lui sur un banc, nous respirions au même rythme, ce qui diminua très vite la distance qui nous séparait, et il ne se passa guère de temps avant que notre union ne fût inscrite sur le registre des mariages du pays. Pour moi, c’était le second mariage. Markus ne fit aucun commentaire lorsque je lui racontai que ma fille du premier lit vivait chez ma mère. Et il ne broncha pas lorsque je lui révélai que mon premier mari était lui aussi dompteur.
Markus avait l’intention de présenter la saison suivante un numéro avec l’ours kodiak. Ce nouvel ours, pas encore acclimaté, nous regardait d’un air buté comme s’il voulait nous dire que nous aurions beau lui donner un seau entier plein de sucre, il ne bougerait pas une oreille. Quand Pankov venait assister à une répétition, Markus faisait siffler son fouet plusieurs fois de suite pour donner l’impression qu’il travaillait. Markus était chaque jour plus négligé. Il arrivait nu-pieds aux répétitions dans un vieux survêtement bleu marine délavé. Ses cheveux fins, trempés de sueur, n’étaient plus peignés.
Il restait encore assez de temps jusqu’à la première, Markus pouvait aller à son rythme, mais il fallait que l’ours montre les dents pour que Markus s’aperçoive enfin qu’il était furieux, et c’était préoccupant. Il était comme quelqu’un qui tente de se dépatouiller dans une conversation alors qu’il ne maîtrise pas la langue utilisée. J’en avais des sueurs froides, j’aurais voulu fermer les yeux.
Je fus soulagée, et Markus aussi, quand Pankov proposa de placer quelque temps l’ours kodiak entre les mains d’un psychologue animalier puisque cet animal avait un comportement singulier. « À la place, nous aurons des ours polaires », déclara Pankov avec un sourire qu’aucun de nous ne sut interpréter. Markus, d’abord effrayé, se calma quand Pankov ajouta que c’était moi qui présenterais un numéro d’ours polaires.
Mon mari se trouvait dans une autre phase de la vie que moi : il ne voulait pas d’un large public et n’aspirait pas non plus à continuer sa carrière. Au plus profond de son cœur germait le souhait de quitter à jamais son rôle de dompteur. Malheureusement, on ne saute pas d’un train en marche, à moins qu’on ne veuille mettre un terme à sa vie. Si on lui avait dit qu’il devait maintenant quitter son tortillard pour prendre l’express des ours polaires, il aurait préféré sauter par la fenêtre du train. Les ours polaires passaient pour être particulièrement agressifs et imprévisibles.
À l’époque, des cauchemars le faisaient hurler en pleine nuit comme un petit garçon mordu par un gros chien. Je le connaissais, ce cri-là. Enfant, j’avais vu un ami être victime d’une attaque par un chien.
Apparemment, Pankov s’était fait une idée assez précise de ce qu’il voulait voir sur la piste. Je devais me dégager le front avec un serre-tête, porter une jupe courte et diriger les ours polaires comme une fée, sans efforts. Markus était censé rester sur le côté de la piste et garder un œil sur les ours pour me protéger des dangers éventuels. Le public croirait qu’il n’était qu’un assistant. En réalité, ce devait être lui, l’instance de pouvoir agissant dans l’ombre. Pankov choisissait ses mots avec prudence afin de ne pas blesser mon époux, tandis que ce dernier savourait sans embarras son immense soulagement. Pour finir, Markus demanda d’une voix claire : « Et combien d’ours polaires aurons-nous ? — Neuf, répondit Pankov. » Markus ne dit plus rien du reste de la journée.
J’appris plus tard de quoi il retournait : si Pankov avait un besoin si urgent d’une idée neuve, c’est qu’il avait reçu neuf ours polaires en cadeau de l’Union soviétique. Jamais notre cirque n’avait par le passé reçu un présent si généreux. Tout le monde se demandait en son for intérieur pourquoi la grande puissance avait eu l’idée de faire un tel cadeau à sa petite cousine allemande. Peut-être craignait-elle que la bénéficiaire ne la quitte bientôt pour courir rejoindre son ex, l’Allemagne de l’Ouest. Ou bien voulait-elle faire concurrence à sa voisine asiatique qui élargissait rapidement son cercle d’amis en offrant partout des pandas. Quoi qu’il en soit, les cadeaux, en l’occurrence ces ours polaires qu’on nous imposait, ne tardèrent pas à rejoindre notre cirque.
Si on vous offre un gâteau, il faut s’empresser de le manger. Si on vous fait cadeau d’une peinture, il faut l’accrocher au mur. Il y va des bonnes manières de qui reçoit. Les neuf ours polaires n’étaient pas des objets à exposer en vitrine, c’étaient des danseurs accomplis. La lettre d’accompagnement disait que les ours polaires avaient étudié à l’académie des Arts de Leningrad d’où ils étaient sortis avec d’excellentes mentions et qu’ils étaient donc prêts à se produire sur scène. L’administration chargée du dossier mit la pression sur Pankov : il devait, pour la prochaine visite du Kremlin, monter un show digne de ce nom, dont les neuf ours polaires seraient le clou. La prochaine visite du Kremlin, c’était comme un tremblement de terre ou un orage : on ne pouvait jamais la prévoir. Pankov fut pris de panique : il fallait mettre sur pied au plus vite ce show avec les ours polaires.
Les mots « ours polaire » me rappelèrent non seulement l’ours à problèmes que j’avais essayé d’intégrer à la troupe des fauves, mais aussi une ourse qui se produisait dans un théâtre pour enfants. Elle était comédienne et, si je ne m’abuse, elle se nommait Tosca. J’avais eu un billet d’entrée, probablement par des relations professionnelles, et j’étais allée au théâtre pour tuer le temps. Je n’avais jamais entendu parler de Tosca mais, après avoir pris place dans la salle, j’entendis le couple assis à côté de moi parler d’elle.
Tosca, disaient-ils, était brillamment sortie de l’école de ballet mais n’avait décroché aucun rôle, même pas dans le spectacle Le Lac des cygnes, alors qu’on s’y attendait. Elle jouait alors régulièrement pour les enfants. Sa mère avait été une personnalité célèbre qui avait émigré du Canada pour gagner la partie socialiste de l’Allemagne et avait rédigé une autobiographie. Malheureusement, le livre était épuisé depuis longtemps, personne ne l’avait lu et il était donc devenu plutôt légendaire.
Assise au premier rang, je retins mon souffle quand le gigantesque corps blanc et souple entra en piste. Je n’avais jamais rien vu de comparable : un bloc de vie, léger comme une plume et souple, qui me rendait sensible la pesanteur et la chaleur de la chair.
Dans ce spectacle pour enfants, Tosca n’avait pas de texte à réciter, mais il lui arrivait de bouger la mâchoire. Les yeux rivés sur sa gueule, je n’arrivai bientôt plus à respirer tant il était évident pour moi qu’elle voulait dire quelque chose, mais je ne comprenais pas quoi. Les éclairages étaient probablement progressistes pour l’époque : les rideaux imitaient une aurore boréale, envoyant régulièrement vers nous de mystérieuses ondes lumineuses. La toison de Tosca changeait selon la lumière, passant de l’ivoire au marbre, puis au givre. Durant cette représentation, nos regards s’étaient croisés quatre fois en tout.
Nous ne fûmes pas peu surpris, une semaine après l’arrivée des neuf ours polaires, de les voir fonder un syndicat. Ils n’y allèrent pas de main morte avec les revendications qu’ils posaient à Pankov et, comme ce dernier les ignora, ils entamèrent une grève féroce.
Les ours polaires étaient capables de tenir couramment en allemand un discours politique. J’appris de leur bouche de nouveaux mots spécialisés, issus sans doute du mouvement ouvrier. Leurs revendications ne comportaient rien dont on pût dire que ce fût typiquement ursin. La majoration pour heures supplémentaires ; le congé mensuel pour les femmes ; une cantine proposant chaque jour de la viande fraîche et des algues de la mer du Nord ; une salle de douche avec de l’eau glacée ; la climatisation, ainsi qu’une bibliothèque de prêt pour les employés du cirque. Les êtres humains eux aussi auraient bien pu avoir l’usage d’une douche ou d’une cantine, mais nous n’avions jamais eu le courage d’exposer la moindre revendication à Pankov. Nous travaillions jour et nuit dans une telle précipitation que nous en avions oublié jusqu’au contenu de notre contrat de travail.
Pankov devint cramoisi lorsque le délégué du syndicat lui lut la liste des revendications. « Une salle de douche ! Une cantine ! Vous êtes tarés ! Vous pouvez vous laver à l’eau froide n’importe où dehors. Je n’ai rien non plus contre le fait que vous mangiez votre bizarrerie d’algues. Mais tout ça n’a rien à voir avec moi, voyons ! Quel culot d’avoir seulement l’idée de faire grève ici ! Notre pays est le pays des travailleurs. Donc pas de grève chez nous, compris ? »
Au fond de lui, Pankov était un homme du Moyen Âge ; pour lui, les ours n’avaient pas plus de droits que des esclaves. Mais il lui restait un faible pour les choses intellectuelles : il refusa toutes les revendications, sauf qu’il promit de construire une petite bibliothèque. Les ours, venus d’un grand pays, n’étaient pas habitués à faire des compromis avec un petit pays. La seule forme de rapprochement qu’ils connaissaient était l’invasion. Ils ne songèrent pas à terminer la grève ni à remercier Pankov pour la bibliothèque.
Quand je toquai à la porte de Pankov pour lui donner une bouteille de vodka de contrebande, cela faisait dix jours qu’il se trouvait en état de guerre. Il ressemblait à une plante verte qui s’étiole. Voyant la bouteille de vodka dans ma main, il eut un sourire éteint. Puis il prit deux gobelets, en fait plutôt des verres à dents, et nous versa une vodka. Nous trinquâmes et je fis semblant de boire tandis que Pankov, lui, avalait vraiment sa gnôle. Il reprit provisoirement de la vigueur et je saisis cette seconde pour lui parler de Tosca. Les mots « ourse polaire » le dégrisèrent illico, il se versa un autre petit verre et but. J’attendis quelques secondes et proposai d’inviter Tosca à nous rejoindre pour que je monte un numéro avec elle. « Si j’arrive à préparer un spectacle épatant avec Tosca, le scepticisme des visiteurs du Kremlin fondra, même si la grève devait s’éterniser autant que le froid sibérien. Aucune crainte ! Jamais les hommes politiques russes ne s’apercevront que l’ourse polaire vient du Canada et pas d’Union soviétique. »
L’identité nationale a toujours été quelque chose d’étranger aux ours polaires. Chez eux, il est fréquent de tomber enceinte au Groenland, d’accoucher au Canada et d’élever ses enfants en Union soviétique. Ils n’ont ni nationalité ni passeport, franchissent les frontières sans demander la moindre autorisation et ne sont donc jamais vraiment en exil.
Pankov était suspendu à mes lèvres comme un pochard qui se noie dans une mer de vodka et s’accroche à un fétu de paille. Il demanda à sa secrétaire de téléphoner au théâtre pour enfants, s’assoupit sur son canapé et se mit à ronfler avant même de connaître le résultat de la conversation. La secrétaire fit le nécessaire par téléphone pour que Tosca vienne comme artiste invitée. À ce moment-là, le théâtre pour enfants n’avait pas de rôle pour Tosca et elle s’ennuyait. Le directeur du théâtre pour enfants l’autorisa aussitôt à travailler dans notre cirque.
Par la suite, j’appris que cette information avait été modifiée, sinon falsifiée. Il n’était pas vrai qu’il n’y avait pas eu de rôle possible pour Tosca. Tosca s’était vu proposer un rôle, mais il ne lui plaisait pas. Elle avait protesté et il y avait eu des différends avec le théâtre. Un auteur est-allemand avait laborieusement bricolé à partir d’Atta Troll de Heinrich Heine une pièce pour enfants dans laquelle Tosca était censée jouer le rôle de Mumma, l’ourse noire. Tosca déclara n’avoir rien contre le fait de jouer Mumma. Elle voyait même comme un honneur de peindre son corps en noir, de se faire enchaîner par le montreur d’ours et d’exécuter une danse lascive sur un marché. Mais elle n’était pas d’accord avec l’intrigue. Son mari, avec lequel elle dansait, aspirait à la liberté et se rebellait contre la chaîne du montreur d’ours. Tosca récusait le présupposé selon lequel Mumma était d’un esprit plus vil, n’ayant pas d’aspiration à la liberté. Proposer de l’art corporel dans la rue et demander de l’argent pour cela, était-ce servile ? Un négociant de la Hanse était-il plus noble qu’une saltimbanque alors que tous deux travaillaient pour de l’argent ? Et qu’en était-il de la danseuse étoile du ballet soviétique de Leningrad, qui dénudait pour les spectateurs une grande partie de son corps ?
Autre chose encore préoccupait Tosca : Mumma éduquait seule ses enfants, ce qui était la règle chez les ours. Mais il n’arrivait jamais dans la nature qu’une mère-ourse morde par amour l’oreille de son benjamin et la mange. Tosca demandait que le dramaturge change ce passage. Enfin, Tosca était heurtée par le ton narquois sur lequel on parlait de Mumma, du succès qu’elle remportait dans la ville capitaliste de Paris et du fait qu’elle prît pour amant un ours blanc. Qu’avez-vous donc contre Paris ? Qu’avez-vous contre un ours polaire ?
Le metteur en scène et le dramaturge jugèrent déplacé, et même inexcusablement culotté, qu’une actrice critique la teneur d’une pièce classique. Le dramaturge se sentit blessé dans sa dignité, le metteur en scène éclata en sanglots et se plaignit au directeur. Ce dernier lui aussi fut indigné en apprenant cette impertinence de Tosca, mais les lois sur le travail ne lui permettaient pas de la licencier. Juste à ce moment, alors qu’il trépignait de rage, il reçut du cirque la demande d’y faire travailler Tosca quelque temps.
Tosca accepta aussitôt l’invitation, elle était comblée. Mais dès son arrivée au cirque, elle déchanta une première fois. On l’avait amenée dans une cage superbement décorée montée sur de grandes roues. Quand la voiture passa devant les neuf ours polaires, ces derniers lancèrent des invectives : Traîtresse ! Briseuse de grève !
À l’instant où Tosca m’aperçut, son visage brilla d’une étincelle de reconnaissance. Elle essaya de se lever, mais le plafond de la cage était trop bas. Je m’approchai d’elle, elle me regarda, huma mon haleine. Je crus discerner dans son regard une sorte d’affection.
Cette nuit-là, je mis du temps à m’endormir, exactement comme lorsque, enfant, on m’avait donné mon premier chiot. À cinq heures du matin, je me réveillai pour la dernière fois d’un sommeil léger et fus incapable de rester couchée. Je poussai la cage sur roues jusqu’à la salle de répétition et m’assis par terre face à Tosca. Elle me regarda avec curiosité, passa ses pattes à travers la grille comme si elle voulait me rejoindre. Le temps s’arrêta, je ne bougeais pas. Quand je fus certaine que Tosca s’était calmée, j’ouvris la cage. Elle sortit lentement, reniflant mon corps par endroits, léchant la paume que je lui montrais, puis elle se dressa sans peine sur ses deux pattes. Elle était au moins deux fois plus grande que moi. À cet instant, je me dis que les ours bruns, eux, étaient vraiment petits. Je posai un morceau de sucre sur ma paume, Tosca reposa son train avant sur le sol et, d’un coup de langue, s’empara de la plus douce des friandises.
« Il lui est très facile de se tenir sur deux pattes. Elle doit avoir cette faculté dans ses gènes. » C’était la voix de mon mari, qui nous avait apparemment observées tout ce temps par la porte entrebâillée. « Alors comme ça, tu es déjà réveillé, Markus. — Tosca a hérité ses facultés de sa mère. Sa mère était une star du cirque. — Je ne crois pas qu’une chose de cet ordre soit héréditaire, répondis-je distraitement. » Balayant mon avis d’un revers de main, mon mari continua : « Et pourquoi pas ? Il a fallu je ne sais combien de milliers d’années à l’humanité pour marcher sur deux jambes. Mais à nous, une année suffit. Ce qui veut dire que le résultat de l’entraînement a été inscrit dans les gènes puis s’est transmis. »
L’après-midi suivant, on nous livra un pont incurvé en poutres métalliques massives. Une fois monté, il fut installé dans la salle de répétition. Tosca posa une patte sur le pont, le gravit prudemment, pas à pas, et, arrivée à l’endroit le plus haut, s’arrêta. Puis, tendant le cou vers l’avant, balançant lentement le museau, elle huma l’air autour d’elle. On aurait pu croire à une pièce de théâtre. « Une scène pareille, c’est déjà du théâtre ! » s’exclama mon mari avec un hochement de tête satisfait. Pankov était venu se planter près de lui, affichant une mine fière. « Le moment viendra bien où les neuf ours polaires cesseront cette grève ridicule et travailleront sagement avec nous. Ils se tiendront tous alignés sur ce pont. Ce sera superbe ! J’ai fait fabriquer cet ouvrage d’art pour qu’il supporte cinq tonnes. Je lui ai déjà trouvé un nom : le Pont de l’Avenir. Ça en jette, non ? Et s’il te plaît, ne t’avise pas d’oublier que c’est moi qui l’ai baptisé ainsi ! »
Ensuite, Markus alla chercher un ballon bleu avec lequel il entraînait autrefois les otaries. Tosca renifla le ballon, lui donna un petit coup de museau et, quand il se mit à rouler, le suivit à pas légers. Cela lui valut de ma part quelques morceaux de sucre en récompense et elle recommença le même jeu.
Répéter un numéro nouveau avec Tosca était trop simple, et donc presque frustrant. Je n’avais rien à lui enseigner. Il me suffisait de lui faire reprendre les choses que la curiosité la poussait à faire et de les combiner. Mais je devais être sûre que Tosca les referait vraiment lors de la représentation. Notre public serait probablement satisfait d’un tel show.
Apparemment soulagés, Markus et Pankov allèrent se chercher une bière pour fêter l’événement, tandis que, pour ma part, je n’étais pas encore totalement contente de nous. Déplacer le ballon avec son museau : cela s’accordait mal avec l’aura divine de l’ourse polaire Tosca. Le premier histrion venu était capable de gravir le « Pont de l’Avenir » et de regarder langoureusement au loin. Non, pas de cabotinage saugrenu avec Tosca ! N’y avait-il donc aucune idée revigorante capable de galvaniser le public ? Mon ambition soudain revenue me fit sourire avec malice.
Je montrais à l’époque de petits signes de dépression, comme après mon premier mariage. On n’employait pas alors chez nous le mot de dépression. En secret, je nommais cet état « tristesse ». Le premier signe de cette tristesse s’était manifesté quand je mis au monde ma fille et passai le plus clair de mon temps à allaiter mon bébé, comme n’importe quel mammifère, et à lui changer ses couches. En plus de quoi je devais aider mon premier mari dans les tâches de gestion, laver son linge et repasser ses tenues de scène. Renonçant à ma carrière de dompteuse, j’étais devenue quelque temps la maîtresse de maison du cirque. Le vide que je sentais en moi n’était pas impondérable. Au contraire. Chaque fois que mes mains se tenaient tranquilles et que je restais inactive quelques secondes, le vide augmentait dans ma poitrine et m’oppressait. La nuit, la sensation de vide s’asseyait sur ma poitrine, me rendant la respiration difficile, et je me retournais dans mon lit toutes les cinq minutes. Je voulais être de nouveau en piste sous la douche de lumière des projecteurs et avoir les oreilles déchirées par les acclamations du public. Surtout, je voulais recommencer à travailler avec les animaux. Je me disais que le monde m’aurait vite oubliée si je jouais plus longtemps la femme d’intérieur. C’était cette inquiétude qui m’avait fait accepter sur-le-champ une proposition risquée, celle de mener une troupe de divers grands animaux, et j’avais confié ma petite fille aux soins de ma mère.
Ma « tristesse » était revenue depuis que j’avais épousé Markus, mon deuxième mari. Seul mon art de la piste pouvait trouer le ciel morne et procurer aux spectateurs la surprise d’une lumière bleue ensoleillée !
Markus me demanda, inquiet, ce qui m’arrivait pour que je n’aie pas dit un mot depuis un certain temps. Le ciel était si morne, répondis-je. « Depuis le temps que ton Anna est chez ta mère, tu ne la vois jamais. Cela te convient ? » Je fus surprise que mon mari pense à ma fille. « Pourquoi ne vas-tu pas lui rendre visite ? — Je n’ai pas le temps. Tu sais bien que le car a des horaires impossibles. Je ne peux pas me permettre de penser à mon enfant. Cela ne sert à rien. »
Après la chute du Mur, on m’aurait peut-être traitée de marâtre, mais à l’époque, nombre de mères ne pouvaient pas faire autrement que confier leurs enfants aux soins de la puissance publique et leur rendre visite uniquement le week-end. Il existait même des métiers qui empêchaient les mères de voir leurs enfants pendant des mois. On ne le leur reprochait aucunement. L’amour maternel était inconnu, même comme mythe. Les églises où la Vierge Marie tenait exemplairement son enfant dans ses bras étaient fermées. Une fois que la répression de la religion commença à faiblir, le mythe de l’amour maternel se leva comme un mirage à l’horizon du pays. Après la chute du Mur, quand on critiqua durement Tosca pour avoir rejeté son fils Knut, cela me fit de la peine. Certains disaient que si Tosca avait confié son fils à des étrangers, c’était parce qu’elle venait de la RDA. D’autres écrivirent dans la presse que Tosca avait perdu son instinct maternel parce qu’elle avait travaillé dans un cirque zoophobe où elle avait subi un stress typiquement socialiste. La notion de stress me semblait inappropriée. On ne parlait pas de stress avant la chute du Mur, on disait seulement souffrance. La notion d’instinct maternel n’était pas moins bancale. Chez les animaux, c’est l’art, et non l’instinct, qui permet d’éduquer les enfants. Il ne saurait en aller bien autrement chez les êtres humains, sans quoi ils n’adopteraient pas des enfants différents d’eux.
Si mon ambition se remit à grandir, c’est peut-être parce que je redoutais la prochaine poussée de tristesse. « Ça ne me suffit pas de montrer Tosca dans un vulgaire show sur le pont ou avec un ballon. Il faut proposer quelque chose d’absolument nouveau, du jamais vu dans le monde du cirque ! » J’assenai mon projet sur la table sans faire mystère de mon ambition. Pankov arrêta de se déverser la bière dans le gosier et dit que les livres d’ethnologie et de mythologie nous fourniraient peut-être des idées neuves. Au cirque, en général, les gens évitaient de paraître trop intellectuels, sinon ils auraient pu attirer l’attention de la police secrète. De plus, ils craignaient de couper l’appétit des spectateurs avec leur intellectualisme. Pankov, en se montrant grossier et méchant, tentait de faire oublier le fait qu’il avait un doctorat en anthropologie.
Mon mari et moi eûmes droit à une journée de congé pour recherches. Pankov nous rédigea une lettre de recommandation et nous nous rendîmes dans une bibliothèque publique, celle du cirque n’existant pas encore. Nous y trouvâmes facilement plusieurs ouvrages spécialisés sur le pôle Nord et, plongés dans la lecture, nous nous oubliâmes tout autant que l’objet de notre visite.
Les ours polaires, n’ayant plus aucun contact avec les hommes depuis longtemps, ne pouvaient soupçonner à quel point les petits bipèdes étaient dangereux. On rapportait qu’un ours polaire s’était par pure curiosité approché d’un petit avion qui s’était posé sur son territoire. Le chasseur amateur était descendu de l’appareil et avait visé l’ours en toute quiétude avant de tirer. Il aurait fallu un miracle pour que la balle mortelle ne l’atteigne pas. La chasse aux ours polaires devint un sport prisé ne requérant ni technique de chasse particulière ni goût du risque. Cela dit, qui voulait se lancer dans le commerce des ours devait les capturer vivants, ce qui exigeait tout de même une certaine technique. Malgré tous les efforts déployés, de nombreux ours succombaient à l’anesthésie, d’autres pendant le transport. En 1956, l’Union soviétique prohiba la chasse aux ours polaires, mais les États-Unis, le Canada et la Norvège continuèrent de les chasser. Rien qu’en 1960, plus de trois cents ours polaires furent abattus par des chasseurs amateurs.
Je soufflais de rage comme un animal. Sans doute mon mari espérait-il me calmer et me détendre en me disant ceci : « Que dirais-tu de te déguiser en cow-boy et de faire semblant de tirer sur Tosca ? Roulement de tambour, Tosca s’effondre, elle fait la morte. — Ça pourrait paraître ridicule, je crains. Et comment ça continue ? — Soudain Tosca se redresse et te dévore. C’est-à-dire que la victime de la violence humaine ressuscite et qu’elle triomphe finalement du méchant. — Ce n’est pas possible. Le public ne vient pas au cirque chercher du réalisme socialiste moralisant. Ce qu’il nous faut, c’est plutôt une intrigue mythologique. — Alors, lisons des livres sur les Esquimaux ! »
Nous lûmes que les Esquimaux, ainsi que nous nommions alors les Inuit, possédaient un grand savoir sur les ours polaires, mais que ce savoir n’était pas reconnu par les scientifiques. La raison la plus souvent invoquée pour justifier cette attitude était le manque de preuves. « Nous, nous ne sommes pas des scientifiques. Nous avons le droit de croire ce que disent les Esquimaux. — Oui. Quand j’étais petite, je voulais devenir zoologue. Voilà enfin une raison pour laquelle il est bon que je ne le sois pas devenue. » Dans le même livre, on pouvait lire que les Esquimaux croyaient que les ours polaires se fermaient l’anus avec des bouchons pendant l’hibernation. « Que dirais-tu si Tosca, en piste, se bouchait le trou du cul avec un bouchon de bouteille de vin qu’elle catapulterait en l’air en pétant ? — C’est d’un goût ! Présente ça toi-même. »
Des Esquimaux ont rapporté que les ours polaires, quand ils sont en mer, poussent des blocs de glace en leur donnant de petits coups avec le museau, et ils pensent que c’est probablement une stratégie de chasse leur permettant de s’approcher de leur proie sans se faire remarquer. Je pensai à Tosca qui, dès que je lui avais placé le ballon sous le nez, s’était mise à le pousser à petits coups de museau.
« Que dirais-tu de t’asseoir dans un landau que Tosca pousserait du museau ? » Je ne trouvai pas cette idée si absurde que cela. « Mais est-ce bien la répartition des tâches que le public attend de nous ? Moi bébé et Tosca en maman ? Est-ce à moi de me faire materner par elle ? — Les fondateurs de l’empire romain ont tété le lait d’une louve. Une grande personnalité capable d’un acte héroïque qui change la face du monde doit avoir été adoptée et allaitée par un animal. — Et une comédie musicale ? Au début, nous montrons mon enfance, je bois du lait d’ourse, et à la fin je me retrouve impératrice. — Bonne idée. Mais j’ai l’impression que tu oublies quelque chose. Nous sommes à la bibliothèque pour chercher une idée réalisable rapidement. Je doute que nous ayons le temps d’écrire, composer et monter une comédie musicale. »
Nous poursuivîmes nos lectures. D’autres Esquimaux rapportent que les ours polaires appliquent des compresses de neige sur leurs blessures pour stopper les hémorragies. Une belle image, mais inutilisable sur une piste.
De nombreux Esquimaux croient que les ours polaires sont gauchers. Ce serait intéressant de montrer Tosca dans une salle de classe reconstituée, écrivant des mots au tableau, de la main gauche. Les spectateurs les plus importants pour Pankov seraient des Russes, donc Tosca devrait écrire en caractères cyrilliques. Je supposai que l’écriture cyrillique serait trop difficile pour la main gauche d’une ourse polaire. À quoi mon mari répondit : « Mais les idéogrammes chinois sont bien plus compliqués que l’écriture cyrillique. Pourtant, en Chine, les pandas maîtrisent les idéogrammes, même s’il s’agit, c’est vrai, des signes simplifiés postérieurs à la réforme communiste. — Quand j’ai parlé à Pankov des pandas qui écrivent, la rancœur l’a fait grincer des dents et il a dit que ce n’était rien d’autre que de la propagande, une propagande-propanda du gouvernement chinois soucieux de justifier sa réforme de l’écriture. Je lui ai demandé pourquoi c’était selon lui de la propagande et si cela voulait dire que même les ours pouvaient écrire à condition que les signes contiennent moins de traits. — Et qu’a-t-il répondu ? — Il s’est obstiné à dire que les pandas ne savaient pas écrire. Qu’on avait beau simplifier les caractères, des caractères restent des caractères et les pandas restent des pandas. Mais je me demandais ce que nous pourrions encore faire — au cas où les pandas seraient quand même par nature plus intelligents que nous ? — La seule chose, ce serait probablement de n’en rien dire à nos hôtes du Kremlin. — On ne peut pas comparer les intelligences d’animaux différents. Et puis, une piste de cirque n’est pas le lieu pour étaler son intelligence. En outre, envier aux pandas leur intelligence ne nous avance guère. — Chaque ursidé a ses points forts. Le cirque n’est pas là pour afficher le quotient intellectuel de la nation. Au fait, tu te rappelles le livre pour enfants Les Trois Ours ? » Ses coq-à-l’âne me surprenaient toujours. « Ça pourrait être mignon et intéressant si l’ourse faisait des choses banales que nous, les hommes, faisons au quotidien : s’asseoir à table, poser sa serviette sur ses genoux, ouvrir un pot de confiture et tartiner de la confiture de fraise sur du pain, boire un chocolat dans un bol et ainsi de suite. »
La bonne humeur de mon mari persistait, et même le ton impertinent de la bibliothécaire qui nous chassa du bâtiment avant la fermeture ne réussit pas à le contrarier. « Qui l’eût cru ? J’aime bien ça, être en bibliothèque ! Faire des recherches et récolter des idées de chorégraphie : ça me convient bien mieux que d’être sur la piste à dompter des fauves. » Il avait les joues émaciées et des cernes autour des yeux. Ses cheveux avaient pris la couleur du givre et ses sourcils étaient devenus broussailleux. Ne devant plus s’occuper d’ours vivants, il était soulagé, en lui une digue s’était rompue, et le flux des années avait recommencé à s’écouler : il avait radicalement vieilli en l’espace de quelques jours.
Le lendemain matin, nous commençâmes de bonne heure à répéter avec Tosca des situations du quotidien. Elle arrivait sans peine à ouvrir un pot de confiture, mais pas à se faire une tartine. L’agilité de ses doigts ne posait pas de problème, c’était seulement qu’elle préférait prendre toute la confiture d’un coup de langue dans le pot. Je ne trouvai aucun stratagème pour lui faire faire ce que je voulais. Pas possible non plus de la persuader par la parole, il nous manquait une langue commune.
« Je ne sais plus quoi faire. Je sors fumer une clope », dit mon mari, me laissant seule dans la pièce avec Tosca. Depuis quelque temps, il fumait de plus en plus et sirotait de plus en plus souvent de la vodka. Je regardai mélancoliquement en direction de Tosca. Elle était étendue sur le dos comme un bébé, comme ma fille Anna lorsqu’elle était petite. Je pensai à Anna, me demandant comment elle allait, si elle s’était fait des amis à l’école.
Le lendemain, Markus retourna à la bibliothèque, seul, cette fois. Nous ne savions pas encore à quoi ressemblerait notre numéro, mais je pouvais tout de même déjà répéter avec Tosca son entrée et sa sortie, moments dont les non-initiés sous-estiment l’importance. Je marchais vers un coin de la salle de répétition en veillant à ne pas montrer mon dos. Sur le sol, il y avait des ballons, un seau, des animaux en peluche. Tosca s’approchait résolument de moi, reniflait diverses parties de mon corps, s’intéressant particulièrement à mon postérieur, mais aussi à ma bouche et à mes mains. Je me disais qu’il me fallait réprimer mon rire, mais ce que je devais réprimer était bien plus qu’un rire.
À midi, mon mari n’était toujours pas de retour et mon estomac vide se faisait entendre. Je demandai à Tosca d’entrer dans sa cage et de m’y attendre. À cet instant, la secrétaire de Pankov pénétra dans la pièce, m’apportant un ustensile, apparemment une espèce de tricycle bizarre. « Je me suis dit que vous seriez peut-être intéressée par ce véhicule pour petits ours. C’est un cirque russe qui nous l’a offert. L’engin a été utilisé et est un peu cassé, mais on peut encore s’en servir. » Le tricycle était solide, je m’assis dessus mais n’arrivai pas à pédaler. Depuis sa cage, Tosca me lançait des regards envieux. Le tricycle était évidemment trop petit pour elle. Il me faudrait prier Pankov de lui confectionner un modèle spécial, mais il me tiendrait alors un long discours sur les comptes qui étaient dans le rouge.
Assise sur le tricycle, les genoux sous le menton, je pensai au temps où je distribuais les télégrammes à bicyclette. Je ne gagnais pas grand-chose, cette époque était placée dans mon souvenir sous la rubrique « pauvreté ». Plus tard, en RDA, tous les rapports financiers se mirent à briller d’un éclat noir. Quelqu’un me dit que les chiffres rouges étaient partie intégrante du capitalisme et que nous n’étions pas concernés.
Entre l’Office des Télégraphes et la porte des clients, je m’exerçais chaque jour au cyclisme artistique. Si j’augmentais ma vitesse et abordais un virage sans freiner, mes chevilles venaient effleurer la terre qui défilait. La force centrifuge exerçait sur moi un pouvoir érotique. Parfois, j’avais envie de m’envoler, je tirais le guidon vers ma poitrine et la roue avant quittait le sol. Je roulais alors sur la seule roue arrière : l’euphorie ainsi qu’un sentiment de fierté m’envahissaient. Ou bien je détachais mon postérieur de la selle, déplaçais le poids de mon corps lentement vers les deux poignets et soulevais le bassin. Cela me donnait l’impression de pouvoir lever simultanément les deux pieds des pédales et de faire le poirier sur la bicyclette tout en continuant à rouler. L’acrobatie, c’était mon rêve, j’aurais voulu sauter par-dessus un arc-en-ciel et chevaucher un nuage.
Je vis la flamme noire vaciller dans les pupilles de Tosca. La clarté se fit autour de moi, une clarté telle que j’en fus éblouie et que la séparation entre le mur et le plafond disparut. Je n’avais vraiment pas peur de Tosca, mais l’atmosphère qui régnait là, autour d’elle, avait quelque chose d’effrayant et je me retrouvai dans un domaine où personne ne devrait mettre les pieds. Là, dans les ténèbres, les grammaires de diverses langues perdaient leur couleur, elles fondaient, se mêlaient, regelaient, flottaient et rejoignaient les blocs de glace charriés par les flots. Assise sur le même bloc de glace que Tosca, je comprenais chaque mot qu’elle me disait. Non loin de nous, il en flottait un autre sur lequel était assis un Inuk discutant avec un Monsieur Blanchot.
« Je veux tout savoir de toi. » C’était Tosca qui me disait cela et je comprenais chacun de ses mots. « De quoi avais-tu peur quand tu étais petite ? » Sa question me surprit car en général personne ne m’interrogeait sur ma peur, moi, célèbre et impavide dompteuse de fauves. Or, en réalité, il y avait une chose dont j’avais peur.
Enfant, il m’arrivait de sentir la présence d’insectes dans mon dos. Un jour de fin d’été, au crépuscule, je jouais seule dans le vestibule de la maison quand je sentis quelqu’un derrière moi ; je me retournai et vis un vieux scarabée, les antennes à moitié rétractées. Ses pattes étaient d’une maigreur évanescente et c’est tout juste si elles parvenaient à traîner son encombrante carapace. Je n’étais plus sûre de savoir si les pattes seules constituaient l’insecte — le dos n’étant qu’un bagage qu’il transportait —, ou si la carapace était elle aussi irriguée de sang, si tant est qu’un insecte ait du sang. Je ne savais pas trop. Je portais mon cartable d’écolière sur le dos comme une carapace qui pourrait me protéger d’une attaque. Je ne l’avais plus ôté depuis longtemps et il commençait à m’entrer dans la chair. Sans que je m’en aperçoive, les vaisseaux sanguins sortaient de mon dos pour irriguer mon cartable, comme les plantes étendent leurs racines sous terre. Si j’avais enlevé mon cartable, la peau serait venue avec et aurait saigné. « C’est toi ? me demanda ma mère. J’ai encore une chose à faire aujourd’hui. Tu peux dîner toute seule. — Où vas-tu ? — Chez le docteur. — Le dentiste ? — Non, le gynécologue. » Entendant le mot « gynécologue », je me précipitai dehors. Je n’avais toujours pas ôté mon cartable. Je courus en direction d’un espace vert, le paysage familier autour de notre maison avait disparu, il flottait une odeur de vert foncé. La couleur verte sentait vert. Ce qui était rouge sentait rouge, sentait le sang et les roses rouges. La couleur blanche sentait la neige, mais l’hiver demeurait encore au loin, il aurait fallu longtemps avant que je trouve de la neige. Je m’arrêtai, incapable de continuer ma course, respirant comme une pompe en m’appuyant des deux mains sur les genoux. Un minuscule avion aux ailes aussi fines que de la soie atterrit sur le sommet de mon crâne. Je l’ôtai comme un grain de poussière, il s’envola, mais revint aussitôt après exactement au même endroit. Je tendis la main et attrapai ma proie à l’aveuglette. Plaçant mon poing devant moi, je l’ouvris lentement et vis les restes des ailes écrasées qui luisaient comme une poudre sèche sous la lumière froide. L’insecte n’avait plus de ventre. La partie centrale de l’insecte s’était-elle envolée lorsque je l’avais attrapé ? Ou bien son ventre s’était-il désagrégé parce que j’avais pressé trop fort ? Qui sait : mes cheveux eux aussi n’étaient peut-être rien d’autre que des insectes. Chaque cheveu était une bestiole longue et fine qui avait planté ses mâchoires dans mon cuir chevelu pour me sucer le sang de la tête. Je me mis à haïr mes cheveux et à me les arracher un à un.