Histoire de Knut (Verdier, 25 août)
Troisième partie - À la pensée de l’Arctique
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
TROISIÈME PARTIE
À la pensée de l’Arctique
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La tête se détourne, mais la tétine vient avec, comme si elle collait à la bouche. Il flotte une séduisante odeur sucrée dans laquelle le cerveau pourrait fondre. Le nez tressaille trois fois tandis que la bouche cède et s’ouvre. Ce liquide tiède qui dégouline sur le menton, est-ce du lait ? de la salive ? Toute la force se concentre dans les lèvres, le lait est avalé, la tiédeur s’écoule et arrive jusqu’à l’estomac. Le ventre se bombe, les épaules se détendent, les quatre membres s’alourdissent.
Les oreilles distinguent une voix dans le chaos sonore. Elle éveille l’acuité visuelle. Peu à peu les choses prennent des formes plus nettes. Il y a deux bras velus, et de l’un s’écoule du lait tandis que l’autre maintient le corps du buveur dans une position adéquate. L’oubli vient en buvant, tout ce qui n’est pas boire est oublié et, une fois le ventre rempli, le sommeil arrive. À chaque réveil, ce sont quatre murs inconnus qui se dressent.
Il regarda en l’air, remarqua une petite feuille blanche fixée dans la partie supérieure du mur. Il pensa pouvoir l’atteindre, mais elle était accrochée trop haut. Qu’est-ce que c’était ? Deux nez noirs et quatre yeux, à part ça tout était blanc, blanc comme neige. Il y avait aussi des oreilles. Un curieux animal, ou peut-être deux animaux sur une feuille de papier. Penser lui demandait trop d’efforts et le rejeta dans un profond sommeil.
Bientôt il comprit qu’il n’était pas entouré de murs mais se trouvait dans une caisse. Soudain, un animal en peluche avachi se trouva assis près de lui. Comment lutter contre l’envie de dormir quand on est emmitouflé et serré juste ce qu’il faut dans une couverture en laine avec ce doux animal ?
À peine eut-il rejoint le royaume des dormeurs que l’air se refroidit brusquement et que les particules lumineuses à l’éclat argenté commencèrent à tomber sur lui. Il observa les minuscules flocons qui planaient : ils dansaient, libérés de la pesanteur, tombaient quand même toujours plus bas au fil du temps jusqu’à se poser sur le sol gelé et disparaître. Le sol blanc gelé était fissuré. À chaque pas, la fissure s’agrandissait et une eau bleue apparaissait sous la couche de glace. Si le rêveur déplaçait le poids de son corps d’un pied sur l’autre, il voyait des vagues concentriques se former dans l’eau bleue. Aller dans l’eau froide, ce serait sûrement agréable. Mais comment ferait-il pour respirer s’il ne pouvait plus ressortir de l’eau ?
Il entendit quelqu’un approcher. Le monde blanc disparut et une molle surface verte et velue s’éleva autour de lui. C’était cette couverture sans caractère à laquelle on pouvait donner les formes les plus diverses. De hautes parois en bois étaient pourvues d’un motif insolite composé de lignes aérodynamiques et de cercles. Le prisonnier savait bien qu’il ne pourrait pas escalader l’abrupte paroi, mais il ne tenait pas en place. Il leva le bras droit, bascula aussitôt sur la gauche. À la tentative suivante, il bascula sur la droite, puis à nouveau sur la gauche.
Loin au-dessus de lui, quelqu’un inspirait et expirait. Difficile de faire coïncider sa respiration et celle de l’inconnu ; ils restaient deux êtres séparés. Quand l’un inspirait, l’autre expirait. La bouche d’où était expulsé le souffle était entourée d’une barbe au-dessus de laquelle se trouvait un nez, et plus haut encore il y avait deux yeux. De ces yeux partaient deux bras velus. Ce qu’il y avait entre bras et yeux n’était pas encore discernable. Mais peu à peu il apparut qu’ils formaient un tout et composaient un être : la source du lait. La paroi intérieure de la caisse fut grattée impatiemment.
« Ah ah, tu veux escalader le mur de Berlin, mais il y a belle lurette qu’il n’existe plus », dirent les bras forts et velus en soulevant le grimpeur de mur jusqu’à hauteur de la barbe. Deux lèvres humides luisaient au milieu du buisson des poils de barbe. « Tu voulais sortir de la caisse, eh bien te voilà dehors. Alors, c’est comment, d’être dehors ? Puis-je te demander quelles sont tes premières impressions, cher monsieur ? » Le buveur de lait était content qu’il y eût un espace appelé « dehors ». Dehors, il avait droit à du lait. Mais ce n’était pas l’unique raison pour laquelle il aimait le « dehors ». Même quand il n’avait pas faim, ses mains avaient le désir du dehors et grattaient la paroi intérieure de la caisse. Son cou se tendait vers le haut pour apercevoir ce qu’il y avait dehors, fût-ce un bref instant. Sa force élémentaire voulait quitter l’espace intérieur.
La puissance qui le poussait à avancer logeait dans son museau. Ses membres étaient encore trop faibles pour lui permettre de marcher. C’était l’impatient museau qui les entraînait. Les pattes avant dérapaient souvent et s’écartaient, le menton se retrouvait par terre.
À chaque fois qu’il annonçait le lait, l’homme aux bras vigoureux criait passionnément le mot « Knut ! ». L’envie de liquide blanc fut appelée « Knut ».
À peine a-t-il absorbé quelques traits de lait que la chaleur se fraye un chemin à travers sa cage thoracique. L’envie de lait nommée Knut atteint le ventre. Le cœur se fait sentir. Quelque chose de chaud se répand en éventail à partir du milieu du cœur et arrive jusqu’à l’extrémité des doigts. Le bas-ventre marmonne mélancoliquement, l’anus gratte, et juste avant de s’endormir, il est prêt à désigner par Knut toute cette zone réchauffée.
Un nouvel homme entra dans la pièce. Au donneur de lait, l’homme aux bras vigoureux, il donna le nom « Matthias » et au buveur de lait le nom « Knut ». Le nouvel homme posa une boîte sur la table et dit : « Matthias, c’est la balance dont je t’avais parlé. Précise, fiable, facile à utiliser. Avec cet appareil, tu pèserais même une puce. » Knut observa l’appareil. Il était peut-être là pour être grignoté ou léché, pensa-t-il avec espoir, mais le nouveau camarade de jeu eut tôt fait de le décevoir. Il était en plastique blanc, lisse et barbant. Sur la boîte était fixé un petit tub dans lequel il n’y avait pas d’eau.
Knut fut placé dans le tub. Il posa la patte droite sur le bord du baquet, puis la gauche, car il voulait sauter. Matthias s’empressa de les repousser dans le baquet. Cette fois, Knut posa sur le bord non seulement les pattes avant, mais aussi l’une des pattes arrière. L’ourson, agile comme un poulpe, souleva son derrière pour explorer le monde extérieur à reculons. Le nouvel homme détacha calmement les membres de Knut qui se cramponnaient au bord, pressa doucement sur le dos blanc. Puis il releva brièvement sa main, se pencha et observa de côté la balance. La mesure prise, il remit Knut dans les mains de Matthias, rallongea ses doigts avec un crayon, gratta la surface d’un cahier ouvert. À eux seuls les doigts du nouvel homme étaient déjà très longs. Quelle longueur fallait-il donc à ses doigts pour qu’il soit enfin satisfait ? Matthias lui aussi, quand il remuait le lait, se rallongeait les doigts avec une longue baguette de métal. Les deux hommes appartenaient donc à une espèce aux doigts rallongés.
La journée, Knut ne voyait aucune autre espèce que ces digitoporrectus. La nuit, il entendait les souris qui couraient de l’autre côté de ses murs. Il se figurait la souris comme un animal avec un tout petit corps courant sur un dispositif de minuscules pattes. Une fois, une souris réussit à escalader du dehors les murs qui entouraient le lit de Knut. Elle allait franchir la frontière la séparant du royaume de Knut. Elle avait une abondante moustache de poils fins et deux fières incisives. Son petit visage était couvert d’un pelage brun tandis que ses pattes, recouvertes tout au plus d’un duvet de bébé, arboraient des couleurs d’un rose vitreux. La souris avait beau être d’un aspect plus risible qu’agréable, Knut, qui s’ennuyait à mourir dans sa solitude, souffla de joie. Apparemment, souffler si fort était une erreur. La souris se figea, bascula vers l’extérieur et plus jamais il ne revit sa petite face qui, rétrospectivement, avait tout de même quelque chose d’avenant. Un jour, une jeune et courageuse souris mâle se montra. Knut n’était pas seul, Matthias se tenait au milieu de la pièce. « Une souris ! », s’écria-t-il et, posant Knut délicatement par terre, il leva le bâton contre la souris, mais celle-ci s’était déjà faufilée par le trou dans le mur. « Christian, une souris vient de sortir par ce trou », raconta-t-il au deuxième homme qui entrait juste dans la pièce. C’est ainsi que Knut apprit que le deuxième homme s’appelait Christian.
Christian sourit en pressant légèrement les dents les unes sur les autres et en étirant les lèvres vers les deux côtés et dit : « Il n’y a pas que l’homo sapiens qui s’intéresse au petit nounours, les souris aussi. » Knut comprit que l’espèce aux doigts rallongés se désignait elle-même par « homo sapiens ».
Christian rendait visite à Knut chaque jour et pratiquait tous les examens de santé inscrits sur la liste de contrôle. Tout d’abord, le poids de Knut était mesuré, et le poids se transformait en un chiffre entrecoupé d’une virgule qui était inscrit dans un cahier particulier. Puis Christian enfonçait les doigts dans la cavité buccale de Knut en l’éclairant avec une petite lampe de poche. Tout au fond du cou logeait un animal nommé « hoquet ». Chaque fois que la bouche était ouverte trop large, le hoquet en bondissait. Ça avait un goût de lait, mais la séduction sucrée avait disparu. Cette séduction se changeait vite en une saveur détestable. Christian enfonçait quelque chose de froid dans l’oreille de Knut, retroussait de ses doigts agiles les paupières de Knut, lui ouvrait l’anus, examinait ses pattes et ses griffes. « L’homo sapiens ne fait pas tous les jours un check-up », déclara Christian avec un sourire ironique au bord des lèvres. « Mon dernier bilan de santé remonte au jour où j’ai été embauché au zoo », avoua Matthias.
Tout ce que faisait Matthias était facile à comprendre et agréable pour Knut : il lui donnait du lait savoureux, lui flattait le ventre, jouait avec lui. Christian, en revanche, entreprenait souvent des choses désagréables dont le sens restait obscur à Knut. Quand c’était Matthias, Knut avait le droit de jouer avec tous les objets, par exemple avec la cuillère que Matthias laissait parfois tomber par mégarde. Knut mettait les pattes autour et Matthias le laissait taquiner un moment ce camarade en métal. Christian, lui, ne permettait jamais à Knut de toucher ses instruments. Il ne laissait rien tomber, ne jouait jamais, s’acquittait de ses tâches et quittait la pièce.
Matthias et Christian avaient cependant des points communs. Ils avaient tous les deux grandi en hauteur et étaient si maigres que Knut distinguait sur leurs poignets la forme de leurs os. Comme les bras des deux hommes étaient velus, Knut crut longtemps qu’ils avaient des poils sur tout le corps, mais il apparut plus tard que ce n’était pas le cas.
À la différence de Matthias, Christian ne portait pas la barbe, il avait toujours une blouse blanche. Mais tous deux avaient des pantalons identiques en tissu bleu et rêche auxquels les ongles de Knut s’accrochaient souvent. Matthias soupira : « Et voilà que je me suis encore renversé du lait sur mon jean. » Christian eut un petit rire. « Ta femme va te gronder. — Je lave mes fringues moi-même. Mes affaires sont pleines de poils d’animal. On ne peut pas mettre ça au lave-linge avec les affaires des enfants, d’après ma femme. — Dur dur. — C’était une blague. Elle ne parle jamais comme ça. — Je sais. Je la connais. Elle est, comment dirais-je, non seulement belle, mais aussi tolérante. »
Christian se mouvait rapidement mais, à la différence d’une souris, il n’était pas agile par nature. Il était toujours sous pression, devait accomplir dans la précipitation ce qu’il avait à faire et essayait de bouger plus vite qu’il ne le pouvait. Attendre n’était pas son fort. Un jour que Knut était de mauvaise humeur, il s’agrippa au bord extérieur de la cuvette de la balance et refusa de se laisser peser. Christian tira sur les pattes de Knut et celui-ci, par réflexe, lui mordit les doigts. Christian poussa un cri, laissa tomber Knut par terre. « Il m’a mordu ! » Sa voix était un peu plus aiguë que d’habitude. « Le prince héritier est mal luné aujourd’hui. Il ne nous laisse pas faire tout ce que nous voulons de lui », dit Matthias posément en caressant la tête de Knut.
Christian s’assit sur la chaise, ce qu’il faisait rarement. Il soupirait et discutait avec Matthias de choses et d’autres tout en lançant régulièrement des coups d’œil vers Knut. Ce fut la première fois que Knut put observer au calme le visage de Christian et y réfléchir. Il avait les cheveux blonds coupés court, chaque cheveu se dressait comme un poil de la brosse qu’utilisait Matthias pour récurer le sol. Des dents carrées d’un blanc éclatant s’alignaient en haut et en bas dans la bouche de Christian, mais Knut ne voyait jamais Christian manger quoi que ce soit. Il avait une peau nette et lisse, la chair était ferme même si elle était recouverte d’une fine et appétissante couche de graisse. Ses lèvres s’embrasaient quand il parlait, sur le pourtour de la bouche la peau ne présentait pas le moindre duvet ni la moindre trace de rasage.
En comparaison de Christian, qui était tout frais, la peau et les cheveux de Matthias semblaient desséchés. Son visage ténébreux donnait l’impression de n’être pas assez irrigué.
Un jour prit fin l’époque où ces deux hommes étaient seuls à avoir le droit de pénétrer dans la chambre de Knut. Chaque jour, de nouveaux visages vinrent s’ajouter aux leurs, avec une nouvelle odeur de sueur, un parfum de fleur ou une puanteur de tabac. La plupart de ces gens nouveaux déversaient sur Knut et Matthias flashes et questions. Matthias, facilement ébloui, réagissait aux photographes avec une expression de souffrance. Il lui arrivait de se protéger le visage avec l’avant-bras devant ce peuple appareillé.
Matthias n’était pas fort pour répondre aux questions des visiteurs. Ses lèvres bougeaient docilement tandis qu’il essayait de trouver une réponse, mais aucun son n’était audible. Dans ces moments-là, Christian venait se placer devant l’appareil et trouvait des mots habiles pour repousser les questionneurs, comme s’il voulait protéger Matthias.
Au fait, à Christian on donnait du « docteur ».
Le corps de Knut pesait chaque jour davantage, son appétit croissait avec lui. Sans doute le mot « développement », que Christian prononça avec fierté, désignait-il ces changements.
Un jour où tous les visiteurs et Christian avaient quitté la pièce, Matthias s’assit sur le sol, épuisé, tête inclinée, s’entourant les genoux des bras, sans replacer Knut dans la caisse. Knut posa les pattes sur les genoux de Matthias, lui renifla avec inquiétude sa barbe, ses lèvres, ses narines et ses yeux. « Est-ce que par hasard tu te ferais du souci ? Je ne suis pas une maman-ourse étendue par terre, abattue par un coup de feu. Ne t’inquiète pas ! Tout va bien pour moi. Ce n’était qu’un flash, pas une balle. Je ne me laisse pas si facilement abattre », dit Matthias avec ces rides sur le visage que Knut ne savait interpréter.
Knut grandissait de jour en jour tandis que le pauvre Matthias continuait à se rabougrir. Knut pensa tout à coup que le lait venait peut-être du corps de Matthias, que ce dernier devait chaque jour le pressurer péniblement. Plus Knut buvait, plus Matthias rapetissait et se desséchait.
Même si l’on ne laissait pas entrer toute la presse, le nombre de visiteurs augmentait à une vitesse menaçante. Matthias, parfois nerveux, se réfugiait dans un coin de la pièce, se plaquait contre le mur et restait là, tête rentrée dans les épaules. Il aurait aimé devenir invisible. La plupart des visiteurs notaient scrupuleusement les paroles de Christian dans leurs blocs-notes tout en lançant des regards pleins d’expectative vers Matthias. Ils finissaient tout de même par s’approcher de cet homme timide et quémandaient l’autorisation de le photographier. Mais les photos de Christian ne suffisaient pas aux médias. L’air peu convaincu, Matthias saisissait alors d’une main le biberon, pressait de l’autre Knut contre sa cage thoracique et fixait l’objectif d’un regard furieux. Knut sentait trembler ses délicats doigts d’humain, entendait des bruits océaniques monter des intestins de Matthias. Le ventre de Knut se joignait à lui et borborygmait de conserve.
Les yeux de Matthias craignaient la lumière, le moindre flash les faisait cligner. Les yeux de Knut, eux, ne pouvaient pas être éblouis. Même si le flash les mitraillait, la douce sombreur de ses pupilles demeurait inchangée.
Le premier visiteur s’appelait Journaliste, le second aussi s’appelait Journaliste. Pas étonnant que le troisième s’appelle encore Journaliste. Knut comprit bientôt qu’il y avait beaucoup de Journaliste tandis que Matthias et Christian étaient uniques.
Mais que signifiait le mystérieux rite de la photographie ? L’un des Journaliste évoqua le culte des ours chez les minorités ethniques des Aïnous et des Samis. Par culte des ours, Knut imaginait un rite dans lequel les humains formaient un cercle autour d’un ours et le photographiaient au flash afin de congeler un instant pour l’éternité.
« Tu travailles déjà toute la journée et en plus tu passes la nuit avec Knut ! Ce n’est pas tout le monde qui en ferait autant. » Matthias réagit avec détachement à cet éloge de Christian en remarquant : « Comment veux-tu que je donne du lait à Knut toutes les cinq heures si je ne passe pas la nuit ici ? — Mais qu’en pense ta femme ? La mienne, il suffit que je fasse des heures supplémentaires un soir sur deux pour qu’elle me menace de divorce. »
Knut pensait que Matthias restait avec lui nuit et jour. Mais l’ourson s’aperçut que le bipède quittait parfois la pièce en catimini. Une fois bu le lait du soir, venait l’heure du sommeil. Pas une voix d’homo sapiens ne se faisait entendre, tandis que s’élevaient celles des autres animaux. Comme encouragé par l’humeur animale, Matthias tirait sa guitare de l’étui noir qui patientait près du bureau, et sortait avec l’instrument. Knut voulait se réveiller et l’accompagner, mais le sommeil le retenait. Les petites oreilles ursines veillaient tandis que le reste du corps voyageait en rêve.
Knut entendait le son des cordes pincées de la guitare. Cela le calmait, Matthias ne pouvant pas être bien loin s’il l’entendait.
Revenu dans la pièce, Matthias sortait Knut de la caisse, la guitare avait disparu, et Knut était déçu. « Déjà avant toi, je n’arrivais pas à rentrer chez moi tout de suite après le travail. Je jouais de la guitare devant l’enclos des ours. À la maison, ma famille m’attendait, je l’aime, mais je ne voulais pas la rejoindre. Tu comprends ça ? Sans doute que non. » Matthias n’était guère loquace quand un humain se trouvait à proximité. Seul avec Knut, il parlait bien plus de lui-même.
Un jour, Knut découvrit l’étui à guitare debout entre le bureau et le mur, et le gratta avec ses ongles qui commençaient à se faire griffes. Matthias laissait Knut jouer avec tous les objets : cuillères, seaux, balais ou pelles à ordures. Mais l’instrument de musique lui était si sacré qu’il tenait Knut à distance. Knut eut beau s’efforcer de glisser ses griffes et ses canines sous le couvercle de l’étui, la boîte du magicien ne s’ouvrit pas. La petite clé d’aluminium nécessaire pour l’ouvrir était dans un tiroir. Si Knut avait eu l’occasion de toucher la guitare, il aurait sûrement joué avec les dents une musique enchanteresse. Même Matthias, avec ses ongles chétifs, réussissait à en tirer des sons. Quel effet ne produirait-elle pas si Knut en jouait avec ses vénérables griffes ?
À quel moment la musique avait commencé pour lui, Knut ne se le rappelait pas. Lorsqu’il s’était aperçu qu’il entendait, il était déjà au milieu d’une chaîne éternelle et ininterrompue de sons. Cette musique née avant même sa naissance à lui ne s’arrêterait pas à sa mort. Celle de la guitare n’était qu’une partie de l’ensemble sonore du zoo. Peu à peu, Knut fut capable de reconnaître certaines séries de sons qui se répétaient chaque jour : au cliquetis que faisait Matthias en prenant une casserole dans le placard de la cuisine succédait le bruit de deux surfaces de caoutchouc qu’on détachait l’une de l’autre. C’était la porte du réfrigérateur qui s’ouvrait et le bruit suivant serait alors une série de sons de plus en plus aigus. C’était le lait en train d’être versé dans la casserole. Au cours de la préparation du repas, les musiciens étaient de plus en plus nombreux à jouer. Une masse de poudre coulait dans un récipient, une cuillère la remuait en frappant la paroi intérieure du récipient de métal. Crépitements. Pour finir, la cuillère frappait trois fois énergiquement le bord du récipient. Le finale de la petite symphonie intitulée : Alimentation bébé pour l’ourson. Son enthousiasme ne s’exprimait pas en larmes, mais en salive. Quand une série déterminée de bruits se répétait souvent, il arrivait à la mémoriser. Elle avait un début et une fin. Knut distinguait les pas de Matthias de ceux des autres. À peine Matthias avait-il quitté la pièce que l’ours entier se métamorphosait en oreille. Knut ne trouvait pas le repos avant qu’il ne revienne. De plus en plus souvent, Matthias passait la nuit ailleurs. Une fort mauvaise habitude. Le soir, il donnait à Knut sa dernière ration de lait, le calait dans un coin de la caisse avec la peluche, lui mettait la couverture en laine et disparaissait avec sa sacoche en cuir, pas avec la guitare. Il ne rentrait qu’au petit jour.
Les nuits sans Matthias, un autre homme se présentait pour le service du lait. Knut n’étant plus un bébé, le lait n’avait plus à venir de la mère, Matthias. L’autre homme avait des joues charnues et les mains exceptionnellement chaudes. Il sentait un peu le beurre, ce qui plaisait à Knut. Même sans Matthias, Knut pouvait manger à sa faim. Même sans Matthias, Knut pouvait passer une soirée agréable. Mais il restait un soupçon de peur. À vrai dire, Knut aurait dû être rassuré à l’idée que des centaines d’hommes pouvaient lui donner du lait, et pas seulement un, mais quelque chose en lui était encore fixé sur Matthias. Quand il l’entendait arriver, il grattait comme un forcené contre la paroi intérieure de la caisse.
« Stop ! Qu’est-ce que tu fais ? Tu as déchiré la photo de tes parents. Je t’avais mis exprès la photo de Tosca et Lars. Elle était déjà accrochée là alors que tu ne voyais pas encore. Tu comprends ? Ce sont tes parents ! » La photo était fichue irréversiblement. Matthias dut la jeter à la corbeille. Knut fut effrayé car il n’avait jamais vraiment regardé cette photo. Trop tard. Comment aurait-il su que ce bout de papier représentait ses parents ? Christian trouva Knut plus agité que d’habitude et dit à Matthias : « Knut se sent peut-être seul parce que la photo lui manque. Que dirais-tu d’une photo de vous deux ? Tu tiens Knut dans les bras en lui donnant du lait au biberon. Les parents adoptifs sont plus importants que les parents biologiques, non ? Il y a sûrement des journalistes qui ont fait une photo où tu tiens Knut contre ta poitrine comme la Madone l’enfant Jésus. — Arrête de te moquer de moi. Je peux enfin me permettre de rentrer chez moi le soir. Ma famille est de nouveau contente », dit Matthias en caressant la tête de Knut. Au mot « famille », Knut fut inquiet.
Chaque matin, Knut entendait le gazouillis des oiseaux qui se réjouissaient que les ténèbres se soient retirées tandis que le soleil prenait son service. Les êtres ailés étaient mus par la crainte de ne pas trouver de petit déjeuner. Les plus faibles étaient parfois attaqués par les plus forts et s’enfuyaient vers le ciel en criaillant. Knut ne pouvait pas les voir, mais leur gazouillis était suffisamment coloré pour qu’il imagine leurs drames quotidiens.
De temps à autre, des oiseaux ne manquant pas d’audace jetaient un œil dans la chambre de Knut. Tous étaient qualifiés d’oiseaux mais leur unique point commun était d’avoir des ailes. Le moineau, mélange brun de modestie et d’affolement, le merle et son humour discret, le masque peint en bleu et blanc de la pie, et le pigeon qui répétait en toute occasion la formule : « Ah bon ? Comme c’est intéressant. Je ne savais pas. » Knut entendait d’innombrables voix d’oiseaux et croyait que le monde extérieur grouillait d’oiseaux. Au fait, pourquoi ni Knut, ni Matthias ni la souris n’avaient-ils des ailes ? Si Knut avait eu des ailes, il se serait envolé par la fenêtre pour aller voir dehors.
Quand Matthias le sortait de la caisse, Knut se sentait délivré. Mais cette petite liberté ne lui suffisait plus, maintenant qu’il sentait de plus en plus nettement l’existence de « dehors ». Il voulait sortir de sa chambre. « Tu deviens chaque jour plus culotté », disait Matthias, mais ce n’était pas de cela qu’il s’agissait. Knut ne pouvait pas tenir ses membres tranquilles tout simplement parce que le monde extérieur le titillait. Il grattait à la porte comme un fou, Matthias ne savait que faire, le grondait. Knut voulait cesser de conjecturer sur le monde extérieur. Mais pour cela, il était urgent de le connaître à fond et d’en être déçu.
Il se satisfit d’une méthode permettant à son âme d’accéder au dehors : écouter. Si vaste, si coloré était le monde ouï, que le monde vu ne pouvait le surpasser. C’était peut-être cela, le pouvoir de la musique dont l’homo sapiens parlait parfois avec fierté. Christian révéla qu’il jouait du piano chez lui. Un hobby, comme il disait. « Mais si je joue trop longtemps, ma famille disparaît à l’autre extrémité de la maison avec des bouchons dans les oreilles. Et dans ta famille, c’est comment ? demanda Christian à son collègue à la guitare. — Je n’ai jamais vraiment envie de jouer de la guitare à la maison. Je ne crois pas que ma famille aurait quelque chose contre, mais je préfère jouer seul. Ce n’est pas tant la musique que les délices de la solitude. »
Au mot « famille », Knut s’étouffa presque. C’était le signe prémonitoire d’un malheur que plus tard il ne pourrait plus faire semblant d’ignorer.
Knut aimait le chant des oiseaux et la guitare, mais il y avait une sorte de musique qu’il avait du mal à supporter : les cloches de l’église le dimanche. Dès le premier son, il rentrait la tête et la couvrait de ses bras pour se protéger du bruit. Il attendait en retenant son souffle jusqu’à ce que le dernier son ait disparu. « Tu es païen ? » lui avait demandé Christian en riant comme une pièce de monnaie qui tombe sur un sol de pierre, avant d’ajouter, la mine sérieuse : « Les ours ! Oui, exact. Autrefois, les Germains les vénéraient comme les loups, et l’Église, pour s’établir, a dû les combattre. Aujourd’hui encore, les cloches des églises sonnent pour extirper de nos cœurs l’ours qui est en nous. — C’est vrai ? demanda Matthias sur un ton plutôt sceptique. — J’ai déjà lu pas mal de choses là-dessus », répondit Christian nonchalamment. Son attention était déjà ailleurs. Il rassembla rapidement ses affaires pour rentrer chez lui.
Matthias et Christian venaient travailler même le dimanche, mais Christian procédait ce jour-là bien plus rapidement que d’habitude au contrôle de santé de Knut. Matthias aussi voulait avoir terminé avant midi. Ensuite, c’était le nouvel homme, celui au léger parfum de beurre, qui s’occupait de Knut. « Bon, Maurice, je te laisse tout et je rentre chez moi. Tu sais qu’en fin d’après-midi tu dois donner du lait à Knut et le mettre au lit. Après, tu peux rentrer chez toi ou aller là où ton désir te portera, mais sois de retour à deux heures du matin, à temps pour la deuxième ration de lait. » Matthias parlait sur un ton agréablement sobre, tandis que le nouvel homme, Maurice, le regardait d’un air rêveur, peut-être même énamouré. Apparemment, le visage de Matthias lui plaisait. Mais Maurice n’avait pas bien écouté, il ne quittait jamais la pièce, même entre l’heure du lait en début de soirée et l’autre à deux heures du matin. À chaque fois que Knut se réveillait entre les deux, il trouvait Maurice dans la pièce. Il était souvent assis dans un coin de la chambre, recroquevillé, et lisait un livre. Si Knut ne voulait plus dormir, il le sortait de la caisse et jouait à lutter avec lui. Maurice plaquait Knut lentement et délicatement sur le sol et lui caressait si copieusement le ventre et les oreilles que Knut en avait le corps entier tout échauffé.
« Bon, maintenant, nous sommes fatigués. Fini le sport. Je vais te lire quelque chose. Qu’est-ce que tu veux entendre ? » Maurice donnait le choix entre Oscar Wilde, Jean Genet et Yukio Mishima. Knut ne pouvait malheureusement prononcer aucun de ces noms, mais c’était sans importance, car quel que fût le livre que lui lisait Maurice, il se transformait en une agréable berceuse et emportait Knut dans le royaume du sommeil.
Maurice venait de plus en plus souvent, même un non-dimanche il vint travailler à la place de Matthias et ne quitta la pièce qu’à une heure et demie du matin. Quand Maurice aussi rentrait chez lui et que la chambre était vide de tout homo sapiens, Knut entendait soudain le bruit animalement solennel du dehors, comme si tous les animaux avaient attendu ce moment.
Maurice travaillait régulièrement, mais parfois c’était un inconnu qui venait à sa place s’occuper de Knut. Il sentait comme Maurice. Knut n’arriva pas à apprendre son nom.
Quand Knut prêtait l’oreille au bruit de la nuit, il sentait sur le corps une sensation séduisante de picotement. La plupart des voix ne suscitaient aucune peur chez Knut, mais une sorte de respect. Dans chaque voix il percevait quelque chose comme un arc bandé. Chaque animal doit constamment accorder à sa vie la plus haute attention, exploiter ses facultés et son intelligence. Sans cela il n’y a pas de chance de survie.
Knut eut un jour le plaisir d’entendre une série de conférences du Dr Chouette sur l’obscurité. Même si la chouette avait une manière de parler trop abstraite et loin du cœur, Knut fut impressionné par la sagesse de ceux qui savent composer avec l’obscurité. La plainte nocturne d’un singe harcelé par ses congénères enseigna à Knut la cruauté des animaux qui vivent en société. Parfois aussi, Knut entendait le long bavardage de la cheffe des souris. Ce qu’elle voulait dire pouvait se résumer en une phrase qui serait à peu près celle-ci : « Si tu relâches ton attention, tu seras attrapée et dévorée. » Y avait-il un animal qui puisse dévorer Knut ? Knut écouta attentivement lorsque deux matous en rut se battirent pour une chatte. Ils voulaient avoir tous les deux des rapports sexuels avec cette chatte. Pourquoi se battent-ils pour la même ? Knut se demanda si cela pouvait avoir une quelconque importance, avec qui on avait des rapports sexuels. Il ne comprenait pas le monde animal. Le piquant monologue des hérissons lui sembla inaccessible, même si les hérissons ne voulaient pas blesser Knut, mais simplement lui présenter leur vision du monde. Knut écoutait sans cesse tout ce qu’il y avait à entendre. Les subtiles différences entre des voix prises une à une et la combinaison de leurs nuances donnaient magiquement à chaque nuit sa couleur unique qui pour Knut était comme un miracle.
Bientôt, Knut fut capable de distinguer les mélodies qui coulaient le soir de la guitare. Parmi elles, une composition imitant une abeille bourdonnante. À l’écouter, l’ourson sentait son dos le démanger. Dans un autre morceau, Knut entendait les blocs de glace se fracasser les uns contre les autres, puis des bruits d’eau comme des gouttes ou des giclements. Matthias apprit à Christian que le morceau avec l’abeille, celui qui donnait des démangeaisons, s’appelait El Abejorro (« Le Bourdon ») et avait été composé par Emilio Pujol, tandis que la musique du bloc de glace, La Danse du Meunier, était de Manuel de Falla. Knut n’avait aucune idée de la danse qu’avait l’habitude de danser ce Meunier, mais elle lui donnait envie de se trémousser.
Knut appréciait le concert de guitare le soir, mais il ne fallait pas qu’il dure trop longtemps, sans quoi il s’ennuyait et ne souhaitait plus que le retour de Matthias. C’était le souhait enfantin d’avoir un camarade de jeu, mais aussi l’absence de Matthias qui le minait douloureusement. Et ces douleurs lui permettaient de se rappeler la succession des mélodies.
Matthias terminait toujours en jouant une mélodie particulière et triste. Puis il rentrait, l’air content, rangeait la guitare, prenait Knut dans ses bras et pressait la joue de l’ours contre la sienne.
« C’était plutôt triste, la musique que tu viens de jouer. Elle s’appelle comment ? » Christian posa cette question un soir qu’il avait surgi à l’improviste. Matthias ne lui répondit pas, afficha seulement un petit sourire, comme un criminel persuadé d’être dans son bon droit. La tristesse qu’il y avait dans cette musique rendait à Matthias sa joie de vivre. Cette mélodie mettait Knut lui aussi d’humeur euphorique car elle était un signe que Matthias le rejoindrait très vite.
Knut apprit ce qu’était le temps insoutenable de l’absence. Personne ne se trouvant à proximité, il se pressait contre la peluche élimée. Il était contrariant que l’animal en peluche n’ait que de la ouate dans la tête. Knut avait beau le plaquer aussi violemment que possible dans un coin, il ne réagissait pas. Matthias, lui, aurait repoussé Knut aussitôt, ou bien il aurait fait semblant de lancer l’ourson en l’air. Même Christian, qui n’était jamais vraiment d’humeur joueuse, réagissait : si Knut lui pressait la main, il faisait de même. Si Knut lui mordait la main, il criait et serrait les lèvres et les yeux. Cet endormi d’animal en peluche qui ne manifestait jamais une seule réaction était ennuyeux à pleurer. Pour Knut, l’ennui signifiait désarroi, spleen, sentiment d’abandon. « Eh, toi, le raseur, tu restes toujours assis là avec ton corps de désossé et j’ai beau te poser des questions, tu ne réponds pas ! Est-ce qu’il y a la moindre chose qui t’intéresse ? » Knut n’obtenait jamais de réponse. « Vraiment, tu n’es bon à rien, espèce d’animal en peluche ! »
Quand Matthias reviendrait-il ? Cette question était insupportable pour Knut, ou bien ce n’était peut-être pas la question, mais le temps lui-même, se disait Knut. Une fois que le temps avait commencé à exister, ce temps ne pouvait plus mettre fin à lui-même. La lenteur avec laquelle la fenêtre retrouvait la clarté qu’elle avait perdue avec le coucher du soleil était à peine soutenable. Au moment où Knut finissait par perdre patience, il entendait enfin les pas. Il entendait la porte de la chambre s’ouvrir. Matthias se penchait sur la caisse, soulevait Knut, pressait le nez humain contre le museau ursin et lançait un « Bonjour, Knut ! ». Ce que Knut avait ressenti comme étant « le temps » disparaissait alors immédiatement. Car à partir de ce moment il n’avait plus le temps de réfléchir au temps. Il devait renifler partout, absorber des aliments, s’occuper à divers jeux. Le temps ne recommençait à exister que lorsque Matthias quittait la pièce.
Le temps n’était pas comparable à un aliment : on avait beau le grignoter avidement, il ne diminuait pas. Face au temps, Knut se sentait impuissant. Le temps était un bloc de glace fait de solitude. Knut avait beau le ronger et le gratter, cela ne lui faisait rien. Christian se plaignait souvent de n’avoir pas de temps. Knut l’enviait.
Matthias adorait saluer Knut « nez à nez », tandis que Knut n’aimait pas ça. À chaque fois il s’inquiétait pour Matthias, car le nez humain manquait d’humidité. Un animal avec un nez aussi sec que celui de Matthias était sûrement malade. Il fallait faire quelque chose pour Matthias, sans quoi il mourrait précocement. Knut enfouissait son museau dans la barbe de Matthias, elle sentait l’œuf dur et le jambon, Knut était rassuré. Sa bouche dégageait l’odeur de cette pâte dentifrice qu’il fallait extirper d’un tube avant chaque brossage de dents. Knut n’aimait pas cette odeur, il préférait le pâté naturel des yeux de Matthias qu’il ne se privait pas de lécher à toute occasion. Matthias criait « Arrête ! » en reculant le visage, d’une voix gaie. Ses cheveux sentaient le savon et la fumée de cigarette.
Matthias remit son visage à disposition pendant un moment comme territoire d’expédition et observa en clignant les yeux le petit explorateur. « Tu sais ce qui m’étonne toujours ? Quand j’ai obtenu le poste de soigneur d’ours, j’ai commencé à lire des livres sur des expéditions au pôle Nord. Je voulais en savoir plus sur les ours. Un explorateur a écrit qu’il avait failli s’évanouir un jour qu’il regardait un ours polaire dans les yeux. Ils ne reflétaient rien. Un homme croit voir de l’hostilité dans les yeux des loups et dans ceux des chiens de l’attachement, mais il ne découvre rien du tout dans des yeux d’ours polaire et en éprouve une peur mortelle. Tu ne te retrouves pas dans le miroir. C’est comme si l’ours polaire avait dit que l’humanité n’existait pas. Bizarrement, j’avais envie de rencontrer ce regard qui choque. Mais tes yeux ne sont pas un miroir vide. Tu reflètes les êtres humains. J’espère que cela ne te rend pas malheureux à mourir. »
Matthias fronça les sourcils et planta son regard dans la profondeur des yeux de l’ours polaire. Mais Knut, préférant être un lutteur plutôt qu’un miroir, attaqua cet homme ennuyeux qui se piquait d’être passagèrement philosophe.
Un jour, après l’examen obligatoire, Christian assit Knut par terre et ouvrit la main droite devant le museau de l’ours. Knut bondit joyeusement sur la main, fut repoussé par elle, mais ne se laissa pas intimider. Après quelques bourrades échangées, Christian replaça Knut sur la case départ et présenta sa main droite ouverte, comme un mur. Knut la regarda fixement et, au moment où sa voix intérieure lui dit : Maintenant ! il bondit sur elle. « Exactement ce que je pensais ! lança Christian avec excitation. — Que veux-tu dire ? » demanda Matthias, étonné. Christian rétorqua avec une fierté paternelle : « Knut va vers la droite juste avant que je ne bouge ma main vers la droite. Ce qui veut dire que Knut est capable de lire mes pensées plus vite que je ne les perçois moi-même. — C’est insensé ! — Ce n’est pas insensé. Essaie toi-même ! — Plus tard peut-être. — C’est une découverte grandiose. Je voulais faire l’expérience car j’ai lu quelque chose là-dessus dans une revue scientifique. Knut devrait jouer au football puisqu’il peut lire le mouvement de l’adversaire avant que celui-ci soit conscient de sa propre intention. Son équipe remporterait tous les matches. — Objection ! Knut n’aime pas le foot. Tu ne peux pas faire de lui un footballeur. — D’où peux-tu savoir qu’il n’aime pas le foot ? — Quand il y a de la boxe ou de la lutte à la télévision, il regarde toujours attentivement, mais pas quand c’est du foot. — Mais il regarde tout aussi attentivement cette série télévisée là, ton émission préférée… — Oui, il aime bien les séries. — C’est parce qu’il est sous ton influence, et comme nous le savons tous, tu es sa mère. — Je suis une mère, pas un père ? — Oui, tu es sa mère masculine. Tu es un homme maternel. »
Matthias restait parfois assis devant le téléviseur gris souris qu’il avait apporté un jour. Knut lui tenait compagnie quand aucune perspective de jeux plus intéressants ne se présentait. Le football ennuyait Knut parce qu’il ne distinguait sur l’écran que des points noirs bougeant comme des fourmis. Il aimait le catch, et aussi les drames où l’on voyait en gros plan des visages de femme. Les visages tristes étaient admirables, pourtant le sentiment de pitié lui était étranger. Un jour, il y avait eu une scène dans laquelle un homme disait à une femme qu’il ne pouvait plus venir chez elle. Il claquait la porte, descendait dans la rue encombrée de voitures garées. La femme avait les cheveux longs. Elle pleurait dans une cuisine où d’alléchantes bananes étaient posées sur un plat. L’homme avait semble-t-il trompé la femme, il avait une autre femme et des enfants dans une autre ville. Matthias oubliait de cligner des yeux et regardait fixement l’écran. Knut eut soudain envie de pleurer. Que ferait-il si Matthias lui disait un jour qu’il ne pourrait plus venir ? Avait-il lui aussi, à l’extérieur du zoo, une femme et des enfants ?
De plus en plus d’aliments solides étaient mélangés au lait et il fallait de plus en plus de temps à Matthias pour préparer le repas de Knut. « Je n’ai pas le temps. Tu veux bien regarder la télé tout seul en m’attendant ? », disait Matthias à Knut, mais ce n’était pas possible de regarder la télé tout seul. Il fallait à Knut le corps de Matthias pour sentir l’esprit combatif du boxeur ou la tristesse de la femme. Sans Matthias, l’appareil était une boîte inerte où clignotaient de petites particules lumineuses. Il fallait un humain pour animer cette boîte, même si c’était bien sûr moins marrant que de catcher avec Matthias lui-même. Un être animé, fût-ce une piteuse souris ou un écureuil anonyme, était plus intéressant pour Knut que la téloche.
Knut croissait journellement en hauteur et en largeur. En se retenant à un mur et en se dressant sur deux pattes, il apercevait par la fenêtre les écureuils grimper au noyer. Les oiseaux et les écureuils avaient des corps presque immatériels, ils pouvaient sans peine se mouvoir à la verticale. Pourquoi Knut était-il donc si gros et si lourdaud ? Il aurait bien voulu lui aussi escalader un mur et voir ce qu’on appelait « dehors ».
Tandis que Matthias préparait les repas ursins compliqués, Knut avait envie de grimper aux jambes du cuisinier, de préférence assez haut pour pouvoir humer sa barbe. Mais les jambes de l’humain étaient trop longues et sa barbe était postée aussi haut qu’un écureuil sur un arbre. Si la préparation traînait en longueur, l’attente vidait d’abord l’estomac de Knut, puis la poitrine et tout à la fin le crâne. « Ça ne va plus durer longtemps. Sois patient. Je veux ajouter un maximum d’ingrédients bons pour la santé. » Matthias pilait du sésame, pressait des oranges fraîches, faisait bouillir du gruau, mélangeait tout cela avec le contenu d’une boîte, ajoutait encore de l’huile de noix et remuait soigneusement.